Le voyeur de Chelsea — Partie 2

Le voyeur
de Chelsea

Le voyeur de Chelsea

Partie 2

PARTIE II

LES TROIS FENÊTRES

I

Les jours suivants, Walter établit une routine.

Il se levait vers neuf heures, descendait chercher un café au Quixote, remontait. À dix heures, il était à son poste près de la fenêtre. Il attendait.

La jeune mariée apparaissait généralement entre dix et onze heures. Toujours le même rituel — ouvrir la fenêtre, respirer l’air chaud, fumer une cigarette, refermer. Parfois elle arrosait sa fougère. Parfois elle restait simplement là, les mains sur le rebord, à regarder le ciel qu’on ne voyait pas.

Walter avait commencé à l’appeler Claire dans ses notes. Il ne savait pas pourquoi ce nom-là. Peut-être parce qu’elle avait quelque chose de clair, de transparent. Ou peut-être parce qu’il avait besoin qu’elle ait un nom.

L’homme au chapeau venait irrégulièrement. Deux fois par semaine, parfois trois. Toujours le soir, jamais longtemps. Walter avait essayé de discerner un pattern — les mardis et vendredis, peut-être — mais ça ne tenait pas. Certaines semaines il venait trois soirs de suite, puis disparaissait pendant cinq jours.

Ce qui était constant, c’était l’effet de ses visites. Chaque fois qu’il repartait, la fenêtre restait close le lendemain. Comme si Claire avait besoin d’un jour pour récupérer. Pour redevenir présentable.

Walter notait tout. Les horaires, les gestes, les variations infimes dans la routine. Il se disait que c’était du matériel. Que ça servirait pour le roman. Mais il savait qu’il mentait. Il notait parce qu’il ne pouvait pas faire autrement.

Un matin — c’était un mercredi, il s’en souvint plus tard — Claire fit quelque chose de différent. Elle ouvrit la fenêtre comme d’habitude, mais cette fois elle sortit sur le petit balcon en fer forgé. Elle portait une robe bleue que Walter ne lui avait jamais vue. Elle avait les cheveux attachés. Elle souriait.

Walter en fut troublé. Ce sourire ne correspondait à rien de ce qu’il avait imaginé. Il avait construit toute une histoire autour de sa tristesse, de sa captivité. Et voilà qu’elle souriait.

Elle resta là dix minutes, à profiter du soleil. Puis elle rentra et referma.

Walter écrivit : Mercredi 11 août. Claire sourit. Pourquoi ? Que s’est-il passé ? Ai-je tout inventé ?

Le soir, l’homme au chapeau revint. Cette fois, Walter le vit mieux — il passait juste sous sa fenêtre pour aller vers l’entrée de l’immeuble d’en face. Grand, mince, la quarantaine peut-être. Costume sombre bien coupé. Démarche assurée.

Rien dans son allure ne suggérait la violence. Il aurait pu être banquier, avocat, médecin. Un homme respectable.

Walter le vit entrer chez Claire. Les rideaux étaient tirés. Impossible de voir quoi que ce soit.

Il attendit. Une heure. Deux heures.

À vingt-trois heures, l’homme ressortit. Démarche toujours aussi assurée. Il monta dans sa Buick et partit.

La lumière s’éteignit chez Claire.

Walter se dit : Peut-être qu’il est gentil. Peut-être que je me trompe complètement.

Mais il ne le croyait pas.

II

Vivian était plus difficile à cerner.

Elle ne suivait aucune routine identifiable. Certains soirs elle sortait à vingt heures, d’autres à minuit. Parfois elle rentrait à l’aube, parfois pas du tout. Walter avait renoncé à noter ses allées et venues de manière systématique — c’était trop aléatoire, trop imprévisible.

Ce qu’il notait, c’étaient les détails. Les robes — verte, rouge, noire, argentée. Les chaussures — toujours des talons, jamais les mêmes. Les hommes — toujours différents, toujours bien habillés, toujours partis avant l’aube.

Un soir, Walter la vit rentrer seule vers deux heures du matin. Elle titubait légèrement. Ivre, peut-être. Ou épuisée. Elle s’assit sur son lit sans retirer ses chaussures, alluma une cigarette, et resta là, immobile.

Puis elle se mit à pleurer.

Walter voyait ses épaules qui tremblaient. Elle pleurait sans bruit, sans gestes démonstratifs. Juste les larmes qui coulaient.

Il se sentit sale de regarder ça. Mais il ne pouvait pas détourner les yeux.

Au bout de vingt minutes, elle se leva, se déshabilla méthodiquement, et se coucha. La lumière s’éteignit.

Walter écrivit : Jeudi 12 août, 2h30. Vivian pleure. Première fois que je la vois pleurer. Pourquoi ? Que s’est-il passé ce soir ?

Le lendemain, il la croisa de nouveau dans le hall. Elle portait un tailleur gris, talons bas, lunettes de soleil. Elle avait l’air d’une secrétaire, d’une employée de bureau. Rien à voir avec la femme en robe rouge qu’il observait la nuit.

Elle passa devant lui sans le voir. Ou en faisant semblant de ne pas le voir.

Walter la suivit des yeux. Il se demanda où elle allait. Si elle avait vraiment un travail, ou si c’était juste une autre mise en scène.

Il monta dans sa chambre et écrivit une scène :

Vivian descendait les marches du Chelsea, talons qui claquaient sur le marbre. Dehors, la chaleur la frappa comme une gifle. Elle marcha jusqu’à la 7e Avenue, héla un taxi.

« Où on va ? demanda le chauffeur.

— Midtown. Le Carousel Club.

— Vous travaillez là-bas ?

— Quelque chose comme ça. »

Le taxi démarra. Vivian regardait défiler les rues. Elle pensa à la nuit précédente. À l’homme qui l’avait traitée comme une pute. À l’argent qu’il avait laissé sur la table de nuit sans la regarder. Cinquante dollars. Elle avait compté deux fois pour être sûre.

Cinquante dollars, c’était bien. C’était le loyer de deux semaines. C’était le droit de rester au Chelsea un peu plus longtemps. Le droit de ne pas encore retourner à Pittsburgh, à la maison de sa mère, à l’usine où travaillait son père.

Mais ça ne changeait rien au fait qu’elle s’était sentie morte en acceptant les billets.

Walter s’arrêta. Il relut. C’était peut-être complètement faux. Peut-être que Vivian ne faisait pas ça pour l’argent. Peut-être qu’elle aimait ces hommes, ou du moins certains d’entre eux. Peut-être qu’elle était libre et heureuse.

Ou peut-être pas.

Il ne savait pas. Il ne saurait jamais. Et c’était ça le pire — cette incertitude, ce sentiment de projeter ses propres fantasmes sur une étrangère.

Il referma son carnet.

III

Miles jouait de nouveau régulièrement.

Tous les soirs, entre vingt-trois heures et deux heures du matin. Toujours à la fenêtre, torse nu, cigarette qui se consumait sur le rebord. Le son montait dans la cour comme une prière, ou une plainte.

Walter avait commencé à reconnaître les morceaux. Round Midnight. In a Sentimental Mood. Lush Life. Des standards qu’il massacrait avec une tendresse désespérée.

Certains soirs, Miles improvisait. Des mélodies lentes, sinueuses, qui ne menaient nulle part. Comme s’il cherchait quelque chose qu’il n’arrivait pas à trouver.

Walter l’avait recroisé deux fois depuis leur première rencontre. Une fois dans le couloir — Miles lui avait fait un signe de tête sans s’arrêter. Une fois au Quixote — ils avaient bu un café ensemble, en silence, puis Miles était reparti.

Ils ne parlaient pas vraiment. C’était mieux comme ça. Walter sentait que Miles savait qu’il l’observait, qu’il écrivait sur lui. Et Miles s’en foutait. Ou peut-être qu’il aimait ça. Peut-être qu’il jouait pour lui, maintenant.

Un soir, Walter osa une question.

Ils étaient au Quixote, assis au comptoir. Miles buvait un whisky. Walter un café.

« Vous jouez où, d’habitude ? »

Miles haussa les épaules.

« Nulle part. Plus maintenant. »

« Mais avant ? »

« Harlem. Des clubs. Le Minton’s, le Small’s Paradise. » Il vida son verre. « Y’a longtemps. »

« Pourquoi vous avez arrêté ? »

Miles le regarda. Ses yeux étaient vides, ou peut-être juste fatigués.

« Parce que personne ne voulait plus m’écouter. »

Il se leva et sortit.

Walter resta au comptoir. Il repensa à cette phrase. Personne ne voulait plus m’écouter. Il se demanda si Miles parlait vraiment des clubs, ou de quelque chose de plus large. De la vie en général. Du monde qui se détournait.

Il écrivit cette nuit-là :

Miles Parker avait trente-deux ans et il savait qu’il ne jouerait plus jamais sur une scène. Pas une vraie scène. Pas devant un vrai public.

Il le savait depuis le soir où il avait auditionné pour le quartette de Dizzy Gillespie et où Dizzy lui avait dit, avec une gentillesse qui faisait encore plus mal : « T’es bon, gamin. Mais t’es pas assez bon. »

C’était trois ans plus tôt. Depuis, Miles survivait. Petits boulots. Emprunts. Dettes. Il avait vendu ses costumes, ses chaussures en cuir, sa montre. Il ne lui restait que le saxophone. Et même ça, il avait pensé le vendre.

Mais il ne pouvait pas. Parce que sans le saxophone, il n’était plus rien. Même pas un raté. Juste un type de trente-deux ans qui traînait dans un hôtel pourri en attendant que quelque chose se passe.

Alors il jouait. Tous les soirs. Pour lui-même. Et peut-être pour le type d’en face qui le regardait depuis sa fenêtre et qui, au moins, semblait écouter.

Walter relut. Il pensa : C’est moi. C’est exactement moi.

Il se servit un verre de whisky et but jusqu’à ce que les mots se brouillent.

IV

Le quinze août, quelque chose changea.

Walter était à sa fenêtre, comme d’habitude, quand il vit Claire sortir sur son balcon. Elle portait une valise.

Une petite valise en cuir marron. Pas très grande. Juste assez pour quelques jours.

Elle la posa sur le balcon, rentra, ressortit avec un sac à main. Elle regarda autour d’elle — vers le ciel, vers la rue, vers les fenêtres d’en face.

Walter retint son souffle.

Elle allait partir.

Claire rentra, referma la fenêtre. Walter attendit. Dix minutes. Quinze.

Puis elle ressortit de l’immeuble, valise à la main. Elle portait la même robe bleue que le jour où elle avait souri. Elle marchait vite, tête baissée.

Elle héla un taxi sur la 23e Rue. Le taxi démarra. Elle disparut.

Walter resta figé. Il se sentait étrangement paniqué. Comme si quelque chose d’important venait de lui échapper.

Il nota : Lundi 15 août, 11h20. Claire part. Valise. Taxi. Où va-t-elle ? Pour combien de temps ?

Le soir, l’homme au chapeau arriva à l’heure habituelle. Walter le vit monter chez Claire. Il resta là, devant la porte, à frapper. Personne ne répondit.

Il frappa encore. Attendit. Puis il sortit une clé de sa poche et ouvrit.

Il resta à l’intérieur cinq minutes. Puis il ressortit, referma la porte avec violence, et partit.

Walter écrivit : L’homme au chapeau a une clé. Donc : mari. Ou propriétaire. Elle est partie sans le prévenir.

Il se sentit obscurément soulagé. Elle était partie. Elle s’était enfuie. Peut-être qu’elle ne reviendrait jamais.

Mais deux jours plus tard, elle était de retour.

Walter la vit rentrer un mercredi après-midi, même valise à la main. Elle monta dans sa chambre. La fenêtre resta fermée tout l’après-midi.

Le soir, l’homme au chapeau revint. Cette fois, il resta longtemps. Très longtemps. Jusqu’à minuit passé.

Quand il partit, Walter vit de la lumière chez Claire. Il crut distinguer une silhouette près de la fenêtre. Mais les rideaux restèrent tirés.

Il écrivit : Elle est revenue. Pourquoi ? Où était-elle allée ? Et maintenant, qu’est-ce qu’il va se passer ?

V

Les jours passaient et Walter écrivait.

Pas le roman qu’Harold attendait. Juste des fragments. Des scènes. Des tentatives.

Il écrivait sur Claire qui s’enfuyait et revenait. Sur Vivian qui se regardait dans le miroir et ne se reconnaissait plus. Sur Miles qui jouait pour un fantôme.

Il mélangait tout — ce qu’il voyait, ce qu’il imaginait, ce qu’il ressentait. La frontière n’existait plus.

Certains soirs, il buvait. Du whisky cheap acheté au Quixote. Il buvait jusqu’à ce que les fenêtres d’en face se dédoublent, jusqu’à ce que les silhouettes deviennent floues.

Il se réveillait en plein après-midi, la bouche pâteuse, avec des pages écrites qu’il ne se rappelait pas avoir écrites. Parfois elles étaient bonnes. Parfois illisibles.

Harold n’avait pas rappelé. Walter s’en foutait. Ou plutôt, il essayait de s’en foutre.

Un soir, il croisa Miles dans l’escalier.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi.

— Tu bois trop.

— Toi aussi.

— Ouais. » Miles sourit faiblement. « On est dans une belle merde, tous les deux. »

Ils s’assirent sur les marches, là, dans l’escalier. Ils fumèrent en silence.

« T’écris toujours ton truc ? demanda Miles.

— Ouais.

— C’est bien ?

— Je sais pas. Peut-être. Peut-être pas. »

Miles hocha la tête.

« Moi je joue toujours. Tous les soirs. Pour personne. Ça sert à rien mais je peux pas arrêter.

— Je sais.

— Tu sais vraiment ?

— Oui. »

Miles écrasa sa cigarette.

« Des fois je me dis qu’on devrait faire quelque chose ensemble. Toi t’écris, moi je joue. On pourrait monter un spectacle. Un truc bizarre. Littérature et jazz. Ça marcherait jamais mais au moins on aurait essayé.

— Peut-être.

— Ou peut-être qu’on est juste deux connards qui se racontent des histoires. »

Walter sourit.

« Probablement. »

Ils restèrent assis encore un moment. Puis Miles se leva.

« Faut que j’aille jouer. Si je joue pas, je dors pas.

— Je sais. Moi c’est pareil avec l’écriture. »

Miles monta les escaliers. Walter l’entendit entrer dans sa chambre. Puis, quelques minutes plus tard, le saxophone commença.

Someone to Watch Over Me

Walter écouta jusqu’au bout, assis dans l’escalier. Puis il remonta écrire.

VI

Le vingt août, Walter reçut une lettre d’Harold.

Il faillit ne pas l’ouvrir. Mais il le fit quand même.

Walter,

Je n’ai pas de nouvelles depuis trois semaines. J’imagine que tu n’as rien écrit, ou du moins rien que tu veuilles me montrer.

Écoute, je vais être direct. Je ne peux plus te couvrir. L’éditeur veut récupérer l’avance. J’ai réussi à négocier un délai jusqu’au 15 septembre. Après, soit tu rends un manuscrit, soit tu rembourses.

Je sais que tu n’as pas l’argent. Alors écris. N’importe quoi. Mais écris.

Ton ami,

Harold

Walter plia la lettre et la glissa dans un tiroir.

15 septembre. Ça lui laissait trois semaines.

Il regarda sa Remington. Les carnets éparpillés. Les pages volantes griffonnées à trois heures du matin.

Il avait peut-être quatre-vingts pages. Mais rien de cohérent. Rien qui ressemble à un roman.

Il se dit : Demain. Demain je commence à assembler tout ça.

Mais le lendemain, il était de nouveau à la fenêtre, à observer.

Claire n’était pas sortie depuis trois jours. Sa fenêtre restait fermée. L’homme au chapeau n’était pas revenu non plus.

Walter s’inquiétait. C’était ridicule, mais il s’inquiétait.

Le quatrième jour, n’y tenant plus, il descendit.

Il traversa la rue, entra dans l’immeuble d’en face. L’ascenseur était en panne. Il monta les escaliers jusqu’au troisième étage.

Chambre 312. Il frappa.

Pas de réponse.

Il frappa encore.

Une voix faible :

« Qui est-ce ? »

« Je… j’habite en face. Au Chelsea. Je voulais savoir si tout allait bien. Je vous ai pas vue depuis plusieurs jours. »

Silence. Puis la porte s’entrouvrit. Une chaîne de sécurité. Un œil dans l’entrebâillement.

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Walter ne savait plus. Il se sentit soudain complètement idiot.

« Rien. Je… désolé. Je voulais juste m’assurer que… »

« Que quoi ? »

Il ne pouvait pas dire : Que votre mari ne vous a pas tuée. Il ne pouvait pas dire : J’écris sur vous depuis des semaines.

« Rien. Excusez-moi. »

Il fit demi-tour. Derrière lui, la voix de Claire :

« Attendez. »

Il se retourna. La porte s’était ouverte un peu plus. Il voyait son visage maintenant. Plus jeune qu’il ne l’imaginait. Vingt-cinq ans peut-être. Des cheveux bruns en désordre. Des yeux cernés. Une ecchymose sur la pommette gauche.

« Vous êtes l’écrivain, dit-elle. Celui qui regarde tout le temps. »

Walter sentit ses joues brûler.

« Je… je regarde pas… »

« Si. Vous regardez. » Elle eut un sourire triste. « C’est pas grave. Au moins quelqu’un me voit. »

Ils restèrent silencieux.

« Je m’appelle Walter, dit-il finalement.

— Moi c’est Margaret.

— Pas Claire ?

— Non. Pourquoi Claire ?

— Je… c’est rien. »

Margaret — il devrait s’habituer à ce nom maintenant — le regarda longuement.

« Vous voulez entrer ? »

Walter hésita. Puis il entra.

VII

L’appartement était petit. Une pièce principale avec un coin cuisine, une porte fermée qui devait donner sur la chambre. Pas grand-chose comme meubles — un canapé fatigué, une table basse, une bibliothèque presque vide.

Sur le rebord de la fenêtre, la fougère que Walter avait vue si souvent. Elle était en train de mourir.

Margaret ferma la porte derrière lui. Elle portait un peignoir bleu pâle. Ses pieds étaient nus.

« Café ? demanda-t-elle.

— Si c’est pas trop… »

« C’est rien. »

Elle disparut dans le coin cuisine. Walter resta debout, mal à l’aise. Il regarda autour de lui. Sur la table basse, un cendrier plein. Un verre vide. Un livre — The Great Gatsby. Écorné, annoté.

Margaret revint avec deux tasses. Elle s’assit sur le canapé, lui fit signe de s’asseoir.

« Alors, dit-elle. Qu’est-ce que vous écrivez sur moi ? »

Walter but une gorgée de café pour gagner du temps.

« Je… c’est pas vraiment sur vous. C’est… »

« Mentez pas. » Elle souriait, mais ses yeux étaient durs. « Vous me regardez depuis des semaines. Vous prenez des notes. C’est quoi ? Un roman ? Un article ? »

« Un roman. Peut-être. Je sais pas encore. »

« Et j’suis qui, dans votre roman ? La femme battue ? La prisonnière ? »

Walter ne répondit pas. Margaret rit — un rire sans joie.

« C’est bien ce que je pensais. »

Elle alluma une cigarette. Ses mains tremblaient légèrement.

« Vous vous trompez sur toute la ligne, vous savez. Thomas — l’homme au chapeau, comme vous devez l’appeler — c’est pas mon mari. C’est mon frère. »

Walter sentit quelque chose se défaire en lui.

« Votre frère ? »

« Ouais. Mon grand frère. Il essaie de m’aider. À sa manière. » Elle toucha son œil au beurre noir. « Des fois il s’énerve. Mais c’est parce qu’il s’inquiète. »

« Il vous frappe. »

« Une fois. Deux fois. » Elle haussa les épaules. « J’le méritais probablement. »

« Personne mérite ça. »

Margaret le regarda comme s’il était un enfant naïf.

« Vous connaissez rien à ma vie. Vous savez même pas pourquoi j’suis ici. Pourquoi Thomas vient me voir. Ce que j’ai fait. »

« Alors dites-moi. »

Elle fuma en silence. Puis :

« J’ai tué quelqu’un. »

Walter sentit son cœur s’arrêter.

« Quoi ? »

« Pas vraiment tué. Mais presque. » Elle écrasa sa cigarette. « Y’a un an, je vivais avec un type. Bobby. On était ensemble depuis trois ans. Il me frappait. Tout le temps. Pour rien. Parce qu’il avait bu. Parce qu’il avait perdu au poker. Parce que j’avais pas fait le ménage. »

Elle se leva, alla à la fenêtre.

« Un soir, il est rentré complètement saoul. Il a commencé à me frapper. Pire que d’habitude. J’ai cru qu’il allait me tuer. Alors j’ai pris un couteau et je l’ai planté. Dans le ventre. »

Walter ne bougeait pas.

« Il a survécu. De justesse. Moi j’ai été arrêtée. Tentative de meurtre. Thomas a payé un avocat. On a plaidé la légitime défense. Ça a marché. J’ai eu six mois avec sursis. »

Elle se retourna.

« Depuis, Thomas me surveille. Il paie mon loyer. Il vient vérifier que je fais pas de conneries. Que je vois personne. Que je reste tranquille. » Son sourire était amer. « C’est pour mon bien, qu’il dit. »

Walter cherchait ses mots.

« Et le couteau… vous l’avez fait exprès ? »

Margaret le regarda droit dans les yeux.

« Oui. J’voulais le tuer. J’ai raté. »

Silence.

« Alors voilà, reprit-elle. C’est ça, mon histoire. Pas très romantique, hein ? Pas comme dans vos romans, j’imagine. »

Walter secoua la tête.

« Je savais rien. J’ai tout inventé. »

« Évidemment. » Elle ralluma une cigarette. « C’est ce que font les écrivains, non ? Ils inventent. Ils prennent des vraies personnes et ils en font des personnages. Des symboles. Des trucs qu’ont rien à voir avec la réalité. »

« C’est pas ça. »

« Si. C’est exactement ça. » Elle s’assit. « Mais c’est pas grave. Continuez. Écrivez sur moi. Faites de moi ce que vous voulez. De toute façon, personne s’intéresse à la vraie moi. »

Walter posa sa tasse.

« Je vais y aller. »

« Ouais. Bonne idée. »

À la porte, il se retourna.

« Pourquoi vous m’avez raconté tout ça ? »

Margaret haussa les épaules.

« Parce que j’en avais marre de vos conneries. Et parce que… » Elle hésita. « Parce que ça fait trois mois que personne m’a posé une seule question sur moi. Même pour se tromper complètement. »

Walter hocha la tête et sortit.

Dans l’escalier, il s’appuya contre le mur. Ses mains tremblaient.

Il venait de comprendre quelque chose d’horrible : il avait préféré son invention à la réalité.

Margaret — pas Claire — était plus intéressante, plus complexe, plus vraie que tout ce qu’il avait imaginé.

Et ça le terrifiait.

VIII

Walter ne retourna pas chez lui tout de suite.

Il marcha dans les rues, sans but. La chaleur était toujours là, écrasante. New York puait la poubelle et l’essence. Les gens marchaient vite, visages fermés.

Il entra dans un bar sur la 8e Avenue. Un trou sombre qui servait de la bière tiède. Il commanda un whisky et s’assit au comptoir.

Il repensait à Margaret. À son visage. À l’ecchymose. À cette phrase : Au moins quelqu’un me voit.

Il avait passé des semaines à l’observer. Mais il ne l’avait jamais vraiment vue. Il avait vu une projection. Une fiction. Quelque chose qui n’existait que dans sa tête.

Le barman le regardait bizarrement.

« Ça va, mon vieux ? »

Walter hocha la tête sans répondre.

Il commanda un autre whisky. Puis un autre.

Vers dix-neuf heures, il sortit du bar, complètement saoul. Il tituba jusqu’au Chelsea.

Dans le hall, il croisa Vivian. Elle portait une robe rouge, cheveux défaits. Elle allait sortir. Elle le regarda avec un mélange de curiosité et de dégoût.

« Vous êtes Walter, dit-elle. L’écrivain qui mate. »

Walter essaya de rassembler ses esprits.

« Comment vous… »

« Margaret m’a raconté. On s’est parlé cet après-midi. Elle m’a dit qu’un type louche venait de la voir et qu’il écrivait sur nous. » Vivian sourit. « C’est vrai ? Vous écrivez sur moi aussi ? »

Walter ne savait pas quoi dire.

« Je… »

« C’est quoi, dans votre tête ? Prostituée ? Danseuse de cabaret ? » Elle s’approcha. « Vous voulez savoir la vérité ? »

« Je… »

« Je suis assistante chez un dentiste. J’travaille de neuf heures à dix-sept heures dans un cabinet à Midtown. Le soir, je sors parce que je veux pas rester seule dans ma chambre. Les hommes que vous voyez, c’est des rendez-vous. Des types que je rencontre dans des bars. Des fois ça marche, des fois non. » Elle le regarda dans les yeux. « Passionnant, hein ? »

Walter cherchait ses mots.

« Je savais pas. »

« Évidemment. Vous savez rien. Mais ça vous empêche pas d’inventer. » Elle rajusta son sac à main. « Vous êtes comme tous les hommes. Vous voyez une femme seule et vous imaginez qu’elle est triste. Ou dangereuse. Ou mystérieuse. Vous pouvez pas juste accepter qu’elle existe, c’est tout. »

Elle passa devant lui et sortit.

Walter resta planté dans le hall. Puis il monta dans sa chambre.

Il s’assit sur son lit, tête dans les mains.

Tout s’effondrait. Margaret n’était pas Claire. Vivian n’était pas Vivian. Ses personnages n’existaient pas.

Il regarda les carnets éparpillés sur le bureau. Les dizaines de pages écrites. Tout ça était faux. Tout ça n’était que projection, fantasme, mensonge.

Il prit un carnet et l’ouvrit. Il lut :

Elle s’appelait Claire. Claire Morrison. Elle avait vingt-quatre ans…

Il déchira la page. Puis la suivante. Et la suivante.

Il déchira tout. Des semaines de travail. Des dizaines de pages. Il déchira jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Puis il s’allongea sur le lit et ferma les yeux.

Par la fenêtre, il entendit le saxophone qui commençait.

Round Midnight

Il écouta sans bouger.

Au moins Miles était réel. Au moins la musique était vraie.

Il s’endormit comme ça, tout habillé, avec le son du saxophone qui montait dans la nuit.

IX

Le lendemain, Walter se réveilla avec une gueule de bois monumentale et une certitude : il devait parler à Miles.

Miles était le seul qu’il n’avait pas détruit. Le seul dont il connaissait vraiment le nom, le visage, la voix. Le seul avec qui il avait parlé.

Il descendit au quatrième étage et frappa à la porte.

Pas de réponse.

Il frappa encore.

« Miles ? C’est Walter. »

La porte s’ouvrit. Miles était là, en caleçon, les yeux gonflés de sommeil.

« Il est quelle heure ?

— Dix heures.

— Bon Dieu. » Miles se frotta les yeux. « Qu’est-ce tu veux ? »

« Je peux entrer ? »

Miles hésita, puis s’écarta.

La chambre était dans le même état que la dernière fois. Peut-être pire. Des bouteilles vides s’étaient ajoutées au désordre. Le saxophone était posé sur le lit, entre des partitions froissées.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi. »

Miles eut un sourire faible.

« Café ? »

Il prépara deux tasses sur une plaque électrique. Le café était infect, mais Walter le but sans broncher.

Ils s’assirent — Miles sur le lit, Walter sur l’unique chaise.

« J’ai besoin de te demander quelque chose, dit Walter.

— Vas‑y.

— Tout ce que j’ai écrit sur toi. Les pages que j’ai noircies. » Il hésita. « C’est juste ? Ou j’ai tout inventé ? »

Miles le regarda longuement.

« J’ai pas lu ce que t’as écrit.

— Je sais. Mais… » Walter cherchait ses mots. « Quand j’ai écrit que t’avais failli devenir quelqu’un. Que t’avais raté ta chance. Que tu joues maintenant pour personne. C’est vrai ? »

Miles alluma une cigarette. Il fuma en silence. Puis :

« Ouais. C’est vrai. »

Walter sentit un poids se soulever.

« Alors au moins ça… au moins toi… »

« Au moins moi quoi ? »

« T’es pas une invention. T’es réel. »

Miles le regarda bizarrement.

« T’as bu hier soir.

— Beaucoup.

— Ça se voit. » Miles se leva, ouvrit la fenêtre. L’air chaud entra d’un coup. « Mais ouais. Tout ce que t’as écrit sur moi, c’est probablement vrai. J’ai raté. Je joue pour personne. Je vais finir par crever ici. » Il se retourna. « Content ? »

« Non. Mais… » Walter cherchait ses mots. « Au moins c’est vrai. Au moins je me suis pas trompé. »

Miles écrasa sa cigarette.

« Pourquoi c’est si important ? »

« Parce que j’ai passé des semaines à inventer des vies à des gens que je connaissais pas. Et tout était faux. Tout. » Walter se leva. « Margaret — la fille du troisième que j’appelais Claire — elle m’a raconté sa vraie vie. Et c’était mille fois mieux que ce que j’avais imaginé. Mais moi, je préférais mon invention. »

« Et alors ? »

« Et alors c’est dégueulasse. C’est… » Il cherchait le mot. « C’est vampirique. »

Miles haussa les épaules.

« C’est ton boulot, non ? Inventer des histoires. »

« Mais pas comme ça. Pas en volant la vie des gens. »

« Pourquoi pas ? » Miles s’assit. « Écoute, moi aussi je vole. Quand je joue Round Midnight, c’est pas ma musique. C’est celle de Thelonious Monk. Mais je la joue quand même. Je la prends et j’en fais quelque chose. C’est peut-être moins bien que l’original. C’est peut-être complètement raté. Mais c’est tout ce que j’ai. »

Walter ne répondit pas.

« Ce que t’as écrit sur Margaret, continua Miles, peut-être que c’était faux. Mais peut-être que c’était quand même vrai. Pas vrai pour elle. Vrai pour quelqu’un d’autre. Ou juste vrai en soi. »

« Je comprends pas. »

« Toi non plus t’es pas un vrai détective, non ? T’as jamais bossé comme flic ? »

« Non. »

« Et pourtant t’as écrit un roman sur un flic. Et les gens ont aimé. Parce que c’était vrai. Pas factuellement vrai. Émotionnellement vrai. »

Walter resta silencieux.

« Ce que j’essaie de dire, reprit Miles, c’est que peut-être ton problème c’est pas que t’as inventé. C’est que t’as cru que t’inventais pas. »

Walter le regarda.

« Je sais pas si t’as raison.

— Moi non plus. » Miles sourit. « Mais on est deux ratés qui parlent d’art dans une chambre de merde à dix heures du matin. Alors bon. »

Ils fumèrent en silence. Dehors, la chaleur montait. New York commençait sa journée.

« Tu vas continuer à écrire ? demanda Miles.

— Je sais pas.

— Fais-le. Même si c’est faux. Même si c’est nul. Fais-le. »

Walter hocha la tête.

« Toi tu vas continuer à jouer ?

— J’ai pas le choix. Si j’arrête, je meurs. »

Walter se leva.

« Merci.

— De quoi ?

— D’être réel. »

Miles eut un rire.

« De rien, mon vieux. De rien. »

FIN DE LA PARTIE II

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