Le voyeur de Chelsea — Partie 3

Le voyeur
de Chelsea

Le voyeur de Chelsea

Partie 3

PARTIE III

LE VERTIGE

I

Walter passa les trois jours suivants enfermé dans sa chambre.

Il ne descendait plus au Quixote. Il ne regardait plus par la fenêtre. Il restait assis devant sa Remington, à fixer la feuille blanche.

Il avait ramassé les pages déchirées, les avait étalées sur le lit. Des centaines de fragments. Des phrases arrachées. Des paragraphes mutilés.

Il essayait de les recoller mentalement. Mais ça ne fonctionnait pas. L’histoire s’était défaite. Claire n’existait plus. Vivian non plus. Il ne restait que Margaret et une assistante dentaire dont il ne connaissait même pas le vrai prénom.

Le quatrième jour, Harold débarqua sans prévenir.

Walter ne l’entendit pas frapper. Harold utilisa la clé que la réception lui avait donnée — « urgence », avait-il dit. Il ouvrit la porte et resta figé sur le seuil.

La chambre était un champ de bataille. Des pages déchirées partout. Des bouteilles vides. Des cendriers qui débordaient. Walter était assis par terre, adossé au lit, les yeux dans le vague.

« Bon sang, Walter. »

Harold entra, referma la porte. Il écarta des papiers, s’assit sur la chaise.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Walter leva les yeux vers lui.

« Tout s’est effondré. »

« Quoi ? Le roman ? »

« Tout. »

Harold regarda autour de lui. Les pages déchirées. Les carnets éventrés.

« Tu as détruit ton travail. »

« C’était que du mensonge. »

« Et alors ? » Harold se pencha. « Walter, écoute-moi. Tous les romans sont des mensonges. C’est le principe. Tu inventes des gens qui existent pas. Des situations qui se sont jamais passées. C’est ça, la fiction. »

Walter secoua la tête.

« C’est pas pareil. »

« Pourquoi ? »

« Parce que… » Il cherchait ses mots. « Parce que j’ai volé leurs vies. Je les ai observés comme des insectes et j’ai construit des histoires qui avaient rien à voir avec eux. »

Harold soupira.

« Et tu crois que Fitzgerald connaissait vraiment Gatsby ? Que Hemingway avait vraiment été torero ? » Il alluma une cigarette. « Tu prends des morceaux de réalité et tu construis quelque chose. C’est ça, écrire. »

« Mais eux, ils étaient d’accord. Mes personnages, eux, ils savaient même pas. »

« Personne est jamais d’accord. » Harold se leva, alla à la fenêtre. « Tu crois que les gens sur qui tu écris dans un roman, même si tu changes les noms, ils sont contents ? Ils se reconnaissent. Ils se sentent trahis. Utilisés. » Il se retourna. « Mais c’est pas ton problème. Ton problème, c’est de faire un bon livre. »

Walter se leva péniblement.

« Je peux pas. »

« Pourquoi ? »

« Parce que j’ai rencontré la vraie Margaret. Et la vraie… » Il s’arrêta. « La vraie histoire était mille fois mieux que ce que j’avais écrit. »

Harold réfléchit.

« Alors écris la vraie histoire. »

« Je peux pas. C’est sa vie. Pas la mienne. »

« Alors mélange. Prends ce qu’elle t’a dit. Ajoute ce que t’avais imaginé. Fais-en quelque chose de nouveau. »

Walter s’assit sur le lit.

« T’as vraiment besoin de ce manuscrit, hein ? »

Harold eut un sourire triste.

« Ouais. Vraiment. » Il s’approcha. « Mais c’est pas pour ça que je suis là. Enfin, pas seulement. Je m’inquiète pour toi, Walter. Tu vas pas bien. »

« Je sais. »

« Tu bois trop. Tu manges plus. Tu restes enfermé ici à te détruire. » Il posa sa main sur l’épaule de Walter. « Faut que tu sortes de là. D’une manière ou d’une autre. Finis ce putain de roman ou brûle-le. Mais fais quelque chose. »

Walter ne répondit pas.

Harold ramassa quelques pages déchirées. Il lut.

« C’est bien écrit, tu sais. Même déchiré. Ça a quelque chose. »

« Merci. »

Harold posa les pages.

« Je reviens dans dix jours. Le 5 septembre. Si t’as rien à me montrer, on se dit au revoir et on oublie tout ça. D’accord ? »

« D’accord. »

Harold partit.

Walter resta assis sur le lit, entouré des débris de son travail.

Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Margaret était à son balcon. Elle arrosait sa fougère. Les gestes étaient doux, patients. La plante semblait aller mieux.

Walter la regarda. Puis il retourna à sa Remington.

Il glissa une feuille dans le rouleau.

Il tapa : TROIS DRAMES

Puis il continua.

II

Walter écrivit pendant six jours d’affilée.

Il ne dormait presque plus. Il écrivait la nuit, le jour, dans un état second. Le café, les cigarettes, parfois un verre de whisky pour tenir le coup.

Il ne partait plus de rien. Il avait compris quelque chose : il fallait tout garder. Les mensonges et la vérité. Claire et Margaret. Vivian et l’assistante dentaire. La fiction et la réalité, mélangées, entrelacées.

Il écrivit l’histoire d’un écrivain raté qui observait trois voisins et inventait leurs vies. Puis qui découvrait qu’il s’était trompé sur tout. Mais qui continuait quand même à écrire, parce que l’invention était peut-être plus vraie que la vérité.

Il ne savait pas si c’était bon. Il savait juste que c’était nécessaire.

Le troisième jour, Margaret frappa à sa porte.

Walter ouvrit, hagard. Il ne s’était pas rasé. Il portait le même t‑shirt depuis trois jours.

« Vous allez bien ? demanda-t-elle.

— Pourquoi ? »

« Parce que j’vous ai pas vu à votre fenêtre depuis une semaine. J’me suis inquiétée. »

Walter eut un sourire faible.

« Vous vous inquiétez pour moi ? »

« Ouais. C’est con, hein ? » Elle regarda par-dessus son épaule. « Vous écrivez ? »

« Oui. »

« Sur moi ? »

« Entre autres. »

Margaret hésita.

« Je peux lire ? »

Walter la regarda. Puis il s’écarta.

« Entrez. »

Elle entra, regarda autour d’elle. La chambre était dans un état catastrophique. Mais au moins les pages étaient maintenant empilées, organisées.

Margaret prit la pile la plus haute, s’assit sur le lit. Elle commença à lire.

Walter retourna à sa Remington. Il continua d’écrire. Le cliquetis des touches. Le silence de Margaret qui lisait.

Au bout d’une heure, elle posa les pages.

« C’est triste, dit-elle.

— Je sais.

— Mais c’est beau aussi. » Elle le regarda. « C’est moi ? La femme dans le roman ? »

« Oui et non. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Walter se retourna.

« Ça veut dire que j’ai pris des morceaux de vous. De ce que vous m’avez dit. De ce que j’ai imaginé. Et j’en ai fait quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui existe pas. »

Margaret hocha la tête.

« Elle me ressemble. Mais elle est pas moi. »

« Exactement. »

« Et vous êtes l’écrivain. Celui qui observe. »

« Oui. »

Margaret se leva, s’approcha de la fenêtre.

« Il se passe quoi, à la fin ? »

« Je sais pas encore. »

« Il faut qu’elle parte, dit Margaret. La femme. Il faut qu’elle s’en aille pour de bon. »

« Pourquoi ? »

« Parce que c’est la seule chose qu’elle peut faire. Rester, c’est mourir. Partir, c’est peut-être vivre. »

Walter la regarda.

« C’est ce que vous allez faire ? Partir ? »

Margaret ne répondit pas tout de suite. Puis :

« Je sais pas. Peut-être. Un jour. » Elle se retourna. « Mais vous, dans votre roman, vous pouvez le décider. »

« Vous voulez que je la fasse partir ? »

« Je veux que vous lui donniez une chance. »

Walter hocha la tête.

« D’accord. »

Margaret sourit — un vrai sourire cette fois.

« Vous devriez dormir. Vous avez une sale gueule. »

« Vous aussi. »

« Ouais. On fait la paire. »

Elle partit.

Walter retourna à sa machine. Il écrivit jusqu’à l’aube. Et cette fois, il savait comment ça allait finir.

III

Le cinquième jour, Miles monta le voir.

Walter était endormi sur son lit, tout habillé. Miles le secoua.

« Réveille-toi. »

Walter ouvrit les yeux, hagard.

« Quelle heure ? »

« Quinze heures. T’as une tête de mort. »

Walter se redressa. Sa tête tournait.

« Qu’est-ce tu veux ? »

Miles s’assit sur la chaise.

« Margaret m’a dit que t’écrivais. Que c’était bien. Je voulais voir. »

Walter montra la pile de pages.

« C’est là. »

Miles prit les pages, commença à lire. Walter le regarda faire. Il voyait ses yeux qui bougeaient, son visage qui ne trahissait rien.

Au bout de vingt minutes, Miles posa les pages.

« C’est vraiment moi, le saxophoniste ? »

« Oui. »

« Tu m’as bien cerné, enfoiré. »

« Désolé. »

« Sois pas désolé. » Miles alluma une cigarette. « C’est bon. Vraiment bon. T’as réussi quelque chose. »

Walter sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine.

« Tu le penses ? »

« Ouais. » Miles se leva, alla à la fenêtre. « Mais la fin me plaît pas. »

« Y’a pas encore de fin. »

« Justement. Faut que tu trouves. »

« Des suggestions ? »

Miles réfléchit.

« Le saxophoniste. Faut qu’il joue un dernier morceau. Quelque chose de beau. Même s’il sait que personne écoute. Même s’il sait que ça changera rien. »

« Pourquoi ? »

« Parce que c’est tout ce qu’il peut faire. » Miles se retourna. « Et l’écrivain, il faut qu’il écrive. Même si c’est nul. Même si personne lit. Parce que c’est la seule chose qui le garde en vie. »

Walter hocha la tête.

« Et la femme ? Margaret m’a dit qu’elle devait partir. »

« Margaret a raison. Elle doit partir. Mais on sait pas où elle va. On la voit juste s’en aller. Le reste, c’est mystère. »

Walter prit des notes.

« Et l’homme au chapeau ? Le frère ? »

Miles haussa les épaules.

« Il reste. C’est un con, mais il reste. Parce qu’il sait pas faire autrement. »

Walter sourit.

« T’es bon dramaturge, tu sais. »

« Ouais. Dommage que ça paye pas. »

Miles s’en alla. Walter retourna à sa machine.

Il écrivit la fin. Trois scènes. Trois résolutions. Ou plutôt trois absences de résolution.

Margaret qui partait avec sa valise. On ne savait pas où.

Miles qui jouait un dernier morceau. Body and Soul. Lent et magnifique. Dans la nuit vide.

Et l’écrivain qui tapait les derniers mots de son roman. Seul dans sa chambre. Sans savoir si c’était bon ou mauvais. Juste sachant que c’était fini.

Walter écrivit jusqu’au matin. Quand il tapa les derniers mots, le soleil se levait.

Il s’allongea sur le lit et s’endormit d’un coup.

IV

Walter se réveilla en fin d’après-midi. Quelqu’un frappait à la porte.

Il ouvrit. C’était Vivian. Elle portait un tailleur gris. Cheveux attachés. Maquillage discret.

« Salut, dit-elle.

— Salut. »

Ils se regardèrent. Puis Vivian eut un petit rire.

« C’est bizarre, hein ? On se parle pour la première fois. »

« Ouais. »

« Margaret et Miles m’ont dit que vous écriviez. Que c’était bien. » Elle hésita. « Je suis dedans ? »

Walter hocha la tête.

« Un peu. »

« Je peux lire ? »

Walter lui tendit les pages. Vivian s’assit, commença à lire. Walter attendit, debout près de la fenêtre.

Après quelques minutes, Vivian leva les yeux.

« C’est moi ? Cette femme qui rentre tous les soirs avec des hommes différents ? »

« Plus ou moins. »

« Vous la décrivez comme quelqu’un de mystérieux. De fascinant. »

« C’est ce que je croyais. »

Vivian eut un sourire triste.

« Je suis pas mystérieuse. Je suis juste seule. »

« Je sais. Maintenant je sais. »

Vivian continua de lire. Puis elle referma les pages.

« Vous savez ce qui est bizarre ? Dans votre version, je suis plus intéressante. »

Walter la regarda.

« Non. Dans la vraie vie, vous êtes exactement aussi intéressante. Juste différente. »

« Peut-être. » Elle se leva. « Mais j’préfère votre version quand même. Au moins elle a l’air d’aller quelque part. Moi je tourne en rond. »

« On tourne tous en rond. »

« Ouais. » Elle alla vers la porte, s’arrêta. « Vous allez le publier ? »

« Je sais pas. Peut-être. Si mon éditeur veut bien. »

« Et si quelqu’un me reconnaît ? »

« Personne vous reconnaîtra. Vous êtes pas vous. C’est un personnage. »

Vivian hocha la tête.

« Tant mieux. » Elle ouvrit la porte. « Bonne chance avec votre livre. »

« Merci. »

Elle partit.

Walter retourna à la fenêtre. En face, chez Margaret, les rideaux étaient ouverts. Mais la pièce semblait vide. Pas de lumière. Pas de mouvement.

Walter descendit, traversa la rue, monta au troisième étage.

Il frappa. Pas de réponse.

Il essaya la poignée. La porte était ouverte.

Il entra.

L’appartement était vide. Pas de meubles. Pas de vêtements. Juste la fougère sur le rebord de la fenêtre. Encore vivante. Arrosée récemment.

Sur la table, une enveloppe. Avec son nom dessus.

Walter l’ouvrit.

Walter,

Je suis partie. Pour de bon cette fois. Je sais pas où je vais. Peut-être Boston. Peut-être plus loin. Peu importe.

Merci de m’avoir vue. Même si vous vous êtes trompé au début. Au final, vous m’avez vraiment vue.

Prenez soin de la fougère si vous voulez. Ou laissez-la crever. C’est à vous de décider.

Margaret

Walter plia la lettre. Il regarda autour de lui. L’appartement vide. La lumière qui entrait par la fenêtre. La fougère.

Il prit la fougère et rentra chez lui.

V

Le 5 septembre, Harold revint.

Walter l’attendait. Il avait dormi pour la première fois depuis une semaine. Il s’était rasé. Il avait mis une chemise propre.

Sur le bureau, une pile bien nette. Cent pages exactement.

Harold entra, vit les pages, et sourit.

« Tu l’as fait. »

« Ouais. »

« Je peux lire ? »

« C’est pour ça que t’es là. »

Harold s’assit et commença à lire. Walter sortit sur le balcon, fuma en regardant la cour.

En face, l’appartement de Margaret était toujours vide. Au cinquième, Vivian était là, qui se préparait pour sortir. Au quatrième, Miles était assis sur son rebord de fenêtre, saxophone à la main.

Leurs regards se croisèrent. Miles leva son saxophone en signe de salut. Walter leva sa cigarette en réponse.

Puis Miles se mit à jouer. Someone to Watch Over Me. Lent et doux.

Walter écouta jusqu’au bout.

Quand il rentra, Harold avait fini de lire. Il tenait les pages serrées contre lui.

« Walter… c’est magnifique. »

Walter s’assit.

« Vraiment ? »

« Vraiment. » Harold le regardait avec quelque chose qui ressemblait à de l’émotion. « C’est pas ce que j’attendais. C’est pas un polar. C’est pas commercial. Mais c’est… » Il cherchait ses mots. « C’est vrai. C’est vivant. Ça pulse. »

« Mais tu peux le vendre ? »

Harold hésita.

« Je sais pas. Honnêtement, je sais pas. Ça va être dur. Les gens veulent du suspense, de l’action. Là, t’as écrit quelque chose de contemplatif. D’ambigu. »

« Donc c’est non. »

« Non. » Harold posa les pages. « C’est : je vais essayer. Je vais le faire lire à des gens. Je vais me battre pour. » Il se leva. « Mais même si ça marche pas, Walter, tu devais écrire ce livre. Pour toi. »

Walter hocha la tête.

« Je sais. »

Harold prit les pages, les glissa dans son attaché-case.

« Je te donne des nouvelles dans quinze jours. »

« D’accord. »

À la porte, Harold se retourna.

« T’as l’air d’aller mieux. »

« Peut-être un peu. »

« Continue comme ça. » Harold lui serra la main. « Et écris autre chose. Tout de suite. Tant que t’es dans le flow. »

« Je verrai. »

Harold partit.

Walter resta seul dans sa chambre. Il regarda la Remington. La fougère de Margaret sur le rebord de la fenêtre. Les carnets vides qui attendaient.

Puis il glissa une nouvelle feuille dans le rouleau.

Il écrivit : Chapitre un.

Et continua.

VI

Trois semaines passèrent.

Walter écrivait tous les jours. Pas un nouveau roman. Juste des fragments. Des scènes. Des personnages qui apparaissaient et disparaissaient.

Il ne buvait presque plus. Il dormait mieux. Il avait recommencé à descendre au Quixote, à parler avec les autres locataires du Chelsea.

Margaret ne revint jamais. Son appartement resta vide pendant deux semaines, puis de nouveaux locataires emménagèrent. Un couple de jeunes peintres. Walter ne les observait pas.

Vivian était toujours là. Elle sortait toujours le soir, rentrait toujours tard. Mais maintenant, quand elle croisait Walter dans le hall, elle lui souriait. Ils avaient pris un café ensemble une fois. Ils avaient parlé de choses banales. C’était agréable.

Miles jouait toujours. Tous les soirs. Walter l’écoutait en écrivant. Ils s’étaient vus plusieurs fois. Ils parlaient peu. Mais il y avait quelque chose entre eux maintenant. Une reconnaissance. Une fraternité.

Un matin, Harold appela.

« Walter ? C’est moi.

— Salut.

— J’ai des nouvelles. »

Walter sentit son cœur s’accélérer.

« Bonnes ou mauvaises ? »

« Les deux. » Harold toussa. « J’ai fait lire ton manuscrit. Tout le monde dit que c’est brillant. Mais personne veut le publier. »

Walter sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

« Je vois.

— Attends. J’ai pas fini. » Harold marqua une pause. « Y’a un petit éditeur. Très petit. Très littéraire. Ils font des tirages de mille exemplaires. Ils paient presque rien. Mais ils veulent le publier. »

Walter ne savait pas quoi dire.

« Tu… tu leur as dit oui ? »

« Pas encore. Je voulais ton accord. Parce que, Walter, faut que tu comprennes. Ça va rien changer financièrement. T’auras peut-être cinq cents dollars. Et le livre se vendra probablement pas. »

« Mais il sera publié. »

« Oui. Il sera publié. »

Walter réfléchit. Cinq cents dollars. Ça payait deux mois de loyer. Peut-être trois s’il était raisonnable.

Et après ? Il faudrait trouver autre chose. Un travail. Ou écrire un polar comme Harold le voulait depuis le début.

Mais au moins, le livre existerait.

« Dis-leur oui, dit Walter.

— T’es sûr ?

— Oui. »

Il entendit Harold soupirer de soulagement.

« D’accord. Je m’en occupe. » Une pause. « Et Walter ?

— Oui ?

— Je suis fier de toi. »

Walter raccrocha.

Il resta assis sur son lit, immobile. Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Vivian se préparait pour sortir. Elle portait une robe verte. Celle qu’il avait vue la première fois.

Au quatrième, Miles était à sa fenêtre. Il fumait en regardant le ciel.

Walter les regarda. Ses personnages. Ses fantômes. Ses complices involontaires.

Il pensa : Merci.

Puis il retourna à sa machine et se remit à écrire.

VII

Le livre sortit en mars 1955.

Walter reçut dix exemplaires d’auteur. Il en garda un, donna les autres.

Un à Harold. Un à Miles. Un à Vivian. Un qu’il envoya à Margaret, à Boston, à l’adresse qu’elle lui avait laissée. Les autres, il les distribua au hasard — à la serveuse du Quixote, au type du kiosque à journaux, à la réception du Chelsea.

Les critiques furent rares. Le Village Voice en parla — « un roman contemplatif et étrange sur la solitude urbaine ». Le Times l’ignora complètement.

Le livre se vendit à quatre cents exemplaires. Puis disparut.

Walter s’en foutait.

Il avait commencé un nouveau roman. Un polar, cette fois. Pour Harold. Pour payer le loyer. C’était alimentaire, mais c’était honnête.

Et la nuit, quand il avait fini sa quota, il écrivait autre chose. Des fragments. Des scènes. Des choses qu’il ne montrerait à personne.

Un soir de mai, quelqu’un frappa à sa porte.

Walter ouvrit. C’était Margaret.

Elle portait un manteau léger, les cheveux courts maintenant. Elle souriait.

« Salut.

— Margaret. » Walter resta bouche bée. « Qu’est-ce que… »

« Je suis de passage à New York. J’ai pensé venir vous voir. » Elle entra. « J’ai reçu votre livre. »

« Tu l’as lu ? »

« Deux fois. » Elle s’assit sur le lit. « C’est beau. Vraiment. »

« Merci. »

« La femme. Celle qui part. C’est moi ? »

« Oui et non. »

Margaret sourit.

« C’est bien. J’aime ça. Être moi et pas moi en même temps. »

Ils parlèrent longtemps. Margaret lui raconta sa nouvelle vie à Boston. Un travail de serveuse. Un petit appartement. Des amis. Rien d’extraordinaire. Mais quelque chose de stable. De vivable.

« Et toi ? demanda-t-elle.

— Je survis. J’écris. »

« C’est bien. »

« Ouais. »

Margaret se leva.

« Faut que j’y aille. Mon train est dans deux heures. »

« Tu reviens à New York des fois ? »

« Peut-être. Un jour. » Elle l’embrassa sur la joue. « Continue d’écrire, Walter. Même si c’est dur. Même si personne lit. »

« Toi continue de partir. Même si tu sais pas où tu vas. »

Margaret sourit et s’en alla.

Walter la regarda partir depuis sa fenêtre. Il la vit traverser la 23e Rue, héler un taxi, disparaître.

Il retourna à sa machine.

Et écrivit jusqu’à l’aube.

VIII

L’été arriva. La chaleur revint. New York cuisait de nouveau.

Walter était toujours au Chelsea. Toujours dans la chambre 412. Toujours à sa fenêtre.

Mais quelque chose avait changé.

Il n’observait plus. Ou plutôt, il observait différemment. Pas pour voler. Pas pour inventer. Juste pour voir.

Les nouveaux voisins d’en face — le jeune couple de peintres — vivaient leur vie. Ils s’aimaient, se disputaient, riaient. Walter les regardait parfois. Mais il n’écrivait rien sur eux.

Vivian était partie en juillet. Un soir, elle était montée le voir pour lui dire au revoir. Elle avait trouvé un travail à Chicago. Un vrai travail, mieux payé. Elle partait recommencer.

« Vous allez me manquer, avait-elle dit.

— Vous aussi. »

Elle lui avait laissé son adresse. Il lui écrivait parfois. Des lettres courtes. Elle répondait rarement.

Miles était toujours là. Il jouait toujours. Mais moins souvent maintenant. Il avait trouvé un boulot de nuit dans un entrepôt. Ça payait mal mais régulièrement. Il avait dit à Walter : « Au moins je crèverai pas de faim. »

Ils se voyaient souvent. Ils buvaient un café. Ils fumaient. Ils parlaient de tout et de rien. De jazz. De littérature. De vie.

Un soir d’août, Miles monta le voir.

« J’ai quelque chose pour toi. »

Il tendit un disque à Walter. Un 33 tours. Sur la pochette, juste le nom : Miles Parker Quartet — Live at the Blue Note, 1952

Walter le regarda, incrédule.

« C’est ton disque ? Celui dont tu m’avais parlé ? »

« Ouais. J’en avais gardé un exemplaire. Je veux que tu l’aies. »

« Je peux pas accepter. »

« Si tu peux. » Miles sourit. « T’as écrit sur moi. C’est juste. Maintenant tu peux m’écouter pour de vrai. »

Walter prit le disque.

« Merci. »

« De rien. »

Miles s’en alla. Walter mit le disque sur son tourne-disque. Il s’assit près de la fenêtre et écouta.

C’était magnifique. Miles jeune, Miles plein d’espoir, Miles qui jouait comme s’il allait vivre éternellement.

Walter écouta jusqu’au bout. Puis il écrivit.

Pas un roman. Juste une lettre. À Miles. Pour lui dire merci. Pour lui dire qu’il avait eu tort, que son disque était extraordinaire, que le monde avait eu tort de ne pas l’écouter.

Il ne l’envoya jamais. Il la garda dans un tiroir.

IX

Septembre arriva. Un an exactement depuis qu’Harold lui avait donné son ultimatum.

Walter avait fini son polar alimentaire. Harold l’avait vendu à un éditeur moyen. Sortie prévue au printemps 1956. Avance correcte. De quoi tenir six mois.

Walter savait que c’était pas un grand livre. Mais c’était honnête. C’était bien écrit. Et ça lui permettait de continuer.

Le soir du 15 septembre, il s’assit à sa fenêtre avec un verre de whisky.

Il regarda la cour. Les fenêtres d’en face. Les vies qui continuaient.

Il pensa à Margaret, quelque part à Boston.

Il pensa à Vivian, quelque part à Chicago.

Il pensa à Miles, en bas, qui jouait peut-être, ou dormait, ou rêvait.

Il pensa à Claire, à la vraie Vivian, aux personnages qu’il avait inventés et qui n’existaient plus.

Et il pensa à lui. Walter Finch. Trente-sept ans. Écrivain raté qui avait écrit un livre que personne n’avait lu.

Mais qui avait quand même écrit.

Il vida son verre. Puis il prit son carnet et nota :

Trois drames. Trois vies. Trois histoires.

Celle de Margaret, qui est partie sans savoir où elle allait.

Celle de Vivian, qui a continué de chercher quelque chose qu’elle ne trouvait pas.

Celle de Miles, qui a joué jusqu’au bout, même pour personne.

Et la mienne. Celle d’un homme qui a observé, inventé, menti, écrit.

Qui a volé leurs vies et en a fait quelque chose d’autre.

Qui a essayé de donner un sens à tout ça.

Qui a peut-être échoué.

Mais qui a essayé.

Il referma le carnet.

En face, une lumière s’alluma. Les jeunes peintres rentraient. Ils riaient. Ils portaient des courses. Ils allaient préparer le dîner, peut-être faire l’amour, peut-être se disputer.

Walter les regarda un moment. Puis il se leva, ferma la fenêtre, et alla se coucher.

Demain, il écrirait autre chose.

Mais ce soir, il avait fini.

X

Dix ans plus tard, Walter Finch reçut une lettre.

C’était l’automne 1965. Il vivait toujours à New York, mais plus au Chelsea. Un petit appartement à Brooklyn. Deux pièces. Lumineux.

Il avait publié quatre autres livres. Trois polars alimentaires. Un roman littéraire qui avait eu un petit succès d’estime. Il gagnait décemment sa vie. Pas riche, mais stable.

Il ne s’était jamais marié. Quelques liaisons, rien de durable. Il préférait être seul. Ou du moins, il s’y était habitué.

La lettre venait de Boston. Pas d’expéditeur.

Il l’ouvrit.

Cher Walter,

Je ne sais pas si cette adresse est encore la bonne. J’ai demandé à votre éditeur. Ils ont accepté de transmettre.

Je voulais vous dire que j’ai relu votre livre. Dix ans après. Je l’avais pas touché depuis.

C’est bizarre. La première fois, je m’étais reconnue. J’avais vu mes erreurs, mes faiblesses. Ça m’avait fait mal.

Cette fois, j’ai vu autre chose. J’ai vu une histoire sur la solitude. Sur le fait d’être vu. Ou pas vu. Sur le fait d’inventer des vies parce que la vraie vie est trop dure.

Je crois que j’ai compris ce que vous essayiez de faire.

Merci.

Margaret

P.S. : Je me suis mariée l’année dernière. Il s’appelle David. Il est gentil. On a un chien. Je suis heureuse. Ou du moins, j’essaie.

Walter plia la lettre. Il la glissa dans un tiroir où il gardait d’autres lettres. Celle de Vivian, qui lui avait écrit une fois de Chicago pour dire qu’elle avait rencontré quelqu’un. Celle d’Harold, qui lui avait écrit quand Trois drames avait été réimprimé dans une petite collection de littérature contemporaine.

Il n’avait jamais eu de lettre de Miles.

Miles était mort en 1959. Overdose. Walter l’avait appris par hasard, en lisant le Village Voice. Un entrefilet. « Miles Parker, saxophoniste de jazz, est décédé dans sa chambre du Chelsea Hotel. Il avait 36 ans. »

Walter était allé à l’enterrement. Il y avait dix personnes. Des musiciens qu’il ne connaissait pas. Pas de famille.

Après la cérémonie, un des musiciens était venu le voir.

« Vous êtes Walter Finch ? L’écrivain ?

— Oui.

— Miles parlait de vous. Il disait que vous aviez écrit sur lui. Que c’était bien. »

Walter n’avait pas su quoi répondre.

« Il a laissé quelque chose pour vous », avait dit le musicien.

Il lui avait tendu une enveloppe.

Dedans, une photo. Miles jeune, sur scène, saxophone à la bouche. Souriant.

Et au dos, griffonné : Continue d’écrire. M.

Walter avait gardé la photo. Elle était encadrée maintenant, sur son bureau.

Il la regarda. Puis il s’assit et écrivit une lettre à Margaret.

Il lui raconta sa vie. Ses livres. Ses doutes. Il lui dit qu’il pensait souvent à elle, à Vivian, à Miles. Qu’ils avaient changé quelque chose en lui. Qu’ils lui avaient appris à voir.

Il termina :

Merci d’avoir été réelle. Merci d’avoir été généreuse. Merci de m’avoir laissé voler un peu de votre vie.

Je sais maintenant que c’était pas du vol. C’était un échange.

Vous m’avez donné quelque chose. J’espère vous avoir donné quelque chose aussi.

Walter

Il posta la lettre le lendemain.

Il ne reçut jamais de réponse.

Mais ça lui allait.

ÉPILOGUE

Été 1954. Chambre 412. Chelsea Hotel.

Un homme assis près d’une fenêtre ouverte. Chaleur écrasante. Cigarette qui se consume.

En face, trois fenêtres. Trois vies. Trois drames qui se déroulent en silence.

L’homme observe. Note. Invente.

Il ne sait pas encore ce qu’il écrit. Il ne sait pas encore si c’est bien ou mauvais. Vrai ou faux.

Il sait juste qu’il écrit.

Et qu’au bout des doigts qui tapent sur les touches, quelque chose naît.

Quelque chose d’imparfait. D’ambigu. De vivant.

Quelque chose qui ressemble à de la vie.

Ou peut-être juste à un mensonge qui voudrait être vrai.

Il continue d’écrire.

Dehors, le saxophone commence à jouer.

Round Midnight

L’homme écoute. Et écrit. Et écoute. Et écrit.

Jusqu’à ce que la nuit tombe.

Jusqu’à ce que les fenêtres s’éteignent une à une.

Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que lui, la machine à écrire, et le son du saxophone qui monte dans la nuit comme une prière.

Ou comme un adieu.

FIN


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