La Ringstrasse Torte — Chapitres 7 et 8

Publié le 27 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

La Ringstrasse
Torte

La Ringstrasse Torte

Chapitres 7 et 8

CHAPITRE 7 — L’EFFONDREMENT

Deux choses se produisirent le lendemain matin.

La première : Schönberg trouva le dessin sur son bureau, anonyme, plié en quatre, posé entre le courrier du jour et un cendrier propre. Il le déplia, le regarda longuement, le retourna, chercha une signature, n’en trouva pas, le regarda encore. Puis il le posa à plat, s’assit, retira ses lunettes, les essuya, les remit, et le regarda une troisième fois.

La seconde : Winkler, dans son laboratoire, jeta à la poubelle son quatrième essai consécutif — une tentative de Torte au sésame et au miel qui avait le goût approximatif d’un meuble ciré — et frappa du poing sur le plan de travail en marbre, ce qui est douloureux pour le poing et sans effet sur le marbre, et qui fit sursauter Franz, Aloisia, les deux apprentis et un livreur de farine qui passait par là et qui raconterait la scène, le soir même, dans trois brasseries différentes.

Ces deux événements convergèrent vers un troisième, qui eut lieu à onze heures, quand Schönberg descendit aux cuisines — pour la troisième fois en trois mois, un record absolu qui ne serait pas battu avant l’effondrement de l’Empire — et convoqua Winkler et Millard dans son bureau.

Millard monta l’escalier avec le cœur battant. Winkler monta l’escalier avec le visage fermé. Ils entrèrent ensemble dans le bureau, et Schönberg, assis derrière sa table, le dessin déplié devant lui, les regarda tour à tour.

— Ce dessin, dit-il. Qui l’a fait ?

Silence.

Winkler regarda le dessin. Millard regarda le dessin. Les deux le reconnurent au même instant — Winkler parce qu’il savait que ce n’était pas le sien, et Millard parce qu’il savait que c’était le sien, et que le sien n’aurait pas dû se trouver sur ce bureau, du moins pas de cette façon, pas sans signature, pas comme un message dans une bouteille lancé par un mitron de quatorze ans.

— Ce n’est pas de moi, dit Winkler.

Schönberg se tourna vers Millard. Millard ouvrit la bouche. Puis la referma. Puis l’ouvrit à nouveau, parce qu’il fallait bien dire quelque chose, et que mentir à un directeur d’hôtel qui tient votre avenir entre ses mains est plus difficile que mentir à un pâtissier qui tient un couteau à glacer, bien que les deux soient dangereux.

— C’est moi, dit-il.

Winkler le regarda. Pas avec colère — ce qui aurait été supportable — mais avec quelque chose de pire : de la stupéfaction. Comme si un chien qu’il croyait dresser s’était soudain mis à parler latin.

Schönberg posa le dessin entre eux.

— Expliquez.

Millard expliqua. Il expliqua mal, parce qu’il expliquait toujours mal — son français devenait confus dès que l’émotion montait, comme si l’allemand approximatif avait contaminé le français, et que les deux langues, désormais, se sabotaient mutuellement dans sa bouche. Mais l’essentiel passa : un gâteau qui mêlerait la technique française du feuilletage à la rondeur viennoise du massepain, le tout parfumé à la fleur d’oranger et à la pistache, parce que les Ottomans connaissaient ces saveurs, parce que la fleur d’oranger était le pont entre l’Orient et l’Occident, parce que —

— Parce que c’est ce que nous avons de mieux à offrir, dit Millard. Pas un gâteau autrichien. Pas un gâteau français. Un gâteau de Vienne — et Vienne est l’endroit où l’Orient et l’Occident se sont toujours rencontrés, même quand ils se faisaient la guerre, même quand les Turcs assiégeaient les murs, même quand —

Il s’arrêta, parce qu’il venait de se rendre compte qu’il parlait du siège de Vienne par les Ottomans en 1683 à un directeur d’hôtel qui devait organiser un dîner pour les descendants de ces mêmes Ottomans, ce qui était diplomatiquement maladroit.

Schönberg essuya ses lunettes.

Winkler ne dit rien. Son silence était un silence de calcul — Millard le connaissait maintenant assez pour en distinguer les nuances. Ce silence-là pesait le pour et le contre. Le pour : le dessin était bon, peut-être même très bon, et Winkler, qui était un excellent pâtissier avant d’être un homme rancunier, le voyait. Le contre : accepter le dessin de Millard revenait à admettre son propre échec, ce qui dans la hiérarchie des humiliations viennoises se situait quelque part entre la faillite et la mort.

— C’est réalisable ? demanda Schönberg à Winkler.

Winkler prit le dessin. Il l’examina avec l’œil professionnel, l’œil qui ne ment pas, l’œil qui met de côté l’orgueil et l’hostilité et ne voit que la matière, les proportions, la faisabilité.

— C’est réalisable, dit-il. C’est même — il chercha un autre mot, ne le trouva pas — intéressant.

Millard faillit rire. Intéressant. Le mot le poursuivrait jusqu’à la tombe.

— Bien, dit Schönberg. Vous travaillerez ensemble.

C’était une phrase de six mots, et chacun d’eux était une catastrophe en puissance. Vous — les deux, l’ennemi et le rival. Travaillerez — non pas « collaborerez », non pas « coopérerez », mais travaillerez, le mot le plus neutre et le plus impitoyable. Ensemble — le mot impossible, le mot que toute l’histoire de Millard à Vienne avait rendu impensable.

Winkler sortit sans un mot. Millard le suivit. Dans l’escalier, entre le premier étage et le sous-sol, dans cette zone intermédiaire qui n’appartenait ni au monde d’en haut ni au monde d’en bas, Winkler s’arrêta et se retourna.

— Herr Millard, dit-il. Je vais travailler avec vous parce que Herr Schönberg me l’ordonne. Je vais exécuter votre dessin parce que votre dessin est bon — et je ne suis pas assez stupide pour sacrifier l’honneur de ma cuisine à ma fierté. Mais ne vous y trompez pas. Ceci n’est pas une victoire. Ceci est un sursis.

Puis il descendit les marches, et Millard resta seul dans l’escalier, entre le marbre d’en haut et la vapeur d’en bas, et se demanda si Winkler venait de lui déclarer la paix ou la guerre, et conclut que c’était probablement les deux, ce qui à Vienne n’avait rien de contradictoire.

*     *     *

Les deux semaines qui suivirent furent les plus étranges de la vie de Gustave Millard — et sa vie, depuis la chute de la pièce montée, n’avait pas manqué d’étrangeté.

Winkler et Millard travaillaient côte à côte. Pas ensemble — côte à côte, ce qui n’est pas la même chose. Ensemble suppose un accord, une direction commune, un regard partagé. Côte à côte ne suppose rien — deux hommes devant le même plan de travail, les mains dans la même farine, mais les têtes dans des mondes différents.

Ils ne se parlaient qu’en termes techniques. « La température du caramel. » « Le temps de repos de la pâte. » « Le dosage de la fleur d’oranger. » Pas un mot de plus. Pas un regard de travers. Une politesse de chirurgiens au-dessus d’un patient ouvert — on ne se dispute pas quand quelqu’un saigne sur la table, et le gâteau de l’empereur saignait abondamment, au sens métaphorique, car chaque essai révélait un problème nouveau et chaque problème exigeait une solution que ni l’un ni l’autre ne possédait seul.

Car c’était là le piège, le piège magnifique que le dessin de Millard avait posé sans le vouloir : le gâteau ne pouvait être réalisé par un seul homme. Il fallait la technique française de Millard pour le feuilletage — ce feuilletage léger, aérien, presque impudent de finesse. Et il fallait la technique viennoise de Winkler pour le massepain — ce massepain dense, souple, qui tenait la forme sans la rigidité. Seuls, ils échouaient. Ensemble, ils avaient une chance.

Ils le comprirent le troisième jour, quand le premier essai complet sortit du four.

C’était un désastre. Le feuilletage de Millard avait écrasé le massepain de Winkler, ou le massepain de Winkler avait étouffé le feuilletage de Millard — les deux versions furent défendues avec une mauvaise foi égale. Le résultat était un objet pâteux, informe, qui ressemblait moins à un gâteau qu’à un incident géologique.

Ils se regardèrent au-dessus de l’incident géologique. Pour la première fois depuis le premier jour, pour la première fois depuis les Kipferl et le sourire-couteau, ils étaient à égalité. Deux pâtissiers devant un échec partagé, et l’échec partagé est le seul vrai fondement de la camaraderie humaine, comme le savait Freud et comme le savent les soldats.

— Il faut inverser l’ordre, dit Winkler.

— Le massepain d’abord ?

— Le massepain d’abord. Et le feuilletage par-dessus, en couche fine. Très fine. Plus fine que tout ce que j’ai jamais vu.

— Je peux faire fin, dit Millard.

— Je sais, dit Winkler. J’ai vu vos Kipferl.

C’était la première fois que Winkler mentionnait les Kipferl sans mépris. Ce n’était pas un compliment — les compliments n’existaient pas dans le vocabulaire de Winkler — mais c’était une reconnaissance, une reconnaissance du bout des lèvres, et dans le monde de Winkler les bouts de lèvres valaient davantage que les grands discours.

Le deuxième essai fut meilleur. Le troisième fut presque bon. Le quatrième fut bon. Le cinquième — ils y passèrent une nuit entière, Millard au feuilletage, Winkler au massepain, Franz au glaçage, Aloisia aux décors de sucre, et Pepi partout, courant entre les postes avec du café, des torchons propres et cette énergie inépuisable des adolescents qui ne dorment pas — le cinquième fut quelque chose.

Pas encore un chef-d’œuvre. Pas encore le monument que Millard avait dessiné dans son carnet noir. Mais quelque chose d’inédit, de troublant, de pas encore nommé — un gâteau qui sentait la fleur d’oranger et le beurre noisette, qui avait la légèreté de Paris et la gravité de Vienne, et qui, quand on le goûtait, produisait un effet que personne dans la cuisine ne sut décrire, mais que Pepi, avec son génie involontaire, résuma en un mot :

— C’est comme entendre deux langues en même temps et comprendre les deux.

*     *     *

Le 28 février, trois jours avant le dîner impérial, la catastrophe arriva.

Elle arriva, comme toutes les catastrophes dans la vie de Millard, par la voie linguistique.

Le fournisseur de pistaches — un Levantin du nom de Harouni, installé à Vienne depuis vingt ans et qui fournissait les meilleures pistaches d’Alep à toute la Ringstrasse — devait livrer cinq kilos de pistaches mondées le 27 au soir. Millard, chargé de confirmer la commande par téléphone — le téléphone étant une invention récente que l’Imperial avait adoptée avec la méfiance que les hôtels de luxe réservent à toute modernité — Millard, donc, devait dire à Harouni :

— Fünf Kilo geschälte Pistazien, bitte. Lieferung morgen Abend.

Cinq kilos de pistaches mondées, s’il vous plaît. Livraison demain soir.

Ce qu’il dit fut :

— Fünf Kilo geschälte Pistazien, bitte. Lieferung nächste Woche.

Livraison la semaine prochaine.

Morgen — demain. Nächste Woche — la semaine prochaine. La différence est considérable. Harouni, qui était un commerçant scrupuleux, nota « la semaine prochaine » et rangea la commande dans la pile des livraisons futures. Millard raccrocha le téléphone avec la satisfaction de l’homme qui croit avoir accompli sa mission, et retourna aux cuisines.

Le 27 au soir, pas de pistaches.

Le 28 au matin, pas de pistaches.

Le 28 à midi, Winkler demanda les pistaches, et l’on découvrit qu’il n’y avait pas de pistaches, et l’on découvrit pourquoi il n’y avait pas de pistaches, et l’on découvrit que Millard avait dit « la semaine prochaine » au lieu de « demain », et le silence qui tomba sur les cuisines de l’Imperial fut le plus terrible de tous les silences que Millard avait entendus depuis son arrivée à Vienne — un silence qui contenait non pas de la colère mais du désespoir, car sans pistaches le gâteau de l’empereur était impossible, et sans le gâteau de l’empereur l’Imperial était déshonoré, et tout cela à cause d’un mot, un seul mot, prononcé par un Français qui n’apprendrait jamais l’allemand.

Winkler posa ses mains à plat sur le plan de travail. Ses mains ne tremblaient plus. Elles étaient immobiles, et cette immobilité était plus effrayante que n’importe quel tremblement.

— Nächste Woche, dit-il.

Ce n’était pas une question. C’était un constat, un diagnostic, un épitaphe.

— Je… je croyais avoir dit morgen, murmura Millard.

— Vous croyez toujours avoir dit ce que vous n’avez pas dit. C’est votre talent le plus remarquable, Herr Millard. Le seul, peut-être, qui soit véritablement inépuisable.

Schönberg fut alerté. Schönberg descendit. Schönberg essuya ses lunettes si frénétiquement que le verre gauche se fêla, ce qui ajouta à son désarroi une note de cécité partielle qui rendait la scène encore plus navrante.

— Trouvez des pistaches, dit-il. Je me moque de comment. Le dîner est après-demain.

Mais c’était un samedi soir. Les fournisseurs étaient fermés. Les marchés étaient fermés. Les pistaches d’Alep ne poussent pas dans les parcs de Vienne, et même si elles y poussaient, elles ne seraient pas mondées, et monder cinq kilos de pistaches en deux jours, en plus de préparer le reste du gâteau, était humainement impossible.

Millard se retrouva seul dans les cuisines. Winkler était parti — pas chez lui, pas au café, mais quelque part dans les profondeurs de l’hôtel, dans un de ces recoins dont personne ne connaissait l’usage, pour digérer sa fureur en silence. Franz avait disparu. Aloisia était restée, impassible à son poste de sucre, mais son impassibilité était celle du témoin qui a compris que l’accusé est condamné et qui ne peut rien faire.

Pepi apparut. Pepi apparaissait toujours quand tout s’effondrait — c’était son don, sa grâce, cette capacité des très jeunes à surgir dans les ruines comme l’herbe pousse entre les pavés.

— Les pistaches, dit Pepi.

— Il n’y a pas de pistaches.

— Non. Mais il y a Harouni.

— Harouni est fermé.

— Le magasin de Harouni est fermé. Mais Harouni habite au-dessus de son magasin. Et Harouni a un fils qui a quatorze ans et qui joue au football avec moi le dimanche dans le Prater.

Millard regarda Pepi. Pepi sourit son sourire de Cheshire.

Une heure plus tard, Pepi était de retour avec cinq kilos de pistaches d’Alep dans un sac de toile — non mondées, certes, mais présentes, tangibles, vertes et odorantes. Harouni fils les avait prises dans l’entrepôt de son père pendant que son père dormait, avec la promesse que Pepi le laisserait marquer trois buts dimanche prochain, promesse que Pepi n’avait aucune intention de tenir mais qu’il avait formulée avec une sincérité si convaincante que Harouni fils n’avait pas hésité.

Restait le mondage. Cinq kilos de pistaches à monder à la main, dans la nuit de samedi à dimanche, pendant que le reste de la brigade dormait.

Millard monda des pistaches jusqu’à trois heures du matin. Pepi monda des pistaches à côté de lui, ses petites mains rapides et précises — plus rapides que celles de Millard, à vrai dire, car les doigts de quatorze ans sont plus agiles que les doigts de trente-deux, ce que les pâtissiers savent et que les adultes oublient.

À trois heures, une ombre descendit l’escalier de service.

Aloisia. Massive, silencieuse, enveloppée d’un châle de laine par-dessus sa chemise de nuit. Elle ne dit rien. Elle s’assit, prit une poignée de pistaches, et commença à monder.

À quatre heures, une deuxième ombre. Franz le roux, les cheveux en bataille, les yeux gonflés de sommeil. Il ne dit rien non plus. Il s’assit et monda.

À cinq heures, les cinq kilos étaient mondés. Les quatre — Millard, Pepi, Aloisia, Franz — se regardèrent au-dessus de la montagne de pistaches vertes, et dans ce regard il y avait quelque chose que Millard n’avait jamais vu dans les cuisines de l’Imperial, quelque chose qui n’était pas de l’amitié — c’était trop tôt pour l’amitié — mais qui lui ressemblait de loin, comme un Kipferl ressemble de loin à un croissant.

Et c’est à ce moment — cinq heures du matin, le 1er mars 1890, le jour du dîner impérial — que Winkler entra dans les cuisines.

Il vit les pistaches. Il vit Millard. Il vit Pepi, Aloisia, Franz, les coques vides, les mains vertes, les visages fatigués. Il vit tout, et tout ce qu’il vit lui déplut et l’émut en proportions égales, car Winkler était un homme chez qui le déplaisir et l’émotion coexistaient comme le sucre et le sel dans un caramel au beurre salé — en se renforçant mutuellement.

Il ne dit rien. Il noua son tablier, se lava les mains, et commença à travailler.

*     *     *

La journée du 1er mars fut un cauchemar organisé. Quarante-deux personnes dans les cuisines, chacune à son poste, chacune tendue comme une corde de violon, et au centre de cette tension le gâteau — le gâteau de l’empereur, le gâteau impossible, qui prenait forme heure après heure sous les mains combinées de Winkler et de Millard.

Millard préparait le feuilletage. Il le faisait avec une concentration qu’il n’avait jamais atteinte, une concentration qui excluait tout — la comtesse, Klimt, Freud, Paris, le ministre, les favoris — tout sauf la pâte, le beurre, le rouleau, le pli. Pli après pli, couche après couche, le feuilletage devenait ce qu’il devait être — une architecture de rien, un immeuble de vide, une cathédrale d’air emprisonnée entre des feuilles de beurre si fines qu’on voyait le jour au travers.

Winkler préparait le massepain. Le massepain de Winkler était une chose sérieuse — pas le massepain mou et sucré des confiseries, mais un massepain dense, ferme, qui tenait la forme comme le marbre tient la forme de la statue, et qui fondait pourtant sur la langue avec une douceur inattendue, comme si la sévérité n’était qu’une apparence et que le vrai visage du massepain était la tendresse.

Aloisia travaillait sur les décors — des feuilles de sucre doré qui rappelaient les motifs ottomans, des arabesques de caramel inspirées des faïences d’Iznik, et au sommet du gâteau, comme un couronnement, une fleur de sucre filé qui n’était ni une rose occidentale ni une tulipe orientale mais quelque chose entre les deux, une fleur inventée, une fleur de nulle part.

Franz glaçait. Pepi courait. Les apprentis tremblaient. Et le gâteau montait.

À quatre heures de l’après-midi, il était prêt.

Il mesurait soixante centimètres de haut — moins que la pièce montée du ministre, mais infiniment plus complexe. Ses quatre étages superposaient le feuilletage de Millard et le massepain de Winkler en couches alternées, séparées par une crème à la pistache dont le vert pâle luisait dans la lumière des lampes à gaz. Le glaçage était d’un brun profond, presque noir, un miroir de chocolat dans lequel se reflétaient les dorures du plafond. Et les décors d’Aloisia — les feuilles d’or, les arabesques, la fleur impossible — transformaient l’ensemble en un objet qui n’appartenait plus tout à fait à la pâtisserie mais à cet espace flou et vertigineux qui se trouve entre l’artisanat et l’art, entre le comestible et le sacré.

La brigade regarda le gâteau. Winkler regarda le gâteau. Millard regarda le gâteau. Et pendant un instant — un instant seulement, mais un instant qui dura assez longtemps pour que tout le monde le sente — il n’y eut plus de Français et d’Autrichien, plus de Millard et de Winkler, plus de guerre et de rancune. Il n’y eut que le gâteau, et le gâteau était beau.

Puis l’instant passa, parce que les instants passent, et Winkler redevint Winkler, et le transport commença.

Le transport. Le mot seul suffit à expliquer la suite.

Transporter un gâteau de soixante centimètres de haut et de quinze kilos depuis les cuisines de l’Hotel Imperial jusqu’à la Hofburg — un trajet de huit cents mètres le long de la Ringstrasse — est un exercice qui relève moins de la logistique que de la prière. On avait prévu une voiture attelée, un plateau spécial fixé par des sangles, un itinéraire soigneusement étudié pour éviter les pavés les plus disjoints. Millard devait accompagner le gâteau. Winkler aussi. Les deux, ensemble, dans la voiture, avec le gâteau entre eux — une situation qui, dans d’autres circonstances, aurait pu être comique, mais qui ce soir-là était solennelle comme un enterrement ou un baptême, ce qui revient souvent au même.

La voiture s’ébranla. La Ringstrasse, en cette fin d’après-midi de mars, était encombrée de fiacres, de tramways hippomobiles, de piétons et d’une fanfare militaire qui répétait on ne savait quoi pour on ne savait quelle occasion. Le cocher avançait au pas. Millard tenait le plateau d’un côté. Winkler tenait le plateau de l’autre. Le gâteau, entre eux, oscillait doucement — à peine, presque rien, un frémissement — mais ce frémissement suffisait à faire monter la sueur au front de Millard, parce que Millard connaissait les frémissements, il les avait étudiés malgré lui le soir de la pièce montée, et il savait que le frémissement est le premier signe, l’avertissement, le murmure du désastre avant le cri.

Ils arrivèrent à la Hofburg sans incident. Le gâteau fut porté à travers la cour intérieure, le long d’un couloir flanqué de gardes impériaux qui regardaient passer cette procession sucrée avec l’impassibilité de gens dont le métier est de ne s’étonner de rien, même quand un pâtissier français et un pâtissier autrichien traversent le palais de l’empereur en portant un monument de chocolat et de pistache comme s’ils portaient le Saint-Sacrement.

Le gâteau fut posé dans les cuisines de la Hofburg, sur une table prévue à cet effet, dans une pièce fraîche où il attendrait le service. Millard et Winkler se retirèrent. Ils n’étaient pas invités au dîner — les pâtissiers ne dînent pas avec les empereurs, pas plus que les bâtisseurs de cathédrales ne prient avec les évêques — mais ils resteraient dans les cuisines, disponibles, au cas où.

Le dîner commença à huit heures. Millard l’entendit à travers les murs — le brouhaha des conversations, le tintement des verres, l’orchestre qui jouait des valses puis, par courtoisie pour les Ottomans, une mélodie qui tentait de ressembler à quelque chose de turc et qui ressemblait surtout à une valse jouée avec un accent.

À dix heures, le dessert fut annoncé.

Millard ne vit pas la scène. Il ne la verrait jamais — elle lui serait racontée par Pepi, qui la tenait d’un garçon de cuisine de la Hofburg, qui la tenait d’un serveur, qui la tenait du maître d’hôtel, et chaque intermédiaire avait ajouté sa couche de détails comme on ajoute une couche de feuilletage, si bien que la version finale ressemblait peut-être autant à la vérité qu’un croissant ressemble au blé dont il est fait, c’est-à-dire profondément mais pas visiblement.

Le gâteau fut apporté. L’empereur le regarda. L’ambassadeur ottoman le regarda. Quatre-vingts convives le regardèrent. Et il se passa quelque chose que personne n’avait prévu.

L’un des décors d’Aloisia — une feuille de sucre doré fixée au sommet — se détacha. Lentement, gracieusement, avec cette élégance que seul le sucre possède quand il tombe, parce que le sucre, contrairement aux hommes, ne s’affole jamais. La feuille glissa le long du gâteau, effleura le glaçage miroir, et atterrit sur la nappe blanche devant l’empereur François-Joseph.

L’empereur la regarda. C’était un vieil homme de soixante ans, fatigué par trente ans de règne, usé par les tragédies — la mort de son fils Rodolphe à Mayerling, un an plus tôt exactement, pesait encore sur ses épaules comme un manteau de plomb. Il regarda cette feuille d’or tombée sur la nappe, ce fragment de beauté détaché de l’ensemble, et quelque chose se produisit sur son visage — non pas un sourire, l’empereur ne souriait plus beaucoup depuis Mayerling, mais un relâchement, un adoucissement, comme si la chute de cette feuille de sucre lui rappelait que les belles choses tombent, et que les belles choses qui tombent sont peut-être les plus belles.

Il prit la feuille entre ses doigts. Il la porta à ses lèvres. Il la goûta.

Puis il goûta le gâteau.

Et l’empereur François-Joseph, devant quatre-vingts convives et une délégation du sultan ottoman, devant les lustres et les dorures et les uniformes et les smokings, devant l’orchestre qui s’était tu et les serveurs qui s’étaient figés, l’empereur François-Joseph ferma les yeux.

CHAPITRE 8 — LE NOM

Le lendemain du dîner impérial, Gustave Millard dormit quatorze heures d’affilée — un record personnel qu’il n’avait pas approché depuis l’enfance et qu’il n’approcherait plus jamais, car le sommeil du triomphe est un sommeil unique, un sommeil qui ne se reproduit pas, comme le premier baiser ou la première neige, et quand il se réveilla dans sa chambre de la Schwindgasse le chat gris faisait sa ronde dans la cour et le soleil — chose rarissime à Vienne en mars — tombait droit sur le lit.

Il ne savait pas encore ce qui s’était passé.

Il savait que le gâteau avait été servi. Il savait que la feuille de sucre était tombée — Pepi le lui avait raconté à minuit, dans les cuisines de la Hofburg, avec des yeux si grands qu’on aurait pu y loger deux Sachertorte. Il savait que l’empereur avait goûté. Mais il ne savait pas la suite, parce que la suite appartenait au monde d’en haut, au monde des salons et des couloirs de palais, et que les pâtissiers, une fois le gâteau posé sur la table, perdent tout pouvoir sur leur création, de même que les poètes, une fois le livre publié, perdent tout pouvoir sur les mots.

La suite, il l’apprit en descendant à la pension pour le petit-déjeuner.

La patronne de la pension — une veuve nommée Frau Gerstner, petite, sèche, perpétuellement enveloppée dans un tablier qui avait été bleu et qui était maintenant d’une couleur indéfinissable, comme tout ce qui a été lavé trop souvent — Frau Gerstner l’attendait au bas de l’escalier avec un journal à la main et un visage qui exprimait, pour la première fois depuis que Millard la connaissait, quelque chose qui ressemblait à de l’intérêt.

— Herr Millard, dit-elle. Sie stehen in der Zeitung.

Vous êtes dans le journal.

Elle tendit le Wiener Tagblatt. En page trois, sous le compte rendu du dîner impérial — un compte rendu qui occupait une colonne entière et qui détaillait les discours, les toasts, les menus, les uniformes et la liste des invités avec la méticulosité d’un greffier —, un paragraphe était consacré au dessert.

Millard ne put pas le lire — son allemand, malgré trois mois de progrès, n’était pas encore à la hauteur du style fleuri du Wiener Tagblatt. Frau Gerstner le lui traduisit, avec un plaisir non dissimulé, car traduire le journal pour un locataire célèbre valait toutes les augmentations de loyer.

L’article disait, en substance, que le dessert avait été l’événement du dîner. Que l’empereur avait demandé le nom du gâteau et qu’on n’avait pas su le lui donner, car le gâteau n’avait pas de nom. Que l’ambassadeur ottoman avait demandé la recette, ce qui constituait un triomphe diplomatique au moins aussi considérable que n’importe quel traité commercial. Et que le gâteau — « une création à nulle autre pareille, qui mêle avec une audace inédite les saveurs de l’Orient et les techniques de l’Occident » — avait été l’œuvre conjointe de Herr Karl Winkler, chef pâtissier de l’Imperial, et de Herr Gustave Millard, pâtissier français.

Gustave Millard. Son nom, imprimé dans le Wiener Tagblatt, en caractères gothiques, sur la même page que celui de l’empereur.

Millard regarda le journal. Le journal le regarda. Et quelque chose se produisit en lui qui n’avait pas de nom non plus — pas de la joie, pas du soulagement, pas de la fierté, mais un mélange des trois, agité de quelque chose de plus obscur et de plus profond, quelque chose que Freud aurait probablement su nommer mais que Millard, parce qu’il n’était pas Freud, garda en lui sans l’analyser, comme on garde une pâte au repos — en sachant qu’elle lèvera, sans savoir exactement quand ni de combien.

*     *     *

À l’Imperial, tout avait changé. Ou plutôt rien n’avait changé et tout avait changé, ce qui est la manière viennoise — les murs étaient les mêmes, les lustres étaient les mêmes, les escaliers de marbre montaient vers les mêmes étages et descendaient vers les mêmes cuisines, mais l’air était différent, la lumière était différente, et les regards étaient différents.

Schönberg l’accueillit avec un sourire — un vrai sourire, pas le sourire nerveux et méfiant des mois précédents, mais un sourire de directeur satisfait, ce qui est le sourire le plus rare et le plus bref de la zoologie hôtelière.

— Le bureau du chambellan de la cour a téléphoné ce matin, dit-il. Sa Majesté souhaite que le gâteau porte un nom. Et Sa Majesté souhaite que le gâteau soit inscrit au répertoire de l’Hotel Imperial, de façon permanente.

De façon permanente. Les mots flottèrent dans l’air du bureau comme des bulles de champagne — légers, dorés, éphémères en apparence mais chargés d’un poids considérable.

— Quel nom ? demanda Millard.

— C’est à vous et à Herr Winkler d’en décider.

Millard descendit aux cuisines. Winkler était à son poste — le même poste, le même tablier, la même Linzer Torte en cours de glaçage. Mais quand Millard s’approcha, Winkler fit une chose qu’il n’avait jamais faite : il s’arrêta de travailler. Il posa son couteau à glacer, s’essuya les mains, et attendit.

— Il faut trouver un nom, dit Millard.

— J’ai entendu.

Silence. Mais un silence nouveau — pas le silence-couteau, pas le silence-glacier, pas le silence-jugement. Un silence de travail. Le silence de deux hommes devant un problème commun, et qui attendent que la solution vienne, comme on attend qu’une pâte lève — en ne faisant rien, ce qui est la chose la plus difficile au monde pour un homme qui a l’habitude de faire.

— On ne peut pas l’appeler Imperial Torte, dit Winkler. Le nom est pris.

— On ne peut pas l’appeler Millard Torte, dit Millard. Personne ne saurait le prononcer.

C’était la première plaisanterie que Millard faisait devant Winkler. Et c’était la première fois que Winkler y répondait par autre chose qu’un silence :

— On ne peut pas non plus l’appeler Winkler Torte. Ce serait injuste.

Ce « injuste » contenait un monde. Winkler admettait, dans ce mot unique, que le gâteau n’était pas le sien seul. Que Millard y avait sa part. Que la part de Millard était peut-être — peut-être — égale à la sienne. C’était un progrès considérable, un progrès de plusieurs mois concentré dans un seul adjectif, et Millard, qui avait appris de Freud à écouter les mots que les gens ne choisissent pas, l’entendit.

— C’est un gâteau de l’entre-deux, dit Millard. Ni français ni viennois.

— Ni oriental ni occidental, ajouta Winkler.

— Un gâteau qui n’a pas de pays.

— Un gâteau qui a tous les pays.

Ils se regardèrent. Et dans ce regard — le premier vrai regard échangé entre eux, le premier regard qui n’était ni un défi ni une évaluation ni une menace mais une reconnaissance — dans ce regard, le nom apparut.

Il apparut comme apparaissent les évidences — non pas dans un éclair mais dans un glissement, un déplacement imperceptible qui fait que soudain ce qui était invisible devient visible, et qu’on se demande comment on a pu ne pas le voir.

— Ringstrasse, dit Millard.

Winkler le regarda.

— Ringstrasse Torte, répéta Millard. Le boulevard circulaire. L’endroit où tout se rencontre — l’Opéra et le Parlement, l’université et l’église, l’ancien et le nouveau. Le boulevard qui fait le tour de la ville sans jamais s’arrêter.

Winkler ne répondit pas tout de suite. Il prit son couteau à glacer, le reposa. Il regarda la Linzer Torte inachevée, puis Millard, puis un point dans l’espace que Millard ne pouvait pas voir.

— Ringstrasse Torte, dit-il enfin. Oui.

Ce « oui » fut tout. Pas de poignée de main, pas d’embrassade, pas de discours. Un « oui » de pâtissier, sec et définitif comme un glaçage qui prend.

*     *     *

L’après-midi, Millard monta à la chambre 214. La comtesse était assise dans son fauteuil, près de la fenêtre. Elle ne lisait pas. Elle regardait dehors, vers la Ringstrasse, et sur ses genoux il y avait un carton à dessin que Millard reconnut — un carton du Secession, avec les initiales GK imprimées dans le coin.

— Le portrait est fini ? demanda Millard.

— Le portrait est fini, dit la comtesse.

Elle ouvrit le carton. Le dessin — car ce n’était pas encore une peinture, c’était une étude, un croquis préparatoire — montrait une femme aux yeux verts dans un fauteuil, enveloppée d’or et de motifs géométriques, et cette femme ressemblait à la comtesse et ne lui ressemblait pas, de la même façon que les Kipferl de Millard ressemblaient aux Kipferl viennois et ne leur ressemblaient pas — une traduction, une interprétation, un passage d’un monde à un autre.

— C’est beau, dit Millard.

— C’est moi vue par un autre, dit la comtesse. Ce qui est toujours plus beau et toujours faux.

Millard posa l’assiette du jour — un Kipferl, un seul, mais le meilleur qu’il eût jamais fait, un Kipferl qui n’avait plus rien du croissant raté des premiers jours ni du Kipferl humble des semaines de pénitence, un Kipferl qui était devenu quelque chose d’unique, de personnel, d’irréductible.

— Vous partez ? demanda-t-il, parce qu’il y avait dans la voix de la comtesse, dans son regard par la fenêtre, dans la façon dont elle tenait le carton de Klimt, quelque chose qui ressemblait à une fin.

— Je pars demain. Je rentre à Budapest.

— Pourquoi ?

La comtesse sourit. Le même sourire que le premier jour, quand le Kipferl était tombé sur le marbre du hall — un sourire qui contenait à la fois de l’amusement et de la tristesse, et qui rendait l’un indissociable de l’autre.

— Parce que j’ai cessé d’attendre, dit-elle.

Millard ne demanda pas qui elle avait cessé d’attendre. Il ne demanda pas pourquoi. Il posa l’assiette, et la comtesse prit le Kipferl, et le croqua, et cette fois elle ne ferma pas les yeux — elle les garda ouverts, fixés sur Millard, et ce regard ouvert était plus intime que tous les yeux fermés du monde, parce que les yeux fermés sont un plaisir qu’on garde pour soi et que les yeux ouverts sont un plaisir qu’on offre.

— Herr Millard, dit-elle. Vous avez fait ce que vous disiez sans le dire. Vous m’avez manqué avant même de partir.

Gefällt. Fehlt. Plaire. Manquer. Les deux mots qui s’étaient emmêlés dans sa bouche, un après-midi de janvier, et qui s’étaient révélés plus vrais que n’importe quelle phrase correcte.

Millard ne trouva rien à répondre. Mais il ne chercha pas à répondre, parce qu’il avait enfin compris — par Freud, par Vienne, par trois mois de lapsus et de catastrophes — que les meilleures réponses sont celles qu’on ne formule pas, et que le silence, quand il est plein, est la seule langue qui ne ment jamais.

*     *     *

Le dimanche suivant, au Café Landtmann, Freud commanda un Schwarzer, Millard commanda un Melange, et le serveur ne demanda rien parce qu’il n’avait jamais rien eu besoin de demander.

— Alors, dit Freud. Le gâteau de l’empereur.

— Le gâteau de l’empereur.

— Et la comtesse est partie.

Millard ne demanda pas comment Freud le savait. Freud savait toujours. C’était son métier de savoir, ou plutôt son métier de déduire, ce qui revient au même mais en plus irritant.

— Vous avez créé un gâteau qui n’existait pas, dit Freud. Un gâteau qui est le produit de vos erreurs — vos erreurs d’allemand, vos erreurs de diplomatie, vos erreurs de cœur. Sans la pièce montée tombée, vous ne seriez pas venu à Vienne. Sans le Sacher, vous n’auriez pas été relégué. Sans la relégation, vous n’auriez pas observé Winkler. Sans Winkler, vous n’auriez pas trouvé la technique. Sans vos lapsus, vous ne m’auriez pas intéressé. Sans moi, vous n’auriez pas rencontré Klimt. Sans Klimt, la comtesse… — Freud s’interrompit, par pudeur ou par calcul, les deux étant difficiles à distinguer chez lui. Bref. Votre gâteau est un lapsus réussi. Une erreur devenue vérité. C’est, si vous me permettez, une assez bonne définition de l’art.

Millard but son Melange. Dehors, la Ringstrasse tournait — elle tourne toujours, c’est son principe, un boulevard qui ne va nulle part et qui revient toujours, un cercle de pierre et de tramways et de lustres et de pâtisseries, un cercle où l’Orient rencontre l’Occident et où un pâtissier français peut, à force de se tromper, finir par trouver.

— Docteur Freud, dit Millard. J’ai une question.

— Allez‑y.

— Est-ce que mes lapsus vont disparaître maintenant que j’ai trouvé ce que je cherchais ?

Freud sourit. Ce sourire d’intérêt, de curiosité presque gourmande, le sourire du premier jour au Landtmann, quand Millard avait dit « ungeboren » au lieu de « ungeschickt ».

— Herr Millard, dit-il, vos lapsus ne disparaîtront jamais. Personne ne guérit de ses erreurs. On apprend à les habiter, c’est tout. Et parfois — rarement, mais parfois — on les transforme en Ringstrasse Torte.

Millard rit. C’était la première fois qu’il riait à Vienne — un vrai rire, un rire de tout le corps, un rire qui fit se retourner trois serveurs et un baron silésien et que Freud nota dans son carnet, non pas parce que le rire était cliniquement intéressant, mais parce que le rire, quand il vient après trois mois de solitude, de Kipferl et de catastrophes, est peut-être le son le plus humain qui soit, et qu’un médecin, même quand il est en train de devenir le médecin le plus célèbre du monde, a le droit de s’en réjouir.

Dehors, le Danube coulait. Les fiacres passaient. Les valses tournaient. Et dans les cuisines de l’Hotel Imperial, Karl Winkler glaçait une Ringstrasse Torte — la première d’une longue série — avec des gestes lents et précis, et si quelqu’un avait eu l’audace de le regarder de très près, ce que personne n’avait, on aurait pu voir sur ses lèvres quelque chose qui ressemblait, de très loin, dans la lumière vacillante du gaz, à un sourire.