Le dossier Lazare — Chapitres 6 à 10

Le dossier
Lazare

Le dossier Lazare

Chapitres 6 à 10

Chapitre 6 — Garo

Il était assis dans un fauteuil du lobby, les jambes croisées trop haut, un verre de whisky en équilibre sur l’accoudoir, et il fumait avec l’énergie désordonnée d’un homme qui ne fume pas pour le plaisir mais pour occuper ses mains. Son Leica pendait à son cou comme un scapulaire — un Leica M3, nota Maud machinalement, le même modèle que celui des photographes de Magnum, l’outil des gens sérieux, sauf que cet homme n’avait rien de sérieux à cet instant. Il avait l’air d’un chat mouillé. Nerveux, hérissé, mécontent d’être là et incapable d’être ailleurs.

Garo Hekimian leva les yeux quand Maud sortit de l’ascenseur. Il la reconnut avant qu’elle ne le reconnaisse — ce qui était normal, puisque reconnaître les gens était son métier, et que Maud, elle, ne l’avait vu que deux ou trois fois, toujours de loin, toujours à travers l’objectif qu’il braquait sur d’autres.

— Maud Kervern, dit-il.

Encore. Son nom prononcé par des étrangers dans le lobby du Phoenicia. Elle commençait à se demander si son nom était écrit sur son front, ou si cet hôtel était un théâtre où tout le monde connaissait la distribution sauf elle.

— On se connaît ? dit-elle.

— Pas vraiment. Mais je vous ai photographiée. Deux fois. Une fois à la réception de l’ambassade de France pour le 14 juillet, en 1962. Vous portiez une robe bleue et vous aviez l’air de vous ennuyer à mourir. La deuxième fois au restaurant de l’hôtel Albergo, à Achrafieh. Vous étiez avec Wael Chamoun.

Le nom encore. Trois fois ce soir. Boutros, Noor, maintenant Garo. Le nom de Wael circulait dans le Phoenicia comme un courant d’air — on ne le voyait pas mais il faisait claquer les portes.

— Garo Hekimian, dit-il en tendant une main. Photographe. Indépendant. C’est un mot poli pour dire que personne ne m’emploie à plein temps.

Maud lui serra la main. Sèche, calleuse, chaude. Une main de laborantin ou d’artisan — une main qui travaillait les bains de développement et les produits chimiques autant que l’appareil.

— Vous travaillez pour qui ?

— Pour tout le monde et pour personne. L’Orient-Le Jour quand ils veulent des photos de cocktails. Le Magazine quand ils veulent du glamour. Paris Match quand quelqu’un meurt de façon intéressante. Associated Press quand il y a un coup d’État — mais les coups d’État se font rares au Liban, c’est le seul pays du Moyen-Orient qui préfère les crises de nerfs aux crises d’État.

Il parlait vite. Trop vite. Les mots sortaient de lui comme les balles d’une mitraillette mal huilée — en rafales irrégulières, avec des ratés, des accélérations, des pauses brutales suivies de reprises encore plus brutales. L’alcool y était pour quelque chose — le whisky sur l’accoudoir n’était pas le premier de la soirée, à en juger par le flou léger de ses consonnes — mais ce n’était pas seulement l’alcool. C’était la nervosité. Garo Hekimian avait peur. Pas la peur sourde et contrôlée de Drummond telle que Noor l’avait décrite — la peur vive, agitée, bavarde, d’un homme qui sait quelque chose et qui ne sait pas quoi en faire.

— Qu’est-ce que vous faites ici à cette heure ? demanda Maud.

— Je pourrais vous poser la même question.

— Je suis cliente de l’hôtel.

— Et moi je suis le photographe officieux du Phoenicia. Je traîne dans le lobby, je photographie les gens importants, le concierge me tolère parce que mes photos font de la publicité gratuite. C’est un arrangement. Beyrouth fonctionne aux arrangements.

Il tira sur sa cigarette. L’aspira jusqu’au filtre. L’écrasa dans le cendrier sur pied à côté de son fauteuil avec un geste qui tenait de l’exécution.

— Asseyez-vous, dit-il. S’il vous plaît. J’ai quelque chose à vous montrer. Ou à vous dire. Ou les deux. Je ne sais pas encore. Ça dépend.

— De quoi ?

— De vous.

Maud hésita. Vingt-trois heures trente-cinq. Vingt-cinq minutes avant le rendez-vous avec Noor. Elle avait le temps. Et cet homme — nerveux, bavard, alcoolisé, son Leica sur le cœur comme un talisman — cet homme avait quelque chose. Elle le sentait. La même intuition qui l’avait guidée toute la soirée, cette boussole interne qui pointait vers Wael comme l’aiguille vers le nord.

Elle s’assit dans le fauteuil en face de lui. Le lobby était presque désert. Un couple traversait l’espace en direction des ascenseurs, enlacé, titubant légèrement — retour de soirée, excès de champagne, bonheur provisoire. Au comptoir de la réception, un employé de nuit feuilletait un journal. Et Boutros, toujours Boutros, debout derrière son comptoir, les yeux ouverts sur l’ensemble comme un phare tourne sur la mer.

— Parlez, dit Maud.

— Vous êtes directe.

— Je suis journaliste.

— Oui. AFP. Je sais. Wael me l’avait dit.

Maud ne cilla pas. Mais à l’intérieur — dans cet espace intime où les réactions vraies se produisent avant que le visage ait le temps de les censurer — quelque chose se contracta. Wael me l’avait dit. Garo connaissait Wael. Garo parlait de Wael comme d’un ami, d’un proche, de quelqu’un avec qui l’on échange des informations sur les femmes que l’on fréquente.

— Vous connaissiez bien Wael, dit-elle.

— Assez bien. On se voyait. Beyrouth, vous savez — les cercles sont petits. Les journalistes, les universitaires, les photographes, les diplomates, tout ce monde se croise dans les mêmes endroits, boit les mêmes verres, dort parfois dans les mêmes lits. Wael et moi on se retrouvait ici, au bar, ou chez Modca sur Hamra, ou au Horseshoe. On parlait. Il aimait parler. Moi j’aimais écouter. C’est un bon équilibre pour une amitié.

Il alluma une nouvelle cigarette. Ses doigts tremblaient — légèrement, un frémissement à peine visible, mais Maud vit le briquet osciller et la flamme danser.

— Wael était… un homme qui voyait les choses, dit Garo. Moi je photographie les surfaces — les visages, les décors, les gestes. Wael, lui, il photographiait l’en dessous. L’histoire cachée sous l’histoire officielle. Les coutures du costume. Il disait que le Liban était un costume cousu par des tailleurs étrangers et que personne n’avait jamais vu le corps en dessous.

— Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

Garo tira sur sa cigarette. Longue aspiration. La fumée sortit de ses narines en deux jets lents, presque solennels.

— Début juillet 1962. Ici. Au Phoenicia. Il était au bar. Il n’était pas seul.

Il laissa la phrase en suspens. Maud attendit. Elle savait — la même patience que face à Noor, la même discipline du silence, mais cette fois avec une urgence supplémentaire, parce que le temps filait et que minuit approchait et que cet homme allait lui donner quelque chose qu’elle avait besoin de recevoir avant de suivre Noor dans la nuit.

— Il était avec une femme, dit Garo. Une femme que j’avais vue plusieurs fois dans les cercles diplomatiques. Brune. Élégante. Le genre de beauté qui ne cherche pas l’attention mais qui l’obtient quand même. Elle travaillait pour les Suédois, je crois. Ou les Norvégiens. Un de ces pays du Nord qui envoient des gens au Levant pour des raisons que personne ne comprend vraiment.

Noor. Maud sentit l’engrenage tourner d’un cran supplémentaire — un clic métallique à l’intérieur de sa poitrine, précis, irréversible.

— Ils avaient l’air de quoi ? demanda-t-elle.

— De quoi ?

— Ensemble. Ils avaient l’air de quoi ensemble ?

Garo la regarda. Il comprit la question. Il comprit ce qu’elle contenait — la jalousie, la peur, le besoin de savoir si Wael avait partagé avec cette femme ce qu’il avait partagé avec elle. Il eut la décence de ne pas sourire.

— Ils avaient l’air sérieux, dit-il. Pas amoureux. Pas complices. Sérieux. Concentrés. Comme deux personnes qui parlent de quelque chose d’important et qui ne veulent pas que les autres le sachent. Il était penché vers elle. Elle écoutait. Elle prenait des notes — pas sur un carnet, dans sa tête. On voit ça. Quand quelqu’un mémorise au lieu d’écrire.

— Et vous les avez photographiés.

Ce n’était pas une question. Maud avait compris. Garo Hekimian, le photographe qui traînait dans le lobby du Phoenicia avec son Leica comme d’autres avec un journal, avait fait ce que les photographes font — il avait appuyé sur le déclencheur.

Garo ne répondit pas tout de suite. Il finit son whisky. Posa le verre vide sur l’accoudoir. Le verre tomba sur la moquette avec un bruit sourd. Il ne le ramassa pas.

— J’ai une photo, dit-il. Une seule. Prise de loin, au téléobjectif, depuis le fond du bar. On y voit Wael Chamoun et cette femme — Noor, vous avez dit ? — assis à une table, en conversation. Le visage de Wael est net. Le visage de la femme aussi. La date est imprimée sur le négatif — 8 juillet 1962. Douze jours avant la disparition de Wael.

Le lobby du Phoenicia se tut. Ou peut-être était-ce Maud qui cessa d’entendre — les bruits de fond, la climatisation, le froissement du journal du réceptionniste, tout disparut, et il ne resta que la voix de Garo et le bourdonnement de son propre sang dans ses tempes.

— Où est cette photo ? dit-elle.

— Pas ici. Pas sur moi. Je ne suis pas fou. Elle est en lieu sûr.

— Où ?

— En lieu sûr, répéta-t-il avec une fermeté inattendue — la fermeté d’un homme qui tient la seule carte qui le protège et qui ne la lâchera pas pour un sourire.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Garo se pencha en avant. L’odeur de whisky et de tabac et de fixateur photographique — cette odeur acide, chimique, qui ne quittait jamais ses mains — Maud la sentit et elle sut que cet homme disait la vérité, parce que les menteurs sentent le savon et l’eau de Cologne, les menteurs se lavent avant de mentir, et Garo Hekimian sentait le travail et la peur et le tabac froid.

— Je veux sortir du Liban, dit-il. Je veux un visa pour la France. Et je veux que quelqu’un raconte cette histoire. Pas moi — je suis photographe, pas journaliste. Pas héros non plus. Wael était un ami et quelqu’un l’a fait disparaître et je sais que cette photo est une preuve. Pas une preuve suffisante. Mais un début. Un fil à tirer.

— Et si je ne peux pas vous obtenir un visa ?

— Alors je garde la photo. Et un jour quelqu’un d’autre la trouvera. Ou personne ne la trouvera. Et Wael sera un dossier classé de plus dans un tiroir de plus dans un pays qui ne manque pas de tiroirs.

Maud le regarda. Garo Hekimian, la quarantaine nerveuse, Arménien de Beyrouth — un de ces hommes dont la famille avait survécu au génocide et avait reconstruit une vie dans ce Liban qui accueillait les rescapés avec une générosité distraite, leur offrant une place à condition qu’ils ne prennent pas trop de place. Un homme qui vivait de ses photos et de sa discrétion et qui, un soir de juillet, avait photographié la mauvaise conversation dans le mauvais bar et s’était retrouvé avec un secret qu’il ne pouvait ni vendre ni garder ni jeter.

— Je verrai ce que je peux faire, dit Maud.

— Ce n’est pas suffisant.

— C’est tout ce que j’ai pour l’instant.

Ils se regardèrent. Dans les yeux de Garo, Maud vit la même chose que dans ceux de Boutros, que dans ceux de Noor — des couches, des strates, des vérités empilées les unes sur les autres comme les sédiments d’un lac ancien. Tout le monde savait quelque chose dans cet hôtel. Tout le monde détenait une pièce du puzzle. Et personne ne montrait la sienne sans avoir vu celle des autres.

— Je vous retrouve demain, dit Maud. Ici. À midi. Avec une réponse.

— Demain, répéta Garo.

Il se leva. Ramassa son verre tombé. Ajusta son Leica sur sa poitrine d’un geste qui ressemblait à une prière. Et avant de partir, il dit une dernière chose — à voix basse, presque murmuré, comme s’il avait honte de le savoir :

— La femme sur la photo. Noor. Elle est revenue au Phoenicia plusieurs fois après cette soirée. Toujours seule. Elle s’asseyait à la même table. Celle où elle avait été avec Wael. Elle commandait un arak et elle restait là, une heure, parfois deux, sans parler à personne. Comme si elle attendait quelqu’un qui ne viendrait plus.

Il disparut dans le hall. Maud resta assise. Le lobby respirait autour d’elle — les murs de marbre, les lustres, les fauteuils profonds, tout ce décor de palace qui était aussi un décor de piège, un labyrinthe capitonné où chaque couloir menait à une autre question et chaque porte ouvrait sur un autre secret.

Minuit moins cinq.

Maud se leva et marcha vers le lobby principal, là où Noor avait dit qu’elle l’attendrait. Et dans sa tête, la dernière image laissée par Garo — Noor seule à la table de Wael, un arak devant elle, attendant un mort — tournait comme un négatif qu’on ne peut pas développer, une image qui refuse de se fixer, qui tremble entre deux interprétations possibles : la culpabilité ou le deuil. Ou les deux. Les deux ensemble, indissociables, comme l’arak et l’eau, transparents séparément, opaques dès qu’on les mêle.

* * *

Chapitre 7 — Hugh Sinclair

Noor n’était pas au lobby.

Maud fit le tour du hall — les fauteuils, le comptoir de la réception, le coin des ascenseurs, la vitrine du bijoutier qui exposait des montres suisses et des colliers d’or avec la tranquillité d’un homme qui vend des objets inutiles à des gens qui n’en ont pas besoin. Pas de Noor. La robe ivoire n’était nulle part. Minuit trois. Minuit cinq.

Une pensée traversa Maud — rapide, froide, chirurgicale : elle m’a posé un lapin. Elle m’a testée au bar, elle a obtenu ce qu’elle voulait — savoir ce que je sais, mesurer ma détermination — et maintenant elle a disparu. C’était la lecture rationnelle. La lecture d’une journaliste entraînée. Mais une autre lecture existait, plus sombre : Noor avait été empêchée. Comme Drummond avait été empêché. Et le mot “empêché”, dans le vocabulaire de cette nuit, avait pris un sens que Maud préférait ne pas formuler.

Elle décida d’attendre quinze minutes. Pas plus. Et en attendant, elle avait besoin d’air. Le hall du Phoenicia, avec sa lumière miel et son marbre et ses secrets, commençait à peser sur sa poitrine comme un couvercle. Elle poussa la porte vitrée qui donnait sur la terrasse.

La chaleur la gifla. Minuit et il faisait encore trente degrés — une chaleur immobile, saturée de sel, une chaleur qui ne descendait pas du ciel mais montait de la terre, des pierres, du béton, comme si la ville elle-même avait de la fièvre. La terrasse du Phoenicia surplombait la mer — une terrasse large, dallée de pierre blanche, bordée de bougainvilliers dont les fleurs violettes paraissaient noires dans l’obscurité. Des tables en fer forgé, des chaises longues repliées pour la nuit, un bar extérieur fermé, un parasol oublié qui battait mollement dans un souffle d’air invisible. La piscine, plus bas, luisait comme un rectangle de turquoise liquide — quelqu’un avait oublié d’éteindre l’éclairage sous-marin et l’eau irradiait dans la nuit, irréelle, phosphorescente, une fenêtre ouverte sur un monde plus propre.

Et la mer. La Méditerranée. Noire, vaste, indifférente. Elle ne brillait pas — pas de lune pour la faire briller. Elle était là, massive, respirant à peine, un mur d’obscurité liquide qui commençait au pied de la terrasse et ne finissait nulle part. On entendait les vagues — un bruit régulier, hypnotique, le pouls de quelque chose d’immense et d’ancien qui se moquait des hôtels et des espions et des femmes qui cherchaient des morts dans la nuit.

Maud s’accouda à la balustrade. Respira. Le sel, l’iode, le diesel d’un bateau au loin, le jasmin des bougainvilliers. Beyrouth sentait toujours plusieurs choses à la fois — c’était une ville qui refusait l’odeur unique, qui mélangeait tout, le beau et le laid, le sacré et le profane, le vivant et le mort.

— Belle nuit pour une insomnie, dit une voix derrière elle.

Maud se retourna. L’homme était debout à trois mètres d’elle, appuyé contre le mur de l’hôtel, un verre de whisky à la main. Elle ne l’avait pas vu en sortant — il se tenait dans l’angle mort de la porte vitrée, dans cette zone d’ombre que les bougainvilliers créaient entre la lumière du hall et l’obscurité de la terrasse. Volontairement, comprit Maud. Cet homme ne se tenait jamais nulle part par hasard.

— Hugh Sinclair, dit-il en inclinant légèrement la tête. Premier secrétaire à l’ambassade de Sa Majesté. Enchanté.

Il avait la cinquantaine usée — pas vieillie, usée, comme un meuble de qualité dont le vernis s’est patiné à force d’usage. Grand, mince, les épaules étroites dans une veste en lin bleu marine qui avait dû être élégante le matin et qui, à minuit, gardait une distinction résiduelle, comme ces fleurs coupées qui restent belles un jour après leur mort. Le visage long, le front haut, les cheveux gris coiffés en arrière, les yeux — Maud mit une seconde à les voir dans la pénombre — d’un bleu très pâle, presque transparent, le bleu des choses qui ont trop regardé le soleil et qui en ont été délavées.

— Maud Kervern, dit-elle. AFP.

— Je sais.

Évidemment. Tout le monde savait.

— Whisky ? proposa-t-il en levant son verre. Le bar de la terrasse est fermé mais j’ai mes entrées avec le personnel de nuit. Un des rares avantages de la diplomatie britannique — on finit toujours par connaître les gens qui ont les clefs des placards à alcool.

— Non merci.

— Sage. Il fait trop chaud pour le whisky, à vrai dire. Mais je suis anglais. Le whisky par temps chaud est une tradition nationale. Comme la défaite avec le sourire.

Il sourit. Un sourire mince, cultivé, un sourire qui avait été perfectionné dans les couloirs de Whitehall et les réceptions d’ambassade et qui, comme la veste en lin, gardait sa forme même quand tout le reste s’effondrait. C’était un sourire de classe — au double sens du terme. Un sourire d’Eton ou de Harrow, de ceux qu’on apprend entre le latin et le cricket, et qui servent ensuite toute une vie à tenir le monde à distance avec la politesse comme bouclier.

Maud s’adossa à la balustrade. Face à elle, Sinclair. Derrière elle, la mer. Elle n’aimait pas avoir la mer dans le dos — c’était avoir l’inconnu derrière soi — mais elle n’aimait pas non plus avoir Sinclair dans le dos. Elle choisit la mer. La mer, au moins, ne mentait pas.

— Vous êtes cliente de l’hôtel ? demanda Sinclair.

— Oui.

— Charmant endroit. Très moderne. Un peu tape-à-l’œil pour mon goût — je préfère le Saint-Georges, plus de patine, plus de caractère — mais le Phoenicia a ses qualités. La piscine, par exemple. Et les cocktails.

Il parlait de rien. Il parlait du temps, de l’hôtel, des cocktails, avec cette fluidité de conversation mondaine qui est le premier outil du diplomate et la première arme de l’espion. Maud connaissait cette technique. C’était exactement la même que celle de Noor — l’approche oblique, le contournement, le bavardage comme écran de fumée. Sauf que chez Noor, l’obliquité avait quelque chose de sensuel, de magnétique. Chez Sinclair, c’était clinique. Froid sous la courtoisie. Précis sous le charme.

— Vous êtes à Beyrouth pour le travail, je suppose, dit Sinclair. L’AFP. Toujours en mouvement, vos gens. Le Caire, Alger, Saigon — partout où ça brûle, il y a un journaliste français avec un carnet.

— Et partout où il y a un journaliste français, il y a un diplomate anglais avec un whisky.

Sinclair rit. Un rire bref, sec, approbateur — le rire d’un homme qui reconnaît un adversaire à sa taille et qui en tire un plaisir professionnel.

— Touché, dit-il. Puis, sans transition, avec la même voix aimable, le même sourire : — Vous travaillez sur Philby, n’est-ce pas ?

La transition était si fluide qu’on aurait pu la manquer. Du bavardage à l’essentiel en une demi-seconde, sans changer de ton, sans changer de posture. Maud ne la manqua pas.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Ma chère, une journaliste de l’AFP débarque à Beyrouth en plein mois de juillet — la saison morte, pas de crise, pas de sommet, rien qui justifie un déplacement — et descend au Phoenicia, qui est l’hôtel où Philby avait ses habitudes avant sa… comment dire… sa réorientation professionnelle. La déduction n’est pas très difficile.

— Philby fréquentait le Phoenicia ?

— Philby fréquentait tout Beyrouth. C’était un homme d’une sociabilité remarquable. Il buvait partout — au Normandy, au Saint-Georges, au Phoenicia, chez Chez Temporel, dans des bouges de Bab Idriss dont je préfère ne pas connaître le nom. Le Phoenicia était un de ses repaires, oui. Il aimait le bar. Il aimait le tabouret du fond.

Le tabouret de Drummond, pensa Maud. Le même tabouret. L’élève et le maître. Le traître et celui qui cherchait à comprendre la trahison, assis au même endroit, à quelques mois d’intervalle, buvant peut-être le même whisky en regardant la même porte.

— Vous l’avez connu, dit Maud. Philby.

Le visage de Sinclair changea. Pas dramatiquement — rien n’était jamais dramatique chez cet homme, tout était contenu, tempéré, amorti par des couches successives de contrôle — mais quelque chose se durcit autour de la mâchoire, un resserrement musculaire qui trahissait ce que la voix ne trahirait jamais.

— Je l’ai croisé, dit-il. Beyrouth est petite.

Beyrouth est petite. La même phrase que Noor. La même excuse. Le même rideau tiré sur la vérité.

— Vous n’étiez pas en poste ici en janvier, quand il est parti ?

— Si. J’étais en poste. Tout le monde était en poste. C’est justement le problème.

Sinclair but une gorgée de whisky. La lumière du hall, filtrant à travers la porte vitrée, lui éclairait la moitié du visage — un demi-portrait, un demi-masque, comme ces figures de Janus qu’on trouve sur les fontaines romaines, un visage tourné vers le passé et l’autre vers l’avenir.

— Madame Kervern. Je vais être franc avec vous. C’est un défaut rare chez les diplomates et je vous prierais de ne pas en abuser.

— Je vous écoute.

— L’affaire Philby est close. Du point de vue de Sa Majesté, du point de vue du Service, du point de vue de toutes les personnes raisonnables impliquées dans cette histoire — c’est terminé. Philby est à Moscou. Il a choisi son camp. Il ne reviendra pas. Et les questions que son départ a soulevées sont… gérées.

— Gérées.

— Gérées, répéta Sinclair avec la patience d’un homme qui explique les règles d’un jeu à quelqu’un qui s’obstine à vouloir en inventer d’autres. Ce qui signifie que les personnes qui avaient besoin de rendre des comptes les ont rendus. Que les procédures qui devaient être revues l’ont été. Que les failles qui devaient être colmatées le sont. Le système a absorbé le choc. C’est ce que font les systèmes — ils absorbent.

— Et les journalistes qui posent des questions ?

Sinclair la regarda. Longuement. Avec ces yeux bleu pâle qui avaient la transparence et la dureté du verre.

— Les journalistes qui posent des questions finissent toujours par écrire des articles, dit-il. C’est dans leur nature. Je ne suis pas là pour vous empêcher d’écrire, madame Kervern. La liberté de la presse est un principe que la Grande-Bretagne défend depuis des siècles — y compris contre elle-même, ce qui est tout à notre honneur. Mais il y a une différence entre écrire un article et… tirer des fils.

— Quelle différence ?

— Un article informe. Tirer des fils défait. Et certains tissus, quand on les défait, ne se recousent pas. Il y a des gens à Beyrouth, madame Kervern — des gens bien intentionnés, des gens honnêtes, des gens qui font un travail difficile dans des circonstances impossibles — qui seraient… affectés… si certains fils étaient tirés. Des gens qui n’ont rien à voir avec Philby. Ou si peu. Des gens dont la vie professionnelle, la vie personnelle, la sécurité même, dépendent de la discrétion de ceux qui savent.

Il parlait comme on joue aux échecs — chaque mot était un coup, chaque pause était un calcul, et derrière la courtoisie il y avait un échiquier sur lequel Maud était une pièce qu’il cherchait à neutraliser sans la prendre. Pas un fou. Pas une tour. Un pion, peut-être. Ou un cavalier — imprévisible, capable de sauter par-dessus les lignes.

— Vous parlez de Drummond, dit Maud.

Le nom atterrit sur la terrasse comme un verre brisé. Sinclair ne broncha pas. Mais ses doigts se resserrèrent autour de son whisky — un millimètre, pas plus, une contraction qu’un observateur ordinaire n’aurait pas remarquée mais que Maud, en cette nuit où tous ses sens étaient aiguisés comme des lames, perçut avec la clarté d’un coup de feu.

— Je ne parle de personne en particulier, dit Sinclair.

— Arthur Drummond. MI6. En poste à Beyrouth. Chargé de la surveillance de Philby avant sa fuite. Rongé par la culpabilité depuis. Ou la responsabilité, si vous préférez.

Sinclair ne dit rien. Le silence entre eux avait changé de nature — ce n’était plus le silence mondain du début, celui qui sépare les répliques d’une conversation de terrasse. C’était un silence tactique, un silence de champ de bataille, le silence qui précède le moment où quelqu’un doit décider s’il avance ou s’il se replie.

— Drummond m’a écrit, dit Maud. Il voulait me voir ce soir. Il n’est pas venu.

— Je sais, dit Sinclair.

Deux mots. Je sais. Prononcés sans surprise, sans émotion, sans inflexion. Deux mots qui disaient tout — qui disaient que Sinclair savait que Drummond avait écrit à Maud, que Drummond avait rendez-vous au bar, que Drummond n’était pas venu, et probablement pourquoi Drummond n’était pas venu. Deux mots qui transformaient le diplomate courtois en quelque chose de plus dur, de plus froid, de plus dangereux.

— Où est-il ? demanda Maud.

— Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question.

— Ne me donnez pas du jargon diplomatique, monsieur Sinclair. Où est Arthur Drummond ?

Sinclair finit son whisky. Posa le verre vide sur la balustrade, à côté du coude de Maud. Le verre resta en équilibre sur la pierre — un équilibre précaire, provisoire, qui dépendait d’un souffle de vent ou d’un geste malheureux.

— Arthur Drummond a fait l’objet d’un rappel à Londres, dit Sinclair. Ce rappel a été… accéléré. En raison de certaines préoccupations concernant son comportement récent. Des contacts non autorisés. Des conversations imprudentes. Une tendance à confondre sa mission avec une croisade personnelle.

— Quand ?

— Aujourd’hui.

— Aujourd’hui. Le jour même où il devait me voir.

— Les coïncidences existent, madame Kervern. Même à Beyrouth.

Les coïncidences n’existent pas à Beyrouth, pensa Maud. Et Sinclair le savait mieux que quiconque. Drummond avait été rappelé — ou enlevé, ou arrêté, ou pire — le jour exact de son rendez-vous avec elle. Quelqu’un avait su. Quelqu’un avait décidé que ce rendez-vous ne devait pas avoir lieu. Et ce quelqu’un était soit dans le même service que Sinclair, soit Sinclair lui-même.

— Laissez-moi vous donner un conseil, dit Sinclair. En tant que… disons, en tant qu’homme qui connaît cette ville et ses pièges. Beyrouth est un endroit merveilleux. La nourriture est exquise, les gens sont charmants, la mer est belle. Mais c’est aussi un endroit où les questions ont un coût. Et le coût augmente avec la pertinence de la question. Plus la question est juste, plus elle coûte cher. Vous comprenez ce que je veux dire.

— Je comprends que vous me menacez.

— Pas du tout. Je ne menace jamais. C’est vulgaire et inefficace. Je vous informe. C’est très différent. Je vous informe que d’autres journalistes avant vous se sont intéressés à cette affaire. Des Anglais, des Américains, un Allemand. Tous ont fini par comprendre que le jeu n’en valait pas la chandelle. Que l’article qu’ils écriraient ne vaudrait pas ce qu’ils perdraient en le cherchant. Le temps, la tranquillité d’esprit, les amitiés, les portes qui se ferment… Il y a mille façons de décourager un journaliste sans lever la main, madame Kervern. Mille façons polies, civilisées, indolores. Je préférerais que nous en restions aux façons polies.

Il sourit de nouveau. Ce sourire d’Eton, de Harrow, de l’Empire qui ne frappait jamais sans s’excuser d’abord. Et Maud comprit — avec une lucidité qui lui glaça la peau malgré les trente degrés — que Hugh Sinclair n’était pas seulement un diplomate nerveux qui colmatait les brèches. Hugh Sinclair était le colmatage lui-même. Il était l’homme qu’on envoyait quand les brèches menaçaient de devenir des gouffres. L’homme des disparitions propres. L’homme qui rappelait Drummond à Londres le jour où Drummond allait parler. L’homme qui savait.

Et si Sinclair savait pour Drummond, il savait peut-être aussi pour Wael. Pas directement — les Britanniques n’avaient pas fait disparaître Wael, c’étaient les Français, Maud en était maintenant presque certaine. Mais Sinclair savait. Il savait parce que c’était son métier de savoir, parce que le MI6 surveillait le Deuxième Bureau comme le Deuxième Bureau surveillait le MI6, parce qu’à Beyrouth tous les services se regardaient en chiens de faïence et que chaque secret des uns était, tôt ou tard, une monnaie d’échange pour les autres.

— Bonne nuit, monsieur Sinclair, dit Maud.

— Bonne nuit, madame Kervern. Dormez bien. La chambre 514 a une vue magnifique sur la mer, m’a-t-on dit.

Il connaissait son numéro de chambre. Il le lui dit comme on offre une fleur — avec un sourire, avec élégance, avec cette courtoisie qui était la forme la plus raffinée de la menace. Je sais où vous dormez. Je sais où vous êtes. Vous n’êtes nulle part où je ne puisse vous trouver.

Maud ne répondit pas. Elle poussa la porte vitrée et rentra dans le hall. La climatisation la saisit comme un bain froid. Derrière elle, sur la terrasse, Hugh Sinclair resta seul avec son verre vide, la mer noire et les bougainvilliers, et peut-être avec quelque chose qui ressemblait à du regret — mais probablement pas. Les hommes comme Sinclair avaient désappris le regret en même temps que le doute, quelque part entre la cour de récréation et le bureau du directeur, et ce qu’ils éprouvaient à la place n’avait pas de nom dans les langues que Maud connaissait.

Dans le hall, debout près des ascenseurs, la robe ivoire luisant dans la lumière miel, Noor Salhab l’attendait.

* * *

Chapitre 8 — La voix de Dalal

Elles ne partirent pas tout de suite.

Maud allait dire quelque chose — où étiez-vous, pourquoi n’étiez-vous pas au lobby à minuit, qu’est-ce que vous savez de Sinclair, est-ce que tout cela est un piège — mais Noor posa un doigt sur ses propres lèvres. Pas un geste autoritaire. Pas un ordre. Une prière. Le geste d’une femme qui demande une minute, une seule, avant que la nuit ne reprenne sa course. Et du bar, dont les portes étaient restées entrouvertes, une voix s’éleva.

Dalal.

Elle n’avait pas fini. Ou elle avait recommencé. Maud ne sut jamais lequel — si Dalal Frem chantait encore pour les derniers clients du bar ou si elle chantait pour elle-même, pour les murs, pour les lustres, pour le Phoenicia qui l’écoutait comme un vieil animal écoute la pluie. Mais la voix était là, et elle remplissait le hall avec une autorité que les mots n’auraient jamais.

Noor marcha vers le bar. Maud la suivit. Non pas parce qu’elle avait décidé de la suivre — elle n’avait rien décidé, son corps avait décidé pour elle, ses jambes avaient décidé, et la voix de Dalal avait décidé, cette voix qui tirait sur quelque chose à l’intérieur de sa poitrine comme un fil de soie qu’on déroule d’un cocon.

Le bar était vide. Les tables débarrassées. Les bougies éteintes sauf une, oubliée, qui brûlait sur une table du fond avec l’obstination d’un souvenir qui refuse de mourir. Le barman avait disparu. Les tabourets étaient rangés le long du comptoir comme des soldats au repos. Et sur l’estrade — ce rectangle de lumière tiède, ce radeau minuscule au milieu de l’obscurité — Dalal chantait.

Elle chantait les yeux fermés. Assise sur le tabouret, le dos droit, les mains posées sur ses genoux, les bracelets en argent immobiles. Il n’y avait pas de micro — elle l’avait éteint ou repoussé — et sa voix, libérée de l’amplification, avait changé de nature. Elle était plus petite et plus grande à la fois. Plus proche. Plus nue. Comme quelqu’un qui ôte un manteau et révèle un corps que le manteau ne faisait que suggérer.

La chanson était d’Asmahan. Maud la reconnut cette fois — pas la mélodie, pas les mots, mais le paysage. Asmahan, la chanteuse druze. La sœur de Farid el-Atrache. L’espionne. La femme qui avait chanté pour les Alliés et espionné pour les Anglais et aimé trop d’hommes et bu trop de whisky et conduit trop vite sur les routes du Caire, et qui était morte à trente et un ans dans les eaux du Nil, dans une voiture qui avait quitté la route — ou qu’on avait fait quitter la route. Asmahan, dont Wael disait qu’elle était la seule chanteuse à comprendre que chanter c’est se souvenir de ce qui n’a pas encore eu lieu.

Noor s’était arrêtée à l’entrée du bar. Elle ne s’assit pas. Elle resta debout, adossée au chambranle de la porte, les bras croisés, le visage tourné vers Dalal. Et sur ce visage — Maud le vit dans la lumière de la dernière bougie — il se passait quelque chose d’extraordinaire. Le masque tombait. Pas d’un coup, pas comme un volet qui claque — lentement, couche par couche, comme un fard qui fond sous la chaleur. Les épaules de Noor descendirent. Les bras se desserrèrent. La mâchoire se relâcha. Et dans les yeux noirs, ces lacs impénétrables où la lumière du Phoenicia plongeait depuis des heures sans jamais toucher le fond, quelque chose remonta à la surface — pas des larmes, non, quelque chose de plus ancien que les larmes, de plus profond, un chagrin géologique, un chagrin qui avait la patience des pierres et l’immensité de la mer derrière la terrasse.

Maud détourna le regard. Il y avait quelque chose d’indécent à regarder — comme surprendre quelqu’un en prière, comme lire un journal intime, comme écouter un aveu qui ne vous est pas destiné. Noor, en cet instant, n’était plus l’agent double. N’était plus la diplomate suédoise. N’était plus la femme magnétique et ambiguë qui avait traversé le bar trois heures plus tôt avec l’assurance d’un navire. Elle était une femme qui écoutait une chanson qui lui rappelait quelque chose qu’elle avait perdu, ou détruit, ou les deux, et le chagrin qui passait sur son visage avait le nom de Wael Chamoun — Maud le sut avec une certitude qui ne devait rien à la raison et tout à cette connaissance intime, féminine, irréfutable, qu’on appelle reconnaissance. Une femme qui a aimé un homme reconnaît toujours une autre femme qui a aimé le même homme. Toujours. Même dans le noir. Même dans le mensonge. Même à Beyrouth.

Dalal chantait. Les mots arabes montaient et descendaient comme les vagues qu’on entendait au-delà de la terrasse — une houle lente, régulière, qui portait en elle la mémoire de tous les départs et de toutes les arrivées et de tous les rendez-vous manqués de cette ville qui ne cessait jamais de perdre les gens qu’elle aimait. La voix était un lieu. Un lieu où le temps n’avançait pas, où les morts n’étaient pas morts, où les trahisons n’avaient pas encore été commises. Maud s’y tint un moment — une minute, deux, trois — debout dans un bar vide du Phoenicia, à côté d’une femme qui avait peut-être fait assassiner l’homme qu’elle aimait, écoutant une chanson dans une langue qu’elle ne parlait pas, et tout était suspendu, tout était en apesanteur, comme ces secondes entre la chute et l’impact où le corps ne pèse plus rien et où l’esprit, libéré de la gravité, voit enfin clairement.

Ce qu’elle vit : Noor avait aimé Wael. D’une manière ou d’une autre — comme amie, comme complice, comme amante, elle ne savait pas encore — Noor avait aimé Wael Chamoun. Et Noor avait contribué à sa disparition. Et ces deux faits coexistaient en elle comme l’arak et l’eau dans le même verre — ils ne pouvaient pas se séparer, ils ne pouvaient pas non plus se dissoudre l’un dans l’autre, et le mélange était opaque, trouble, laiteux, impossible à voir au travers.

La chanson se termina. Le silence qui suivit eut la densité d’un corps solide — on aurait pu le toucher, le peser, le découper en tranches. Dalal ouvrit les yeux. Elle ne regarda ni Maud ni Noor. Elle regarda le bar vide comme on regarde un champ après la bataille — avec une tendresse épuisée, une douceur de survivante. Puis elle se leva, lissa sa robe vert sombre, et descendit de l’estrade. En passant devant Noor, elle s’arrêta. Elles échangèrent un regard — bref, chargé, un regard entre deux femmes qui se connaissaient ou qui se reconnaissaient, Maud ne sut pas. Dalal posa sa main sur le bras de Noor. Un geste minuscule. Puis elle s’éloigna dans le couloir qui menait aux coulisses, aux vestiaires, à cette partie invisible de l’hôtel où les artistes redeviennent des gens ordinaires, et sa robe vert sombre disparut dans l’obscurité comme un poisson dans les profondeurs.

Noor se tourna vers Maud.

Son visage avait repris sa composition — le masque était revenu, les couches de contrôle s’étaient réempilées, les yeux noirs avaient retrouvé leur opacité. Mais quelque chose avait changé. Un degré. Une nuance. Comme une note de musique qui reste dans l’air après que l’instrument s’est tu — on ne l’entend plus mais on la sent, on la porte, elle vibre encore dans les os.

— On y va ? dit Noor.

Maud hocha la tête.

Elles traversèrent le hall. Boutros les regarda passer. Il ne dit rien. Ses yeux de puits suivirent les deux femmes jusqu’à la porte d’entrée, et quand la porte se referma derrière elles, quand la chaleur de Beyrouth les avala et que la nuit les prit, Boutros Maatouk fit une chose que personne ne vit — il ferma les yeux une seconde, les lèvres bougeant imperceptiblement, et prononça un mot qui pouvait être un prénom ou une prière. Puis il rouvrit les yeux, ajusta son nœud papillon, et redevint le concierge du Phoenicia, immobile et omniscient, gardien d’un temple dont les dieux avaient depuis longtemps cessé de répondre.

* * *

Chapitre 9 — Minuit

Dehors, la ville respirait.

Pas le souffle régulier d’une ville endormie — Beyrouth ne dormait pas, Beyrouth ne dormirait jamais, Beyrouth était une insomniaque chronique qui confondait la nuit avec une permission. C’était un souffle haletant, irrégulier, fait de klaxons au loin, de musique échappée d’un balcon, de rires qui montaient d’un café invisible, du grondement sourd des générateurs électriques dans les ruelles adjacentes, et par-dessus tout, par-dessous tout, le bruit de la mer qui battait la Corniche avec la patience d’un amant repoussé qui revient chaque nuit.

Maud et Noor marchèrent.

Elles ne prirent pas de taxi. Noor avait dit non d’un mouvement de tête quand Maud avait regardé la file de Mercedes garées devant le Phoenicia, et elles étaient parties à pied, côte à côte, dans la chaleur qui ne tombait pas, sur le trottoir de la Corniche qui longeait la mer. Leurs talons claquaient sur le béton — un rythme à deux temps, décalé, les pas de Noor légèrement plus longs que ceux de Maud, si bien que leurs bruits de pas ne coïncidaient jamais, formant une petite polyrythmie urbaine, un dialogue de semelles sur le sol chaud.

Maud ne demanda pas où elles allaient. Elle le demanderait plus tard. Pour l’instant, elle marchait, et la marche était un soulagement — après des heures assise dans le bar, dans le fauteuil du lobby, debout sur la terrasse face à Sinclair, son corps avait besoin de mouvement comme ses poumons avaient besoin de cet air brûlant et salé qui n’était pas de l’air pur mais qui était de l’air libre, et à cet instant de la nuit, la liberté importait plus que la pureté.

La Corniche à minuit était un théâtre. Des couples marchaient au bord de l’eau, enlacés ou séparés par la distance précise qu’imposait la décence publique — un bras de longueur, pas plus, pas moins. Des hommes seuls fumaient le narguilé sur des chaises en plastique sorties de nulle part, installées directement sur le trottoir, face à la mer, comme si la mer était un spectacle qu’on regardait avec la même attention qu’un match de football. Des vendeurs de maïs grillé poussaient leurs chariots, l’odeur des épis brûlés se mêlant au sel et au diesel. Des voitures passaient — des Chevrolet, des Peugeot, des Mercedes, les phares balayant le trottoir comme des projecteurs de prison — et de chaque voiture s’échappait de la musique, Fairuz ou Oum Kalthoum ou Elvis Presley ou les trois en même temps, Beyrouth ne choisissait jamais, Beyrouth voulait tout.

— Où allons-nous ? demanda Maud enfin.

— Hamra, dit Noor. La rue Hamra. Il y a un endroit que Wael fréquentait. Un café. Chez Modca. Vous connaissez.

Ce n’était pas une question. Noor savait que Maud connaissait. Et Maud connaissait — Modca, le café de la rue Hamra, le quartier général de l’intelligentsia beyrouthine, le lieu où les poètes et les professeurs et les journalistes et les espions se mélangeaient dans la fumée des cigarettes et le bruit des tasses, où l’on refaisait le monde arabe entre deux cafés turcs et où le monde arabe, indifférent, continuait de se défaire. Wael l’y avait emmenée. Wael y avait sa table — au fond, contre le mur, sous une affiche du festival de Baalbek, une table pour quatre où il s’asseyait toujours seul d’abord et où les gens venaient à lui, un par un, comme des fidèles au confessionnal.

Elles quittèrent la Corniche et tournèrent dans une rue qui montait vers Hamra. Le paysage changea. La mer disparut. Les immeubles se rapprochèrent — des immeubles des années cinquante, béton et balcons, le style international tropicalisé, avec du linge qui pendait aux fenêtres et des climatiseurs qui gouttaient et des chats qui observaient depuis les rebords avec l’indifférence souveraine de ceux qui possèdent la nuit. Les trottoirs se rétrécirent. Les odeurs changèrent — le sel céda la place à la friture, au jasmin des jardins enclavés, à l’essence des scooters, au pain chaud d’une boulangerie qui travaillait la nuit pour les livraisons du matin.

— Sinclair vous a parlé, dit Noor sans tourner la tête. Ce n’était pas une question non plus.

— Sur la terrasse. Il m’attendait.

— Il ne vous attendait pas. Il attendait que je vienne vous chercher. Et il voulait vous parler avant.

Maud ralentit le pas.

— Vous saviez qu’il serait là.

— Je savais qu’il serait quelque part. Sinclair est toujours quelque part. C’est un homme qui occupe l’espace comme un gaz — il se répand, il remplit les vides, il est là avant qu’on ne le remarque. C’est pourquoi je n’étais pas au lobby à minuit. J’attendais qu’il ait fini.

— Fini quoi ? De me menacer ?

— De vous informer. C’est le mot qu’il utilise, n’est-ce pas ? Il ne menace pas. Il informe. C’est un homme d’une grande délicatesse dans la brutalité.

Noor tourna dans une ruelle. Maud suivit. Les murs se resserrèrent encore — elles marchaient maintenant dans un passage étroit entre deux immeubles, un de ces raccourcis que seuls les habitants connaissent, où la lumière des réverbères ne pénétrait pas et où l’obscurité avait une épaisseur presque physique, comme un tissu qu’on traversait.

— Il vous a parlé de Drummond ? demanda Noor.

— Il m’a dit qu’il avait été rappelé à Londres. Aujourd’hui.

Noor ne répondit pas immédiatement. Leurs pas résonnèrent dans la ruelle — un écho dur, métallique, comme des pièces de monnaie tombées dans un puits.

— Drummond n’a pas été rappelé à Londres, dit Noor.

La phrase tomba dans l’obscurité de la ruelle comme une pierre dans l’eau noire.

— Drummond est mort, dit Noor.

Maud s’arrêta. Noor fit deux pas de plus avant de s’arrêter aussi et de se retourner. Dans la pénombre de la ruelle, son visage était un ovale pâle, sans détails, sans expression, comme un masque vénitien flottant dans le noir.

— Quand ? dit Maud.

— Ce matin. Ou hier soir. Je ne sais pas exactement. On l’a trouvé dans son appartement de Ras Beyrouth. Officiellement, un arrêt cardiaque. Drummond buvait beaucoup. Drummond avait cinquante-six ans et un cœur fragile. C’est une mort parfaitement crédible.

— Mais vous n’y croyez pas.

— Je crois aux coïncidences encore moins que vous.

Le silence de la ruelle. Quelque part au-dessus d’elles, un chat miaula — un cri bref, aigu, presque humain. Un climatiseur ronronnait dans un mur. L’odeur de jasmin, plus forte ici, presque suffocante, comme si les fleurs aussi refusaient de dormir.

— Qui ? dit Maud.

— Je ne sais pas. Je sais que Drummond allait parler. Je sais que Drummond avait des informations qui mettaient en danger plusieurs services — pas seulement le MI6. Et je sais que quand un homme s’apprête à parler et qu’on le retrouve mort le jour même, la question n’est pas qui mais combien. Combien de gens avaient intérêt à ce qu’il se taise. Et la réponse, à Beyrouth, est toujours : plus qu’on ne croit.

Maud s’adossa au mur. La pierre était tiède — même la nuit, même dans l’ombre, les murs de Beyrouth gardaient la chaleur du jour comme une fièvre qui ne tombe pas. Elle sentit sous ses omoplates les aspérités du crépi, les fissures, la rugosité du réel, et cette sensation physique — la solidité d’un mur contre son dos — était la seule chose qui l’empêchait de basculer.

Drummond était mort. La source était morte. L’homme qui avait écrit trois lignes sur un papier sans en-tête — Phoenicia Hotel, bar, 21 heures, venez seule — cet homme était mort avant qu’elle n’arrive, mort pendant qu’elle défaisait sa valise dans la chambre 514, mort pendant qu’elle commandait un gin tonic au bar, mort pendant qu’elle attendait un vivant qui ne viendrait jamais. La nuit entière avait été construite sur un cadavre. Chaque conversation, chaque regard, chaque verre commandé, chaque minute d’attente — tout cela s’était déroulé au-dessus d’un homme mort, comme un spectacle joué sur une trappe.

— Pourquoi me dites-vous ça ? demanda Maud. Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas au bar, quand vous vous êtes assise en face de moi ?

— Parce qu’au bar il y avait des oreilles. Au bar il y avait Sinclair — pas physiquement, mais il a des gens partout, le barman peut-être, un serveur, un client. Au bar je ne pouvais vous donner que le début de l’histoire. La suite doit se raconter dehors. Dans les interstices. Dans les endroits où les murs n’écoutent pas.

— Et cette ruelle est un endroit où les murs n’écoutent pas ?

— Cette ruelle est un endroit où personne ne vient. Pas de commerce, pas de café, pas de raison d’être ici à minuit et demi. Juste un passage. Un entre-deux. C’est dans les entre-deux qu’on dit les choses importantes, madame Kervern. Jamais au milieu des pièces. Toujours dans les couloirs.

Elles se remirent en marche. La ruelle déboucha sur une rue plus large — des boutiques fermées, des rideaux de fer baissés, un cinéma dont le fronton affichait un film égyptien avec un homme moustachu et une femme en pleurs, les couleurs de l’affiche fanées par le soleil. Puis une autre rue, plus animée — de la lumière, des voix, des néons. La rue Hamra.

Maud la reconnut comme on reconnaît un visage aimé après une longue absence — les mêmes traits, la même énergie, mais quelque chose d’imperceptiblement différent, comme si la rue avait vieilli d’un an sans elle, comme si la rue avait continué de vivre après son départ et portait maintenant les traces de cette vie sans elle. Les librairies étaient toujours là — Antoine, la grande librairie francophone, la vitrine illuminée même à cette heure, exposant des livres français, des journaux arabes, des revues américaines. Les cafés étaient toujours là — Modca, le Horseshoe, le Wimpy, le Strand — et ils étaient ouverts, bien sûr, parce que Hamra ne fermait jamais, Hamra était le cœur battant de Beyrouth et le cœur ne s’arrête pas sous prétexte qu’il est minuit.

Des étudiants marchaient par groupes, les garçons en chemise ouverte, les filles en robes claires, discutant avec cette véhémence joyeuse qui est la marque des gens qui croient encore que les mots peuvent changer le monde. Des intellectuels étaient attablés aux terrasses, reconnaissables à leurs lunettes et à leurs cendriers pleins et à cette façon qu’ils avaient de regarder la rue comme un texte qu’ils étaient en train de déchiffrer. Un vendeur de journaux proposait le dernier numéro de L’Orient avec des nouvelles d’hier qui semblaient déjà périmées. Un homme jouait du oud sur un tabouret, adossé au mur d’un immeuble, les yeux fermés, les doigts courant sur les cordes comme des araignées sur leur toile, et la musique montait dans l’air chaud, plaintive et belle, et personne ne s’arrêtait pour l’écouter parce qu’à Hamra la beauté était partout et qu’on ne s’arrête pas devant ce qui est partout.

Maud sentit la rue entrer en elle comme de l’eau dans une terre assoiffée. Hamra. C’était ici que Wael l’avait emmenée pour la première fois — pas au Phoenicia, pas dans les quartiers chics de Zeitounay ou d’Achrafieh, mais ici, dans cette rue qui était à Beyrouth ce que Saint-Germain-des-Prés était à Paris, un laboratoire, un creuset, un endroit où les idées fermentaient et où les gens se frottaient les uns aux autres comme des silex, produisant des étincelles qui tantôt éclairaient et tantôt brûlaient. Wael l’avait emmenée chez Modca et il lui avait présenté des poètes palestiniens et des cinéastes libanais et des journalistes syriens en exil et des professeurs américains qui fumaient du haschich et citaient Nietzsche, et elle avait compris ce soir-là que Beyrouth n’était pas une ville — c’était une conversation. Une conversation ininterrompue, multilingue, contradictoire, passionnée, parfois violente, toujours vivante. Et Wael en était un des interlocuteurs les plus écoutés.

— C’est là, dit Noor.

Modca. Le café était devant elles — une devanture modeste, une porte vitrée, des tables en formica, des chaises en bois, un comptoir derrière lequel un homme corpulent faisait couler du café d’une cafetière turque en cuivre. Rien de spectaculaire. Rien de luxueux. Mais les gens attablés à l’intérieur avaient cette densité particulière des lieux où il se passe quelque chose — pas un événement, pas un spectacle, quelque chose de plus diffus, de plus dangereux : de la pensée.

— Pas à l’intérieur, dit Noor. En haut.

Elle poussa une porte adjacente que Maud n’avait jamais remarquée — une porte étroite, en bois peint, coincée entre la devanture du café et celle d’un coiffeur fermé. Derrière, un escalier montait dans l’obscurité. Noor monta. Maud monta derrière elle. L’escalier sentait la peinture écaillée, le tabac froid, et quelque chose de plus ancien — la pierre, le plâtre, cette odeur minérale des vieux immeubles libanais qui se décomposent si lentement qu’ils ont l’air éternels.

Premier étage. Deuxième étage. Troisième. Noor s’arrêta devant une porte. Sortit une clef de son sac. L’introduisit dans la serrure. Tourna. La porte s’ouvrit.

C’était un appartement. Petit — deux pièces, une cuisine, un balcon. Les volets étaient fermés. L’air était immobile, chaud, confiné, l’air d’un endroit qui n’avait pas été aéré depuis des semaines. Noor alluma une lampe — un abat-jour en tissu jaune qui diffusa une lumière malade, fatiguée, la lumière d’un lieu qui n’attend plus personne.

Maud regarda autour d’elle. Des livres. Des centaines de livres — sur les étagères, sur la table, empilés par terre, entassés sur les chaises. Des livres en arabe, en français, en anglais. Des revues d’histoire. Des cartes. Une machine à écrire sur un bureau couvert de feuilles — des feuilles dactylographiées, des notes manuscrites, des photocopies de documents jaunis. Au mur, une photographie encadrée — les colonnes de Baalbek sous un ciel de plomb, le temple de Jupiter, les six colonnes debout comme les doigts d’une main ouverte.

Maud sut avant que Noor ne le dise.

— C’est l’appartement de Wael, dit-elle.

Sa voix était un souffle. L’air de l’appartement lui entrait dans les poumons comme du verre pilé — chaque inspiration coupait, chaque expiration brûlait. L’odeur. Sous la poussière, sous le renfermé, sous la décomposition lente d’un lieu abandonné, elle sentit l’odeur de Wael. Son tabac — du Gitanes, qu’il fumait par affectation francophile. Son eau de Cologne — quelque chose de bon marché, d’un peu suranné, qu’il achetait au souk de Basta. Et ses livres — cette odeur de papier et d’encre et de temps qui est l’odeur même de l’histoire, l’odeur de ce qu’il était.

— Comment avez-vous la clef ? demanda Maud.

— Il me l’avait donnée, dit Noor.

Quatre mots. Il me l’avait donnée. Quatre mots qui contenaient un monde — un monde que Maud n’avait pas soupçonné, un monde dans lequel Wael Chamoun donnait les clefs de son appartement à des femmes qui n’étaient pas elle, à des femmes qui travaillaient pour des services de renseignement, à des femmes magnétiques et ambiguës qui entraient dans les bars comme on entre dans l’eau. Quatre mots qui ajoutaient à la mort de Wael une couche supplémentaire de vertige — non seulement il était mort, non seulement il avait été trahi, mais il avait été intime avec celle qui l’avait trahi. Et Maud n’avait rien su. Rien vu. Rien soupçonné.

— Asseyez-vous, dit Noor. Il y a des choses que je dois vous montrer.

* * *

Chapitre 10 — Beyrouth, la nuit

Maud ne s’assit pas.

Elle resta debout au milieu de la pièce, immobile, les bras le long du corps, et elle regarda. Elle regarda comme on regarde un tombeau qu’on vient d’ouvrir — avec la terreur sacrée de celui qui sait que ce qu’il va voir ne pourra jamais être revu, jamais être oublié, jamais être remis dans le noir.

L’appartement de Wael était un cerveau ouvert. Ses pensées étaient partout — sur les murs, sur le bureau, sur les étagères qui pliaient sous le poids de ses obsessions. Les livres n’étaient pas rangés par ordre alphabétique ni par genre ni par taille — ils étaient rangés par logique interne, une logique que seul Wael comprenait, une logique de connexions souterraines, de rhizomes, d’associations qui reliaient un traité sur les accords Sykes-Picot à un roman de Naguib Mahfouz et à un recueil de poèmes de Khalil Gibran et à un rapport des Nations Unies sur les réfugiés palestiniens. Chaque étagère était un argument. Chaque pile était une démonstration.

Et elle reconnaissait tout. Le coussin rouge sur le fauteuil — celui qu’il mettait dans son dos quand il lisait tard la nuit. Le cendrier en cuivre, plein de mégots pétrifiés que personne n’avait vidé depuis un an, des Gitanes à filtres jaunes qui avaient noirci en séchant. La théière sur la petite table à côté de la fenêtre — en porcelaine bleue, ébréchée à l’anse, dans laquelle il préparait un thé à la menthe si sucré qu’elle le taquinait en disant qu’il buvait du sirop. Le tapis — un kilim de la Bekaa, aux motifs géométriques rouge et noir, qu’il avait acheté à un vieux marchand de Baalbek et dont il racontait, avec un sérieux feint, qu’il avait appartenu à un émir ottoman.

Elle connaissait cet appartement par cœur. Elle y avait dormi, mangé, fait l’amour, lu, ri, pleuré une fois — une seule, le soir où il lui avait annoncé qu’il ne quitterait jamais le Liban, qu’il ne viendrait jamais vivre à Paris, que sa vie était ici, dans ces rues, dans cette langue, dans cette lumière, et qu’il l’aimait mais que l’amour ne suffisait pas à déraciner un cèdre. Elle avait pleuré et il l’avait tenue dans ses bras et il avait dit des choses en arabe qu’elle n’avait pas comprises et qui étaient probablement les choses les plus importantes qu’il lui ait jamais dites.

Et maintenant elle était là, dans cet appartement qui sentait l’absence, avec une femme qui avait aussi une clef.

— Depuis quand avez-vous cette clef ? demanda Maud.

Noor était debout près du bureau. Elle avait allumé une deuxième lampe — une lampe de bureau, articulée, en métal noir — et la lumière tombait sur les papiers éparpillés comme un projecteur sur une scène de crime.

— Depuis mars 1962, dit Noor. Quatre mois avant sa disparition.

Mars 1962. Le même mois où Wael avait parlé à Maud de la liste. Le même mois où il avait dit : le problème, c’est que quelqu’un sait que je l’ai trouvé. Et pendant ce même mois, il donnait les clefs de son appartement à Noor Salhab.

— Pourquoi ? dit Maud. Ce n’était pas une question professionnelle. C’était le cri d’une femme qui découvre, un an après la mort de l’homme qu’elle aimait, qu’il avait une vie qu’elle ne connaissait pas.

— Parce qu’il avait peur, dit Noor. Pas pour lui — Wael n’avait jamais peur pour lui, c’était un défaut magnifique et suicidaire. Il avait peur pour ses recherches. Pour les documents qu’il avait accumulés. Il savait qu’on pouvait fouiller son bureau à l’université. Il savait qu’on pouvait entrer chez lui. Il voulait que quelqu’un ait accès à ses papiers si quelque chose lui arrivait. Quelqu’un qui comprendrait ce qu’ils contenaient. Quelqu’un qui saurait quoi en faire.

— Et il vous a choisie vous.

— Il m’a choisie moi.

— Pourquoi pas moi ?

La question sortit plus violemment qu’elle ne l’aurait voulu — une lame nue, sans fourreau, sans politesse. Pourquoi pas moi. Pourquoi l’homme que j’aimais a‑t-il confié ses secrets les plus dangereux à une autre femme. Pourquoi m’a-t-il tenue à l’écart de ce qui comptait le plus. Pourquoi suis-je là, un an trop tard, dans son appartement, avec vous, au lieu d’être là, un an plus tôt, avec lui, en train de le protéger.

Noor la regarda. Et pour la deuxième fois cette nuit — après Dalal, après la musique — quelque chose bougea sous le masque. Pas le chagrin de tout à l’heure, pas cette douleur géologique qui avait affleuré au son de la voix d’Asmahan. Autre chose. De la honte, peut-être. Ou sa cousine germaine — la conscience aiguë d’un tort qu’on a commis et qu’on ne peut pas réparer.

— Parce que vous étiez la femme qu’il aimait, dit Noor. Et c’est précisément pour ça qu’il ne pouvait pas. Vous impliquer, c’était vous mettre en danger. Wael savait que les gens qui le surveillaient surveilleraient aussi ses proches. Ses collègues. Ses amis. Et vous. Surtout vous. Une journaliste française de l’AFP, amoureuse d’un historien libanais qui fouillait les archives du Deuxième Bureau — c’était un profil rouge vif, madame Kervern. Un signal d’alarme pour tous les services. Wael vous a tenue à l’écart pour vous protéger.

— Et vous, vous n’étiez pas en danger ?

— Moi, j’étais déjà dans le danger. J’y vivais. C’est mon habitat naturel.

Elle dit cela sans ironie, sans bravade. Avec la simplicité d’un poisson qui décrit l’eau. Et Maud comprit — pas avec la raison, pas encore, mais avec cette intelligence du corps qui avait fonctionné toute la nuit comme un sixième sens — que Noor disait la vérité. Que Wael l’avait protégée. Que son silence, qu’elle avait pris pour de la distance, pour de la légèreté, pour cette désinvolture levantine qui l’exaspérait parfois, était en réalité un acte d’amour. Le plus cruel des actes d’amour — celui qui protège en excluant.

— Montrez-moi, dit Maud.

Noor se tourna vers le bureau. Ses mains — Maud les regarda, les mains de Noor, longues, fines, les ongles courts comme ceux d’une femme qui travaille avec ses mains ou qui se les ronge — ses mains soulevèrent une pile de feuilles, en retirèrent une chemise en carton brun, ordinaire, le genre de chemise qu’on achète par paquets de dix dans les papeteries de la rue Hamra. Sur la couverture, l’écriture de Wael — Maud la reconnut comme on reconnaît une voix dans le noir, cette écriture penchée, rapide, élégante, qui mêlait les caractères latins et arabes dans un même élan. Un seul mot sur la couverture. Un nom.

LAZARE.

— C’est le nom qu’il avait donné à son dossier, dit Noor. Lazare. Celui qui revient d’entre les morts. C’était son sens de l’humour — noir, biblique, un peu grandiloquent. Tout Wael.

Noor ouvrit la chemise. À l’intérieur, des feuilles dactylographiées, des photocopies, des notes manuscrites, des coupures de journaux jaunies, des schémas dessinés à la main avec des flèches et des noms reliés par des lignes rouges. C’était un chaos apparent — mais Maud, qui avait vu Wael travailler, qui avait observé des dizaines de fois la manière dont il organisait ses recherches, savait que ce chaos avait une structure, une colonne vertébrale, un argument qui se déployait de feuille en feuille comme un récit.

— Wael a passé trois ans à reconstituer le réseau français au Levant, dit Noor. Pas le réseau officiel — l’ambassade, le conseiller culturel, l’attaché de défense, tout ça c’est de la façade. Le vrai réseau. Le réseau clandestin. Celui qui a été mis en place pendant le Mandat et qui n’a jamais été démantelé. Des agents libanais recrutés dans les années trente et quarante par le Deuxième Bureau, formés par les Français, payés par les Français, et qui ont continué à travailler après l’indépendance. Certains sont devenus des personnalités publiques. Des politiciens. Des magistrats. Des officiers de l’armée. Des universitaires.

Elle sortit une feuille de la chemise. Une liste. Dactylographiée. Une dizaine de noms, avec en face de chacun une date de recrutement, un nom de code, et un résumé de fonctions. Maud lut les noms. Elle n’en reconnut que deux — mais ces deux noms suffirent à lui couper le souffle. Deux hommes qui occupaient des positions de premier plan dans le Liban de 1963. Deux piliers de l’establishment. Deux noms qu’on prononçait avec respect dans les salons et les ministères.

— Bon Dieu, murmura-t-elle.

— Oui, dit Noor. C’est à peu près ce que Wael a dit quand il a trouvé ça.

— Et le Deuxième Bureau savait qu’il avait trouvé cette liste.

— Le Deuxième Bureau l’a su en mars 1962. Un de leurs agents à l’Université américaine — un professeur, un collègue de Wael, quelqu’un qu’il considérait comme un ami — a signalé que Wael posait des questions inhabituelles. Qu’il cherchait des archives spécifiques. Qu’il mentionnait des noms qu’un historien n’était pas censé connaître. Le rapport est remonté à Beyrouth d’abord, puis à Paris. Et Paris a décidé que Wael Chamoun était un problème.

— Et vous. Où étiez-vous dans tout ça ?

Noor reposa la feuille dans la chemise. Ses mouvements avaient ralenti — chaque geste était devenu délibéré, pesé, comme celui d’un chirurgien qui sait que le prochain coup de scalpel peut tuer ou guérir.

— J’étais l’officier traitant, dit-elle.

Les mots tombèrent dans l’appartement comme des pierres dans un puits sec. Officier traitant. Dans le lexique du renseignement, cela signifiait que Noor était la personne chargée de gérer le dossier Wael Chamoun. De le surveiller. D’évaluer la menace. De proposer des solutions. Et de transmettre les ordres.

— Vous étiez chargée de le surveiller, dit Maud. Et pendant que vous le surveilliez, il vous a donné les clefs de son appartement.

— Oui.

— Il savait qui vous étiez ?

— Non. Il croyait que j’étais ce que tout le monde croyait — une diplomate suédoise. Cultivée, curieuse, intéressée par l’histoire du Levant. Je l’avais approché dans un colloque à l’AUB, en février 1962. Nous avions parlé de Sykes-Picot. Il m’avait trouvée brillante. — Un sourire amer, le premier sourire de Noor qui ne fût pas un masque mais une blessure. — Je suis brillante. C’est le problème. On n’est pas recruté par les services parce qu’on est médiocre.

— Vous l’avez manipulé.

— Je l’ai approché sous une fausse identité dans le cadre d’une mission d’évaluation, oui. Et ensuite… — Elle s’interrompit. Regarda le bureau, les livres, le coussin rouge sur le fauteuil, le cendrier plein de Gitanes mortes. — Et ensuite il s’est passé ce qui se passe quand on s’approche trop près de quelqu’un d’intelligent, de passionné, de vivant. On commence par jouer un rôle et un jour on se rend compte qu’on a cessé de jouer sans savoir quand.

Maud encaissa. Chaque phrase de Noor était un coup — pas porté avec violence, porté avec une précision chirurgicale qui était pire que la violence, parce que chaque mot touchait un organe vital et que Noor le savait. Noor savait exactement ce que ces mots faisaient à Maud. Et elle les prononçait quand même. Parce que la vérité, à ce stade de la nuit, était la seule chose qui lui restait à offrir.

— Vous l’avez aimé, dit Maud.

Ce n’était pas une question. C’était un diagnostic. Prononcé avec la froideur clinique d’un médecin qui lit une radiographie — voilà la fracture, voilà la lésion, voilà l’endroit exact où ça fait mal.

— Je ne sais pas, dit Noor. Je ne sais pas si ce que j’ai éprouvé s’appelle de l’amour. Dans mon métier, on apprend à simuler toutes les émotions — la joie, la peur, la sympathie, le désir. On simule si bien qu’on finit par ne plus savoir ce qui est simulé et ce qui ne l’est pas. Avec Wael… je ne sais pas. Je sais que quand j’étais avec lui, je ne jouais pas. Ou je ne croyais pas jouer. Ce qui revient peut-être au même.

— Non, dit Maud. Ce ne revient pas au même.

Silence. L’abat-jour jaune bourdonnait faiblement — un insecte prisonnier à l’intérieur, ou le filament de l’ampoule qui vibrait. L’air de l’appartement était devenu irrespirable — non pas par la chaleur, non pas par le renfermé, mais par la densité de ce qui venait d’être dit. Deux femmes dans l’appartement d’un mort, et entre elles la question qui n’avait pas encore été posée, la question ultime, celle que tout le reste contournait et qui se dressait maintenant au centre de la pièce comme un pilier qu’on ne peut plus éviter.

— L’ordre, dit Maud. Racontez-moi l’ordre.

Noor ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, quelque chose avait changé — pas le visage, pas la posture, quelque chose de plus profond, une note fondamentale, comme si la fréquence de sa voix avait baissé d’un demi-ton.

— Pas ici, dit-elle. Pas dans cet appartement. Pas devant ses livres.

Elle referma la chemise Lazare. La glissa dans son sac. Et Maud la laissa faire — elle laissa cette femme prendre les documents de Wael, les mettre dans son sac en cuir noir, parce qu’à cet instant elle comprit que Noor n’était pas en train de voler les papiers de Wael. Elle était en train de les sauver. De les sortir de cet appartement que quelqu’un finirait par fouiller — si ce n’était pas déjà fait — et de les mettre dans les mains de la seule personne qui avait une raison de les rendre publics. Une journaliste. Une journaliste de l’AFP. La femme que Wael avait aimée.

Elles sortirent de l’appartement. Noor ferma la porte à clef. Le geste eut quelque chose de funéraire — un dernier tour de serrure sur la vie d’un homme, un scellement, un adieu. Le bruit de la clef dans la serrure résonna dans la cage d’escalier comme une note unique, sèche, définitive.

Elles descendirent. La porte sur la rue. La rue Hamra. La chaleur. Le bruit. Le joueur de oud avait disparu. Les cafés commençaient à se vider — il était presque deux heures du matin et même Hamra, même l’insomniaque, commençait à cligner des yeux. Un chat noir traversa la rue devant elles avec la désinvolture d’un propriétaire qui inspecte son domaine.

— On retourne au Phoenicia, dit Noor. Le reste de l’histoire vous attend là-bas.

Elles marchèrent. Côte à côte. Sans parler. Leurs pas avaient trouvé un rythme commun — pas identique, pas synchrone, mais compatible, comme deux instruments qui jouent des mélodies différentes dans la même tonalité. Et dans le silence entre elles, dans cet espace que les mots avaient vidé et que les mots ne pouvaient plus remplir, quelque chose se forma — pas de la confiance, pas de l’amitié, pas de l’hostilité non plus. Quelque chose qui n’avait pas de nom. Une reconnaissance, peut-être. La reconnaissance mutuelle de deux femmes qui avaient aimé le même homme et qui portaient, chacune à sa manière, le poids de sa mort — l’une parce qu’elle n’avait pas su le protéger, l’autre parce qu’elle avait contribué à le perdre. Et ce poids, cette nuit, marchait entre elles comme un troisième corps, un fantôme à leur mesure, et ni l’une ni l’autre ne cherchait à s’en débarrasser.

* * *

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