CÀ PHÊ TRỨNG
CÀ PHÊ TRỨNG
Chapitres 1 à 5
Hôtel Metropole, Hanoï, 1946
CHAPITRE 1 — Le comptoir des fantômes
Il y avait une façon de pousser la porte du bar qui n’appartenait qu’à l’aube.
Giang arrivait toujours le premier. Avant les cuisiniers, avant les femmes de chambre, avant même Madame Lê qui pourtant ne dormait jamais — ou si peu qu’on se demandait si elle n’avait pas passé un pacte avec quelque divinité de l’insomnie. Il traversait la cour intérieure dans la lumière mauve du petit matin, cette lumière propre à Hanoï qui n’existe nulle part ailleurs, une lumière qui hésite entre la brume et la soie, et il poussait la porte du bar comme on ouvre un livre à la page où l’on s’était arrêté la veille.
Le Metropole sentait le bois humide et la cire d’abeille. Sous les ventilateurs immobiles — l’électricité ne revenait qu’à sept heures, quand elle revenait — les fauteuils de rotin gardaient la forme des corps qui s’y étaient assis. Giang connaissait chaque craquement du plancher, chaque tache au plafond, chaque éraflure sur le comptoir d’acajou que personne n’avait eu le cœur de remplacer depuis l’époque où les gouverneurs y posaient leurs coudes. Le bar du Metropole était un animal blessé mais digne. Des vitres manquaient à deux fenêtres — les soldats de Lu Han les avaient cassées un soir de beuverie en novembre — et quelqu’un avait tendu du papier huilé à la place, ce qui donnait à la lumière du matin une qualité de parchemin, une douceur ancienne qui plaisait à Giang plus que le verre transparent.
Il commençait toujours par les verres.
C’était son rituel, son office, sa prière du matin. Il les sortait un par un de l’étagère — ceux qui restaient, car la moitié avait disparu, volée, brisée, réquisitionnée pour des usages dont il préférait ne pas connaître le détail — et il les polissait avec un chiffon de coton blanc qu’il pliait en quatre, puis en huit, selon une géométrie précise qu’il n’aurait pas su expliquer mais dont dépendait, obscurément, l’ordre du monde. Un verre poli n’est pas seulement un verre propre. C’est un verre qui attend. Qui promet. Qui dit à celui qui va s’asseoir devant : ici, les choses ont encore un sens.
Giang avait trente-deux ans. Un visage mince, des mains longues, une moustache fine qu’il taillait chaque matin avec des ciseaux à ongles et dont il tirait une fierté discrète. Il portait une chemise blanche même quand il n’en avait plus qu’une seule, lavée la veille et séchée dans la nuit sur le rebord de sa fenêtre au troisième étage. La chemise blanche était non négociable. Elle était le dernier rempart entre le barman et le chaos. On pouvait lui prendre ses bouteilles, rationner son sucre, inonder sa ville de soldats étrangers — tant qu’il portait une chemise blanche derrière son comptoir, le Metropole était encore un hôtel et Hanoï était encore Hanoï.
Dehors, la ville s’éveillait avec cette énergie qui ne cessait de stupéfier Giang, même après tout ce qu’elle avait traversé. On aurait pu croire qu’un peuple qui avait connu la famine — un million de morts l’année précédente, les Japonais ayant saisi le riz pour nourrir leur armée — resterait prostré, accablé, silencieux. C’était le contraire. Hanoï se levait chaque matin comme un boxeur qui refuse de compter jusqu’à dix. Les marchandes de phở installaient leurs marmites fumantes au coin des rues dès cinq heures, accroupies sur leurs tabourets minuscules, touillant le bouillon avec des gestes millénaires. L’odeur — anis étoilé, cannelle, os de bœuf longuement mijotés, coriandre fraîche, un soupçon de nuoc mam — montait dans l’air encore frais et venait lécher les murs du Metropole, s’insinuer sous la porte du bar, rappeler à Giang que la beauté du monde tenait parfois dans un bol de soupe.
Les cyclo-pousse commençaient leur ballet paresseux sur le boulevard Henri-Rivière — qu’on ne savait plus comment appeler depuis que les drapeaux avaient changé. Les femmes en áo dài filaient sur leurs vélos, le tissu blanc flottant derrière elles comme des ailes, le chapeau conique posé sur la tête avec cette perfection géométrique qui relevait du miracle quotidien. Les vendeurs de journaux criaient les titres du jour — en vietnamien désormais, pas en français — et les vieux messieurs jouaient aux échecs chinois sous les banians du square Paul-Bert, déplaçant leurs pions avec une gravité qui n’avait rien à envier aux généraux.
Et puis il y avait les Chinois.
Deux cent mille soldats du Kuomintang occupaient le nord du Vietnam depuis septembre. L’armée du général Lu Han, venue du Yunnan pour accepter la reddition japonaise, et qui n’était jamais repartie. Ce n’étaient pas des soldats d’opérette mais ce n’étaient pas non plus des soldats de parade : c’étaient des paysans en uniforme, des garçons maigres aux pieds nus dans des sandales de corde, qui dormaient dans les parcs, urinaient contre les murs de la cathédrale Saint-Joseph, réquisitionnaient le riz avec une brutalité tranquille et payaient — quand ils payaient — avec des billets chinois que personne ne voulait et que tout le monde était obligé d’accepter. Ils avaient pris le palais du gouverneur général, juste en face du Metropole. Les officiers venaient parfois boire au bar de Giang. Ils buvaient n’importe quoi, beaucoup, vite, et cassaient les verres sans s’excuser. Giang ramassait les morceaux sans rien dire. Il n’avait rien contre les Chinois — il n’avait rien contre personne — mais il avait quelque chose contre les gens qui cassaient les verres.
La porte du bar s’ouvrit à sept heures dix.
Madame Lê entra comme elle entrait toujours — sans bruit, sans sourire, avec l’autorité naturelle d’une femme qui a survécu à quatre régimes sans jamais hausser la voix. Elle portait un áo dài noir — toujours noir, en toute saison — et ses cheveux gris étaient tirés en un chignon si serré qu’il semblait tirer les traits de son visage vers l’arrière, lui donnant l’expression permanente de quelqu’un qui vient d’assister à une scène légèrement indécente.
— Il manque six serviettes, dit-elle.
Ce n’était pas un bonjour. Madame Lê ne disait pas bonjour. Elle faisait l’inventaire.
— Six serviettes, deux cuillères à dessert et le chandelier en argent du salon de lecture.
— Les Chinois ? demanda Giang.
— Qui d’autre ? Les fantômes ?
Elle s’assit sur le tabouret au bout du comptoir — son tabouret, celui que personne d’autre n’osait occuper — et sortit de sa manche un petit carnet à la couverture élimée dans lequel elle tenait les comptes du désastre. Chaque objet disparu y était consigné, daté, avec parfois une hypothèse marginale sur le coupable. « 12 nov. — saladier en porcelaine, motif lotus — sergent chinois, 3e étage. » « 18 nov. — deux draps brodés, initiales GM — inconnu. » « 23 nov. — miroir ovale, cadre doré, chambre 14 — possiblement l’officier à la cicatrice. » Madame Lê tenait le registre de l’effondrement avec la rigueur d’une archiviste et la mémoire d’un éléphant offensé.
— Un jour, dit-elle en refermant le carnet, tout sera rendu. Ce qui est inscrit existe encore.
Giang ne savait pas si elle parlait des serviettes ou de l’Indochine.
Il prépara du thé — du thé vert du Tonkin, amer et brûlant, la seule chose qu’il pouvait offrir sans restriction car le thé, au moins, n’avait pas été réquisitionné. Madame Lê but une gorgée, posa la tasse, et se leva pour commencer son inspection quotidienne. Elle parcourait l’hôtel de bas en haut chaque matin comme un capitaine inspectant son navire. Les couloirs aux boiseries sombres, les chambres vides — l’hôtel avait cent dix chambres mais à peine trente étaient occupées —, le salon de réception avec ses fauteuils empire que personne n’avait recouverts depuis 1938, la salle à manger où les lustres pendaient comme des méduses translucides dans la pénombre. Elle vérifiait les serrures, comptait les ampoules, redressait les cadres, chassait les lézards avec une autorité qui les faisait déguerpir plus vite que n’importe quel insecticide.
Le Metropole, sous ses mains, tenait debout.
Il tenait debout comme ces vieilles dames aristocratiques qui refusent de reconnaître leur ruine et continuent de recevoir dans des salons dont le papier peint se décolle, avec du thé servi dans de la porcelaine ébréchée et une conversation impeccable. Les murs étaient encore blancs — d’un blanc jauni, un blanc fatigué, un blanc qui avait vécu — et les volets noirs claquaient toujours avec cette régularité rassurante quand le vent soufflait du fleuve Rouge. La façade néoclassique, vue depuis le boulevard, gardait sa superbe. Il fallait entrer pour voir les fissures, les infiltrations, les endroits où le plâtre tombait en poudre fine comme de la neige tropicale. Il fallait connaître l’hôtel pour savoir que la moitié de la plomberie ne fonctionnait plus, que l’ascenseur était bloqué entre le deuxième et le troisième étage depuis le passage d’un typhon en 1944, et que les rats — de beaux rats bien nourris, presque familiers — avaient élu domicile dans l’ancienne buanderie.
Mais le bar de Giang fonctionnait. Le bar fonctionnait toujours.
C’était le dernier organe vital de l’hôtel, le cœur qui battait encore quand tout le reste faiblissait. Les bouteilles s’étaient raréfiées — plus de champagne depuis 1943, le whisky au compte-gouttes, le gin rationné — mais Giang compensait par l’inventivité. Il fabriquait des sirops avec ce qu’il trouvait : fleurs de jasmin, citronnelle, gingembre frais, kumquats, un alcool de riz qu’un paysan du delta lui livrait en contrebande dans des jarres de terre cuite. Il avait appris à distiller du rhum à partir de mélasse de canne à sucre achetée au marché noir. Ses cocktails n’avaient pas de nom — ou plutôt si, ils en avaient, mais des noms qu’il était seul à connaître, des noms qu’il notait dans un petit carnet à la couverture de cuir, en face des recettes, avec une écriture serrée et penchée qui ressemblait à celle d’un apothicaire. « Le Fleuve Rouge » — rhum de canne, jus de tamarin, une pointe de piment. « Le Banian » — gin, sirop de jasmin, zeste de combava. « La Brume » — alcool de riz, lait de coco, une goutte de nuoc mam — oui, de nuoc mam, et ceux qui grimaçaient la première gorgée en redemandaient à la troisième.
À huit heures, Oncle Quốc poussa la porte.
Il venait chaque matin. Chaque matin depuis combien de temps ? Giang ne se souvenait pas d’un matin sans lui. C’était un homme très vieux — soixante-dix ans, quatre-vingts peut-être, impossible à dire car son visage avait atteint cet âge où le temps cesse de compter et où les rides deviennent un paysage — avec une barbiche blanche, des yeux d’encre, et une façon de marcher qui évoquait davantage la glissade que la marche. Il portait un áo dài de soie brune, toujours le même, miraculeusement propre, et tenait à la main un éventail en papier de riz qu’il n’ouvrait jamais. L’éventail était un accessoire, un signe, un objet de ponctuation. Quand Oncle Quốc tapotait l’éventail fermé contre sa paume, cela signifiait qu’il réfléchissait. Quand il le posait sur la table, cela signifiait qu’il avait terminé sa phrase, même s’il n’avait rien dit.
— Bonjour, monsieur Quốc.
— Bonjour, Giang. Le thé est chaud ?
— Le thé est toujours chaud.
C’était leur échange. Leur rituel à eux. Oncle Quốc s’asseyait à sa table — la petite table ronde près de la fenêtre de gauche, celle dont le papier huilé laissait passer une lumière ambrée — et Giang lui apportait une théière et une tasse sans anse. Le vieil homme buvait lentement, les yeux mi-clos, comme s’il écoutait quelque chose que personne d’autre ne pouvait entendre. Parfois il restait une heure, parfois deux. Parfois il ne disait rien. Parfois il racontait.
Ce matin-là, il parla des fleurs.
— Les pruniers vont fleurir en avance cette année, dit-il. Je l’ai vu aux bourgeons. Quand les pruniers fleurissent en avance, c’est que la terre a peur.
Giang essuya un verre.
— La terre a peur de quoi, monsieur Quốc ?
Le vieil homme tapota son éventail contre sa paume. Une fois. Deux fois.
— De ce que les hommes préparent.
Il but une gorgée de thé, reposa la tasse, et regarda par la fenêtre de papier huilé. Dehors, un soldat chinois traversait le boulevard en portant une poule vivante sous chaque bras. Derrière lui, une marchande de fleurs trottinait avec son panier chargé de chrysanthèmes jaunes, indifférente au soldat, indifférente à l’occupation, indifférente à tout ce qui n’était pas la beauté urgente et périssable de ses fleurs.
Giang regarda la marchande disparaître au coin de la rue, puis il rangea le verre poli à sa place, parfaitement aligné avec les autres, et attendit le prochain client.
Le Metropole attendait avec lui.
CHAPITRE 2 — Les trente-six rues
Giang sortit par la porte de service.
Il ne prenait jamais l’entrée principale — le porche à colonnes, le perron de marbre, les deux lions de pierre que les Chinois avaient repeints en rouge vif sans demander la permission de personne. L’entrée principale était pour les clients. Giang était du côté des coulisses, et il aimait ça. La porte de service donnait sur une ruelle étroite qui sentait le charbon et la vapeur de riz, coincée entre le mur arrière de l’hôtel et une rangée de maisons-tubes dont les toits de tuiles se touchaient presque, formant une voûte végétale d’où pendaient des fils à linge, des cages à oiseaux et des pots de basilic thaï. C’était une ruelle que les plans de la ville ignoraient mais que les chats connaissaient par cœur.
Chaque mardi et chaque vendredi, Giang allait au marché. C’était une expédition, une aventure, un combat — et, secrètement, la chose qu’il préférait au monde après polir ses verres.
Il marchait vite. Hanoï au petit matin était un théâtre dont le rideau venait de se lever et dont les acteurs n’avaient pas fini de s’habiller. Les trottoirs n’existaient pas, ou plutôt si, ils existaient, mais ils servaient à tout sauf à marcher : on y étalait des nattes pour dormir, on y posait des braseros pour cuire, on y garait des vélos, on y installait des chaises en plastique autour de tables basses où trois générations déjeunaient ensemble d’un bol de bún riêu, cette soupe de crabe au tamarin dont l’acidité joyeuse perçait l’air comme un coup de cymbale. Giang marchait sur la chaussée, entre les cyclo-pousse et les charrettes à bras, avec cette aisance fluide du Hanoïen qui sait que la rue est un organisme vivant et qu’il suffit de se glisser dans son rythme pour n’être jamais bousculé.
Les trente-six rues.
C’était le nom qu’on donnait au vieux quartier depuis des siècles, même si les rues étaient plus de trente-six et si les corporations qui leur avaient donné leur nom avaient, pour certaines, disparu depuis longtemps. Mais le principe demeurait, et c’était un principe magnifique : chaque rue portait le nom de ce qu’on y fabriquait, de ce qu’on y vendait, de ce qu’on y vivait. L’idée que la géographie puisse épouser le travail des mains. Que l’adresse d’un homme dise son métier. Que la ville entière soit un atelier.
Giang tourna dans Hàng Đào — la rue de la Soie.
Ici, même en janvier, même sous l’occupation, les rouleaux de tissu débordaient des échoppes comme une crue de couleurs. Des soies sauvages aux reflets changeants, des satins lourds comme de la crème, des cotons imprimés de motifs que des artisans reproduisaient à la main depuis des générations — dragons, lotus, phénix, nuages. Les marchandes dépliaient les étoffes en les faisant claquer dans l’air avec un geste de toréador, et la rue entière bruissait, ondulait, chatoyait. Giang ne venait pas acheter de la soie mais il aimait la traverser, cette rue, pour la façon dont elle refusait la grisaille. Un soldat chinois pouvait réquisitionner le riz, confisquer l’or, imposer sa monnaie de papier sans valeur — il ne pouvait pas ternir la soie.
Puis Hàng Bạc — la rue de l’Argent.
Les orfèvres travaillaient accroupis dans des niches obscures, penchés sur des flammes minuscules, martelant des bracelets, des boucles d’oreilles, des boîtes à bétel avec des outils si fins qu’on aurait dit des instruments de chirurgie. Le bruit était un tintement continu, délicat, presque musical — ting ting ting — qui accompagnait Giang comme une bande sonore tandis qu’il remontait la rue. Depuis l’arrivée des Chinois, les orfèvres travaillaient surtout la nuit, cachant leur production dans des coffres enterrés sous les dalles de leurs arrière-boutiques. L’or avait été confisqué pendant la « Semaine de l’Or » de septembre — Ho Chi Minh lui-même avait demandé au peuple de donner ses bijoux pour financer l’indépendance — mais les orfèvres continuaient, par instinct, par entêtement, parce qu’un orfèvre qui n’orfèvre plus n’est plus rien.
Hàng Mã — la rue du Papier votif.
C’était la rue la plus étrange de Hanoï, et peut-être de toute l’Asie. On y fabriquait des objets en papier destinés à être brûlés pour les morts : des maisons miniatures, des voitures, des chevaux, des billets de banque factices, des vêtements, des téléviseurs — oui, des téléviseurs en papier, que personne à Hanoï n’avait jamais vus en vrai mais qu’on offrait aux ancêtres par principe d’abondance posthume. Les artisans de Hàng Mã construisaient un monde parallèle, un monde de papier et de bambou, fragile et somptueux, destiné à la fumée. Giang s’arrêta devant un étal où un vieil homme collait des feuilles d’or sur un cheval de papier rouge, grandeur nature, dont les naseaux étaient deux trous découpés aux ciseaux et dont la crinière était une cascade de papier crépon noir. Le cheval était magnifique. Il brûlerait ce soir, dans une cour, devant un autel chargé de fruits et d’encens, et son smoke monterait vers un cavalier invisible qui l’attendait de l’autre côté.
— C’est pour qui ? demanda Giang.
— Pour le père de M. Trần. Il est mort en août.
— De la famine ?
L’artisan ne répondit pas. Il colla une dernière feuille d’or sur le flanc du cheval et souffla dessus doucement, comme on souffle sur une blessure.
Giang continua.
Hàng Chiếu — la rue des Nattes. Hàng Buồm — la rue des Voiles, devenue le cœur du quartier chinois, où les enseignes étaient en caractères Han et où les soupes avaient un goût différent, plus lourd, plus gras, parfumées au poivre du Sichuan et à l’huile de sésame noire. Hàng Gai — la rue du Chanvre, où l’on vendait désormais des laques et des broderies. Chaque rue avait son odeur propre, sa sonorité, sa lumière — car la largeur des rues variait, et avec elle l’angle du soleil, de sorte qu’on passait en quelques pas de l’ombre à l’éblouissement, du frais au brûlant, de l’intime au spectaculaire.
Et partout, la nourriture.
Hanoï mangeait. Hanoï mangeait tout le temps, partout, dans toutes les positions — debout, accroupi, assis sur des tabourets de quinze centimètres de haut, penché sur des bols fumants posés à même le trottoir. On mangeait du phở au bœuf à six heures du matin, du bún chả — ces boulettes de porc grillé sur un feu de charbon, servies avec des nouilles froides et des herbes — à dix heures, du bánh cuốn — des crêpes de riz farcies, translucides comme du parchemin — à n’importe quelle heure. On grignotait des beignets de patate douce, des épis de maïs grillé, des gâteaux de riz gluant enveloppés dans des feuilles de bananier. Les odeurs se superposaient, se mêlaient, se contredisaient : le caramel et le piment, le basilic et la graisse de porc, la menthe et la citronnelle, le sucre de canne et la saumure. C’était un vacarme olfactif, un opéra des sens, et Giang s’y plongeait chaque mardi et chaque vendredi avec la gourmandise d’un musicien qui entre dans une salle de concert.
Le marché Đồng Xuân apparut au bout de la rue Hàng Đường — la rue du Sucre.
C’était un grand bâtiment couvert, une halle aux arches de fer forgé construite par les Français en 1889, dont les Vietnamiens avaient fait un ventre — le ventre de Hanoï, l’organe central, le lieu où la ville se nourrissait, s’habillait, se parfumait, se soignait. On y trouvait de tout : des pyramides de mangues et de papayes, des montagnes de citronnelle fraîche, des seaux de crevettes vivantes, des cages de poulets furieux, des paniers d’herbes médicinales dont les noms n’existaient dans aucune autre langue, des sacs de riz — quand il y avait du riz — des piments rouges entassés comme des rubis, des racines de lotus encore couvertes de boue, des tofu blancs et tremblants comme de la neige compressée, du nuoc mam en jarres de grès qui embaumait à trente mètres.
Mais ce matin-là, le marché était nerveux.
Giang le sentit immédiatement. Il y avait trop de soldats chinois pour un mardi ordinaire — un groupe d’une dizaine, en uniforme kaki sale, qui arpentaient les allées en retournant les étals, en soulevant les bâches, en fouillant les paniers. Ils cherchaient quelque chose. Ou quelqu’un. Les marchandes ne disaient rien, les yeux baissés, mais leurs mains serraient les anses de leurs paniers avec une force qui en disait long. Un officier chinois — petit, trapu, une cigarette collée à la lèvre inférieure — interpella une vendeuse de volailles en mandarin. Elle ne comprenait pas. Il répéta plus fort, comme si le volume pouvait remplacer la traduction. Elle secoua la tête. Il saisit un poulet par les pattes, le brandit à bout de bras comme une pièce à conviction, et le fourra dans un sac de toile qu’un subalterne tenait ouvert. La marchande regarda son poulet disparaître et ne dit rien. Elle avait l’habitude. On lui avait pris son riz, son or, sa tranquillité — un poulet de plus ou de moins ne changeait pas grand-chose.
Giang acheta ce qu’il pouvait.
Des œufs — une denrée encore accessible, les poules étant plus difficiles à réquisitionner que le riz car elles couraient dans les cours et les ruelles et avaient le génie de se cacher exactement là où les soldats ne regardaient pas. Il acheta six œufs, qu’il disposa dans un panier tapissé de feuilles de bananier avec le soin d’un joaillier rangeant des pierres précieuses. Du gingembre frais, dont la peau dorée craquait sous l’ongle en libérant un parfum si vif qu’il piquait les yeux. De la citronnelle, une botte épaisse comme un bouquet de mariée. Des kumquats — ces petits agrumes ovales dont l’acidité sucrée était l’âme secrète de plusieurs de ses cocktails. Du sucre de canne en blocs bruns et compacts, vendus sous le manteau par une vieille dame dont la discrétion valait celle d’un agent secret. Et du café — du robusta du Tonkin, en grains verts qu’il torréfierait lui-même dans une poêle en fonte sur le feu de la cuisine du Metropole, jusqu’à obtenir cette couleur de nuit, cette huile en surface, ce parfum brutal et profond qui était la colonne vertébrale de tout ce qu’il préparait.
Le café était le plus difficile à trouver. Non pas qu’il eût disparu — le Vietnam en produisait des tonnes — mais les circuits étaient brisés, les routes coupées, les intermédiaires multipliés, et chaque maillon de la chaîne prélevait sa part. Le café qui arrivait à Hanoï coûtait trois fois le prix d’avant-guerre et sa qualité était devenue imprévisible. Giang avait trouvé un fournisseur — un ancien combattant viet minh qui avait perdu un bras à Cao Bang et reconverti son énergie guerrière en commerce de grains — dont le robusta était honnête, régulier, avec ces notes de chocolat noir et de terre mouillée qui faisaient du café tonkinois une chose unique au monde.
Sur le chemin du retour, Giang passa devant la cathédrale Saint-Joseph.
Elle se dressait au bout de la rue Nhà Chung, massive, néogothique, incongrument européenne au milieu des maisons-tubes et des banyans, avec ses deux tours grises et sa rosace qui ressemblait à un œil de cyclope fixant le ciel tropical. Les Français l’avaient construite en 1886, sur l’emplacement d’une pagode rasée — un détail que Giang connaissait et qu’il gardait pour lui, comme il gardait beaucoup de choses pour lui. Devant le portail, deux soldats chinois fumaient, assis sur les marches, leurs fusils posés en travers des genoux. L’un d’eux avait accroché sa gourde à une statue de la Vierge. L’image était si incongrue, si parfaitement absurde, que Giang faillit sourire.
Puis il tourna dans Hàng Trống — la rue des Tambours — et s’arrêta.
Un attroupement. Pas une foule — la foule était dangereuse, la foule attirait les soldats — mais un cercle d’une vingtaine de personnes, silencieuses, serrées les unes contre les autres, qui regardaient quelque chose collé au mur d’une maison. Giang s’approcha. C’était une affiche. Pas une affiche officielle — celles du Viet Minh, imprimées en rouge et noir, étaient partout et ne provoquaient plus d’attroupement — mais une affiche manuscrite, calligraphiée à la main en chữ quốc ngữ, le vietnamien romanisé, avec une encre si noire qu’elle semblait encore humide. Le texte disait :
Le Vietnam est un pays libre. La liberté ne se demande pas, elle se prend. Chaque citoyen est un soldat. Chaque maison est une forteresse. Le jour viendra.
Pas de signature. Pas de slogan de parti. Juste ces mots, cette encre, ce mur.
Les gens lisaient en silence, puis s’en allaient. Personne ne commentait. Personne n’arrachait l’affiche. Giang lut, comme les autres, et s’en alla, comme les autres, avec ses œufs dans son panier et le poids de quelque chose d’innommé dans la poitrine.
En rentrant au Metropole par la porte de service, il croisa Liên.
Elle sortait. Elle portait un panier, elle aussi, mais le sien était vide — ou peut-être pas. Elle marchait vite, les yeux droit devant, le menton levé, avec cette détermination que Giang lui connaissait et qui l’inquiétait toujours un peu. Elle le vit, ralentit à peine, et lui adressa un sourire bref — un sourire de complicité mais aussi de distance, un sourire qui disait je suis là mais ne me demande pas où je vais.
— Il reste du thé ? demanda-t-elle.
— Le thé est toujours chaud, dit Giang.
C’était sa phrase. Elle le savait. Elle sourit encore — un vrai sourire cette fois, un sourire qui atteignit ses yeux — et disparut dans la ruelle.
Giang posa son panier sur le comptoir du bar, sortit les œufs un par un, vérifia qu’aucun n’était fêlé, et les rangea dans le petit réfrigérateur qui fonctionnait une heure sur trois. Puis il enfila son tablier, polit le premier verre de la journée, et reprit sa place derrière le comptoir.
Dans la cour intérieure, un frangipanier laissait tomber ses fleurs blanches sur les dalles avec une lenteur de neige tiède. Giang les voyait tomber par la fenêtre, une à une, et il lui semblait que chacune d’elles, en touchant le sol, faisait un bruit minuscule — un murmure, un soupir, un mot dans une langue que seuls les arbres comprenaient.
CHAPITRE 3 — L’homme qui restait
La chambre 207 sentait le tabac froid, le papier jauni et quelque chose d’autre — une odeur plus intime, plus tenace, qui était l’odeur d’un homme seul depuis trop longtemps. Étienne Dorvil n’ouvrait plus les volets. Il prétendait que la lumière de Hanoï lui abîmait les yeux, ce qui était un mensonge, mais un mensonge si ancien qu’il avait pris la consistance d’une vérité. En réalité, Dorvil n’ouvrait plus les volets parce qu’il ne voulait plus voir la rue. La rue avait changé. La rue ne lui appartenait plus. Et Dorvil, qui n’avait jamais possédé grand-chose — ni maison, ni terre, ni fortune — avait possédé la rue, autrefois, quand il marchait sur le boulevard Henri-Rivière avec l’assurance tranquille d’un Français d’Indochine pour qui la colonie était une évidence et l’avenir une ligne droite.
Il vivait au Metropole depuis quatre ans.
D’abord en client, avec une chambre payée par l’administration des douanes — car Dorvil était fonctionnaire des douanes, un poste qu’il avait accepté vingt ans plus tôt non par vocation mais par hasard, comme il avait accepté l’Indochine, comme il avait accepté la plupart des choses de sa vie, c’est-à-dire en se laissant porter par un courant qui avait la douceur d’un fleuve et l’indifférence d’un destin. Puis en pensionnaire, quand l’administration avait cessé de payer. Puis en squatter, quand plus personne ne savait qui devait quoi à qui et que le Metropole, ballotté entre les régimes, avait perdu la notion même de facture.
Madame Lê le tolérait. Elle le tolérait comme on tolère un meuble ancien qu’on ne peut ni déplacer ni jeter — un meuble encombrant, poussiéreux, vaguement beau, qui fait partie du décor à défaut de faire partie de la vie. Dorvil ne dérangeait personne. Il descendait au bar à dix-huit heures, remontait à vingt-trois heures, et passait le reste de son temps dans la chambre 207, entouré de livres.
Les livres.
C’était la seule chose que Dorvil possédait réellement, et il les possédait avec une passion qui confinait à la maladie. Ils étaient partout — empilés sur le bureau, sur la commode, sur le sol, sur la table de nuit, dans la salle de bains, dans l’armoire où auraient dû se trouver des vêtements. Des romans français — Balzac, Flaubert, Stendhal, les trois piliers de sa religion personnelle —, des essais sur l’Indochine, des récits de voyage, des grammaires vietnamiennes annotées dans les marges d’une écriture minuscule, des recueils de poésie — Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, les trois tentations de sa mélancolie — et un exemplaire des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand qu’il avait lu sept fois et dont il connaissait par cœur les premières lignes, qu’il récitait parfois au bar quand le gin le rendait lyrique.
Giang connaissait Dorvil depuis plus longtemps que Dorvil ne le croyait.
Il se souvenait d’un homme différent. Un homme qui portait des costumes de lin clair et des chapeaux de feutre, qui parlait vietnamien avec un accent tonkinois si parfait que les marchands du vieux quartier le prenaient pour un métis, qui riait facilement, qui commandait des Pernod avec des glaçons et qui racontait des histoires drôles sur les absurdités de l’administration coloniale. Cet homme-là avait existé. Il s’était dissous lentement, comme un comprimé dans un verre d’eau, et à sa place était apparu cet autre Dorvil — plus lourd, plus lent, plus triste, avec des cernes violets et une barbe qu’il ne rasait plus que tous les trois jours.
La femme, bien sûr. C’était toujours la femme.
Giang ne connaissait pas les détails — Dorvil n’en parlait jamais directement, ce qui, chez un homme aussi bavard, constituait en soi une information — mais il en savait assez. Une Vietnamienne. Belle, évidemment. Plus jeune que lui, évidemment. Elle s’appelait Hoa, ce qui signifie fleur, et Giang pensait parfois que tout le malheur de Dorvil venait de là : on ne peut pas posséder une fleur, on peut seulement la regarder, et Dorvil avait voulu la tenir dans son poing.
Elle était partie. Quand ? En 1941, en 1942, quelque part dans ces années où les Japonais étaient arrivés et où l’Indochine française avait commencé à se fissurer comme un vase trop chauffé. Hoa avait disparu — dans le delta, dans la résistance, dans une autre vie — et Dorvil était resté. Il était resté quand les Japonais avaient pris le contrôle, resté quand ils avaient emprisonné les Français dans la citadelle en mars 45, resté quand Ho Chi Minh avait proclamé l’indépendance en septembre, resté quand les Chinois avaient envahi la ville. Il était resté parce qu’il ne savait pas où aller, parce que la France était un pays qu’il avait quitté à vingt-cinq ans et dont il ne se souvenait plus que par les livres, et parce que Hanoï, même ruinée, même occupée, même méconnaissable, était encore le seul endroit au monde où le fantôme de Hoa pouvait croiser le sien au coin d’une rue.
Ce soir-là, il descendit au bar à dix-huit heures précises.
— Bonsoir, Giang.
— Bonsoir, monsieur Dorvil.
— Ne m’appelle pas monsieur. On a passé l’âge.
— Vous avez passé l’âge. Moi, je suis derrière le comptoir.
— Et moi devant. Ce qui ne fait pas de moi un monsieur. Ce qui fait de moi un homme assis sur un tabouret.
Giang sourit. C’était leur rituel à eux — un rituel différent de celui qu’il avait avec Oncle Quốc, moins silencieux, plus verbal, fait de passes d’armes aimables et de plaisanteries récurrentes. Dorvil s’assit sur le deuxième tabouret en partant de la gauche — jamais le premier, jamais le troisième — et posa ses coudes sur le comptoir avec la familiarité d’un homme qui considère ce comptoir comme une extension de son propre corps.
— Qu’est-ce que tu me fais ?
— Ce que j’ai.
— C’est-à-dire ?
— Du rhum de canne, du jus de kumquat et une idée.
— L’idée me plaît déjà.
Giang travailla en silence. Il pressa les kumquats — quatre, coupés en deux, écrasés au pilon dans le fond du verre — ajouta une cuillerée de sucre de canne, versa le rhum qu’il avait distillé lui-même et dont il était secrètement fier, et finit par un trait de quelque chose qu’il gardait dans une petite bouteille sans étiquette et dont Dorvil n’avait jamais réussi à identifier le contenu.
— Qu’est-ce qu’il y a dans ta bouteille secrète ?
— Un secret.
— Tu es exaspérant.
— Je suis barman.
Dorvil goûta. Ferma les yeux. Rouvrit les yeux. Regarda Giang avec cette expression qu’il avait parfois — un mélange d’admiration et de chagrin, comme si la beauté des choses lui rappelait tout ce qu’il avait perdu.
— C’est très bon.
— Je sais.
— Tu es aussi modeste qu’un empereur.
— Les empereurs n’ont pas besoin de modestie. Ils ont des palais.
Dorvil rit. Un vrai rire — bref, rauque, arraché à quelque chose de profond. Giang aimait ce rire. Il était devenu rare. Il le cherchait parfois, comme un mineur cherche une veine d’or dans la roche — en creusant, en tapant, en sachant qu’elle est là quelque part.
Ils restèrent un moment en silence. Dehors, le boulevard s’obscurcissait. L’électricité n’était pas revenue — un soir sur deux désormais — et les lampes à huile commençaient à fleurir aux fenêtres des maisons, donnant aux rues de Hanoï cet éclairage tremblant, intime, presque conspirateur, qui transformait chaque passant en ombre et chaque ombre en personnage de roman.
— Il y a eu des coups de feu cette nuit, dit Dorvil. Vers trois heures. Du côté de la citadelle.
— J’ai entendu.
— Tu sais ce que c’était ?
— Non. Et toi ?
— Non plus. Mais les coups de feu à trois heures du matin, dans cette ville, c’est comme la pluie en août — ça ne surprend plus personne et ça finit toujours par mouiller quelqu’un.
Giang essuya un verre. Il y avait des soirs où Dorvil ne parlait que de ça — la politique, la guerre qui venait, les Français qui allaient revenir, les Chinois qui ne partaient pas, Ho Chi Minh dont il disait, avec un mélange de respect et d’effroi, qu’il était « le type le plus intelligent de toute l’Asie et probablement du monde ». Et il y avait des soirs où Dorvil ne parlait de rien — où il buvait, regardait le plafond, et repartait.
Ce soir-là, il parla de Hanoï.
— Tu sais ce qui me retient ici, Giang ?
— Madame Lê vous a caché les passeports.
— Très drôle. Non. Ce qui me retient, c’est que cette ville est la seule au monde qui sache vieillir. Paris ne vieillit pas — Paris se maquille. Londres ne vieillit pas — Londres s’enlaidit. Hanoï vieillit. Hanoï accepte ses rides, ses fissures, ses taches. Et c’est pour ça qu’elle est belle. Parce qu’elle ne triche pas.
Giang ne répondit pas. Il n’était pas sûr d’être d’accord — la beauté de Hanoï, pour lui, ne tenait pas à sa vieillesse mais à sa vitalité, à cette énergie indestructible qui faisait que les marchandes de soupe étaient là chaque matin, que les fleurs poussaient entre les pavés, que les enfants riaient dans les ruelles même quand les soldats passaient — mais il laissa Dorvil à sa mélancolie. Un barman ne contredit pas un client qui philosophe. Un barman verse, écoute, et garde sa pensée pour lui.
La porte du bar s’ouvrit. Liên entra avec un plateau de verres propres qu’elle rapportait de la cuisine. Elle traversa la pièce avec cette grâce efficace qui était sa marque — un pas souple, un équilibre parfait, le plateau tenu à hauteur d’épaule sans que les verres tremblent d’un millimètre. Dorvil la regarda passer. Il la regarda trop longtemps. Giang le vit et n’aima pas ce qu’il vit — non pas du désir, mais quelque chose de pire : de la nostalgie. Dorvil regardait Liên comme on regarde un pays qu’on a perdu. Il voyait en elle un reflet de ce qui lui avait échappé, et ce regard-là, Giang le savait, était plus dangereux que n’importe quelle convoitise, parce qu’il transformait une femme vivante en fantôme d’une autre.
— Elle est belle, dit Dorvil à mi-voix.
— C’est une employée de l’hôtel.
— L’un n’empêche pas l’autre.
— Ici, si.
Dorvil le regarda. Comprit. Sourit.
— Ne t’inquiète pas, Giang. Je ne suis dangereux que pour moi-même.
C’était probablement vrai. Dorvil n’était dangereux que pour lui-même — pour sa propre lucidité, sa propre solitude, sa propre faculté à rester exactement là où il n’aurait pas dû rester, à boire exactement ce qu’il n’aurait pas dû boire, à aimer exactement ce qu’il ne pouvait pas avoir. C’était un homme qui avait fait de l’immobilité une forme de courage, ou de lâcheté — la frontière entre les deux étant, à Hanoï en 1946, aussi mince que le papier huilé des fenêtres du Metropole.
Il commanda un deuxième verre. Puis un troisième. Au troisième, il récita du Chateaubriand — les premières lignes des Mémoires, celles où l’auteur décrit le château de Combourg et le bruit du vent dans les tours — et Giang l’écouta comme il l’écoutait toujours, avec patience et perplexité, parce qu’il ne comprenait pas que l’on pût être à ce point habité par des mots écrits cent cinquante ans plus tôt dans un pays qu’on avait quitté pour ne jamais y revenir.
À vingt-trois heures, Dorvil se leva.
— Bonne nuit, Giang.
— Bonne nuit, monsieur Dorvil.
— Étienne.
— Bonne nuit, monsieur Dorvil.
Dorvil secoua la tête, sourit, et disparut dans l’escalier. Giang entendit ses pas monter lentement — marche par marche, avec cette prudence d’homme qui a bu juste assez pour que l’escalier devienne un adversaire — puis le grincement de la porte de la chambre 207, puis le silence.
Giang lava les verres. Trois verres, trois rinçages, trois essuyages. Il les reposa sur l’étagère, parfaitement alignés. Puis il éteignit la lampe à huile et resta un instant dans le noir, debout derrière son comptoir, dans cet hôtel immense et presque vide, à écouter les bruits de la nuit — un chien au loin, le craquement du bois, un éclat de voix chinoise dans la rue, et, très loin, si loin qu’il n’était pas sûr de ne pas l’imaginer, un chant — une voix de femme, aiguë, tremblante, qui montait quelque part dans le vieux quartier et qui chantait un air que sa mère chantait autrefois, un air de berceuse tonkinoise dont les paroles disaient que la lune était ronde et que l’enfant devait dormir, et l’enfant devait dormir, et la lune était ronde.
CHAPITRE 4 — La fille aux plateaux
Elle avait une façon de porter les plateaux qui ressemblait à de la danse.
Giang l’avait remarqué le premier jour, quand Madame Lê l’avait présentée — « Voici Liên, elle commence lundi, elle est sérieuse » — et que la jeune femme avait traversé la salle du restaurant avec un plateau chargé de six tasses de thé, un sucrier, une théière et un petit vase de fleurs de lotus, le tout en parfait équilibre, sans ralentir, sans hésiter, en évitant une chaise qui dépassait et un coin de table qui mordait le passage, avec la précision d’une funambule et la grâce de quelqu’un qui ne sait pas qu’on la regarde.
Mais on la regardait.
Liên avait vingt-trois ans. Un visage ovale, des pommettes hautes, des yeux en amande très noirs dont la vivacité démentait le calme du corps. Elle portait l’áo dài blanc du personnel avec un col montant qui cachait son cou et des manches longues qui couvraient ses poignets, et cette rigueur vestimentaire lui donnait un air de jeune fille sage qui était, Giang le pressentait depuis le début, un magnifique mensonge.
Liên n’était pas sage.
Sage, elle n’aurait pas eu ces cernes certains matins — des cernes légers, à peine visibles, mais que Giang, dont le métier était de lire les visages, repérait immédiatement. Sage, elle n’aurait pas disparu certains après-midi, entre quatorze et dix-sept heures, quand le service ralentissait et que Madame Lê faisait la sieste dans son bureau — une sieste qu’elle niait farouchement mais dont tout le personnel connaissait l’horaire exact. Sage, elle n’aurait pas eu ce pli au coin de la bouche qui apparaissait quand un officier français parlait trop fort au restaurant, ce pli qui n’était ni un sourire ni une grimace mais quelque chose entre les deux, une contraction musculaire infime qui trahissait une rage contenue.
Et sage, elle n’aurait pas eu ce tract dans la poche.
Giang l’avait vu un matin. Un bout de papier plié en quatre, dépassant de la poche droite de son áo dài, un papier fin, presque translucide, sur lequel il avait entrevu — pas lu, entrevu — des caractères imprimés en rouge. Rouge. Pas noir. L’encre rouge était celle du Viet Minh. Tout le monde le savait. Liên avait surpris son regard, avait enfoncé le papier plus profondément dans sa poche avec un geste vif, et lui avait adressé un coup d’œil — pas effrayé, non, pas suppliant non plus, mais un coup d’œil qui disait : tu as vu et je sais que tu as vu, et maintenant on fait quoi ?
Ils n’avaient rien fait. Giang avait repris son chiffon, Liên avait repris son plateau, et le silence entre eux s’était épaissi d’un cran — un silence différent de celui d’avant, un silence qui avait un contenu, un poids, une température.
C’était en novembre. Depuis, Giang la regardait autrement.
Non pas avec méfiance — il n’avait aucune raison de lui en vouloir, la moitié de la jeunesse hanoïenne était engagée dans la résistance d’une manière ou d’une autre, et il aurait fallu être aveugle ou français pour ne pas le voir — mais avec une inquiétude nouvelle, une attention aiguisée, comme lorsqu’on regarde quelqu’un marcher au bord d’un précipice et qu’on retient son souffle à chacun de ses pas.
Ce mardi-là, Liên arriva en retard.
Neuf heures au lieu de sept. Madame Lê, qui était revenue de sa tournée d’inspection et qui avait remarqué l’absence avec la précision d’un horloger, ne dit rien — mais son silence était plus éloquent que n’importe quel reproche. Liên enfila son tablier, prit un plateau et se mit au travail comme si de rien n’était. Giang nota qu’elle avait les cheveux mouillés — pas mouillés de pluie, mouillés de douche, ce qui signifiait qu’elle n’était pas rentrée chez elle la nuit précédente et qu’elle s’était lavée quelque part, en vitesse, avant de venir.
Il ne posa pas de question.
Un barman ne pose pas de questions. Un barman voit, enregistre, classe, et attend que le client parle. Même quand le client n’est pas un client mais une collègue. Même quand la collègue est une jeune femme dont le sourire fait à Giang un effet qu’il préférerait ne pas nommer.
À midi, le restaurant se remplit — autant qu’il pouvait se remplir en ces temps de pénurie et d’incertitude. Quelques officiers français qui étaient restés à Hanoï malgré tout, des fonctionnaires vietnamiens du nouveau gouvernement qui découvraient les plaisirs ambigus du colonisateur, deux ou trois journalistes étrangers dont personne ne savait exactement pour qui ils travaillaient, et un groupe de commerçants chinois qui mangeaient bruyamment et longuement, commandant plat après plat avec une voracité qui semblait moins relever de la faim que de la démonstration.
Liên servait. Elle glissait entre les tables avec son plateau, souriait quand il fallait sourire, inclinait la tête quand un client la remerciait, remplissait les verres d’eau avec un geste qui donnait à cette opération banale une élégance inattendue. Elle parlait français — un français correct, légèrement chantant, qu’elle avait appris à l’école franco-vietnamienne de la rue Tanh — et vietnamien, bien sûr, et quelques mots de chinois qu’elle avait ramassés au contact des soldats de Lu Han, assez pour prendre une commande, pas assez pour comprendre ce qu’ils se disaient entre eux, ce qui la frustrait visiblement.
Giang la regardait travailler et pensait à ce qu’il savait d’elle — c’est-à-dire presque rien.
Elle était née à Hanoï. Son père avait été instituteur dans une école primaire du vieux quartier avant de mourir de la tuberculose en 1940. Sa mère tenait un étal de bún chả près du marché Đồng Xuân. Liên avait un frère aîné, Tuấn, dont elle ne parlait jamais, et dont Giang soupçonnait qu’il était soit mort, soit dans le maquis, ce qui, en 1946, revenait souvent au même. Elle habitait une chambre minuscule au deuxième étage d’une maison-tube de la rue Hàng Bông, qu’elle partageait avec deux autres jeunes femmes dont Giang ignorait tout.
Ce qu’il savait vraiment de Liên, il le savait par ses gestes.
Par la façon dont elle arrangeait les fleurs sur les tables du restaurant — toujours en nombre impair, trois tiges ou cinq, jamais quatre, le quatre portant malheur en vietnamien parce que le mot ressemble à celui de la mort. Par la façon dont elle fredonnait en travaillant — des chansons populaires, des mélodies du Nord, parfois un air français qu’elle avait entendu quelque part et dont elle ne connaissait pas les paroles, seulement la ligne de la mélodie, qu’elle suivait comme on suit un chemin dont on ne connaît pas la destination. Par la façon dont elle lisait, pendant ses pauses, assise dans l’escalier de service, un livre posé sur les genoux — pas un roman, Giang l’avait vérifié discrètement, mais des essais, des textes politiques, des brochures à la couverture austère qu’elle refermait quand quelqu’un approchait.
Et par la façon dont elle le regardait, lui, Giang.
C’était un regard qu’il n’arrivait pas à déchiffrer — et c’était dire, pour un homme dont le métier consistait à déchiffrer les gens. Il y avait de la confiance dans ce regard, mais aussi de la distance. De la tendresse, mais aussi de la prudence. Comme si Liên avait décidé que Giang faisait partie des gens fiables mais que la fiabilité, en ces temps, était une qualité dangereuse — parce qu’on s’y attache, et que l’attachement est un luxe que les révolutionnaires ne peuvent pas se permettre.
L’après-midi, elle disparut.
Giang la vit retirer son tablier à quatorze heures, le plier soigneusement sur une chaise de la cuisine, et sortir par la porte de service. Elle portait maintenant un áo dài bleu foncé — celui qu’elle gardait dans son casier et qu’elle enfilait pour ses sorties — et un chapeau conique qui cachait la moitié de son visage. Elle marchait vite, les épaules droites, le pas décidé. Giang la regarda depuis la fenêtre du bar. Elle tourna dans la ruelle, disparut, et il resta un moment immobile, les mains à plat sur le comptoir, avec le sentiment confus d’être à la fois trop vieux et trop lâche pour la suivre.
Qu’est-ce qu’il savait ? Presque rien. Qu’est-ce qu’il devinait ? Trop.
Il devinait les réunions clandestines dans les arrière-boutiques du vieux quartier — ces pièces sans fenêtres, éclairées par une lampe à pétrole, où des jeunes gens assis en cercle sur des nattes écoutaient des cadres du Viet Minh parler de révolution, d’indépendance, de sacrifice. Il devinait les cours d’alphabétisation que le mouvement organisait dans les campagnes — Liên savait lire et écrire, elle pouvait enseigner, et enseigner était un acte politique quand quatre-vingt-cinq pour cent de la population était analphabète. Il devinait les filières de renseignement — les informations recueillies dans les hôtels, les restaurants, les bars où les Français et les Chinois parlaient trop librement devant le personnel qu’ils ne voyaient pas, parce qu’un serveur est invisible, parce qu’une serveuse est encore plus invisible, et parce que l’invisibilité est l’arme la plus redoutable qui soit.
Liên était une arme. Et elle ne le savait peut-être même pas.
Ou peut-être que si. Peut-être qu’elle le savait parfaitement, et que son sourire, sa grâce, son efficacité, sa façon de porter les plateaux comme une danseuse — tout cela faisait partie d’un arsenal mûrement réfléchi, l’arsenal de la jeune femme qui sert et qui écoute, qui sourit et qui transmet, qui verse le thé et qui note dans sa mémoire le nombre de soldats mentionnés par l’officier de la table quatre, le nom du navire prononcé par le journaliste de la table sept, la date murmurée par le diplomate de la table douze.
Giang pensa à tout cela en polissant ses verres. Puis il cessa d’y penser, parce que penser à Liên le menait toujours au même endroit — un endroit inconfortable, un carrefour intérieur où se croisaient l’admiration et la peur, le désir et la retenue, et cette certitude, absolue, inébranlable, qu’il ne devait rien dire, rien faire, rien montrer.
Elle revint à dix-sept heures.
Remit son tablier. Reprit son plateau. Sourit à Madame Lê, qui ne sourit pas en retour. Servit le thé de l’après-midi aux trois clients qui restaient dans le salon — un vieux diplomate suédois qui lisait le journal avec quinze jours de retard, un commerçant indien qui attendait un rendez-vous qui ne venait jamais, et Oncle Quốc, immuable, éternel, assis à sa table avec sa théière et son éventail.
Liên s’arrêta devant le comptoir de Giang. Elle avait les joues rosies par la marche, un éclat dans les yeux qu’il connaissait — l’éclat de quelqu’un qui vient de faire quelque chose d’important, quelque chose qui donne un sens à la journée et, au-delà, à la vie.
— Tu veux un thé ? demanda Giang.
— Non. Un café. Ton café. Le noir, le serré, celui qui réveille les morts.
Il prépara le café. Le robusta tonkinois, torréfié le matin même, moulu à la main dans un petit moulin de cuivre, filtré à travers le phin — ce filtre individuel en aluminium qui se pose sur la tasse et qui laisse couler le café goutte à goutte, lentement, patiemment, comme un sablier liquide. Le café tomba dans la tasse avec une lenteur qui exaspérait les Français mais que les Vietnamiens trouvaient normale, parce que la lenteur est une forme de respect et que le café, comme le thé, comme la vie, mérite qu’on l’attende.
Liên prit la tasse. But une gorgée. Ferma les yeux.
— Un jour, dit-elle, quand tout sera fini, tu ouvriras ton propre café. Un endroit à toi. Petit, beau, avec de la musique. Et les gens viendront de l’autre bout de la ville pour boire ce que tu prépares.
— Quand tout sera fini ? Quand est-ce que tout sera fini ?
Elle rouvrit les yeux. Le regarda. Et dans ce regard, Giang vit quelque chose qu’il n’y avait jamais vu — non pas de la tristesse, non pas de la peur, mais une détermination si vaste, si profonde, qu’elle ressemblait à de la joie.
— Bientôt, dit-elle.
Puis elle reprit son plateau et retourna travailler. Giang la regarda s’éloigner — le pas souple, le plateau stable, l’áo dài blanc qui flottait derrière elle comme un drapeau dont on ne distinguait pas encore les couleurs — et il pensa qu’elle avait raison, qu’un jour il ouvrirait son propre café, mais qu’entre ce jour et aujourd’hui il y avait un gouffre dont ni elle ni lui ne mesuraient la profondeur.
Le soir tomba sur le Metropole. Madame Lê alluma les lampes à huile — les lampes à pétrole, plus exactement, car les bougies avaient disparu en décembre et la cire d’abeille se vendait au prix de l’ambre. La lumière tremblotante donna au bar une intimité dorée, une chaleur de caverne, et Giang pensa que c’était dans cette lumière-là que l’hôtel était le plus beau — pas dans la lumière crue du jour qui révélait les fissures et les taches, mais dans cette pénombre complice qui arrondissait les angles, adoucissait les murs, et faisait de chaque client assis au comptoir un personnage de conte.
Liên finit son service à vingt et une heures. En partant, elle passa devant le bar. Giang levait les chaises. Elle s’arrêta, une seconde, pas plus, et posa sa main sur le comptoir d’acajou — à plat, les doigts écartés, comme si elle prenait la température du bois.
— Merci pour le café, dit-elle.
— Il est toujours là.
Elle retira sa main. La trace de ses doigts resta un instant sur le bois poli — cinq marques à peine visibles, cinq empreintes de chaleur sur la surface froide — puis s’effaça, comme tout s’effaçait, comme tout passait, comme tout glissait dans cette ville où rien ne durait sauf l’odeur du café et le bruit de la pluie.
CHAPITRE 5 — Le thé de l’Oncle Hồ
Ce fut Madame Lê qui prévint Giang.
Elle entra dans le bar à six heures du matin — une heure plus tôt que d’habitude, ce qui, dans la grammaire silencieuse de Madame Lê, équivalait à un cri d’alarme — et dit, sans s’asseoir, sans poser son carnet, sans même vérifier si le chandelier en argent avait été retrouvé :
— Il vient aujourd’hui.
Elle n’eut pas besoin de préciser qui.
— À quelle heure ?
— Dix heures. Il y aura des Français. Sainteny, probablement d’autres. Il faut que le salon de lecture soit prêt. Du thé. Pas de café. Du thé vert, le meilleur que tu aies. Et que rien ne manque. Rien.
Elle le regarda avec une intensité qu’il ne lui connaissait pas — une intensité qui n’était ni de la peur ni de l’excitation mais quelque chose d’intermédiaire, une conscience aiguë d’être traversée par l’Histoire avec un grand H, cette chose gigantesque et bruyante qui d’ordinaire ne s’occupait pas des gouvernantes d’hôtel.
Giang hocha la tête. Il savait quoi faire. Il savait toujours quoi faire — c’était, au fond, la seule chose qu’il savait vraiment : préparer une pièce, des verres, des tasses, un comptoir, pour que les gens qui s’y assoient se sentent, l’espace d’un instant, à l’abri du monde.
Il passa les trois heures suivantes à transformer le salon de lecture en salle de réception digne de ce nom. Le salon de lecture était la plus belle pièce du Metropole — ou plutôt, il l’avait été, avant que les années et les occupations successives ne lui ôtent une partie de sa superbe. Mais la structure était intacte : des boiseries sombres en teck du Laos, un plafond à caissons sculpté de motifs floraux, deux fenêtres hautes qui donnaient sur la cour intérieure et par lesquelles entrait cette lumière verte, filtrée par les feuilles des frangipaniers, qui faisait du salon un aquarium de fraîcheur au milieu de la chaleur hanoïenne. Les fauteuils avaient été recouverts — par Madame Lê elle-même, à la main, avec du tissu récupéré sur des rideaux sacrifiés — et si l’on ne regardait pas de trop près les coutures, l’effet était convenable. Plus que convenable : élégant.
Giang disposa sur la table basse un service à thé qu’il avait caché dans un placard depuis l’arrivée des Chinois — un service en céramique de Bát Tràng, le village de potiers au bord du fleuve Rouge, dont les pièces avaient cette couleur de céladon pâle, cette transparence laiteuse, qui était à la porcelaine ce que la soie était au tissu. Quatre tasses sans anse, une théière ventrue dont le bec verseur avait la courbe d’un col de cygne, un plateau de bois laqué noir sur lequel il posa également un petit vase contenant trois tiges de lotus — le lotus, fleur nationale, fleur de la boue qui s’élève vers la lumière, symbole si parfait qu’il en devenait presque trop lisible.
À neuf heures trente, les premiers hommes arrivèrent.
Des Vietnamiens. Jeunes, maigres, en tuniques sombres boutonnées jusqu’au col, avec des dossiers sous le bras et cette expression concentrée des gens qui portent sur leurs épaules un poids qu’on ne voit pas. Des cadres du Viet Minh, de toute évidence — mais pas des guerriers, pas des hommes des bois : des intellectuels, des fonctionnaires du nouveau gouvernement, des hommes qui savaient lire et écrire en trois langues et qui croyaient, avec la ferveur des convertis, que l’indépendance pouvait se gagner aussi par le droit, la négociation, la diplomatie. Ils entrèrent dans le salon de lecture en silence, s’assirent, ne touchèrent pas au thé. Ils attendaient.
À neuf heures quarante-cinq, un groupe de Français arriva par l’entrée principale.
Giang les vit depuis le bar dont la porte était restée ouverte. Trois hommes en costume — des costumes froissés par l’humidité, car on ne repassait plus rien à Hanoï, même les diplomates avaient des faux plis — accompagnés de deux militaires en uniforme. L’un des civils était grand, mince, avec des cheveux bruns peignés en arrière et un visage que la tension rendait plus anguleux qu’il ne devait l’être en temps normal. C’était Sainteny. Giang le reconnut — il était venu au bar deux fois depuis son arrivée à Hanoï, la première en novembre, la seconde en janvier, et les deux fois il avait commandé un cognac avec cette politesse légèrement distante des hommes qui ont l’habitude de commander mais pas celle de se faire servir par des gens qu’ils considèrent comme des égaux.
Les Français entrèrent dans le salon. Giang entendit le bruit des chaises, le froissement des dossiers, un murmure en français — « Il n’est pas encore là ? » — puis le silence.
À dix heures, l’hôtel changea d’atmosphère.
Ce n’était pas quelque chose qu’on pouvait voir. C’était quelque chose qu’on sentait — un frémissement, une vibration, un changement de pression imperceptible, comme lorsque l’air se modifie avant un orage. Madame Lê, qui faisait semblant de vérifier les nappes dans la salle à manger, s’immobilisa. Liên, qui essuyait des couverts dans la cuisine, posa son chiffon. Le cuisinier, un vieux monsieur du nom de Bảo qui ne s’intéressait à rien d’autre qu’à ses casseroles, leva la tête. Même le lézard qui vivait derrière le miroir du hall d’entrée cessa de bouger.
Hồ Chí Minh entra par la porte principale.
Ce qui frappa Giang d’abord, c’était la taille. L’homme était petit. Pas petit comme un homme qui essaie de paraître grand — avec des talons, une posture, un regard levé — mais petit comme quelqu’un qui a accepté sa taille une fois pour toutes et qui en a fait autre chose, une qualité, une discrétion, un don pour se glisser dans les interstices du monde là où les grands ne passent pas. Il portait une tunique kaki boutonnée jusqu’au col — pas un costume, pas un uniforme, une tunique, un vêtement qui n’appartenait à aucune catégorie vestimentaire connue et qui, précisément pour cette raison, le rendait inclassable. Des sandales en caoutchouc. Pas de chapeau. Une barbiche clairsemée, des yeux extraordinairement vifs sous des sourcils broussailleux, et un front haut, un front de penseur, un front qui avait contenu des décennies de lecture, d’exil, de prison, de patience.
Il était accompagné de deux hommes — un secrétaire portant une serviette en cuir, et un garde du corps qui n’en avait pas l’air et qui restait trois pas en arrière avec l’effacement d’une ombre. Hồ Chí Minh traversa le hall d’un pas léger — oui, léger, comme s’il flottait à un centimètre au-dessus du sol, comme s’il ne pesait rien, comme si la gravité avait décidé de faire une exception pour cet homme-là — et se dirigea vers le salon de lecture.
Mais à la porte du salon, il s’arrêta.
Il se tourna vers le bar. Vers Giang. Et il sourit.
Ce n’était pas un sourire politique — pas le sourire des hommes de pouvoir qui sourient comme ils signent des décrets, par calcul, par stratégie, par habitude. C’était un sourire simple, un sourire d’homme qui voit un autre homme debout derrière un comptoir à dix heures du matin et qui reconnaît dans cette posture quelque chose de familier, de rassurant, de profondément humain.
— C’est vous le barman ? dit-il en vietnamien.
— Oui, monsieur le Président.
— On m’a dit que votre thé était bon.
— Le thé est bon quand on le prépare avec attention, monsieur le Président.
Hồ Chí Minh pencha la tête de côté — un geste d’oiseau, un geste vif et charmant — et dit :
— On ne m’appelle pas monsieur le Président. On m’appelle Oncle.
Et il entra dans le salon.
Giang resta immobile un instant. Puis il prépara le thé. Il le prépara comme il préparait tout — avec attention, précision, amour. L’eau chauffée à exactement quatre-vingts degrés — pas plus, sinon le thé vert brûle et devient amer —, les feuilles mesurées au gramme près, l’infusion chronométrée — trois minutes, pas une de plus. Il porta le plateau lui-même. Il traversa le hall, entra dans le salon de lecture, et posa le plateau sur la table basse entre les Français et les Vietnamiens avec le geste qu’il avait accompli dix mille fois et qui, ce matin-là, avait un poids différent.
Il versa le thé dans les tasses de céladon. D’abord pour l’invité principal — Hồ Chí Minh, qui le remercia d’un signe de tête —, puis pour Sainteny, qui le remercia en français, puis pour les autres, dans l’ordre du protocole que personne ne lui avait appris mais qu’il connaissait d’instinct, parce qu’un barman, comme un diplomate, sait toujours qui passe en premier.
Puis il se retira.
Mais pas complètement. Il retourna au bar, dont la porte restait entrouverte, et de son poste — debout derrière son comptoir, un chiffon à la main, feignant de polir un verre — il voyait, par l’entrebâillement, un fragment de la scène. Le dos de Sainteny. Le profil d’un cadre vietnamien. Et, de temps en temps, quand l’un des participants se déplaçait, le visage de Hồ Chí Minh — ce visage qui avait été celui d’un cuisinier à Londres, d’un retoucheur de photos à Paris, d’un agent du Komintern à Moscou, d’un prisonnier en Chine, d’un guérillero dans les montagnes du Tonkin, et qui était maintenant celui du président de la République démocratique du Vietnam, assis dans un fauteuil recouvert de tissu récupéré, buvant du thé dans une tasse de céladon, face aux représentants de la puissance coloniale qu’il s’apprêtait à congédier de son pays.
Giang n’entendait pas ce qui se disait. Quelques mots, parfois, portés par un courant d’air ou un éclat de voix — « reconnaissance », « union française », « troupes », « référendum » — des mots qui appartenaient au vocabulaire des traités et qui sonnaient, dans le salon du Metropole, avec une solennité étrange, comme des paroles liturgiques prononcées dans une langue morte. Mais il n’avait pas besoin d’entendre. Il voyait les visages, et les visages disaient tout.
Le visage de Sainteny disait l’espoir. Tendu, concentré, mais lumineux — le visage d’un homme qui croit à ce qu’il fait, qui croit qu’un accord est possible, que la raison peut l’emporter sur la force, que deux hommes assis autour d’une table avec du thé peuvent changer le cours de l’Histoire. Giang le trouvait touchant — et dangereux, parce que l’espoir, chez un homme de pouvoir, est une faiblesse que les cyniques exploitent.
Le visage de Hồ Chí Minh était plus difficile à lire. Il avait cette qualité que Giang avait remarquée chez très peu de gens — une transparence qui masquait une profondeur insondable. Il souriait, hochait la tête, écoutait avec une attention qui flattait son interlocuteur, posait des questions dont la simplicité apparente cachait des pièges d’une sophistication redoutable. Il parlait un français impeccable — un français de la IIIe République, légèrement désuet, avec des tournures élégantes et un vocabulaire précis qui trahissait des décennies de lectures françaises. C’était un homme qui avait vécu à Paris, qui avait fréquenté les cercles socialistes, qui connaissait Baudelaire et Victor Hugo, et qui, malgré tout cela, ou peut-être à cause de tout cela, avait décidé que son pays devait être libre.
La réunion dura deux heures.
Quand les participants sortirent du salon, Giang était prêt. Il avait préparé un second service de thé — plus léger cette fois, un thé au lotus, parfumé avec des étamines de lotus que les paysannes du lac de l’Ouest récoltaient à l’aube et vendaient au marché dans des sachets de papier qui sentaient divinement bon. Il le servit dans le hall, où les deux délégations se mélangeaient — un mélange prudent, comme de l’huile et de l’eau, qui ne se fait que sous agitation et qui se sépare dès qu’on arrête de remuer.
Hồ Chí Minh s’approcha du bar.
Il s’approcha seul — le garde du corps resta en retrait, le secrétaire discutait avec un Français — et s’accouda au comptoir avec la désinvolture d’un habitué. Giang vit de près, pour la première fois, les mains de cet homme. Des mains fines, presque féminines, avec des ongles courts et propres. Des mains qui ne correspondaient pas au personnage — ni des mains de guerrier, ni des mains de paysan, mais des mains d’écrivain, des mains habituées au papier et à l’encre.
— Votre thé est très bon, dit-il.
— Merci, Oncle.
— D’où vient-il ?
— Du Thái Nguyên. Un producteur que je connais.
— Le Thái Nguyên. Les meilleures feuilles du pays. Vous avez bon goût.
Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence de deux hommes qui se respectent et qui n’ont pas besoin de meubler l’air de mots inutiles. Puis Hồ Chí Minh dit quelque chose d’inattendu.
— Vous êtes ici depuis longtemps ?
— Depuis 1936. J’avais vingt-deux ans.
— Dix ans. C’est long. Vous avez vu beaucoup de choses.
— J’ai vu des gens boire.
Hồ Chí Minh rit. Un rire bref, sec, surpris — le rire d’un homme à qui on ne dit pas souvent des choses drôles et qui apprécie quand cela arrive.
— Vous avez vu des gens boire, répéta-t-il. C’est une façon de voir l’histoire. Les gens boivent quand ils sont heureux. Les gens boivent quand ils ont peur. Les gens boivent quand ils ne savent pas quoi faire. En regardant ce qu’ils boivent et comment ils le boivent, on peut savoir dans quel état se trouve un pays.
— Et dans quel état est le pays, Oncle ?
Hồ Chí Minh le regarda. Ses yeux — ces yeux vifs, perçants, d’un noir absolu — se posèrent sur Giang avec une intensité qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait connu. Ce n’était pas un regard de pouvoir. Ce n’était pas un regard de jugement. C’était un regard de reconnaissance — le regard d’un homme qui voit un autre homme, qui le voit vraiment, dans sa totalité, avec son tablier et son chiffon et ses verres alignés et sa vie entière contenue dans ce comptoir.
— Le pays a soif, dit-il. Très soif.
Puis il tapota le comptoir d’acajou du bout des doigts — une fois, deux fois, comme un pianiste qui cherche une note — et rejoignit ses collaborateurs dans le hall. Giang le regarda s’éloigner. La tunique kaki, les sandales de caoutchouc, la démarche légère. Et cette phrase qui resta dans l’air du bar comme une fumée d’encens, longtemps après que l’homme eut disparu.
Le pays a soif.
Le soir, Giang repassa la scène dans sa tête en lavant ses verres. Madame Lê entra, compta les tasses de céladon — toutes intactes, aucune n’avait disparu, ce qui, nota-t-elle dans son carnet avec une pointe de surprise, était une première depuis des mois — et repartit sans commentaire. Dorvil descendit à dix-huit heures, commanda son cocktail habituel, et demanda si les rumeurs étaient vraies.
— Quelles rumeurs ?
— Que Ho Chi Minh était ici ce matin.
— Des gens sont venus prendre le thé.
— Des gens. Et parmi ces gens, le président de la République ?
— Je sers du thé, Étienne. Je ne fais pas de politique.
Dorvil le regarda par-dessus son verre, avec ce demi-sourire qu’il avait quand il savait que Giang mentait et que Giang savait qu’il savait.
— Tu es le pire menteur de tout le Tonkin, dit-il. Heureusement que tu fais de meilleurs cocktails que de mensonges.
Giang sourit. Polit un verre. Et garda pour lui, comme il gardait tout, l’image d’un homme petit en tunique kaki qui avait ri à sa plaisanterie et qui avait dit, en tapotant le comptoir du bout des doigts, que le pays avait soif.
Dehors, la nuit tombait sur Hanoï. Dans le vieux quartier, les lampes s’allumaient une à une, comme des étoiles tombées dans les ruelles, et l’odeur du phở du soir — différente de celle du matin, plus lourde, plus profonde, car le bouillon avait mijoté toute la journée — montait dans l’air tiède et se mêlait au parfum des frangipaniers de la cour du Metropole, et à celui du thé vert du Thái Nguyên que Giang avait servi ce matin-là à un homme qui portait des sandales en caoutchouc et qui avait dans les yeux la lumière terrible et douce de ceux qui ont décidé de changer le monde.
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