Poirot rentre
au pays
Poirot rentre au pays
Chapitres 11 à 14
XI
L’IMPASSE
Le sixième jour, Poirot s’enferma dans sa chambre et ne descendit pas. Hastings frappa à sa porte à dix heures, à midi, à deux heures — chaque fois, la même réponse, étouffée par le battant de chêne : « Allez-vous-en, Hastings. Les cellules grises travaillent. On ne dérange pas les cellules grises. »
Louis se retrouva seul.
Il erra dans Bruxelles. C’était une de ces journées d’automne indécises où le soleil et la pluie alternent toutes les demi-heures, si bien qu’on ne sait jamais s’il faut ouvrir ou fermer son parapluie. Il marcha sans but, par des rues qu’il commençait à reconnaître — la rue Neuve avec ses magasins, la place de la Monnaie avec son théâtre, les galeries Saint-Hubert où la lumière filtrait à travers la verrière comme dans une cathédrale profane. Il acheta un cornet de frites chez un marchand ambulant et les mangea en marchant, debout sous un auvent, avec de la mayonnaise qui lui coulait sur les doigts. Les frites étaient parfaites — croustillantes dehors, fondantes dedans, avec ce goût de graisse brûlante et de pomme de terre qui était peut-être la vraie saveur de la Belgique, bien plus que les pralines et le waterzooi.
Il descendit jusqu’au canal — le canal de Charleroi, qui traversait la ville basse comme une artère sombre. L’eau était noire, immobile, chargée de reflets huileux. Des péniches étaient amarrées le long des quais, et sur le pont d’une d’entre elles, un homme en maillot de corps fumait en regardant passer les nuages. Il y avait dans ce coin de Bruxelles quelque chose de portuaire, d’industriel, de rude, qui n’avait rien à voir avec les ors du Metropole — c’était l’autre visage de la ville, le visage qui travaille, qui sue, qui porte des charges. Louis s’accouda au parapet du pont et regarda l’eau. Il pensa à tous les fleuves et les canaux qu’il avait vus dans sa vie de journaliste — le Danube à Budapest, l’Èbre à Saragosse, la Seine, bien sûr, la Seine qu’il connaissait par coeur et qui ne lui disait plus rien. Chaque ville se mesurait à son eau. L’eau de Bruxelles était sombre et patiente, une eau qui ne brillait pas mais qui portait des bateaux, qui faisait tourner des usines, qui nourrissait des jardins que personne ne voyait. Une eau modeste. Une eau belge.
Il remonta vers le quartier Sainte-Catherine, par des rues où les poissonneries exposaient sur des étals de glace des montagnes de moules, de cabillauds, de soles luisantes, de homards bleus aux pinces ligotées. L’odeur de la mer se mêlait à celle de la friture et du beurre fondu. Des femmes en tablier criaient les prix en français et en flamand, et les deux langues se chevauchaient, se contredisaient, formaient un brouhaha bilingue qui était peut-être le son le plus authentiquement bruxellois qui fût — le son d’une ville qui ne se résout pas à choisir, qui préfère le double au simple, l’entre-deux au tranché.
Il entra dans un café du quartier Sainte-Catherine — un café ancien, avec un poêle à charbon, des tables en bois ciré, et un chat roux endormi sur le comptoir. Il commanda un demi-et-demi — moitié gueuze, moitié lambic — et s’assit près de la vitre. La pluie recommençait. Dehors, la place Sainte-Catherine luisait sous l’eau comme un miroir brisé, et les façades des maisons se reflétaient sur le sol mouillé en une version tremblante d’elles-mêmes, un Bruxelles inversé, un Bruxelles d’en dessous.
Il pensait à l’enquête. Ou plutôt il ne pensait pas — il laissait les choses tourner dans sa tête, se heurter, se séparer, se reformer. Six jours, et rien. Poirot avait éliminé les suspects un par un — Albert le garçon d’étage, la comtesse Ferrante, Kessler le diplomate, Moreels le marchand. Chacun avait ses secrets, chacun avait ses mensonges, mais aucun n’avait volé le Spilliaert. L’enquête était dans une impasse, et Louis sentait que Poirot, derrière la porte de sa chambre, le savait aussi.
Ce qui le troublait, ce n’était pas l’absence de coupable. C’était la nature du vol. Plus il y pensait, moins ce vol ressemblait à un vol. Pas de violence, pas d’effraction, pas de revente — l’aquarelle n’était apparue nulle part, ni chez Moreels, ni sur le marché noir, ni dans aucun des circuits que Poirot avait sondés. Quelqu’un avait pris cette aquarelle et l’avait gardée. Quelqu’un qui ne voulait pas de l’argent qu’elle valait mais de l’image qu’elle contenait — une femme sur la digue, la nuit, vue de dos, avec des cheveux qui pouvaient être auburn dans la lumière d’un réverbère.
Louis reposa son verre. Une pensée venait de le traverser — une pensée qu’il n’aimait pas, qu’il repoussa immédiatement, mais qui revint, insistante, comme ces notes qu’on ne peut pas chasser de sa tête une fois qu’on les a entendues.
Il pensa à Hastings.
Au regard de Hastings sur Mieke. À la douceur inexplicable de ce regard. Au livre que Hastings ne lisait pas. Aux questions que Hastings avait posées, un soir, sur les horaires du personnel — des questions anodines en apparence, des questions de curiosité, mais des questions que personne d’autre n’aurait pensé à poser. Et il pensa à l’eau de lavande. L’odeur dans la chambre 118. Hastings portait de l’eau de lavande. Louis l’avait sentie le premier jour, au petit déjeuner, quand le capitaine s’était penché pour lui serrer la main.
Non. C’était absurde. Hastings était l’ami de Poirot, le compagnon de toujours, le narrateur fidèle, le symbole même de la droiture anglaise. Hastings ne volait pas. Hastings ne mentait pas. Hastings était Hastings — loyal, transparent, incapable de duplicité.
Et pourtant.
Louis quitta le café. Il marcha longtemps dans la pluie, sans parapluie, laissant l’eau tremper son manteau et ses cheveux. Il avait besoin de l’eau sur son visage pour penser clairement, ou pour ne pas penser du tout. Il remonta vers le centre, traversa la Grand-Place déserte — les pavés luisaient sous la pluie comme des écailles de poisson — et rentra au Metropole trempé, frigorifié, avec dans la tête une certitude qu’il aurait voulu ne pas avoir.
Il trouva Hastings au bar.
Le capitaine était seul, devant une pale ale à peine entamée, le regard vague. Il avait l’air fatigué — pas physiquement, mais moralement, comme un homme qui porte un poids dont il n’a parlé à personne. En voyant Louis, il sourit — son sourire habituel, franc, ouvert, le sourire d’un homme qui n’a rien à cacher. Mais Louis vit, sous le sourire, quelque chose qui n’y était pas avant. Une ombre. Une fêlure.
— Fraysse ! Vous êtes trempé. Prenez un verre, pour l’amour du ciel. On croirait que vous venez de traverser la Manche à la nage.
Louis s’assit. Il commanda un genièvre — un peket, comme disaient les Bruxellois — et but une gorgée qui lui brûla la gorge avec une chaleur bienvenue.
— Hastings, dit-il. Je voudrais vous poser une question.
— Bien sûr.
— Connaissez-vous le travail de Léon Spilliaert ?
Hastings cligna des yeux.
— Spilliaert ? Le peintre ? Celui dont on a volé le tableau ? Je… non. Enfin, pas vraiment. Poirot m’en a parlé. Un peintre belge. Des scènes de nuit. Ostende.
— Oui. Des femmes, souvent. Des femmes seules. Des femmes vues de dos, sur la digue, la nuit. Des femmes qui attendent quelque chose — ou quelqu’un — et dont on ne voit jamais le visage. Des cheveux défaits dans le vent. Une lumière de réverbère. Une solitude immense.
Hastings ne dit rien. Il regardait sa bière. Et Louis vit — il en fut absolument certain — les doigts du capitaine se crisper autour du verre. Un mouvement infime. Involontaire. Le mouvement d’un homme à qui l’on décrit quelque chose qu’il connaît déjà — quelque chose qu’il a vu, qu’il a tenu entre ses mains, quelque chose qui l’a touché plus profondément qu’il ne voudrait l’admettre.
— Pourquoi me demandez-vous ça ? dit Hastings.
— Par curiosité, dit Louis. C’est une maladie professionnelle.
— Oui. Eh bien. Je ne connais pas grand-chose à la peinture, j’en ai peur. L’art n’a jamais été mon fort. Je suis un homme simple, Fraysse. Je comprends le cricket, le golf, et les bonnes manières. Le reste me dépasse.
Il rit. Mais c’était un rire qui sonnait faux, un rire de surface, un rire qui couvrait quelque chose — et Louis, qui avait passé vingt ans à écouter les gens mentir, reconnut le son. C’était le son d’un homme bon qui faisait une chose qu’il ne comprenait pas lui-même, une chose que ni sa morale ni son éducation ne pouvaient expliquer, et qui mentait non pas par méchanceté mais par confusion, par la simple incapacité de mettre des mots sur ce qui lui arrivait.
Louis ne dit rien de plus. Ils burent en silence. Et quand Hastings se leva pour monter se coucher, Louis le regarda partir — sa grande silhouette un peu voûtée, son pas lourd d’Anglais fatigué — et il se demanda ce que Poirot ferait quand il comprendrait. Car Poirot comprendrait. Poirot comprenait toujours. La question n’était pas de savoir s’il trouverait la vérité, mais ce qu’il ferait de la vérité une fois qu’il l’aurait trouvée.
XII
LE SALON RENAISSANCE
Le septième jour, Poirot descendit.
Il apparut dans le hall à dix heures du matin, rasé de frais, la moustache impeccable, le costume gris perle sans un faux pli, et sur le visage cette expression que Louis avait appris à lire — l’expression d’un homme qui sait. Pas qui cherche, pas qui hésite, pas qui tâtonne. Qui sait. Les cellules grises avaient rendu leur verdict.
Il s’approcha de Monsieur Verhulst, le directeur, et lui parla à voix basse. Verhulst pâlit, acquiesça, et disparut dans les couloirs de l’hôtel. Puis Poirot se tourna vers Louis et Hastings, qui prenaient leur café au bar.
— Messieurs, dit-il. Ce soir, à huit heures, dans le salon Renaissance. Je réunirai toutes les personnes concernées par cette affaire. Et je leur dirai ce que je sais.
— Vous avez trouvé ? demanda Hastings, les yeux brillants.
— J’ai toujours trouvé, Hastings. La question n’est jamais de trouver. La question est de prouver. Et surtout — de comprendre.
Il n’en dit pas davantage. Il passa la journée dans une activité discrète mais intense — Louis le vit s’entretenir avec Fernand, avec le veilleur de nuit, avec le barman. Il le vit monter au premier étage et en redescendre vingt minutes plus tard. Il le vit téléphoner depuis la réception — un appel bref, en flamand, ce qui surprit Louis car Poirot parlait rarement flamand, préférant le français dans toutes les circonstances de la vie. Et il le vit, à un moment, s’arrêter au milieu du hall, parfaitement immobile, le regard fixé sur un point que lui seul pouvait voir, avec sur le visage une expression qui n’était ni de la satisfaction ni du triomphe, mais quelque chose de plus sombre, de plus douloureux — l’expression d’un homme qui a trouvé ce qu’il cherchait et qui aurait préféré ne pas le trouver.
À huit heures, le salon Renaissance du Metropole était prêt.
C’était une pièce magnifique — plafond à caissons, murs lambrissés de chêne sombre, cheminée de marbre noir, lustres de cristal. Des fauteuils avaient été disposés en demi-cercle face à la cheminée, comme dans un tribunal. Ou comme dans un théâtre. Poirot, debout devant la cheminée, attendait.
Ils entrèrent un par un.
Janssens d’abord, massif, rouge, le cigare entre les dents, avec cette agressivité permanente qui était sa manière d’être au monde. Il s’assit lourdement dans le premier fauteuil et croisa les bras.
La comtesse Ferrante ensuite, en robe noire, un châle de soie sur les épaules, le visage poudré, les yeux cernés. Elle choisit un fauteuil dans le coin le plus éloigné de Janssens et regarda le mur.
Werner Kessler, droit comme un piquet, en costume sombre, les mains posées sur les genoux. Il s’assit avec la discipline d’un militaire et fixa Poirot sans expression.
Édouard Moreels, qui était arrivé du dehors, encore mouillé de pluie, une cigarette aux lèvres, son éternel sourire carnassier aux lèvres. Il prit le fauteuil le plus proche de la sortie.
Fernand le concierge, debout contre le mur, les mains derrière le dos.
Albert le garçon d’étage, blême, les mains qui tremblaient.
Mieke Desmet, en uniforme, ses cheveux auburn sous la coiffe, immobile, le regard baissé.
Monsieur Verhulst, le directeur, debout près de la porte, comme un homme prêt à fuir.
Hastings, dans un fauteuil à droite de la cheminée, les jambes croisées, son livre sur les genoux — toujours le même livre, toujours à la même page.
Et Louis Fraysse, debout au fond de la pièce, son carnet ouvert, le coeur battant.
Poirot laissa le silence s’installer. Il dura longtemps — assez longtemps pour que chaque personne dans la pièce commence à se sentir mal à l’aise, assez longtemps pour que le craquement du bois dans la cheminée devienne le seul son du monde. Puis il parla.
— Mesdames, messieurs. Il y a sept jours, une aquarelle de Léon Spilliaert a été dérobée dans la chambre 118 de cet hôtel. Une oeuvre de valeur, certes, mais ce n’est pas sa valeur qui m’intéresse. C’est la manière dont elle a été prise, et la raison pour laquelle elle a été prise. Car un vol, voyez-vous, est toujours deux choses à la fois — un acte et un récit. L’acte est simple. Le récit ne l’est jamais.
Il fit quelques pas devant la cheminée, les mains croisées dans le dos.
— Commençons par les évidences. Le vol a été commis pendant la nuit. La porte de la chambre 118 n’a pas été forcée, ce qui signifie que le voleur possédait un passe-partout. Le registre de la conciergerie indique que trois personnes ont pris un passe-partout cette nuit-là. Trois pistes. Examinons-les.
Il se tourna vers Albert. Le garçon d’étage se raidit comme si on l’avait frappé.
— Albert Moens. Vingt ans. Garçon d’étage au Metropole depuis un an. Vous avez signé le registre pour un passe-partout à vingt-trois heures, alors que vous n’étiez pas de service aux chambres cette nuit-là. Pourquoi ?
Albert ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit.
— Je vais vous le dire, continua Poirot. Parce que vous aviez besoin d’accéder aux plateaux de dîner laissés devant les chambres. Pas pour voler un tableau — pour voler de la nourriture. Du poulet. Du fromage. Du pain. Pour votre mère et vos soeurs, aux Marolles, qui n’ont pas assez à manger.
Un murmure parcourut la pièce. Janssens eut un ricanement. Fernand ferma les yeux.
— C’est un vol, oui, dit Poirot. Mais ce n’est pas celui qui nous occupe. Albert, le témoin que vous a vu dans le couloir à une heure du matin — c’est le veilleur de nuit, Marcel Devos — vous a vu avec un morceau de poulet sous le bras, pas avec un cadre. Vous êtes innocent du vol du Spilliaert.
Albert s’affaissa dans son fauteuil. Ses yeux se remplirent de larmes. Fernand, derrière lui, posa une main sur son épaule — un geste bref, discret, un geste de protection.
Poirot poursuivit.
— Deuxième piste. La comtesse Ferrante.
La comtesse releva le menton. Ses yeux sombres brillaient d’un éclat dangereux.
— On vous a vue sortir de la chambre 118 vers une heure du matin. C’est un fait. La question est : pourquoi étiez-vous dans cette chambre ?
— Monsieur Poirot, dit la comtesse d’une voix glaciale, vous connaissez déjà la réponse.
— Oui. Mais les personnes ici présentes ne la connaissent pas. Et la vérité, comtesse, a besoin de la lumière pour exister.
Un silence terrible. La comtesse regarda Janssens. Janssens regarda ses chaussures. Et la comtesse, avec une dignité qui forçait le respect, dit :
— J’étais dans la chambre de monsieur Janssens parce que monsieur Janssens et moi avons une relation intime. J’y étais depuis onze heures du soir. J’en suis sortie vers une heure. Le tableau était au mur quand je suis arrivée.
Janssens devint cramoisi. La pièce devint très silencieuse. Kessler contemplait le plafond. Moreels avait l’air de quelqu’un qui assiste à un spectacle de premier ordre et qui regrette de ne pas avoir de pop-corn.
— Merci, comtesse, dit Poirot avec une douceur inattendue. Votre franchise vous honore. Vous n’avez pas volé ce tableau. Mais vous avez vu quelque chose en sortant de la chambre — une silhouette au bout du couloir, près de l’escalier de service, qui portait un objet plat sous le bras.
— Oui. Mais je n’ai pas pu l’identifier.
— Nous y reviendrons. Troisième piste.
Il se tourna vers Kessler.
— Monsieur Werner Kessler. Attaché culturel à l’ambassade d’Allemagne. Officiellement à Bruxelles pour un échange artistique. Officieusement — pour des raisons qui regardent votre gouvernement et monsieur Janssens ici présent.
Kessler ne bougea pas. Janssens, lui, sursauta.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? gronda-t-il.
— La vérité, monsieur Janssens. La société Janssens Métaux d’Anvers a signé un contrat avec le consortium Rheinmetall-Borsig pour la fourniture de cuivre et de zinc. Des métaux stratégiques. Des métaux de guerre. Monsieur Kessler est ici pour superviser cette transaction — pas pour organiser une exposition de peinture.
Le silence dans la pièce n’était plus du silence — c’était une substance, un matériau dense et lourd qui pesait sur les épaules de chacun. Kessler gardait son calme olympien. Janssens serrait les poings.
— Ce qui m’amène à une hypothèse, continua Poirot. Le vol du Spilliaert pourrait-il être un acte politique ? Un moyen de pression de l’Allemagne sur Janssens ? Un message : nous pouvons entrer dans votre chambre, nous pouvons prendre ce que nous voulons. Coopérez — ou subissez les conséquences.
Un frémissement. Kessler parla pour la première fois :
— Monsieur Poirot, cette hypothèse est insultante.
— Les hypothèses ne sont jamais insultantes, monsieur Kessler. Elles sont justes ou fausses. Celle-ci est fausse. Et je vais vous dire pourquoi. Un service de renseignement qui veut envoyer un message ne vole pas une aquarelle de trente centimètres sur quarante. Il brise une fenêtre. Il laisse une lettre. Il fait quelque chose de visible, de brutal, d’univoque. Le vol de ce tableau est un acte délicat, presque tendre. Ce n’est pas un acte politique. C’est un acte personnel.
Kessler ne répondit rien. Mais quelque chose se détendit en lui — imperceptiblement.
— Quatrième piste, dit Poirot. Édouard Moreels.
Moreels écrasa sa cigarette et en alluma une autre avec un calme de chat.
— Je vous écoute, monsieur Poirot.
— Marchand d’art. Ancien faussaire — réformé, selon vos dires. Vous connaissez le Spilliaert, vous en connaissez la valeur, vous avez les contacts pour le revendre. Tout vous désigne.
— Tout, sauf la vérité.
— En effet. Vous étiez au bar du Metropole le soir du vol, jusqu’à une heure avancée. Monsieur Fraysse peut en témoigner. Vous avez un alibi. Et surtout — le tableau n’a pas été revendu. Il n’a pas été proposé à vos contacts, ni à aucun marchand de Bruxelles, d’Anvers ou de Gand. J’ai vérifié. Ce qui confirme ce que je disais : ce vol n’est pas un vol crapuleux. L’objet n’a pas été pris pour être vendu.
Moreels inclina la tête.
— Alors pourquoi a‑t-il été pris ?
— C’est la seule question qui compte, monsieur Moreels. Et la réponse…
Poirot s’arrêta. Il regarda l’assemblée — lentement, visage après visage, comme un musicien qui parcourt sa partition avant le dernier mouvement. Son regard passa sur Janssens, sur la comtesse, sur Kessler, sur Moreels, sur Fernand, sur Albert, sur Mieke. Et il s’arrêta — une fraction de seconde, pas plus — sur Hastings.
Puis il reprit.
— La réponse est simple. Ce vol n’était pas un vol. C’était un malentendu.
Louis sentit son coeur manquer un battement.
— En examinant la chambre 118, j’ai constaté que l’aquarelle avait été retirée de son cadre avec soin — sans déchirure, sans précipitation. Ce n’est pas le geste d’un voleur. C’est le geste de quelqu’un qui manipule une oeuvre d’art avec respect. Mais c’est aussi — et c’est là le point crucial — le geste de quelqu’un qui connaît les tableaux. Pas un amateur. Quelqu’un qui sait comment on retire une oeuvre d’un cadre sans l’abîmer.
Il marqua une pause.
— Or, dans le cours de mon enquête, j’ai appris que le personnel d’entretien de l’hôtel avait été chargé, cette semaine, de retirer et nettoyer les tableaux décoratifs de l’étage — une opération de maintenance qui a lieu deux fois par an. Monsieur Fernand peut le confirmer.
Fernand acquiesça.
— Dans la confusion, et parce que monsieur Janssens avait accroché son Spilliaert par-dessus le paysage flamand fourni par l’hôtel, il est tout à fait concevable que l’aquarelle ait été retirée par erreur — prise pour un tableau de l’hôtel par un membre du personnel qui ne connaissait pas Spilliaert et qui ne savait pas qu’une oeuvre de valeur avait été ajoutée au mur de la 118.
Le silence.
Louis ne respirait plus. Il regardait Poirot et il voyait — il voyait clairement, avec une lucidité terrible — ce que Poirot était en train de faire. Il mentait. Poirot, le champion de la vérité, le prêtre des cellules grises, l’homme pour qui l’ordre et la méthode étaient les deux piliers du monde — Poirot mentait. Devant tout le monde. Avec un calme absolu.
— L’aquarelle a été retrouvée ce matin, dit Poirot. Dans la réserve du sous-sol, parmi les autres tableaux de l’étage, en attente de nettoyage. Elle est intacte. Pas une égratignure.
Il se tourna vers Janssens.
— Votre Spilliaert, monsieur Janssens. Il vous sera restitué dans l’heure.
Janssens resta bouche bée. Puis une expression de soulagement envahit son visage massif — un soulagement qui effaçait tout le reste, la colère, la suspicion, la rancune. Il avait son tableau. Le reste ne comptait plus.
— Mais alors… dit la comtesse. Tout ça pour rien ? Toute cette enquête, tous ces interrogatoires, toutes ces… révélations… pour un malentendu ?
— Hélas oui, comtesse. Les drames les plus spectaculaires ont parfois les dénouements les plus banals. C’est une loi de l’existence que je déplorais déjà dans ma jeunesse et que les années n’ont pas infirmée.
La pièce se détendit comme un ressort qu’on relâche. Janssens se leva, serra la main de Poirot avec une vigueur qui faillit lui déboîter l’épaule, et sortit en réclamant du champagne. La comtesse Ferrante quitta le salon sans regarder personne — la dignité en lambeaux mais la tête haute. Kessler s’éclipsa avec un hochement de tête silencieux. Moreels éclata de rire, alluma une cigarette, et déclara que c’était le meilleur spectacle qu’il eût vu depuis la dernière représentation de Tosca à La Monnaie.
Fernand fit sortir Albert par une porte latérale. Mieke les suivit, en silence, les yeux toujours baissés.
Hastings n’avait pas bougé.
Il était assis dans son fauteuil, son livre sur les genoux, le visage très pâle, et il regardait Poirot avec une expression que Louis ne lui avait jamais vue — une expression où la gratitude, la honte, et quelque chose qui ressemblait à un amour immense se mélangeaient en un seul regard, un regard que seuls trente ans d’amitié pouvaient produire.
Poirot ne le regarda pas. Il rangea ses gants, ajusta sa cravate, et sortit du salon Renaissance en saluant Monsieur Verhulst d’un geste de la main.
Louis resta seul avec Hastings.
— Fraysse, dit le capitaine d’une voix très basse. Vous savez, n’est-ce pas ?
Louis ne répondit pas tout de suite. Il ferma son carnet. Il regarda cet homme — cet homme bon, cet homme simple, cet homme qui avait volé une aquarelle pour l’offrir à une femme de chambre dont il ne connaissait même pas le nom de famille — et il ne trouva en lui ni colère ni mépris. Seulement une immense fatigue, et peut-être, sous la fatigue, quelque chose qui ressemblait à de la tendresse.
— Je ne sais rien, Hastings, dit-il. Il n’y a rien à savoir. Un malentendu. Un tableau égaré. C’est ce que Poirot a dit.
Hastings ferma les yeux. Et Louis vit, sur la joue du capitaine, quelque chose qui brillait dans la lumière des lustres — une larme, peut-être, ou un reflet. Puis Hastings se leva, serra la main de Louis avec une force excessive, et sortit du salon sans un mot de plus.
XIII
LE HUIS CLOS
Louis ne sut jamais exactement ce qui se dit entre Poirot et Hastings cette nuit-là. Il n’était pas présent. Il n’aurait pas voulu l’être. Certaines conversations n’appartiennent qu’à ceux qui les vivent, et celle-ci, Louis le sentait, était de celles qui ne se racontent pas — de celles qui changent la forme d’une amitié sans en briser le fil.
Mais il entendit des fragments.
Sa chambre, la 214, se trouvait au même étage que celle de Poirot, la 208, séparée par deux portes. Les murs du Metropole étaient épais — c’étaient des murs du dix-neuvième siècle, construits pour durer — mais les portes, elles, laissaient filtrer les voix quand elles montaient un peu plus haut que le murmure. Et cette nuit-là, vers onze heures, en revenant du bar, Louis entendit.
La voix de Hastings d’abord — plus grave que d’habitude, dépouillée de cette jovialité qui était son armure.
— … ne sais pas ce qui m’a pris, Poirot. Je vous jure que je ne le sais pas. Je l’ai vue — cette fille — ses cheveux — et j’ai vu le tableau — et c’était la même chose, vous comprenez ? La même tristesse. La même solitude. Et j’ai pensé… j’ai pensé que si je pouvais…
La voix de Poirot, plus basse, plus difficile à saisir.
— … n’est pas une question de comprendre, Hastings. Je comprends. Je comprends très bien. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas que vous ayez fait une chose stupide — vous faites des choses stupides depuis trente ans, et je m’y suis résigné. Ce qui m’inquiète, c’est que vous ayez fait une chose stupide que vous ne pouvez pas vous expliquer à vous-même.
Un silence.
— Elle ne saura jamais, reprit Hastings. Elle ne sait même pas que j’existe. Je suis un client de l’hôtel. Un Anglais en costume de tweed. Elle passe devant moi dix fois par jour et elle ne me voit pas. Et moi je…
— Vous l’avez vue, Hastings. C’est la différence. Vous l’avez vue — pas la femme de chambre, pas l’uniforme, pas la coiffe. Vous avez vu la femme. Et dans cette aquarelle de Spilliaert, vous avez vu ce que vous n’arriviez pas à dire. Un homme qui vole un tableau pour l’offrir à une femme est un homme qui cherche un langage — un langage que les mots n’ont pas.
Louis s’éloigna de la porte. Il ne voulait pas entendre davantage. Il avait entendu assez. Assez pour savoir que Poirot avait compris depuis le début — peut-être depuis le premier jour, depuis le premier regard de Hastings au bar — et qu’il avait mené son enquête non pas pour trouver le coupable mais pour construire, méthodiquement, avec toute la rigueur de ses cellules grises, l’architecture d’un mensonge qui sauverait son ami.
L’aquarelle avait été retrouvée, disait la version officielle, dans la réserve du sous-sol. Louis savait que c’était faux. L’aquarelle avait été retrouvée ailleurs — dans la chambre de Hastings, probablement, ou dans un endroit où Hastings l’avait cachée avant de pouvoir l’offrir à Mieke. Poirot l’avait récupérée, discrètement, et l’avait remise en place. Puis il avait fabriqué son histoire de malentendu — une histoire si banale, si décevante, qu’elle en devenait crédible. Car personne ne suspecte un dénouement ennuyeux d’être un mensonge. C’est la ruse suprême : la banalité comme camouflage de la vérité.
Louis entra dans sa chambre. Il s’assit sur le lit. Il regarda la fenêtre — dehors, Bruxelles dormait sous un ciel sans étoiles, et les réverbères de la place de Brouckère jetaient leurs halos jaunes sur les trottoirs déserts. Quelque part dans la ville, un tramway de nuit passa en grinçant, puis le silence revint, un silence de capitales endormies qui n’est jamais tout à fait le silence.
Il pensa à Hastings. À ce que c’est qu’un homme qui vole par amour — non pas l’amour passionnel, non pas l’amour possessif, mais quelque chose de plus rare et de plus étrange : l’amour de compassion, l’amour qui naît quand on reconnaît chez un autre la blessure qu’on porte en soi. Hastings avait vu Mieke, et dans Mieke il avait vu quelque chose — sa propre solitude peut-être, cette solitude du compagnon fidèle qui marche toujours à côté de quelqu’un sans jamais être au centre. Et l’aquarelle de Spilliaert — cette femme de dos sur la digue, cette femme qu’on ne voit jamais de face — c’était ça : l’image de quelqu’un qui regarde ailleurs, qui attend, qui ne sait pas qu’on la regarde.
Il pensa à Poirot. À ce que cela coûtait à un homme comme Poirot — un homme pour qui l’ordre était la loi suprême, pour qui la vérité était sacrée, pour qui le mensonge était l’ennemi absolu — de mentir. De mentir devant tout le monde. De construire une fausse solution, de présenter un faux dénouement, de trahir ses propres principes pour protéger son ami. C’était peut-être l’acte le plus extraordinaire que Poirot eût jamais accompli — non pas résoudre le crime, mais le dissimuler. Non pas trouver la vérité, mais la remplacer par une fiction.
Et il pensa à Mieke. Mieke qui ne saurait jamais. Qui continuerait à traverser les couloirs du Metropole avec son plateau et sa coiffe et ses cheveux auburn. Qui continuerait à attendre la relève à minuit, seule sur sa chaise, dans la lumière jaune de l’office. Qui ne saurait jamais qu’un Anglais au coeur trop grand avait voulu lui offrir un tableau qui lui ressemblait — un geste absurde, un geste impossible, un geste qui contenait peut-être plus de vérité que tout ce que Louis avait écrit en vingt ans de journalisme.
Il ouvrit son carnet. Il écrivit une seule phrase, la ratura, la réécrivit, la ratura encore. Puis il ferma le carnet et éteignit la lumière.
La phrase, qu’il n’écrira dans aucun article et qu’il ne dira à personne, était celle-ci : Il y a des crimes qui ne méritent pas d’être punis parce qu’ils contiennent, en eux, leur propre châtiment — la beauté de ce qu’on n’a pas su donner.
XIV
LE DÉPART
Le huitième jour, Louis Fraysse fit sa valise.
C’était le matin. La lumière de septembre entrait par la fenêtre de la chambre 214 avec cette clarté laiteuse qui avait été la première chose qu’il avait vue de Bruxelles, huit jours plus tôt, et qui était peut-être, de tout ce qu’il avait vu ici, la chose dont il se souviendrait le plus longtemps. Il plia ses chemises, rangea son carnet, boucla la valise en cuir fatigué. Il regarda une dernière fois la vue sur la place de Brouckère — les tramways, les passants, le vendeur de gaufres qui n’était pas encore là à cette heure mais dont l’emplacement vide était comme une promesse — et il descendit.
Au bar, il trouva Poirot et Hastings.
Ils prenaient le café ensemble, comme tous les matins, dans cette chorégraphie silencieuse qu’ils avaient perfectionnée au fil des décennies — Poirot avec sa tasse posée exactement au centre de la soucoupe, Hastings avec sa tasse à moitié renversée. Rien n’avait changé entre eux, en apparence. Hastings avait retrouvé son sourire. Poirot avait retrouvé son air de supériorité bienveillante. Ils se parlaient comme ils s’étaient toujours parlé — avec cette affection bourrue qui est le langage des vieilles amitiés anglaises, même quand l’un des deux est belge.
Mais quelque chose avait changé. Louis le vit tout de suite. Quelque chose dans la manière dont Poirot regardait Hastings — non plus avec l’exaspération amusée de l’homme de génie envers le brave imbécile, mais avec autre chose, quelque chose de plus grave, de plus profond, le regard d’un homme qui a vu son ami tomber et qui l’a rattrapé, et qui sait que ce geste-là compte plus que toutes les enquêtes du monde.
— Vous partez, monsieur Fraysse ? dit Poirot.
— Oui. Le train de onze heures. Paris m’attend. Et mon article aussi.
— L’article sur la scène artistique belge ?
— Celui-là, oui. Celui que je suis venu écrire.
Poirot sourit. Un sourire fin, un sourire qui en disait long — qui disait qu’il savait que Louis n’écrirait pas cet article, ou qu’il en écrirait un autre, un article qui ne serait jamais publié, un article sur un vol de tableau dans un hôtel de Bruxelles, un vol qui n’avait jamais eu lieu, un crime parfait non pas parce qu’il n’avait pas été découvert mais parce qu’il avait été pardonné.
— La Belgique vous a plu, j’espère ? demanda Poirot.
— Plus que je ne le pensais, dit Louis. C’est un pays étrange. Pas tout à fait un pays, d’ailleurs. Plutôt un état d’esprit. Quelque chose entre le rêve et la pluie.
— C’est la plus belle définition de la Belgique que j’aie jamais entendue, dit Poirot. Et la plus exacte.
Hastings se leva et serra la main de Louis. Une poignée de main forte, franche, un peu trop longue — la poignée de main d’un homme qui remercie sans pouvoir dire de quoi.
— Bonne route, Fraysse. Et si vous passez par Londres un jour…
— J’irai vous voir, capitaine.
— Hastings. Appelez-moi Hastings. Après ce que nous avons vécu ensemble, je crois que nous pouvons nous passer des formalités.
Louis sourit. Il ne dit rien. Il y a des choses qui se disent en ne les disant pas, et celle-ci en faisait partie.
Il paya sa note à la réception. Monsieur Verhulst lui souhaita un bon voyage avec un soulagement à peine dissimulé — l’affaire du tableau avait été résolue, l’honneur du Metropole était sauf, et plus vite les protagonistes de cette histoire quitteraient l’hôtel, mieux il se porterait. Louis traversa le hall une dernière fois — les colonnes, les lustres, les moulures dorées, le plafond Renaissance — et il eut, fugitivement, le sentiment de quitter non pas un hôtel mais un monde, un monde clos et parfait où les drames se jouaient en sourdine et où les dénouements n’avaient pas la brutalité de la vie réelle.
Dans le hall, il croisa Fernand.
— Monsieur Fraysse, dit le vieux concierge. Bon voyage.
— Merci, Fernand. Prenez soin d’Albert.
— Albert est un bon petit. Il a fait une erreur. Qui n’en fait pas ?
Fernand le regarda avec ses yeux de puits — ces yeux qui avaient vu passer quarante ans de clients, de scandales, de secrets — et Louis comprit que le vieux concierge, lui aussi, savait. Peut-être pas tout. Peut-être juste assez. Fernand était de ces hommes qui voient tout et qui ne disent rien, parce qu’ils savent que les hôtels, comme les confessionnaux, ont besoin du silence pour exister.
En se retournant pour gagner la porte, Louis la vit.
Mieke descendait l’escalier de service avec un panier de linge frais. Elle portait son uniforme noir, sa coiffe blanche, et ses cheveux auburn étaient ramassés comme toujours — sauf qu’une mèche s’était échappée et tombait sur sa tempe, et dans la lumière du matin cette mèche avait exactement la couleur que Spilliaert aurait choisie pour peindre l’automne. Elle ne vit pas Louis. Ou peut-être le vit-elle et ne le montra pas — avec Mieke, comme avec Poirot, on ne savait jamais tout à fait. Elle traversa le hall en direction de l’office, le dos droit, le pas régulier, avec cette manière de se déplacer qui était la sienne — présente et absente à la fois, visible et invisible, comme un personnage de tableau qui existerait simultanément dans le cadre et en dehors.
Louis la regarda passer. Il pensa à Hastings. Il pensa au mot laissé sur l’oreiller, avec une faute d’orthographe. Il pensa à l’aquarelle de Spilliaert — cette femme de dos sur la digue, que Mieke ne verrait jamais, que personne ne lui avait offerte, et qui était de retour dans la chambre de Janssens, accrochée au mur comme si rien ne s’était passé. Il pensa à toutes les choses qui ne sont pas données, à tous les gestes qui n’aboutissent pas, à toutes les lettres qui ne sont pas envoyées, à tous les mots qui restent coincés quelque part entre le coeur et la bouche. Et il se demanda si c’était cela, finalement, la vraie matière de la vie — non pas ce qui arrive, mais ce qui n’arrive pas, non pas ce qui se dit, mais ce qui reste tu.
Mieke disparut dans l’office. La porte se referma. Louis ne la reverrait plus.
Il sortit du Metropole.
L’air de Bruxelles le frappa au visage — l’air humide, minéral, avec cette odeur de pluie imminente qui était devenue, en huit jours, l’odeur même de sa mémoire. Il marcha jusqu’à la gare du Midi en prenant son temps, par des rues qu’il connaissait maintenant — la rue Neuve, le boulevard Anspach, les petites rues derrière la Bourse où les cafés servaient déjà de la bière à dix heures du matin. Il s’arrêta un instant devant une vitrine. C’était une galerie d’art — une petite galerie, coincée entre un marchand de tabac et un cordonnier, avec dans la vitrine trois ou quatre toiles et une aquarelle.
L’aquarelle représentait une rue d’Ostende la nuit. Pas de figure humaine. Juste la rue, les réverbères, les façades, et au bout de la perspective, la mer — invisible mais présente, devinée par la lumière, par le vide, par ce rien qui est tout. Ce n’était pas un Spilliaert. C’était une copie, ou un imitateur, ou quelqu’un qui avait vu les mêmes choses que Spilliaert et qui les avait peintes à sa manière. Mais c’était beau. C’était beau de cette beauté belge qui ne ressemble à aucune autre — une beauté qui ne s’impose pas, qui ne brille pas, qui reste dans l’ombre et qui vous attend.
Louis regarda l’aquarelle un long moment. Puis il reprit sa marche.
À la gare du Midi, il acheta son billet, s’installa dans le train, posa sa valise au-dessus de sa tête. Le train s’ébranla à onze heures précises. Les faubourgs de Bruxelles défilèrent en sens inverse — les maisons de brique rouge, les jardins minuscules, les cheminées — et Louis les regarda cette fois, les vit vraiment, comme on voit les choses quand on sait qu’on ne les reverra peut-être pas.
Il sortit son carnet. Il ne l’ouvrit pas.
Il pensa à l’article qu’il devait écrire — celui sur la scène artistique belge, Ensor, Magritte, Delvaux. Il l’écrirait. Il enverrait au Figaro un texte correct, documenté, professionnel, que personne ne lirait jusqu’au bout. Et dans un tiroir de son bureau, rue du Bac — non, il n’avait plus le bureau de la rue du Bac, Hélène avait emporté le bureau avec le reste — dans un tiroir de son nouveau bureau, dans le nouvel appartement qu’il n’avait pas encore trouvé, il rangerait un autre texte. Un texte qui ne serait pas un article. Un texte sur un hôtel de Bruxelles, sur un détective belge qui avait menti par amitié, sur un capitaine anglais qui avait volé par amour, et sur une femme de chambre aux cheveux auburn qui ne saurait jamais rien de tout cela.
Ce texte, il ne le publierait pas. Il n’était pas publiable. Il contenait trop de vérité pour être du journalisme et trop de mensonge pour être de la littérature. Il resterait dans le tiroir, entre les choses écrites et les choses tues, dans cette zone grise — encore une zone grise, encore un entre-deux belge — où les histoires qui ne trouvent pas leur forme attendent, patiemment, qu’on veuille bien les raconter.
Le train franchit la frontière française. La pluie s’arrêta. Le ciel s’éclaircit. Et Louis Fraysse, journaliste au Figaro, quarante-deux ans, ferma les yeux et dormit — d’un sommeil sans rêve, profond, le sommeil des hommes qui ont vu quelque chose qu’ils ne comprennent pas tout à fait mais qui les a changés, imperceptiblement, comme le passage d’une ombre sur un visage endormi.
FIN