Le sommeil
du roi
Le sommeil du roi
Chapitres 1 à 4
CHAPITRE 1
L’homme dans la chambre
Il y avait d’abord la lumière. Elle passait à travers les persiennes du premier étage comme un liquide très lent, un miel pâle qui s’étalait sur le parquet en lattes sombres, et Aurélien Desforêts la regardait progresser depuis sa table de travail avec la patience d’un homme qui n’attend rien. La lumière de Vientiane à six heures du matin — avant que la chaleur ne referme son poing sur la ville — avait cette qualité particulière des lumières tropicales d’altitude : quelque chose de cru et de tendre à la fois, comme si l’air lui-même hésitait entre la douceur et la brûlure.
Il posa sa tasse de café sur le coin du bureau — un café lao, noir, épais, sucré, servi dans un verre à la manière locale, que la femme de chambre déposait chaque matin devant sa porte à cinq heures quarante-cinq sans jamais frapper. Aurélien ne l’avait jamais vue. Il connaissait ses horaires, la délicatesse de ses pas dans le couloir, le tintement infime de la soucoupe contre le plateau en osier, mais pas son visage. C’était un fantôme bienveillant parmi d’autres, et le Settha Palace en abritait plusieurs.
Il disposa ses feuillets devant lui. Toujours le même rituel : le manuscrit à gauche, les pages vierges à droite, le stylo — un Waterman au corps nacré qu’il avait acheté rue du Bac dans une autre vie — posé en travers, perpendiculaire au bord de la table. Une géométrie intime qui précédait l’écriture comme la prière précède l’office. Le ventilateur au plafond tournait avec une lenteur de planète, brassant un air qui sentait le bois de rose et le jasmin — l’odeur du Settha Palace, cette odeur qui avait fini par se confondre avec l’odeur de sa propre peau.
Il relut la dernière page écrite la veille. Le roi Setthathirath se tenait sur les hauteurs de Luang Prabang et contemplait la ville pour la dernière fois. En contrebas, le Mékong brillait entre les collines comme un serpent de mercure. Les éléphants de la cour étaient déjà chargés — les coffres en teck, les soieries, les manuscrits sacrés sur feuilles de latanier, les statues de bronze du palais. La décision était prise : on marcherait vers le sud, vers Vientiane, vers une nouvelle capitale. Le roi avait trente ans et la certitude que les dieux marchaient avec lui.
Aurélien trempa son stylo dans l’encrier — il écrivait à l’encre, par affectation ou par habitude, ce qui revenait au même — et poursuivit :
« Setthathirath ne se retourna pas. Il y a dans l’acte de quitter un lieu aimé une discipline qui ressemble à la cruauté, et le roi la possédait comme on possède un talent de naissance. Les courtisans qui l’observaient depuis le cortège en contrebas virent sa silhouette se détacher contre le ciel blanchâtre de la mousson, immobile un instant de plus que la décence ne l’exigeait, puis descendre vers eux d’un pas régulier, sans hâte, comme un homme qui marcherait vers sa propre statue. »
Il s’arrêta. Relut. Changea « blanchâtre » pour « laiteux ». Hésita. Revint à « blanchâtre ». Il y avait dans ce mot quelque chose de légèrement maladif qui convenait — un ciel qui couve, un ciel de fièvre. Il laissa la phrase telle quelle et passa à la suivante.
Dehors, Vientiane s’éveillait avec cette nonchalance qui était sa manière d’exister. Le bruit d’un moteur sur le boulevard Khounboulom — un camion, un véhicule militaire peut-être, les deux catégories se confondant souvent ici. Le chant d’un coq quelque part derrière le mur d’enceinte de l’hôtel, absurdement pastoral pour une capitale. Et dessous, plus bas que tout, le murmure permanent de la ville : une rumeur de voix, de mobylettes, de casseroles, de radios lointaines jouant du lam — cette musique lao traînante et mélancolique qu’Aurélien avait appris à ne plus entendre, comme on n’entend plus le bruit de son propre cœur.
Il ne tourna pas la tête vers la fenêtre. Il n’y avait rien à voir qu’il n’eût déjà vu — le jardin du Settha Palace avec ses palmiers immobiles, la piscine d’un turquoise irréel à cette heure, un employé en pantalon sombre qui ratissait les feuilles mortes avec des gestes de bonze balayant un temple. Et au-delà du mur, les toits de tuile et de tôle, les flamboyants en fleur le long du boulevard, l’avenue Lane Xang qui fuyait vers le Patuxai en perspective coloniale, et plus loin encore, invisible mais présent comme une basse continue, le Mékong.
Il travailla encore une heure. La chaleur montait progressivement dans la chambre malgré le ventilateur — une chaleur de serre, humide et patiente, qui s’infiltrait par les interstices des persiennes et faisait perler de minuscules gouttes de sueur sur le dos de la main qui tenait le stylo. Aurélien ne s’en apercevait pas. Quand il écrivait, son corps cessait d’exister — il n’était plus qu’un œil, une main, un flux de mots entre la pensée et la page. Le monde se réduisait au rectangle blanc du feuillet, à l’odeur de l’encre, au crissement de la plume sur le grain du papier.
Le cortège royal avait quitté les hauteurs de Luang Prabang et descendait maintenant vers la vallée du Mékong par un chemin que les chroniques anciennes appelaient « la route des éléphants ». Aurélien décrivait la jungle — non pas la jungle réelle, qu’il n’avait jamais vue, mais celle de son imagination, nourrie de lectures et de gravures, une jungle majestueuse et ordonnée comme un jardin anglais, peuplée de perroquets, de singes et de cerfs dont les bois se perdaient dans la canopée. C’était une jungle de roman, et elle avait la beauté des choses qui n’ont jamais existé.
À sept heures, il posa son stylo. Quatre pages. C’était sa moyenne — quatre pages le matin, parfois cinq quand le texte coulait, jamais moins de trois quand il résistait. Le roi Setthathirath était en marche. Le cortège avançait à travers la jungle entre Luang Prabang et Vientiane, une jungle qui n’existait plus, sur des chemins que personne ne retrouverait, dans un temps qui n’appartenait qu’au roman. Aurélien referma le manuscrit avec soin, aligna les feuillets, reboucha l’encrier.
Il descendit.
L’escalier du Settha Palace était un poème en bois de rose. Vingt-trois marches — Aurélien les avait comptées un jour, par désœuvrement — dont chacune avait sa voix propre, sa manière de craquer sous le pied, son timbre particulier dans le concert matinal de l’hôtel. La troisième grinçait dans l’aigu. La septième émettait un craquement sourd, presque un soupir. La quatorzième ne disait rien — elle était muette, et son silence, au milieu de la conversation des autres marches, avait quelque chose d’inquiétant, comme un visage sans expression dans une foule de visages animés. Aurélien connaissait cet escalier par cœur, par la plante des pieds, par la paume de la main qui glissait sur la rampe cirée, et cette connaissance intime était une forme de bonheur — le bonheur de l’homme qui habite le même lieu depuis assez longtemps pour en connaître les bruits comme on connaît les bruits de son propre corps.
Le hall du Settha Palace avait cette beauté des lieux qui ont été aimés trop longtemps : quelque chose de fatigué et de somptueux, comme un visage de femme qui aurait été très beau. Le sol en marbre clair, les deux grands pilastres qui soutenaient le plafond, le lustre en cristal dont trois ou quatre pendeloques manquaient — personne n’avait jamais songé à les remplacer et leur absence faisait partie du lustre, comme les rides font partie du visage. L’escalier en bois de rose, sombre, ciré, dont les marches craquaient à des endroits connus de chaque habitué. L’odeur de cire et de frangipanier, toujours, et en dessous une note plus sourde de moiteur tropicale que rien ne pouvait tout à fait chasser.
- Theodas était à la réception, comme chaque matin. Un homme mince, d’une cinquantaine d’années, le teint mat, les cheveux gominés en arrière, vêtu d’un costume clair qui semblait n’avoir jamais été froissé. Il avait cette élégance un peu cérémonielle des Franco-Laotiens de vieille souche, et une manière de saluer qui faisait de chaque bonjour un petit événement diplomatique.
— Monsieur Desforêts. Bien dormi ?
— Comme toujours, monsieur Theodas. Comme toujours.
C’était vrai. Aurélien dormait bien au Settha Palace. Il dormait du sommeil profond et sans rêve des gens qui ont trouvé leur place — ou qui ont renoncé à la chercher. La chambre 7, au premier étage, avec son lit à baldaquin en palissandre, ses draps en coton égyptien que la blanchisserie de l’hôtel repassait avec un soin d’orfèvre, et ce ventilateur dont le rythme lent avait fini par devenir sa berceuse — cette chambre était plus sienne que n’importe quel appartement qu’il avait occupé à Paris.
Il sortit sur la terrasse du Sidewalk Café — la petite terrasse ouverte sur le boulevard qui servait de salle de petit-déjeuner quand la saison le permettait, c’est-à-dire presque toujours. Sa table l’attendait, près du muret de pierre, à l’ombre d’un frangipanier dont les fleurs blanches tombaient parfois dans le café des clients avec une indolence de confettis. Les serveurs le connaissaient. Il n’avait pas besoin de commander : café, tartines, confiture de mangue, un demi-pamplemousse. Le rituel.
La confiture de mangue du Settha Palace méritait un chapitre à elle seule. C’était une confiture épaisse, d’un orange sombre presque brun, que Somphone — le cuisinier — préparait lui-même avec des mangues de la province de Savannakhet, les plus sucrées du pays. Il y ajoutait un soupçon de gingembre et une pointe de citronnelle qui donnaient à l’ensemble une profondeur aromatique inattendue — comme si la confiture contenait non seulement le fruit, mais le lieu où le fruit avait poussé, le sol rouge, l’air humide, le soleil de la plaine. Aurélien tartinait son pain de cette confiture chaque matin avec la solennité d’un homme qui accomplit un acte sacré, et peut-être, à sa manière, c’en était un — parce que le petit-déjeuner du Settha Palace était la première couche de protection que la journée posait entre lui et le monde, et que chaque bouchée était un rempart supplémentaire.
Il déplia sa serviette. Le boulevard était déjà vivant — les cyclo-pousse qui cherchaient le client, un marchand de soupe installé en face avec sa carriole fumante, des écolières en jupe noire et chemisier blanc qui marchaient en rang vers l’école du quartier. Et passant entre elles, silencieux, pieds nus sur le bitume chaud, un bonze en robe safran, le crâne rasé, le bol à aumônes serré contre la poitrine. Il avançait sans hâte, le regard baissé, et Vientiane s’ouvrait devant lui comme l’eau s’ouvre devant l’étrave — naturellement, sans effort, avec cette déférence tranquille que les Laotiens ont pour les choses sacrées.
Aurélien le regarda passer. Il y avait dans cette silhouette matinale quelque chose qui le touchait sans qu’il sût dire quoi — la discipline peut-être, ou la lenteur, ou cette façon d’être au monde sans rien posséder. Puis le bonze tourna au coin de la rue et disparut, et Aurélien mordit dans sa tartine.
Une jeune femme débarrassait la table voisine. Petite, brune, les cheveux tirés en arrière, un tablier blanc sur une robe sombre. Ses gestes étaient précis et économes — elle empilait les assiettes d’une seule main, de l’autre essuyait la table avec un chiffon, et le tout avait la fluidité d’une chorégraphie mille fois répétée. Elle ne leva pas les yeux vers Aurélien. Il ne la regarda pas particulièrement. Elle n’était qu’une silhouette parmi les silhouettes du Settha Palace, un rouage dans la mécanique silencieuse de l’hôtel. Elle s’appelait Kham — il l’apprendrait plus tard, ou peut-être le savait-il déjà et l’avait-il oublié, ce qui revenait au même.
Le petit-déjeuner terminé, il remonta dans sa chambre. Sur le guéridon du couloir, à côté de la clé en cuivre accrochée à un gland de passementerie, le journal du jour attendait — un exemplaire du Lao Presse, quatre pages en français, que M. Theodas faisait monter chaque matin par courtoisie envers ses clients francophones. Aurélien le prit, le plia sous son bras, poussa la porte de la chambre 7, posa le journal sur le guéridon de la chambre.
Il ne l’ouvrit pas.
Il ne l’ouvrait jamais.
CHAPITRE 2
La routine dorée
Le matin appartenait au roi.
Entre six heures et sept heures, parfois sept heures et demie quand le texte résistait, Aurélien vivait dans le Laos du XVIe siècle avec une intensité qu’il n’accordait à rien d’autre. Le roi Setthathirath marchait vers le sud à travers des forêts de teck et de bois d’aigle, escorté de ses éléphants, de ses bonzes, de ses astrologues, et Aurélien marchait avec lui. Il sentait l’humidité de la mousse sous les pieds des porteurs, le parfum résineux des torches qui brûlaient la nuit pour éloigner les tigres, le poids du silence quand le cortège s’arrêtait au bord d’un cours d’eau et que les éléphants buvaient avec cette lenteur majestueuse qui est la manière des éléphants de rappeler au monde qu’ils étaient là avant lui.
C’était son troisième roman. Ou le quatrième, si l’on comptait celui qu’il avait commencé et abandonné à Paris — un livre sur les guerres de Religion qu’il n’avait pas eu le cœur de finir, pour des raisons qu’il préférait ne pas examiner. Les deux premiers, publiés chez Gallimard dans une collection à tirage modeste, avaient été remarqués par les critiques qui remarquent ce genre de choses — ceux du Magazine littéraire, ceux du Monde des livres à l’occasion, un papier généreux dans La Quinzaine. On avait parlé de « souffle romanesque », de « reconstitution sensuelle du passé », d’un « talent rare pour l’évocation ». Il avait reçu un prix — le prix des Deux Magots, si sa mémoire ne le trahissait pas, ou bien le Médicis essai, quelque chose de flatteur et d’insuffisant, un prix qui vous ouvre des portes que personne ne franchit.
À quarante ans, Aurélien Desforêts était un écrivain reconnu par ceux qui n’ont aucun pouvoir et ignoré par ceux qui en ont. C’est une position confortable, à condition de ne pas vouloir autre chose — et Aurélien ne voulait rien. Il avait de quoi vivre : les droits d’auteur, un petit héritage familial, le coût dérisoire de l’existence à Vientiane où une chambre au Settha Palace, pension complète, ne revenait guère plus cher qu’un deux-pièces dans le sixième arrondissement. Il n’avait ni femme, ni enfant, ni chien, ni dette. Il avait un manuscrit en cours, un hôtel qui l’aimait bien, et cette chose inestimable entre toutes : du temps.
Le matin, donc, il écrivait.
L’après-midi, il nageait.
La piscine du Settha Palace était un petit chef-d’œuvre d’artifice colonial : un rectangle d’eau turquoise cerné de rochers — des rochers gris veinés de mousse, amenés à grands frais depuis Laksao, dans le centre du pays — entre lesquels poussaient des palmiers, des bougainvillées mauves et des frangipaniers. Des jets d’eau crachaient de minces arcs liquides au-dessus de la surface. Le tout avait un air de lagon apprivoisé, de nature domestiquée avec une précision de jardinier japonais, et Aurélien s’y sentait chez lui comme un poisson dans un bocal — ce qui, à bien y réfléchir, n’était pas un compliment, mais il ne réfléchissait pas.
Il nageait dix longueurs. Toujours dix. Le corps mince, les épaules étroites d’un homme qui a lu plus qu’il n’a couru, un début de relâchement au ventre qu’il combattait sans y croire. Puis il s’installait dans le transat — le troisième en partant de la gauche, toujours le même — avec un livre et un verre.
Le livre, ce jour-là, était les Mémoires de Saint-Simon. Il en était au volume III, à la mort de Monseigneur, et il s’émerveillait une fois encore de la férocité de cette prose — cette manière qu’avait le duc de disséquer les vivants et les morts avec la même gourmandise, de transformer la cour de Versailles en un théâtre d’ombres où personne n’échappait à la lumière de sa phrase. Il lisait lentement, en soulignant parfois un passage au crayon, avec le plaisir studieux d’un homme pour qui la littérature est à la fois un métier, un refuge et une excuse.
Le verre contenait un gin tonic. Le barman du Settha Palace — un Laotien d’une trentaine d’années, silencieux, souriant, qui s’appelait Bounmy et qui fabriquait les cocktails avec la gravité d’un alchimiste — le préparait toujours de la même façon : deux doigts de gin, le tonic jusqu’au bord, une rondelle de citron vert, trois glaçons. Aurélien n’avait jamais demandé qu’on le prépare ainsi. Bounmy avait deviné. C’était l’une des vertus cardinales du Settha Palace : on y devinait les choses.
La chaleur de l’après-midi pesait sur le jardin comme un animal endormi. Rien ne bougeait. Les feuilles des palmiers pendaient, immobiles, dans un air si dense qu’on aurait pu le trancher. Les jets d’eau continuaient leur murmure liquide — le seul bruit, avec le bourdonnement lointain de la ville et le chant intermittent d’un oiseau dont Aurélien n’avait jamais appris le nom.
Il y avait dans cette immobilité quelque chose de sacré — ou de mort, ce qui, sous les tropiques, se ressemble. Le temps s’arrêtait au bord de la piscine du Settha Palace. Les aiguilles de la montre continuaient leur course, certes, mais elles couraient à vide, sans prise sur le monde. Une heure au bord de cette piscine durait ce que duraient les heures dans les contes — un battement de cils, un siècle, selon le regard qu’on portait sur elles. Aurélien avait choisi le battement de cils. Il vivait dans un temps sans épaisseur, un temps de surface, un temps de cocktail et de lumière filtrée — et ce choix, qu’il n’avait jamais formulé, qu’il n’aurait jamais formulé, était la clé de voûte de son existence au Settha Palace.
Parfois, un autre client apparaissait au bord de la piscine. Un Américain, la plupart du temps — ils étaient de plus en plus nombreux à Vientiane, ces hommes aux cheveux courts et aux épaules larges qui se disaient « conseillers » ou « attachés » sans préciser de quoi. Celui qui venait le plus souvent s’appelait Steve — Steve quelque chose, un nom de famille qu’Aurélien n’avait jamais retenu. Il avait une trentaine d’années, des bras couverts de taches de rousseur, des lunettes d’aviateur qu’il ne quittait jamais, même au bord de la piscine, et une énergie électrique, nerveuse, qui contrastait avec la torpeur ambiante comme un court-circuit dans un rêve. Il plongeait bruyamment, nageait trois longueurs à toute vitesse, sortait, s’ébrouait, commandait une bière, la buvait debout, et repartait. Tout cela en dix minutes. Le transat de Steve n’avait jamais le temps de sécher.
Un après-midi, il avait adressé la parole à Aurélien — un « Hey, how’s it going? » lancé en passant, avec ce sourire américain qui est une porte ouverte sur rien. Aurélien avait répondu « Very well, thank you » avec une politesse qui était un mur. Steve n’avait pas insisté. Ils se saluaient désormais d’un geste — un hochement de tête de part et d’autre du bassin, deux hommes qui vivaient dans le même hôtel et dans deux univers qui ne se toucheraient pas.
Le soir, La Belle Époque.
Le restaurant du Settha Palace portait ce nom comme on porte un bijou de famille — avec une fierté légèrement douloureuse, la conscience que la beauté qu’il désigne est révolue. La salle était vaste, les plafonds hauts, les murs lambrissés de ce bois sombre qui était la signature de l’hôtel. Des lustres en cuivre — éteints le soir, remplacés par des bougies — pendaient au-dessus des tables recouvertes de nappes blanches. Le mobilier était ancien, massif, foncé, avec cette patine que seules les années donnent et que l’argent ne peut pas acheter.
Il y avait un piano dans le coin de la salle — un demi-queue Pleyel, noir, dont personne ne jouait jamais, sauf M. Theodas lui-même, certains soirs de semaine, quand le restaurant était presque vide. Il jouait du Debussy — toujours du Debussy, des préludes et des arabesques — avec une application d’amateur éclairé et une mélancolie de professionnel. Le piano était légèrement désaccordé — le la était trop haut d’un quart de ton, ce qui donnait à chaque morceau une couleur décalée, légèrement fiévreuse, comme un reflet dans une eau troublée. Aurélien aimait ces soirs-là. Le Debussy désaccordé du Settha Palace lui semblait plus vrai que le Debussy parfait des salles de concert — parce qu’il portait en lui l’usure, le temps, la distance, et que ces choses-là, au Laos, faisaient partie de la musique.
Aurélien dînait seul. Toujours la même table — la quatre, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin. Le menu était un mélange de cuisine française et de plats laotiens, héritage de la double identité de l’hôtel. Il commandait en général un plat français — le steak au poivre, la sole meunière quand il y en avait, le tournedos Rossini les soirs de fête — et un verre de vin rouge, un bordeaux médiocre mais convenable que M. Theodas faisait venir de Bangkok par un circuit d’approvisionnement dont il ne révélait pas les détails.
Il mangeait lentement, en relisant les pages du jour. C’était le moment de la journée qu’il préférait — cette heure molle entre le dîner et le sommeil où le texte écrit le matin avait eu le temps de refroidir, où les phrases se montraient telles qu’elles étaient, nues, sans l’ivresse de la composition. Il corrigeait un mot ici, biffait un adjectif là, avec le plaisir méticuleux d’un horloger qui règle un mécanisme. Le roi Setthathirath avançait. Le roman avançait. Tout allait bien.
Autour de lui, La Belle Époque vivait sa vie du soir. Un couple de diplomates — français, à en juger par la coupe de costume de l’homme et l’ennui de la femme — dînait à la table six. Un homme d’affaires thaïlandais ou chinois mangeait seul en lisant un journal. Au bar, dans la pénombre, deux hommes parlaient à voix basse en fumant — des Corses, d’après leur accent, installés à l’hôtel depuis un temps indéfini. Ils portaient des chemises à manches courtes et avaient des visages tannés de marins ou de contrebandiers, ce qui, à Vientiane, n’était pas nécessairement une distinction.
Et il y avait Kham.
Elle servait ce soir-là. Elle allait et venait entre les tables avec cette efficacité silencieuse qui était sa manière d’être au monde. Vingt-cinq ans peut-être, un visage lisse et sérieux, les cheveux noirs tirés en chignon bas, un tablier blanc noué à la taille. Elle versait le vin sans un mot, posait les assiettes sans bruit, disparaissait et réapparaissait avec la discrétion d’une ombre qui aurait appris les bonnes manières. Quand elle passait près de sa table, Aurélien percevait un parfum léger — pas du parfum, quelque chose de plus simple, du savon de riz peut-être, ou l’odeur de la cuisine dans ses cheveux.
Il ne lui parlait pas. Pas par mépris — par inattention. Kham faisait partie du décor du Settha Palace au même titre que le lustre, les boiseries et le frangipanier du jardin. Elle était là comme les choses sont là — présente, utile, invisible. Il ne savait rien d’elle. Il ne savait pas qu’elle venait de la Plaine des Jarres, que sa famille avait quitté la province de Xieng Khouang trois ans plus tôt, que son frère aîné était quelque part dans les montagnes du nord, dans un uniforme qu’elle ne connaissait pas, au service d’une cause qu’elle ne comprenait qu’à moitié. Il ne savait rien de tout cela, et c’était peut-être la chose la plus importante qu’il y avait à savoir sur Aurélien Desforêts : les choses qu’il ne savait pas, et le soin qu’il mettait à ne pas les apprendre.
Le dîner terminé, il signait l’addition — on ne payait pas en liquide au Settha Palace, tout se réglait en fin de mois, comme dans un club — et remontait dans sa chambre. La nuit de Vientiane entrait par la fenêtre ouverte : le chant des grillons, le coassement des grenouilles dans les mares du quartier, et parfois, très loin, le battement régulier d’un tambour — une fête au temple, un mariage, ou simplement la nuit laotienne qui parlait à elle-même.
Aurélien posait son manuscrit sur la table de nuit. Éteignait la lampe. Le ventilateur continuait sa rotation dans l’obscurité, et son ombre passait sur le plafond comme l’aile d’un oiseau très lent. Le sommeil venait vite, profond, sans rêve. Un sommeil de coton. Un sommeil d’homme protégé.
Dehors, quelque part au-delà de la ville, au-delà du Mékong, au-delà des plaines et des rizières, dans les montagnes qu’on ne voyait pas depuis le balcon de la chambre 7, la nuit n’était pas la même.
Dans les montagnes, la nuit était vivante. Elle bruissait de pas — les pas des soldats du Pathet Lao qui se déplaçaient sur les crêtes, les pas des familles hmong qui fuyaient d’un village à l’autre, les pas des rats de montagne dans les sous-bois, les pas silencieux des tigres qui chassaient encore dans les forêts de la cordillère annamitique. Dans les montagnes, la nuit avait un goût — le goût de la peur, de la sueur, du riz froid qu’on mange en marchant, de la terre mouillée sous les pieds nus. Dans les montagnes, la nuit avait un bruit — pas le bruit doux des grillons du Settha Palace, mais le grondement lointain des bombes, le crépitement des feux de camp éteints en hâte, le sifflement d’un avion fantôme qui passait dans l’obscurité sans feux de navigation, aussi invisible et aussi mortel qu’un esprit de la forêt.
Aurélien ne savait rien de cette nuit-là. Il dormait dans ses draps de coton égyptien, sous son ventilateur en bois de rose, dans sa chambre du Settha Palace, et le monde des montagnes n’existait pas — pas encore — pas pour lui. Il existait à deux heures de route. Il existait dans les rapports classifiés de l’ambassade américaine, dans les dépêches codées de la CIA, dans les carnets d’un ethnologue français qui dormait, au même moment, dans une case en bambou, à mille mètres d’altitude, et qui se lèverait à l’aube pour enregistrer les derniers chants d’un peuple en voie de disparition.
Mais cela, Aurélien ne le savait pas non plus.
CHAPITRE 3
L’arrivée
Les jours, au Settha Palace, ne se succédaient pas : ils se superposaient. Chaque matin recouvrait le précédent comme une couche de laque sur un meuble ancien, et le temps finissait par prendre cette épaisseur lisse, cette profondeur sans aspérité des choses longuement polies. Aurélien ne comptait plus les jours. Il comptait les pages — c’était sa seule mesure du temps, la seule qui eût un sens. Le roi Setthathirath avait franchi la rivière Nam Ngum, traversé les forêts de la plaine centrale, et approchait de Vientiane. Le roman en était à la page quatre-vingt-sept.
Un mardi — ou un mercredi, il n’aurait pas su dire — Aurélien était au bar en fin d’après-midi, dans le fauteuil en rotin qu’il s’était approprié sans que personne n’eût rien à y redire, un gin tonic à la main, Saint-Simon sur les genoux, quand une voiture s’arrêta devant l’hôtel avec ce bruit de pneus sur le gravier qui, au Settha Palace, annonçait un nouvel arrivant comme un coup de gong dans un temple.
Il leva les yeux par habitude plutôt que par curiosité. La porte vitrée du hall s’ouvrit et un homme entra.
Il était mince, plus petit qu’Aurélien, la cinquantaine usée — de ces hommes que le soleil et le vent ont travaillés plus sûrement que les années, et dont le visage porte les saisons comme un paysage. La peau tannée, profondément, d’un brun qui n’avait rien à voir avec le hâle des vacances. Une barbe de quatre ou cinq jours, grise aux joues, encore noire au menton. Des cheveux courts, poivre et sel, qui avaient été coupés sans miroir. Il portait une chemise kaki délavée, un pantalon de toile froissé par des heures de route, et des chaussures de marche dont la poussière rouge — la latérite des montagnes — racontait à elle seule d’où il venait.
Il posait sur le hall du Settha Palace un regard d’homme qui revient à la civilisation après une longue absence — un regard où se mêlaient le soulagement et une forme subtile de méfiance, comme si le lustre, le marbre, les pilastres beiges étaient un décor de théâtre dont il n’était pas tout à fait dupe.
Il portait un sac de toile militaire sur l’épaule et une sacoche en cuir usé en bandoulière. M. Theodas s’avança pour l’accueillir avec cette grâce protocolaire qui était sa marque — la poignée de main, l’inclinaison du buste, le sourire mesuré. L’homme avait réservé. On l’attendait. Le registre fut ouvert, une clé fut remise, un garçon d’étage prit le sac de toile. L’homme monta l’escalier en bois de rose d’un pas ferme, sans se retourner.
Aurélien reprit sa lecture.
Le soir, au restaurant, la table cinq était occupée.
Aurélien le remarqua en entrant — la table cinq, voisine de la sienne, était d’ordinaire vide en semaine. L’homme de l’après-midi y était installé. Il s’était rasé, avait changé de chemise — une chemise blanche, propre, un peu large aux épaules — mais gardait sur lui cette patine de terrain qui ne s’efface pas avec une douche. Ses mains, posées de part et d’autre de l’assiette, étaient larges, abîmées, avec des ongles courts et des callosités aux paumes. Des mains qui avaient tenu autre chose qu’un stylo.
Aurélien s’installa à sa table, commanda, ouvrit son manuscrit. Le rituel habituel. Mais la présence de l’homme à la table voisine créait un léger déséquilibre — une conscience de l’autre qui n’existait pas quand la table cinq était vide. C’était une question de proximité : dans la salle à moitié déserte de La Belle Époque, deux tables occupées côte à côte créaient une intimité involontaire, comme deux passagers dans un compartiment de train vide.
Ce fut l’homme qui parla le premier.
— Pardonnez-moi. Vous êtes français ?
La voix était grave, posée, avec un soupçon d’accent du Midi que le temps et l’éloignement avaient presque effacé. Aurélien leva les yeux de son manuscrit. L’homme souriait — un sourire simple, sans calcul, le sourire d’un homme qui a passé trop de temps loin de sa langue et pour qui entendre du français est un petit cadeau.
— Oui. Aurélien Desforêts.
— Jean-François Muret.
Ils se serrèrent la main par-dessus l’espace entre les deux tables — un geste un peu gauche, qui les fit sourire tous les deux. Muret demanda s’il pouvait s’asseoir à la table d’Aurélien. On déplaça le couvert. Kham apporta un verre supplémentaire sans qu’on le lui demande.
La conversation commença comme commencent les conversations entre Français à l’étranger — par le terrain commun le plus vaste et le moins compromettant : la France. D’où venez-vous ? Depuis quand êtes-vous ici ? Qu’est-ce qui vous amène ? Les questions rituelles, les réponses calibrées. Aurélien dit qu’il était écrivain, qu’il travaillait à un roman historique sur le royaume de Lan Xang, qu’il avait choisi Vientiane pour l’atmosphère et le calme. Muret dit qu’il était ethnologue, rattaché au CNRS, spécialiste des populations montagnardes du nord Laos — Hmong, Khamu, Tai Dam —, qu’il travaillait sur le terrain depuis six ans, et qu’il était descendu à Vientiane pour deux semaines.
— Des formalités administratives, dit-il avec un geste vague de la main. Un rapport à finir pour le ministère. Et un peu de repos.
Il prononça ce dernier mot — repos — avec une légère hésitation, comme s’il ne savait pas très bien ce que cela voulait dire, ou comme si la chose qu’il désignait lui était devenue étrangère.
— Six ans dans les montagnes, dit Aurélien. C’est long.
— Pas quand on est occupé.
Muret commanda un lao-lao — l’alcool de riz local, transparent, brûlant, que les Laotiens buvaient comme de l’eau et que la plupart des Français trouvaient imbuvable. Aurélien nota le choix : un homme qui commandait du lao-lao dans un restaurant français n’était pas n’importe quel expatrié.
La conversation trouva son rythme. Muret était un bon causeur — pas brillant, pas séducteur, mais curieux et attentif, avec cette qualité des gens qui ont passé plus de temps à écouter qu’à parler. Il posait des questions précises, s’intéressait vraiment aux réponses, rebondissait sans forcer. Quand Aurélien mentionna le roi Setthathirath et le transfert de la capitale, les yeux de Muret s’allumèrent.
— J’ai trouvé des traces de la route royale, dit-il. Entre Kasi et Vang Vieng, dans la montagne. Des dalles de pierre à moitié enfouies sous la jungle. Les Khamu qui vivent là-haut les connaissent — ils les appellent « les pierres du roi ». Personne ne les a jamais étudiées.
Aurélien posa sa fourchette. Les pierres du roi. Une route oubliée dans la jungle, des dalles sous la mousse, un chemin que le roi Setthathirath avait peut-être foulé en 1560 avec ses éléphants et ses courtisans. C’était exactement le genre de détail qui faisait vibrer son imagination — un fragment de réel qui venait nourrir la fiction, un caillou qu’on ramasse au bord du chemin et qu’on met dans sa poche.
— Il faudra que vous m’en parliez, dit-il.
— Avec plaisir.
Muret sourit. Puis, comme en passant, avec la désinvolture d’un homme qui nomme les choses importantes du même ton que les choses insignifiantes :
— J’ai lu votre deuxième livre. Les Batailles d’Ombrie. Quelqu’un me l’a prêté à Luang Prabang, dans une guesthouse tenue par un ancien coopérant qui avait une bibliothèque extraordinaire — trois cents livres dans une maison en bambou. J’ai beaucoup aimé.
Aurélien fut touché. Sincèrement. Pas par vanité — ou pas seulement — mais par cette improbabilité : un ethnologue dans les montagnes du Laos qui lit un roman français sur les condottieri du XVe siècle, à la lumière d’une lampe à pétrole, dans une maison en bambou de Luang Prabang. Il y avait dans cette image quelque chose de beau et d’absurde qui résumait à lui seul ce que le Laos faisait aux Français : il les jetait dans des situations que la raison n’avait pas prévues.
— C’est un hasard heureux, dit Aurélien.
— Les hasards n’existent pas au Laos, répondit Muret. Les Laotiens ont un mot pour ça — khwan. Le destin, mais en plus léger. Comme un coup de vent.
Aurélien nota le mot mentalement. Khwan. Le destin léger. C’était exactement le genre de mot qu’il aimait — un mot qui contenait un monde, un mot qui ne se traduisait pas, qui restait suspendu entre les langues comme un oiseau entre deux branches. Il le mettrait dans un livre. Peut-être dans celui-ci. Le roi Setthathirath, en marchant vers Vientiane, avait-il cru au khwan ? Avait-il senti le coup de vent qui le poussait vers sa nouvelle capitale, vers sa nouvelle vie, vers sa disparition ?
Ils commandèrent du dessert — un flan au lait de coco pour Aurélien, une assiette de fruits frais pour Muret, des fruits que le cuisinier avait découpés avec une précision de chirurgien, en éventails, en fleurs, en spirales, selon cette tradition lao de la découpe ornementale qui transforme une papaye en sculpture et une mangue en œuvre d’art.
Ils parlèrent encore une heure. De Luang Prabang et de ses temples. Du Mékong et de la manière dont les pêcheurs le naviguaient à la saison sèche. De la mousson qui approchait — Muret la sentait dans l’air, dans la lourdeur du ciel, dans le comportement des insectes. Ils parlèrent du bouddhisme theravāda et de la façon dont il cohabitait, dans les villages, avec les cultes des esprits — les phi — qui étaient la religion originelle des Lao et que six siècles de bouddhisme n’avaient pas réussi à effacer.
— Les phi sont partout, dit Muret. Dans les arbres, dans les rivières, dans les maisons. Chaque village a son esprit protecteur. Chaque maison a son autel. Le bouddhisme est la religion officielle, celle des temples et des bonzes. Les phi sont la religion du quotidien — celle de la peur, de la maladie, de la mort. Les deux cohabitent très bien. Les Laotiens ne voient pas la contradiction. C’est nous, les Occidentaux, avec notre manie de tout classer, qui la voyons.
Aurélien écoutait avec le plaisir d’un homme qui reçoit de la matière. Il ne prenait pas de notes — pas devant son interlocuteur, c’eût été indélicat — mais il enregistrait. Le romancier en lui stockait les images, les mots, les détails. Les dalles de pierre sous la jungle. Les phi dans les arbres. Le khwan — le destin léger comme un coup de vent. Tout cela irait dans le roman, tôt ou tard, transformé, digéré, réinventé.
De la guerre, il ne fut pas question. Pas un mot. La soirée était douce, la conversation agréable, le lao-lao coulait dans les verres, et la nuit de Vientiane entrait par les fenêtres ouvertes de La Belle Époque avec son cortège de grillons et de fleurs. Les deux hommes se serrèrent la main en bas de l’escalier. Muret avait la chambre 12, au bout du couloir du premier étage. Ils étaient presque voisins.
— Bonne nuit, dit Aurélien.
— Bonne nuit.
Et dans ce « bonne nuit » échangé entre deux Français dans un hôtel colonial au bord du Mékong, il y avait toute la douceur du monde — et tout ce qu’elle recouvrait.
CHAPITRE 4
Les premiers dîners
Ils prirent l’habitude de dîner ensemble. Ce ne fut jamais dit, jamais convenu — simplement, le deuxième soir, Muret s’installa à la table quatre sans demander, et Aurélien ne trouva pas de raison de s’en offusquer. Le troisième soir, Kham dressa deux couverts sans qu’on le lui demande. Le quatrième soir, Bounmy savait qu’il fallait monter une bouteille de vin et une carafe de lao-lao en même temps. L’habitude avait pris comme prend une greffe — naturellement, silencieusement, avec cette facilité déconcertante qu’ont les choses quand elles sont à leur place.
Les conversations suivaient le fil de l’improvisation. Elles n’avaient ni plan ni destination — elles erraient, comme erre une pirogue sur le Mékong, au gré des courants et des caprices, s’arrêtant ici sur un banc de sable, là dans un tourbillon, repartant quand l’envie les prenait. Aurélien découvrait que Muret était un lecteur vorace — de ces hommes que la solitude a rendus omnivores, qui lisent tout ce qui leur tombe sous la main avec la même avidité, un traité d’entomologie et un roman policier, du Lévi-Strauss et du Simenon. Il avait emporté dans les montagnes des livres improbables — *Tristes Tropiques*, bien sûr, mais aussi *La Condition humaine* de Malraux, qu’il avait relu trois fois dans la lumière d’une lampe à pétrole en écoutant la pluie tomber sur le toit en feuilles de sa case, et dont il disait que c’était le seul roman français qui sentait vraiment l’Asie.
— Malraux invente, dit Aurélien. Il n’a jamais mis les pieds dans la révolution chinoise. C’est un romancier, pas un témoin.
— Et alors ? répondit Muret. Toi non plus tu n’as pas mis les pieds dans le Laos du XVIe siècle. C’est la même chose.
Ce tutoiement était venu le troisième soir, entre le fromage et le dessert, sans que ni l’un ni l’autre ne l’eût remarqué. Il avait glissé dans la conversation comme un animal familier qui se couche à vos pieds — on ne l’a pas appelé, on ne le renvoie pas. Aurélien tutoyait peu les gens. Muret tutoyait tout le monde. L’ajustement s’était fait de lui-même.
Ils parlaient du Laos. C’était le sujet inépuisable, le fleuve qui charriait tous les autres. Muret connaissait le pays de l’intérieur — pas le Vientiane des ministères et des ambassades, mais l’autre Laos, celui des montagnes et des forêts, des villages de montagne accrochés à des pentes vertigineuses, des ethnies qui parlaient des langues que personne à Vientiane ne comprenait. Il racontait les Hmong avec une tendresse précise qui n’avait rien de sentimental — la tendresse du scientifique pour son objet d’étude, quand l’objet d’étude est un peuple vivant.
— Les Hmong n’ont pas d’écriture, disait-il. Tout passe par la parole, par le chant, par la musique. Le khène — tu connais le khène ?
Aurélien ne connaissait pas.
— C’est un orgue à bouche en bambou. Six tuyaux, parfois plus. Le son est… comment dire. C’est comme une voix humaine qui aurait traversé une forêt. Il y a des harmoniques dedans qui n’existent dans aucun autre instrument. Les Hmong jouent du khène pour tout — les mariages, les funérailles, les fêtes des esprits. Quand un homme joue du khène pour une femme, la nuit, devant sa maison, c’est une déclaration d’amour. Si elle sort, c’est qu’elle accepte.
— C’est beau, dit Aurélien.
— C’est en train de disparaître, dit Muret.
Il dit cela sans emphase, sans tristesse apparente, comme on constate un fait météorologique. Mais quelque chose dans sa voix — une note un peu plus basse, une vibration à peine perceptible — suggérait que le fait météorologique en question était un ouragan.
Aurélien nota mentalement le khène. Il le mettrait dans le roman — pas celui-là, un autre, plus tard. Ou peut-être dans celui-là. Le roi Setthathirath, en marchant vers Vientiane, avait dû entendre des instruments semblables dans les villages traversés. Le son du bambou dans la montagne. Il verrait.
Un soir, la conversation dériva vers la question du voyage. Muret demanda à Aurélien s’il avait voyagé avant Vientiane. La réponse fut brève — l’Italie, pour le premier roman, la Toscane et l’Ombrie, les collines et les cyprès, les villes fortifiées. La Grèce, une fois, pour un projet abandonné. Et puis ici. Trois destinations en quarante ans. Muret sourit.
— Tu voyages dans les livres, dit-il.
— C’est plus confortable, répondit Aurélien. Dans les livres, il n’y a pas de moustiques.
Muret rit. Puis il parla du voyage réel — pas le voyage de l’écrivain ou du touriste, mais le voyage de l’ethnologue, celui qui ne mène nulle part parce qu’il consiste à rester. Il décrivit ses premières semaines dans un village khamu : l’incompréhension totale, les gestes qui ne signifient pas ce qu’on croit, les regards qui pèsent et qui jaugent, et cette solitude particulière de l’homme qui est entouré de gens et qui ne comprend rien — ni leur langue, ni leurs rires, ni leur silence.
— Au début, on croit qu’on observe, dit-il. On prend des notes. On dessine des arbres généalogiques. On mesure les maisons. On compte les animaux. On se croit scientifique. Et puis un jour, on comprend qu’on n’observe rien du tout — qu’on ne voit que ce qu’on est capable de voir, c’est-à-dire presque rien. Le vrai travail ne commence que quand on accepte de ne rien comprendre. Quand on s’assied par terre, qu’on ferme son carnet, et qu’on attend.
— Qu’on attend quoi ?
— Que le monde vienne à soi. Au lieu d’aller vers lui avec ses questions et ses catégories et ses théories. C’est très difficile pour un Français. Nous sommes formés pour découper le monde en morceaux et les ranger dans des tiroirs. Les Khamu ne découpent rien. Ils vivent dans le monde comme un poisson vit dans l’eau — dedans, pas à côté.
Aurélien écoutait avec une fascination qui n’était pas feinte. Il y avait dans le discours de Muret quelque chose qui le touchait de biais — non pas le contenu, mais la méthode. S’asseoir et attendre que le monde vienne à soi. N’était-ce pas, en un sens, ce qu’il faisait au Settha Palace ? Il s’était assis dans un hôtel colonial au bord du Mékong, et il attendait. Mais ce qu’il attendait — si tant est qu’il attendît quelque chose — n’était pas le monde. C’était le contraire du monde. C’était le roman.
Un soir, au bar, après le dîner, ils croisèrent les deux Corses.
Ferracci et Luciani — Aurélien ne se souvenait jamais lequel était lequel — étaient attablés devant des verres de pastis, fumant des cigarettes brunes dont l’odeur âcre se mêlait au parfum du frangipanier avec un résultat curieusement agréable, comme si la Méditerranée et les Tropiques avaient trouvé un accord olfactif. Ferracci — ou Luciani — était un homme trapu, la cinquantaine, le visage buriné, les cheveux noirs plaqués en arrière, avec des yeux très vifs, très mobiles, qui ne regardaient jamais la même chose plus de trois secondes. L’autre était plus grand, plus maigre, plus silencieux, avec une moustache qui lui donnait un air de brigadier de gendarmerie en vacances.
— Ah, les Français ! dit le trapu en les voyant. Venez boire un coup.
Ils s’installèrent. Le pastis fut commandé. La conversation resta en surface — le temps, la chaleur, l’impossibilité de trouver un bon saucisson à Vientiane, les tracas des visas et des permis de séjour. Les Corses étaient dans « l’aviation », disaient-ils — des vols de charter, du transport de fret, des contrats avec le gouvernement laotien et avec « certaines organisations ». Le flou de ces descriptions était en lui-même une information, mais Aurélien n’était pas du genre à tirer les fils.
Muret, lui, observait. Aurélien le sentait — pas tendu, pas méfiant, mais attentif, avec cet œil d’ethnologue qu’il posait sur tout, les Corses comme les Hmong, le bar du Settha Palace comme un village de montagne. Il observait les gestes, les silences, les regards échangés entre les deux hommes. Il observait la manière dont Ferracci changeait de sujet quand la conversation approchait de certaines zones — les routes du nord, les liaisons aériennes avec le Triangle d’Or, le prix de l’opium à Luang Namtha.
Plus tard, dans le couloir du premier étage, en marchant vers leurs chambres, Muret dit à voix basse :
— Tu sais ce qu’ils font, tes Corses ?
— Je m’en doute, dit Aurélien. Je préfère ne pas savoir.
Muret ne répondit pas. Ils se souhaitèrent bonne nuit devant la porte de la chambre 7. Aurélien entra, alluma la lampe de chevet, s’assit sur le lit. Par la fenêtre ouverte, le jardin du Settha Palace était une masse sombre et parfumée. Le bruit des grillons. Le murmure du générateur de l’hôtel. Et quelque part, très loin, si loin que c’était peut-être une illusion, le battement d’un hélicoptère dans la nuit.
*Je préfère ne pas savoir.*
Il avait dit cela comme on dit « je préfère ne pas prendre de dessert » — avec la même légèreté, la même absence de conséquence. C’était la phrase d’un homme pour qui ne pas savoir était un choix esthétique autant que moral — une manière de préserver la beauté du monde en n’y laissant entrer que ce qui la servait. Aurélien Desforêts était un artiste du ne-pas-savoir. Il avait élevé l’ignorance volontaire au rang d’un art de vivre, et le Settha Palace était son chef-d’œuvre.
Et pourtant. Il y avait une faille dans ce chef-d’œuvre — une faille si mince qu’Aurélien lui-même ne la voyait pas, ou feignait de ne pas la voir. C’était la phrase de Muret, quelques soirs plus tôt, sur le khwan — le destin léger comme un coup de vent. Aurélien y pensait souvent, à ce mot. Il y pensait en se rasant le matin, en nageant ses dix longueurs, en tournant les pages de Saint-Simon. Le khwan. Le destin qui ne pèse rien et qui change tout. Il y avait un khwan dans le Settha Palace — un souffle, un mouvement de l’air, quelque chose d’imperceptible qui avait commencé avec l’arrivée de Muret et qui continuait, qui poussait, qui déplaçait les choses d’un millimètre. Aurélien ne le sentait pas encore. Mais les choses, elles, bougeaient.
Il ouvrit le manuscrit. Le roi Setthathirath était arrivé aux portes de Vientiane. La ville n’était alors qu’un bourg fortifié au bord du Mékong, avec quelques temples, un marché et un palais en bois qui tombait en ruine. Le roi regarda ce lieu modeste et y vit une capitale. Il vit les temples qu’il ferait construire, les stupas qu’il couvrirait d’or, les remparts qu’il dresserait contre les envahisseurs. Il vit le Pha That Luang, la Grande Stupa sacrée, qui n’existait pas encore mais qui existait déjà dans son esprit, parfaite, dorée, indestructible.
Aurélien écrivit trois pages d’un trait, sans rature. Le roi avait trouvé sa capitale. La prose était belle, fluide, assurée. Le ventilateur tournait. Le gecko dormait au plafond.
Tout allait bien.


