La sommeil du roi — Chapitres 5 à 8

Publié le 26 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Le sommeil
du roi

Le sommeil du roi

Chapitres 5 à 8

CHAPITRE 5

Le Mékong

C’était un dimanche, et les dimanches à Vientiane avaient une consistance particulière — plus épaisse que les autres jours, plus lente, comme si la ville, déjà nonchalante en semaine, décidait de ne plus bouger du tout. Les magasins étaient fermés, le marché du matin se résumait à quelques étals de fruits sous des parasols délavés, et les rues avaient cette vacuité ensommeillée des capitales qui n’ont jamais tout à fait accepté d’être des capitales.

Muret proposa une promenade. Aurélien hésita — il ne sortait presque jamais de l’hôtel, ou si rarement que chaque sortie avait le caractère d’une expédition. Le Settha Palace était son monde, et ce monde lui suffisait. Mais il y avait dans la proposition de Muret quelque chose de si naturel, de si dénué d’insistance, qu’un refus aurait été plus coûteux qu’un oui.

Ils sortirent par la porte principale, sur la rue Pangkham, et marchèrent vers le fleuve.

Vientiane se déployait autour d’eux comme un décor de théâtre qu’on n’aurait pas tout à fait fini d’installer. Des maisons coloniales aux volets clos, dont les façades portaient les stigmates de plusieurs décennies de mousson — la peinture cloquée, les balustrades rouillées, les jardinières vides où poussait de la mousse. Des arbres immenses — des flamboyants en fleur, rouge sang contre le ciel blanc — qui débordaient des jardins par-dessus les murs et ombrageaient les trottoirs défoncés. Des pagodes dorées qui surgissaient entre les toits de tôle comme des apparitions — un éclat d’or soudain dans le gris et le vert, la pointe d’un stupa, la silhouette d’un naga au faîte d’un toit à pente, et l’on se souvenait que cette ville de fonctionnaires et de marchands était aussi une ville de prière.

— Tu connais le Wat Si Saket ? demanda Muret.

Aurélien ne le connaissait pas. C’est-à-dire qu’il en connaissait l’existence — M. Theodas lui en avait parlé un jour — mais il n’y était jamais allé. Le temple était à dix minutes à pied de l’hôtel. Il n’y était jamais allé.

Muret le guida. Le Wat Si Saket était le plus ancien temple de Vientiane — le seul que les armées siamoises avaient épargné lors du sac de 1828, quand elles avaient brûlé la ville entière et réduit ses temples en poussière. Pourquoi celui-là ? Personne ne savait. Peut-être parce qu’il était beau d’une beauté qui arrête la main du destructeur. Peut-être par hasard. Peut-être parce que les dieux veillaient — ou au moins un dieu, celui de ce temple-là.

Ils entrèrent dans le cloître. Et Aurélien s’arrêta.

Des milliers de bouddhas. Des milliers. Dans des niches creusées dans les murs du cloître, sur plusieurs rangées, du sol au plafond — des bouddhas de bronze, de bois, de pierre, de toutes tailles, de toutes postures. Bouddha assis en méditation, les mains sur les genoux. Bouddha debout, la main levée pour calmer les eaux. Bouddha couché sur le côté, entrant dans le nirvana. Des grands, des petits, des minuscules — certains pas plus gros qu’un doigt. Certains intacts, d’autres décapités par le temps ou par la guerre, d’autres encore rafistolés avec du ciment, de la résine, de la bonne volonté. Des siècles de prière accumulés dans ces murs, des couches de dévotion superposées comme les couches de laque sur le manuscrit du roi.

— Six mille huit cents, dit Muret. On les a comptés.

Aurélien ne dit rien. Il marchait le long du cloître, regardant les bouddhas avec un trouble qu’il ne s’expliquait pas. Ce n’était pas la beauté — certaines de ces statues étaient grossières, maladroites, fabriquées par des artisans de village qui n’avaient jamais vu un chef-d’œuvre. Ce n’était pas non plus le nombre, bien que le nombre eût quelque chose de vertigineux. C’était autre chose. C’était la patience. Six mille huit cents bouddhas, déposés un par un, sur des siècles, par des mains qui avaient chacune cru que ce geste comptait. Chacune de ces statues était un vœu, une prière, un acte de foi dans quelque chose de plus grand que soi. Et elles étaient toutes là, intactes ou brisées, dans leur niche de brique rouge, regardant le visiteur avec le même sourire imperturbable — ce sourire du Bouddha qui n’est ni heureux ni triste mais quelque chose d’autre, quelque chose qui se situe au-delà de la distinction entre la joie et la douleur.

Aurélien pensa — et la pensée le surprit — qu’il n’avait jamais cru en rien avec autant de conviction que ces inconnus avaient cru en ces statues.

Ils sortirent du temple. La lumière du dehors était aveuglante après la pénombre du cloître. Ils continuèrent vers le fleuve.

En chemin, ils passèrent devant le Patuxai — l’arc de triomphe de Vientiane, massif, incongru, planté au bout de l’avenue Lane Xang comme un décor de théâtre abandonné au milieu d’un champ. Muret connaissait l’histoire : le monument avait été construit dans les années soixante avec du ciment que les Américains avaient offert pour la construction d’une piste d’aéroport. Les Laotiens avaient trouvé un meilleur usage au ciment. Aurélien rit — c’était le genre d’anecdote qu’il aimait, une anecdote qui avait la forme d’une parabole sans en avoir la prétention.

— C’est tout le Laos, dit Muret. On vous donne du ciment pour la guerre, vous en faites un monument. C’est un peuple qui détourne les choses de leur usage — les bombes deviennent des clôtures, les obus deviennent des pots de fleurs, le ciment militaire devient un arc de triomphe. Il y a une forme de génie là-dedans. Ou de résistance. Ou les deux.

Plus loin, un marché en plein air débordait sur le trottoir — des étals de fruits qu’Aurélien ne savait pas nommer et que Muret nommait avec la précision d’un botaniste : ramboutan, longane, fruit du dragon, jaque, mangoustan. Des montagnes de légumes verts, des poulets vivants dans des cages en bambou, des poissons du Mékong encore frétillants dans des bassines en zinc. L’odeur était puissante — un mélange de poisson frais, de coriandre, de piment grillé et de cette senteur de fermentation sucrée qui est l’odeur de base de tous les marchés tropicaux. Aurélien, dont l’odorat s’était affiné au Settha Palace à force de ne sentir que le frangipanier et la cire, fut assailli par cette richesse olfactive comme par une vague.

Une vieille femme assise par terre vendait des paquets de khao piak — des nouilles de riz fraîches enveloppées dans des feuilles de bananier. Muret en acheta deux, en tendit un à Aurélien. Ils mangèrent debout, au bord du trottoir, avec les doigts, les nouilles tièdes et salées, parfumées à la citronnelle. C’était bon. C’était simple. C’était exactement le genre de chose qu’Aurélien ne faisait jamais — manger debout, dans la rue, avec les doigts, sans nappe ni fourchette ni serveur silencieux. Il se sentit ridicule, puis libre, puis ridicule de se sentir libre pour si peu.

Le Mékong apparut au bout d’une rue bordée de tamariniers — pas d’un coup, pas comme un spectacle, mais progressivement, comme une idée qui se forme. D’abord le ciel qui s’ouvrait, plus large, plus clair. Puis les berges — un talus de terre rouge planté d’herbe, quelques arbres, des enfants qui jouaient. Et enfin le fleuve lui-même.

Il était vaste. Aurélien savait qu’il était vaste — il le voyait de loin depuis le balcon de sa chambre, ou du moins il en voyait la lueur — mais le voir de près était autre chose. Une étendue d’eau brune, opaque, qui coulait avec une lenteur trompeuse vers le sud-est, vers le Cambodge, vers le Vietnam, vers la mer de Chine. La surface était lisse, presque huileuse, avec de lents tourbillons qui s’ouvraient et se refermaient comme des yeux. Sur l’autre rive — si proche qu’on distinguait les couleurs des maisons — c’était la Thaïlande. Nong Khai. Un autre pays, un autre monde, à quatre cents mètres de distance.

— C’est une frontière étrange, dit Muret. Sur cette rive, la guerre. Sur l’autre, la paix. Quatre cents mètres.

Il avait dit cela sans appuyer. Aurélien ne releva pas. Ils marchèrent le long de la berge, dans la chaleur qui montait du sol comme d’un four. Des pêcheurs laotiens raccommodaient des filets, accroupis dans l’ombre des arbres. Un bac à moteur traversait le fleuve avec la lenteur d’un insecte sur une vitre. Des enfants se baignaient dans l’eau brune en criant — des cris de joie pure, débarrassés de tout ce qui n’était pas le plaisir de l’eau sur la peau.

Au bout de la promenade, un vendeur ambulant proposait du café glacé et des beignets de banane. Ils s’assirent sur un muret, face au fleuve, et Aurélien regarda le Mékong couler.

Le fleuve avait cette couleur que les Occidentaux appellent « boueuse » et que les Laotiens ne nomment pas, parce qu’elle est simplement la couleur de l’eau, comme le ciel est la couleur du ciel. Un brun chaud, dense, opaque, qui portait en lui des tonnes de limon arraché aux montagnes de Chine et du nord Laos, et ce limon était la richesse du pays — il nourrissait les rizières, engraissait les berges, faisait pousser les légumes et les fruits dans les jardins flottants que les pêcheurs cultivaient le long des rives. Le Mékong n’était pas sale. Le Mékong était vivant.

Muret connaissait le fleuve comme il connaissait les montagnes — de l’intérieur. Il parla des pêcheurs qui jetaient leurs filets à l’aube, debout dans des pirogues si étroites qu’un Occidental n’aurait pas pu y tenir sans basculer. Il parla des esprits du fleuve — les nagas, ces serpents mythiques qui vivaient au fond des eaux et qui protégeaient les villages riverains, à condition qu’on leur fasse des offrandes. Chaque année, lors de la fête des eaux, les habitants de Vientiane organisaient des courses de pirogues sur le Mékong, et les pirogues avaient la forme de nagas — des serpents de bois peint, rouges et or, qui fendaient les eaux sous les acclamations de la foule.

— Le Mékong est un dieu, dit Muret. Pas un dieu abstrait comme le Dieu des chrétiens. Un dieu physique, qu’on peut toucher, qu’on peut sentir, qui a une odeur et une couleur et un bruit. Un dieu qui nourrit et qui noie. Un dieu qui donne et qui reprend.

Aurélien regardait le fleuve avec une intensité nouvelle. Il y avait dans ce fleuve quelque chose d’hypnotique — cette masse d’eau indifférente qui passait et passait, qui avait passé avant les hommes et passerait après eux, qui emportait tout avec elle sans rien garder. Des siècles de batailles et de prières, de royaumes et de ruines, de cortèges royaux et de colonnes de réfugiés avaient longé ces rives, et le fleuve n’en savait rien. Le Mékong était le plus grand écrivain du Laos : il racontait tout et n’écrivait rien.

Muret regardait vers le nord. Son visage avait changé — imperceptiblement, comme change un ciel quand un nuage passe. La bonne humeur du matin s’était retirée, ou plutôt elle s’était recouverte de quelque chose de plus ancien, de plus profond, comme un fond de rivière apparaît quand le niveau de l’eau baisse.

Il leva la main et désigna un point vague au-delà de la ville, au-delà des toits, au-delà de l’horizon plat des rizières.

— C’est par là que j’étais, dit-il.

Un geste vers le nord. Vers les montagnes qu’on ne voyait pas. Vers un pays qui portait le même nom que celui-ci mais qui n’était pas le même — un pays de forêts, de grottes, de pistes boueuses, de villages sans nom sur les cartes, un pays qui brûlait.

Aurélien hocha la tête. Il ne demanda rien. Le geste de Muret était resté suspendu un instant dans l’air chaud, puis il avait baissé la main et le silence était revenu. Un silence confortable, de ceux qu’on partage au bord d’un fleuve, et sous lequel il y avait tout ce qui n’avait pas été dit.

Ils rentrèrent à l’hôtel en fin de matinée, quand la chaleur devint intenable. Le hall du Settha Palace les accueillit avec sa fraîcheur relative et son odeur de cire. M. Theodas leur adressa un sourire depuis la réception. Tout était en ordre.

L’après-midi, piscine. Aurélien dans son transat, Saint-Simon sur les genoux, gin tonic à portée de main. Muret dans le transat d’à côté — celui qu’occupait parfois Steve l’Américain, qui n’était pas là ce jour-là — avec un cahier à couverture cartonnée dans lequel il écrivait d’une écriture serrée, penchée, difficile à lire. Son rapport pour le ministère. Quatre-vingts pages de données ethnographiques, de relevés linguistiques, de descriptions de rituels, de statistiques démographiques. Quatre-vingts pages qui diraient ce que les montagnes du nord étaient en train de devenir. Quatre-vingts pages que deux ou trois fonctionnaires liraient à Paris, dans un bureau du Quai d’Orsay, entre deux dossiers sur l’Algérie et le Congo, et qui finiraient dans un classeur vert.

Le soleil descendit. Les ombres des palmiers s’allongèrent sur l’eau de la piscine. Bounmy vint leur proposer un dernier verre. Aurélien accepta. Muret accepta.

Au loin, au-delà du mur de l’hôtel, au-delà de la ville, au-delà du Mékong et des rizières, un roulement sourd — un orage qui s’annonçait, ou quelque chose d’autre.

Ni l’un ni l’autre ne leva la tête.

Les palmiers ne bougeaient pas. L’eau de la piscine était lisse. Le gecko était à sa place au plafond du bar, immobile, vertical, les yeux ouverts.

CHAPITRE 6

La première fissure

Ce fut un soir comme les autres. Ou presque.

La chaleur n’avait pas baissé à la tombée de la nuit — elle s’était simplement transformée, passant de l’éclat blanc de l’après-midi à une moiteur lourde, collante, qui chargeait l’air d’une tension de fièvre. M. Theodas avait fait ouvrir toutes les fenêtres de La Belle Époque, et les grandes tentures de lin beige ondulaient lentement, soulevées par un souffle qui n’était pas du vent — juste la respiration de la ville dans la chaleur.

Ils avaient bu un peu plus que d’habitude. Le vin d’abord — un bordeaux correct, un entre-deux-mers que M. Theodas avait miraculeusement fait venir par la valise diplomatique d’un ami à l’ambassade —, puis le lao-lao, cet alcool de riz translucide qui brûlait le palais et réchauffait le ventre et qu’on buvait dans de petits verres qu’il fallait remplir sans cesse, selon la coutume, parce qu’un verre vide est une offense à l’hôte et un verre plein est une offense à la politesse.

La conversation avait erré, comme chaque soir, de sujet en sujet. Ils avaient parlé de Flaubert — Muret avait une théorie sur *Salammbô*, il pensait que Flaubert avait écrit ce roman pour fuir son époque, que Carthage était son Vientiane à lui, son refuge dans le passé. Aurélien avait contesté — Flaubert ne fuyait rien, Flaubert transformait, c’est différent. Ils avaient discuté de la nuance avec une vivacité plaisante et inutile, comme deux hommes qui préfèrent parler de Carthage plutôt que de ce qui les entoure.

Puis le silence était venu. Un de ces silences qui tombent entre les plats, quand la conversation s’essouffle et que les regards cherchent un point d’ancrage — le fond du verre, la flamme de la bougie, les ombres sur les boiseries. Et dans ce silence, Muret avait commencé à parler.

Il n’avait pas changé de ton. C’était la même voix — grave, posée, un peu rauque ce soir-là à cause du lao-lao. Il parlait de son travail. De sa méthode. De la patience qu’il fallait pour qu’un village hmong vous accepte — des semaines, parfois des mois, à vivre parmi eux, à manger leur nourriture, à dormir dans leurs maisons, à assister à leurs rituels sans poser de questions, parce que les questions étaient une impolitesse et que le savoir venait à celui qui savait attendre.

— J’avais un village, dit-il. Ban Pha Thi. Province de Houaphan. Un village khamu, pas hmong — les Khamu sont différents, plus anciens, les autochtones du Laos si tu veux, les premiers habitants avant que les Tai ne descendent du sud de la Chine. J’y ai vécu trois séjours, six mois en tout. Je connaissais chaque maison, chaque famille. Le chef du village s’appelait Khamtanh. Un vieil homme extraordinaire — il avait dans les soixante-dix ans, peut-être plus, personne ne savait exactement, les Khamu ne comptent pas les années de la même façon que nous. Il connaissait tous les chants rituels de son peuple. Je les ai enregistrés — j’avais un magnétophone Nagra, un appareil suisse, une merveille, que j’ai traîné dans la boue pendant trois ans. Des heures d’enregistrement. La mémoire vivante d’un peuple.

Il s’arrêta. Fit tourner le lao-lao dans son verre.

— Le village a été évacué en mars dernier. Bombardements. Pas un bombardement direct — les bombes sont tombées à deux kilomètres, sur une crête où il y avait, paraît-il, une position du Pathet Lao. Mais les bombes à fragmentation, tu vois — les cluster bombs, comme disent les Américains — ça couvre une surface immense. Des petites bombettes qui se dispersent en tombant et qui explosent à l’impact. Ou qui n’explosent pas — et ça c’est pire, parce qu’elles restent là, dans la terre, dans les rizières, et elles explosent plus tard, quand un enfant les ramasse en croyant que c’est un jouet.

Il dit cela entre la salade et le plat de résistance. Kham venait de poser devant eux deux assiettes de poisson du Mékong grillé aux herbes de citronnelle. La vapeur montait des assiettes avec un parfum de fête.

— Le village a été évacué, reprit Muret. Les familles sont parties vers le sud, à pied, avec ce qu’elles pouvaient porter. Khamtanh — le vieux chef — est mort sur la route. Le cœur, probablement. Ou l’épuisement. Ou le chagrin — je ne sais pas si on meurt de chagrin, les médecins disent que non, mais j’ai vu des gens mourir de chagrin dans les montagnes, et je peux te dire que les médecins se trompent.

Silence.

Et tandis que le silence durait — une seconde, cinq secondes, un temps qui n’avait pas de mesure — quelque chose d’étrange se produisit dans la salle de La Belle Époque. Les boiseries de palissandre, les nappes blanches, le lustre en cristal, les bougies sur les tables vides — tout cela, qui constituait le décor familier et rassurant de la vie d’Aurélien, sembla soudain se contracter, se resserrer, comme si les murs se rapprochaient. Le plafond descendait. L’air se raréfiait. C’était une illusion, bien sûr — les murs n’avaient pas bougé, c’était lui, Aurélien, qui bougeait à l’intérieur de lui-même, qui sentait les parois de son cocon se tendre autour de quelque chose qui ne voulait pas être contenu. Puis Muret bougea sa main vers son verre, et le geste rompit le sortilège, et les murs reprirent leur place, et le plafond remonta, et l’air redevint respirable.

Aurélien tenait sa fourchette en l’air, à mi-chemin entre l’assiette et la bouche. Le poisson refroidissait. La vapeur avait cessé de monter.

— C’est terrible, dit-il.

Il le pensait. Il le pensait vraiment — ou du moins il pensait qu’il le pensait, ce qui, pour un homme comme Aurélien, revenait au même. Il y avait dans sa voix une compassion sincère, un trouble authentique. Mais c’était un trouble de surface — comme un caillou qui tombe dans l’eau et qui fait des cercles, des cercles qui s’élargissent et qui s’effacent, et le fond ne bouge pas.

— Et les enregistrements ? demanda-t-il. Les chants de Khamtanh ?

La question était venue naturellement, portée par la curiosité du romancier, par ce réflexe de sauvetage qui consistait à chercher, dans le désastre, ce qui pouvait être sauvé — un objet, un texte, une trace. Muret le regarda. Il y eut dans ses yeux un mouvement rapide — quelque chose qui passait et qui disparaissait, comme un poisson sous la surface — puis il répondit :

— J’ai les bandes. Elles sont dans ma sacoche, en haut. Vingt-trois heures d’enregistrement. C’est tout ce qui reste de la mémoire de Khamtanh.

— Il faudra que tu me les fasses écouter, dit Aurélien.

— Oui, dit Muret. Un jour.

Et la conversation repartit. Les funérailles khamu — le sujet s’imposait, avec une logique cruelle. Muret expliqua les rituels : le corps lavé par les femmes de la famille, enveloppé dans un tissu blanc, porté jusqu’à la forêt où l’on construisait un bûcher. Les chants — toujours les chants, qui accompagnaient le mort vers le monde des esprits. Les offrandes de riz, de lao-lao, de viande séchée, déposées sur le bûcher pour nourrir le mort pendant son voyage. Et après, les cendres dispersées dans la rivière, parce que l’eau emporte tout et que les Khamu, comme les bouddhistes, croient que rien ne dure.

Aurélien écoutait avec cette attention qu’il accordait à tout ce qui était étranger, lointain, transformable en matière littéraire. Il comparait mentalement les rites khamu aux rites funéraires des autres peuples qu’il avait étudiés pour ses romans — les Étrusques, les Gaulois, les Khmer. La mort était son sujet préféré, à condition qu’elle fût ancienne.

— C’est comme dans l’Iliade, dit-il. Le bûcher de Patrocle. Le même geste, à des millénaires de distance.

Muret ne répondit pas tout de suite. Il finit son verre. Ses yeux étaient fixés sur un point vague, quelque part au-delà de l’épaule d’Aurélien, au-delà des murs de La Belle Époque, au-delà de Vientiane.

— Sauf que Patrocle est mort au combat, dit-il finalement. Khamtanh est mort en marchant.

La phrase resta entre eux comme un objet posé sur la table — trop lourd pour être déplacé, trop présent pour être ignoré. Aurélien ne trouva rien à répondre. Il fit signe à Kham pour commander un dernier verre. Elle vint, versa le vin, repartit. Ses pas ne faisaient aucun bruit sur le parquet ciré.

Dehors, la nuit de Vientiane suivait son cours. Un gecko — pas celui du bar, un autre, un cousin peut-être, un membre de cette dynastie invisible qui régnait sur les plafonds de la ville — se mit à chanter. Le chant du gecko est un son étrange — un claquement sec, mécanique, répété cinq ou six fois, qui sonne comme un rire minuscule dans la nuit. Les Laotiens croient que le gecko porte chance — plus il chante, plus la chance est grande. Aurélien avait entendu ce chant chaque nuit depuis son arrivée, et il avait fini par l’aimer, comme on aime un bruit de fond, une présence familière qui ne demande rien et ne promet rien.

Le gecko chanta sept fois. M. Theodas, qui passait dans le couloir, leva la tête et sourit — sept fois, c’était excellent, c’était le chiffre de la plénitude. M. Theodas croyait aux geckos comme il croyait aux bonzes et au Pha That Luang — avec cette foi pragmatique des gens qui ont appris à prendre leurs dieux là où ils les trouvent.

Ils parlèrent d’autre chose. Du marché du matin. D’un temple que Muret voulait visiter. De la mousson qui se rapprochait — on la sentait dans la lourdeur de l’air, dans les orages du soir qui étaient plus fréquents et plus violents. Des choses douces. Des choses neutres. Le dîner s’acheva comme les autres — courtoisement, chaleureusement, avec cette grâce que deux hommes bien élevés mettent à éviter les abîmes.

Ce soir-là, dans sa chambre, Aurélien ne travailla pas. Il resta un long moment sur le balcon, les coudes appuyés sur la balustrade en fer forgé, à regarder le jardin dans l’obscurité. Le bruit des grillons. L’odeur du jasmin. Le clapotis imperceptible de la piscine — les jets d’eau continuaient leur murmure même la nuit, même quand personne n’était là pour les entendre.

Il pensa à Khamtanh. Au vieil homme qui était mort en marchant. Il essaya d’imaginer la scène — la colonne de réfugiés sur un sentier de montagne, le vieil homme qui s’arrête, qui s’assied au bord du chemin, qui ferme les yeux. Il n’y arrivait pas. Les images ne venaient pas, ou elles venaient fausses, fabriquées, littéraires. Il voyait un vieillard de roman, pas un vieillard réel. La réalité glissait sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard — il pouvait la voir, mais elle ne le touchait pas. Elle ne le mouillait pas.

Il rentra dans la chambre. Se coucha. Le ventilateur tournait. Le sommeil mit plus longtemps que d’habitude à venir.

Dehors, dans le couloir, les pas de Muret regagnaient la chambre 12. La porte se ferma doucement. Puis le silence.

CHAPITRE 7

Air America

Ce fut le bruit qui le réveilla.

Pas le bruit habituel — pas les grillons, pas le coq du quartier, pas le murmure du ventilateur. Autre chose. Des voix dans le couloir, des pas lourds, une porte qui claquait. Aurélien ouvrit les yeux. Il faisait nuit encore. La montre sur la table de nuit marquait deux heures du matin.

Il se leva, enfila un peignoir, entrouvrit la porte. Le couloir était éclairé par la veilleuse de secours — une lueur jaune, malade, qui donnait aux murs une teinte de vieux papier. Au bout du couloir, devant la chambre 3, un attroupement. M. Theodas, en robe de chambre — la première fois qu’Aurélien le voyait sans costume, et c’était presque choquant, comme si le Settha Palace lui-même s’était dévêtu —, un garçon d’étage qui portait une cuvette d’eau, et Steve.

Steve était debout, adossé au mur, dans un état qu’Aurélien ne lui avait jamais vu. Pas ivre — ou pas seulement ivre. Il avait le visage couvert de poussière rouge, la latérite des hauts plateaux, et cette poussière striée de sueur formait des rigoles sur ses joues qui ressemblaient à des larmes ocre. Ses vêtements — un pantalon de treillis, une chemise de civil déchirée à l’épaule — étaient couverts de la même poussière. Ses mains tremblaient. Il parlait très vite, en anglais, d’une voix trop haute, des phrases hachées que Aurélien ne comprenait pas tout à fait depuis le fond du couloir — des fragments, des mots isolés, *fucking runway*, *couldn’t see shit*, *Bobby’s arm*, *his fucking arm*.

Theodas gérait la situation avec cette maîtrise qui était sa plus grande vertu. Il parlait à Steve d’une voix basse et ferme, en anglais, avec son accent franco-laotien qui donnait à la langue un velouté improbable. Il le guidait vers l’intérieur de la chambre. Le garçon d’étage suivait avec la cuvette. La porte se ferma. Les voix devinrent un murmure derrière le bois.

Aurélien referma sa porte. Il retourna se coucher. Le sommeil ne revint pas.

Le lendemain matin, au Sidewalk Café, la rumeur avait déjà circulé. Un incident sur une piste quelque part dans le nord — Muong Soui, ou Long Tieng, ou un de ces noms qu’Aurélien ne connaissait pas et qu’on prononçait à voix basse dans les bars de Vientiane comme des mots de passe. Un avion de la compagnie — on disait « la compagnie » sans jamais la nommer, tout le monde savait, personne ne disait — avait eu des problèmes à l’atterrissage. Un copilote blessé. Des détails vagues, contradictoires, déformés par la chaîne de bouche-à-oreille qui reliait le terrain de la guerre au restaurant de l’hôtel.

Steve apparut à dix heures, rasé, douché, chemise propre, lunettes d’aviateur en place. Il traversa la terrasse d’un pas élastique, commanda un café noir, le but debout, échangea un mot avec Bounmy, et repartit vers le hall comme si la nuit n’avait pas eu lieu. L’élasticité de cet homme était prodigieuse — cette capacité à effacer les traces, à redémarrer chaque matin comme une machine remise à zéro. Aurélien le regarda passer avec un mélange d’admiration et de malaise. Il y avait quelque chose d’inhumain dans cette résilience — ou de trop humain, au contraire, de trop adaptable, de trop disposé à survivre coûte que coûte.

— Il est pilote, dit Muret, qui avait tout observé depuis sa table. Il vole pour Air America. Tu sais ce que c’est, Air America ?

— Vaguement, dit Aurélien.

— C’est la CIA. Ils ont une compagnie aérienne. Des avions civils, des pilotes en civil, des opérations qui n’existent pas. Ils transportent des troupes, des armes, du matériel dans les montagnes. Ils récupèrent les blessés, les espions, les agents qu’il faut exfiltrer. Et parfois autre chose.

— Autre chose ?

Muret ne précisa pas. Il but son café.

Ce jour-là, l’hôtel sembla plus petit à Aurélien — ou plutôt, pour la première fois, il en perçut les limites. Le Settha Palace, qu’il avait toujours vécu comme un monde autosuffisant, un univers clos et parfait, lui apparut soudain pour ce qu’il était aussi : un bocal. Un aquarium élégant dans lequel nageaient des poissons de différentes espèces — l’écrivain français, le pilote américain, les Corses, les diplomates, le directeur franco-laotien — chacun dans sa bulle, chacun avec ses secrets, et l’eau de l’aquarium qui était la même pour tous.

Ce matin-là, la terrasse du Sidewalk Café était plus animée que d’habitude. Deux Américains en chemise à manches courtes parlaient à voix basse au-dessus de leurs cafés — des « conseillers », sans doute, de ceux qui peuplaient Vientiane comme les termites peuplent une charpente, invisibles et innombrables. Un diplomate français qu’Aurélien croisait parfois au bar — un certain Lefèvre, attaché culturel — s’arrêta à sa table en passant.

— La situation se complique, dit-il avec cette jouissance du secret qui est le péché mignon des diplomates. Les Nord-Vietnamiens ont pris des positions nouvelles au-dessus de la Plaine des Jarres. Il paraît que les Américains vont intensifier les frappes. L’ambassadeur Sullivan est furieux.

— C’est grave ? demanda Aurélien, par politesse plus que par inquiétude.

Lefèvre haussa les épaules — ce haussement d’épaules français qui signifie tout et son contraire, et qui, à Vientiane, était devenu la réponse par défaut à toute question sur la situation.

— C’est toujours grave. Et ça ne change jamais rien.

Il s’éloigna. Aurélien but son café. Le boulevard était calme. Un marchand de journaux passait à vélo, le porte-bagages chargé de quotidiens qu’il ne vendrait pas. La vie continuait sa ronde de surface, et sous la surface, comme sous la surface du Mékong, des courants invisibles charriaient des choses que personne ne voulait voir.

Les Corses, par exemple. Ferracci et Luciani. Aurélien les croisait au bar presque chaque soir, et il ne savait toujours rien d’eux — rien de précis, rien de vérifiable. Ils étaient dans « l’aviation ». Ils avaient des « contrats ». Ils s’absentaient pendant deux ou trois jours et revenaient sans explication, avec parfois un bronzage plus prononcé ou une chemise neuve achetée à Saïgon. Ils buvaient du pastis, fumaient des cigarettes brunes, et parlaient entre eux en corse — un dialecte qu’Aurélien ne comprenait pas et qui sonnait comme de l’italien passé au papier de verre.

Muret, lui, les avait percés à jour. Un soir, au bar, après que les deux Corses furent montés se coucher, il en fit le portrait à Aurélien avec la précision d’un rapport d’espionnage — ou d’une étude ethnographique, ce qui, à Vientiane, revenait souvent au même.

— Ce sont des survivants de l’époque coloniale. Des Corses qui sont arrivés en Indochine avec l’armée française dans les années quarante ou cinquante. Après Diên Biên Phu, la plupart sont rentrés en France. Ceux-là sont restés. Ils se sont reconvertis dans l’aviation civile — des petites compagnies de charter qui transportent tout ce qu’on veut d’un bout à l’autre de l’Indochine. Du fret légal, du courrier, des passagers. Et de l’opium.

— Tu en es sûr ?

— Tout le monde le sait. C’est ce qu’on appelle « Air Opium ». Ils ramassent l’opium brut dans les montagnes — chez les Hmong, chez les Yao — et ils le transportent vers Saïgon, vers Bangkok, vers les laboratoires. De là, ça part vers Marseille. La French Connection, tu connais ? Eh bien voilà. C’est ça. Le bout de la chaîne, c’est un type en pardessus dans un port de Marseille. L’autre bout, c’est un paysan hmong dans une montagne du Laos. Et entre les deux, il y a des gens comme Ferracci et Luciani.

Aurélien écouta. C’était fascinant — comme un chapitre de roman, comme un de ces récits d’aventures qui avaient nourri sa jeunesse, Conrad, Kipling, Malraux. La différence, c’est que ça se passait maintenant, dans l’hôtel où il dormait, au bar où il buvait. Mais cette différence, précisément, était celle qu’Aurélien refusait de voir. Pour lui, l’opium des Corses avait la même consistance que l’opium de Confessions d’un mangeur d’opium anglais — une substance littéraire, une matière à rêverie. Il ne la reliait pas à une économie, à une guerre, à des gens qui souffraient.

— C’est romanesque, dit-il.

Muret le regarda. Ce même regard qu’il avait eu l’autre soir — un regard qui ne jugeait pas, ou pas encore, mais qui enregistrait.

— Oui, dit-il. C’est romanesque.

Ce soir-là, dans sa chambre, Aurélien reprit le manuscrit. Le roi Setthathirath, installé dans sa nouvelle capitale, organisait la défense de Vientiane. Les espions birmans rôdaient aux frontières. Les généraux laotiens se disputaient la stratégie — les uns voulaient attaquer, les autres défendre, d’autres encore négocier. Le roi écoutait, pesait, décidait. Il avait cette solitude du pouvoir qui est aussi une solitude de la conscience — le poids de savoir ce que les autres ne savent pas, le poids de décider pour des milliers de gens qui ne comprendront jamais pourquoi.

Aurélien écrivit une scène de conseil de guerre. Les généraux autour d’une table de teck, dans la salle du trône. Les cartes déroulées — des cartes en écorce de mûrier, peintes à l’encre de Chine, sur lesquelles les montagnes étaient figurées par des vagues et les rivières par des traits sinueux. Les voix qui s’élèvent. Un général âgé — le plus ancien, le plus prudent — plaidait pour la retraite vers le sud. Un jeune officier, ambitieux et téméraire, exigeait l’attaque préventive. Et entre les deux, les autres, ceux qui ne parlaient pas, ceux qui attendaient que le roi décide pour décider à leur tour, comme des girouettes attendant le vent.

Le roi, au centre, immobile, regardait par la fenêtre les montagnes du nord d’où viendront les envahisseurs.

Aurélien s’arrêta. Relut. Il y avait dans cette scène quelque chose de familier — trop familier. Les généraux laotiens de 1570 ressemblaient étrangement aux généraux laotiens de 1964. Le jeune officier téméraire ressemblait à Kong Le, le capitaine parachutiste qui avait pris Vientiane d’assaut quatre ans plus tôt. Le vieil officier prudent ressemblait à Souvanna Phouma, le prince neutraliste, cet homme au sourire fatigué qu’on croisait parfois au restaurant français de la rue Samsenthai. Et les espions birmans qui rôdaient aux frontières du royaume de Lan Xang — n’étaient-ils pas, avec leurs déguisements et leurs missions secrètes, les ancêtres des agents de la CIA qui peuplaient aujourd’hui le Purple Porpoise ?

C’était la première fois que le manuscrit avait un rapport avec le monde extérieur. Les montagnes du roi étaient les montagnes de Muret. Les espions birmans étaient les ombres qui circulaient dans le hall du Settha Palace. Le conseil de guerre du XVIe siècle ressemblait, sans qu’Aurélien s’en rendît compte, aux conversations à voix basse qu’on surprenait à l’ambassade de France et dans les bars de la ville.

Mais Aurélien ne s’en rendait pas compte. Le romancier écrivait. Le roman avançait. Le ventilateur tournait. Les geckos dormaient.

Au-dehors, sur le boulevard Khounboulom, un convoi militaire passa dans la nuit — des camions bâchés, des phares en veilleuse, un grondement de moteur diesel qui fit vibrer les vitres de la chambre 7. Aurélien ne leva pas les yeux de sa page.

CHAPITRE 8

Les montagnes

Ce soir-là, il n’y avait personne d’autre qu’eux.

La Belle Époque était vide — le couple de diplomates était parti la veille, l’homme d’affaires thaïlandais avait réglé sa note le matin, et les Corses dînaient en ville, chez un compatriote qui tenait un restaurant sur la route de l’aéroport et qui servait, disait-on, le meilleur steak tournedos de Vientiane. La salle était immense et silencieuse, avec ses nappes blanches dressées pour des convives qui ne viendraient pas, et la lumière des bougies faisait danser les ombres sur les boiseries comme des fantômes invités à un bal.

L’électricité avait été coupée dans l’après-midi — une panne qui avait touché tout le quartier, peut-être toute la ville. Le générateur du Settha Palace avait pris le relais, mais M. Theodas avait jugé plus élégant de dîner aux chandelles. Il avait fait disposer des bougies sur chaque table — des bougies en cire d’abeille, épaisses, jaunes, qui dégageaient un parfum sucré — et le restaurant avait pris cet air de veillée, d’intimité forcée, qui change la nature des conversations.

Le bruit du générateur formait une basse continue sous le silence — un battement régulier, mécanique, comme un cœur artificiel qui maintiendrait en vie un organisme trop fatigué pour battre seul.

Muret commanda du vin. Aurélien commanda du vin. Kham apporta la bouteille, servit, repartit. Ses pas sur le parquet. Le bruit du bouchon. Le vin dans les verres, sombre, presque noir à la lueur des bougies.

Ils parlèrent d’abord de choses légères. Muret avait passé la journée à l’ambassade — une journée de formulaires, de tampons, de signatures, de cette bureaucratie coloniale qui avait survécu à la décolonisation comme survivent les ronces après l’incendie. Il en fit un récit comique — les fonctionnaires laotiens qui s’endormaient sur leur bureau à deux heures de l’après-midi, le ventilateur en panne, le papier carbone qui tachait tout, l’absurdité kafkaïenne d’un système administratif conçu pour une autre époque et un autre pays. Aurélien rit. C’était drôle. Muret avait le don de rendre drôles les choses qui ne l’étaient pas — une forme de courage, ou de politesse envers le monde.

Puis la conversation glissa. Elle glissa comme glisse un canot sur le Mékong quand le courant l’emporte — sans bruit, sans heurt, avec cette inéluctabilité douce des choses qui devaient arriver.

Muret parlait de ses premières années dans les montagnes. L’arrivée à Luang Prabang, la remontée du Mékong en pirogue, les premiers contacts avec les villages khamu. La difficulté de la langue — le khamu n’était pas un dialecte du lao, c’était une langue à part, une langue mon-khmer, plus ancienne que le lao, plus ancienne que le thaï, une langue qui portait en elle la mémoire d’un peuple qui était là avant tous les autres.

— Il m’a fallu six mois pour comprendre les bases, dit-il. Six mois à écouter, à répéter, à me tromper. Les enfants riaient de mon accent. Les vieux me corrigeaient avec patience. Et petit à petit, les mots sont venus. Pas les mots du dictionnaire — les vrais mots, ceux qui n’existent dans aucun lexique. Le mot pour la pluie qui tombe le matin avant le lever du soleil — ce n’est pas le même que la pluie de l’après-midi. Le mot pour le riz qui est presque mûr mais pas encore — un riz qu’on ne peut pas manger mais qu’on peut regarder. Le mot pour la tristesse qu’on éprouve quand un ami part et qu’on sait qu’il ne reviendra pas — ce n’est pas de la tristesse, c’est autre chose, quelque chose qui n’a pas d’équivalent en français.

— Comment on dit ? demanda Aurélien.

Muret prononça un mot — un son doux, une syllabe longue suivie d’une brève, avec un ton descendant qui faisait penser au bruit d’une feuille qui tombe. Aurélien le répéta. Le mot flotta un instant dans l’air de La Belle Époque, inconnu, déplacé, comme un oiseau tropical dans un salon parisien.

Et puis Muret parla de la Plaine des Jarres.

Il y était allé en janvier. Quatre jours de marche depuis son village, à travers des montagnes couvertes de forêt, sur des sentiers que les paysans khamu connaissaient depuis des générations et que les cartes militaires n’indiquaient pas. Il cherchait une famille qu’il avait étudiée trois ans plus tôt — une famille khamu qui avait migré vers la plaine après la destruction de leur village par un raid nord-vietnamien.

La Plaine des Jarres. Il décrivit le paysage. Une vaste étendue herbeuse, vallonnée, à mille mètres d’altitude — quelque chose qui ressemblait aux hauts plateaux d’Écosse, mais en plus grand, en plus vide, en plus silencieux. Et partout, disséminées sur les collines, les jarres. Des urnes de pierre, hautes d’un mètre ou deux, parfois trois, taillées dans le grès. Des centaines. Personne ne savait qui les avait fabriquées ni pourquoi. Les archéologues pensaient qu’elles étaient funéraires — des réceptacles pour les morts, des tombeaux à ciel ouvert vieux de deux mille ans. Les Laotiens avaient une autre explication : c’étaient les verres d’un géant qui avait organisé une fête pour célébrer une victoire, et les verres étaient restés là, sur les collines, parce que personne n’avait été assez fort pour les débarrasser.

Aurélien sourit. L’image était belle. Les verres d’un géant. Il voyait la scène — la fête titanesque, le vin coulant dans les jarres de pierre, le géant riant aux éclats sur les collines, et le lendemain matin, les verres vides sous le ciel, comme après une noce.

— Sauf que maintenant, dit Muret, les jarres sont au milieu des cratères de bombes.

Il dit cela sans changer de ton. Comme on passe d’un paragraphe à un autre dans un livre — la même police, la même marge, le même interligne, et pourtant un autre monde.

— La Plaine des Jarres est bombardée tous les jours. Les Américains la bombardent parce que le Pathet Lao et les Nord-Vietnamiens la contrôlent. Le Pathet Lao la contrôle parce que c’est un point stratégique — une route vers le sud, vers Vientiane. Chaque camp veut la plaine. Personne ne veut les gens qui vivent dessus.

Il décrivit ce qu’il avait vu. Les cratères. Des trous de dix mètres de diamètre, remplis d’eau de pluie, alignés sur les collines comme les marques d’une maladie de peau — la variole de la terre, c’étaient les mots qu’il employa, et Aurélien entendit la métaphore résonner dans la salle vide de La Belle Époque. Entre les cratères, les jarres. Certaines intactes, debout dans l’herbe, incroyablement debout parmi les trous de bombes, comme si les anciens morts qu’elles abritaient les protégeaient encore. D’autres renversées, brisées, les morceaux éparpillés dans la terre retournée.

Et les gens. Les réfugiés. Il les avait croisés sur les sentiers — des colonnes silencieuses qui marchaient vers le sud, vers n’importe où, loin des bombes. Des familles entières. Des vieillards qui avançaient en s’appuyant sur des bâtons. Des femmes qui portaient des bébés dans des paniers d’osier fixés sur le dos, et des ballots de vêtements, et des marmites, et tout ce qu’il restait d’une maison qu’on a quittée en une heure. Des enfants qui marchaient sans pleurer — le silence des enfants qui ne pleurent plus, parce qu’ils ont compris que pleurer ne sert à rien.

Il y avait un homme, dit Muret, un paysan hmong, qu’il avait croisé sur un sentier de crête. L’homme portait sur son dos un paquet enveloppé dans un tissu blanc. Muret avait d’abord cru que c’était des vêtements, ou des provisions. C’était sa mère. Sa mère morte pendant la marche, qu’il portait sur son dos parce qu’on n’abandonne pas ses morts, parce que les morts doivent être enterrés selon le rituel, parce que sans le rituel l’âme du mort erre à jamais sans repos. Et l’homme marchait, courbé sous le poids de sa mère, sur un sentier de montagne bombardé, vers un lieu qu’il ne connaissait pas, pour accomplir un rite que personne, dans le lieu où il allait, ne saurait peut-être accomplir.

Muret s’arrêta. Il regarda ses mains. Ses mains d’ethnologue, de scientifique, de preneur de notes. Des mains qui avaient tenu un magnétophone pendant qu’un monde s’effondrait. Il les regarda comme on regarde des outils dont on n’est plus sûr de l’utilité.

— Les enfants connaissent les avions, dit Muret. Ils les reconnaissent au bruit. Le T‑28 — c’est un avion d’entraînement converti, un avion à hélice, les Laotiens les utilisent — il a un bruit de moustique géant. Les Skyraider, c’est plus grave, plus lourd. Et les jets — les F‑105, les F‑4 — ceux-là, on ne les entend pas avant qu’il soit trop tard. Les enfants le savent. Ils savent que quand on entend le jet, c’est que les bombes sont déjà tombées.

Il parlait d’une voix égale. Pas un tremblement. Pas une larme. La voix d’un homme qui a raconté ces choses tant de fois — dans sa tête, dans ses carnets, dans ses rapports — qu’il les a transformées en données. La voix d’un scientifique qui décrit un phénomène. Mais dans cette voix scientifique, sous la surface lisse des faits, quelque chose d’autre — une tension, une vibration sourde, comme la note d’un khène qu’on n’entend que si l’on écoute très attentivement.

Aurélien écoutait. Il avait cessé de manger. Son assiette était devant lui, intacte, le poisson refroidi, la citronnelle figée dans la sauce. Il tenait son verre de vin mais ne buvait pas. Il écoutait avec tout son corps — les yeux, les oreilles, la peau — comme on écoute quelque chose qu’on ne veut pas entendre et qu’on ne peut pas ne pas entendre.

Muret parla du chaman.

Dans un village qu’il avait traversé — un village hmong, pas khamu, un village sur les contreforts de la cordillère qui sépare la province de Xieng Khouang de celle de Houaphan — il avait rencontré un vieux txiv neeb, un chaman hmong, un homme que les villageois consultaient pour les maladies, les mauvais esprits, les décisions importantes. Le chaman avait plus de quatre-vingts ans. Il était aveugle. Il ne pouvait pas voir les cratères de bombes, mais il les sentait — il sentait les trous dans la terre, disait-il, comme un corps sent ses blessures. Il avait dit à Muret, dans un hmong que Muret avait péniblement traduit dans sa tête : la terre est malade. Les bombes sont une fièvre. La terre guérira quand la fièvre sera passée.

Muret s’arrêta. Il fit tourner le vin dans son verre. La flamme de la bougie tremblait.

— Je trouvais ça beau, dit-il. Et je trouvais ça insupportable.

Il y eut dans ces deux phrases — « beau » et « insupportable » — tout le dilemme de l’homme de terrain. La beauté de la pensée du chaman, cette sagesse de la terre et de la fièvre, cette manière de mettre en récit la destruction pour la rendre supportable — c’était la même chose que faisait Aurélien avec ses romans historiques. Transformer le chaos en récit. Mettre de l’ordre dans l’horreur. Et c’était beau, oui. Et c’était insupportable, parce que la terre n’allait pas guérir. Parce que la fièvre ne passerait pas. Parce que les bombes n’étaient pas une maladie mais un choix, et qu’un choix n’a pas de fin naturelle.

Muret regarda ses mains. Ces mains qui avaient tenu le Nagra, qui avaient enregistré des heures de musique et de paroles dans des langues que presque personne ne parlait plus. Ces mains qui avaient touché la terre retournée des villages bombardés. Ces mains qui, maintenant, dans la salle lambrissée de La Belle Époque, tenaient un verre de vin et tremblaient très légèrement — si légèrement que seul un observateur attentif l’aurait remarqué, et Aurélien n’était pas un observateur attentif des choses qui le dérangeaient.

Silence. Un long silence. La salle de La Belle Époque, immense, vide, avec ses tables dressées pour personne et ses bougies qui brûlaient lentement. Le bruit du générateur. Le grondement sourd de la nuit dehors.

Aurélien posa son verre. Il cherchait quelque chose — un mot, une phrase, une réponse. Il cherchait dans le seul territoire qu’il connaissait vraiment, le seul où il se sentait en sécurité : les livres. Et il trouva.

— C’est comme Tirésias, dit-il. L’aveugle qui voit ce que les autres ne voient pas. Le chaman aveugle dans un monde bombardé. Il y a quelque chose de grec là-dedans — l’aveugle qui voit la vérité que les voyants refusent de voir. Sophocle aurait aimé ça.

Il dit cela d’une voix belle, posée, la voix d’un homme cultivé qui fait ce qu’il sait faire — relier le réel à la littérature, transformer l’insupportable en référence, mettre des mots anciens sur des douleurs nouvelles. C’était son génie. C’était sa maladie.

Muret le regarda. Longtemps. Il y eut dans ses yeux quelque chose qu’Aurélien ne sut pas déchiffrer — pas de la colère, non, quelque chose de plus complexe, un mélange de compréhension et de tristesse, la tristesse qu’on éprouve devant un homme qu’on ne peut pas sauver parce qu’il ne veut pas être sauvé. Puis Muret détourna le regard. Il prit la bouteille. Se resservit.

— Oui, dit-il. Sophocle aurait aimé ça.

Et quelque chose se ferma. Entre les deux hommes, à cet instant précis, quelque chose se ferma qui ne se rouvrirait pas — une porte, un passage, une possibilité. L’espace d’un instant, Muret avait tendu la main à travers la table de La Belle Époque, à travers les bougies et les verres de vin et les nappes blanches, il avait tendu la main vers Aurélien avec son histoire de chaman aveugle et de terre malade, et Aurélien avait pris cette main et l’avait transformée en citation de Sophocle.

Kham débarrassa les assiettes. Ses mains. Aurélien ne les vit pas. Muret les vit. Elles tremblaient — un tremblement léger, à peine perceptible, un frémissement des doigts qui pouvait être de la fatigue ou autre chose. Muret la regarda un instant — un de ces regards rapides, discrets, que l’ethnologue posait sur tout et que les gens ne remarquaient pas. Puis elle disparut vers la cuisine, et le bruit de ses pas se perdit dans le silence.

Ils terminèrent la bouteille. Ils parlèrent de la mousson — des signes avant-coureurs, de la façon dont les Laotiens s’y préparaient, de l’odeur de la terre mouillée après les premières pluies. Des choses douces. Des choses qui ne faisaient pas de mal. Le dîner s’acheva avec le dessert — un flan au lait de coco que le cuisinier du Settha Palace préparait les soirs de coupure d’électricité, parce que c’était le seul dessert qui n’avait pas besoin du four.

Ils se levèrent. La salle était très sombre maintenant — les bougies avaient baissé, certaines s’étaient éteintes, et les ombres avaient gagné du terrain sur les murs, montant le long des boiseries comme une marée noire.

— Bonne nuit, dit Muret.

— Bonne nuit.

Aurélien monta l’escalier. Chaque marche craquait sous ses pieds — le bois de rose, vieux de trente ans, qui parlait à sa manière. Il entra dans la chambre 7. Il ne se coucha pas. Il s’assit à la table de travail, devant le manuscrit ouvert. Il prit son stylo. Il ne savait pas ce qu’il allait écrire. Ses doigts tremblaient — très légèrement, comme les doigts de Kham, un tremblement qu’il n’aurait pas remarqué s’il n’avait pas tenu un stylo.

Il écrivit une phrase. La ratura. En écrivit une autre. La ratura aussi. Le roi Setthathirath regardait les montagnes du nord depuis les remparts de sa nouvelle capitale. Il attendait les Birmans. Il attendait avec cette patience terrible des hommes qui savent que le malheur viendra et qui n’ont nulle part où fuir.

Aurélien ferma le manuscrit. Il éteignit la lampe. Il resta un long moment dans le noir, les yeux ouverts, à écouter le bruit du générateur qui pulsait dans la nuit comme le cœur d’un animal blessé.

Lire la suite…