Le sommeil
du roi
Le sommeil du roi
Chapitres 9 à 13
CHAPITRE 9
Le sismographe
Les nuits changèrent.
Aurélien ne s’en aperçut pas tout de suite — ou plutôt, il s’en aperçut comme on s’aperçoit d’un changement de saison, par des signes indirects, des indices que le corps perçoit avant que l’esprit ne les nomme. Un malaise au réveil, comme un goût de métal dans la bouche. Une fatigue nouvelle, qui n’avait rien à voir avec le manque de sommeil — une fatigue d’un autre ordre, plus profonde, logée quelque part entre les os. Et des rêves. Il ne se souvenait pas de ses rêves — il n’en avait pas le souvenir, juste la trace, une empreinte humide sur les draps du matin, une sueur froide qui séchait avant qu’il ait pu en identifier la cause.
Le matin, à la table de travail, le manuscrit résistait.
C’était une résistance nouvelle. Pendant des semaines, le texte avait coulé avec la fluidité d’un fleuve en saison des pluies — les mots venaient d’eux-mêmes, les phrases s’enchaînaient, le roi Setthathirath avançait avec la certitude d’un personnage qui connaît son chemin. Mais depuis le dîner aux chandelles, quelque chose avait bougé. Les mots ne venaient plus de la même façon. Ils venaient — mais chargés, lestés d’un poids qui n’était pas là avant. Les phrases qu’Aurélien écrivait le matin avaient une couleur différente, un grain plus rude, comme si l’encre elle-même avait changé de composition.
Il travaillait ce jour-là sur une scène qu’il avait longuement préparée : la destruction de Vientiane par les Birmans en 1575, quelques années seulement après sa fondation comme capitale. L’armée du roi Bayinnaung avait envahi le Laos, pillé la ville, emporté le Bouddha d’Émeraude et réduit le royaume de Lan Xang à un état vassal. C’était un épisode historique que Aurélien connaissait bien — il l’avait étudié dans les chroniques royales, dans les travaux des historiens français, dans les récits des voyageurs hollandais qui étaient passés par là un siècle plus tard.
Il avait prévu d’écrire cette scène avec la distance de l’historien — une destruction vue de haut, avec le recul de quatre siècles, une destruction qui serait tragique mais belle, comme sont belles les ruines quand on ne les a pas habitées. La chute d’un empire racontée avec l’élégance d’un conte. Gibbon. Michelet. La prose du surplomb.
Mais les mots qui venaient étaient autres.
Il écrivit : « Les soldats birmans entrèrent dans Vientiane par la porte nord, à l’aube. » Jusque-là, rien d’anormal. Puis : « Les premiers habitants qu’ils trouvèrent furent une femme et ses deux enfants, devant une maison en bois de teck, à l’angle de la route du marché. La femme pilait du riz dans un mortier en pierre. Le bruit du pilon — un bruit régulier, creux, que les enfants avaient entendu chaque matin de leur vie — s’arrêta quand les soldats apparurent. »
Il s’arrêta. Relut. La femme qui pilait du riz. Le bruit du pilon. Ce n’était pas dans ses notes. Ce n’était pas dans les chroniques. C’était venu de nulle part — ou plutôt de quelque part qu’il ne voulait pas identifier. Le bruit du pilon sur la table de La Belle Époque, la veille au soir, quand Muret avait mimé le geste de la femme du chef de village.
Il ratura la phrase. En écrivit une autre, plus générale, plus distante. Puis revint à la première. La ratura à nouveau. Recommença. Le roi Setthathirath contemplait la destruction de sa ville depuis les hauteurs où il s’était replié avec les restes de son armée. Il voyait les fumées monter de Vientiane — des colonnes de fumée noire, grasse, qui montaient droit dans l’air immobile de la saison sèche. Il entendait, portés par le vent, des cris qu’il ne pouvait pas identifier.
Non. Trop précis. Trop physique. Aurélien ne voulait pas de cette précision-là — cette précision charnelle, organique, qui était la marque du témoin et non de l’historien. Il voulait la distance. Il voulait le surplomb. Il voulait la beauté de la ruine vue de loin.
Mais les mots résistaient.
Ils avaient une vie propre désormais — une volonté qui n’était pas la sienne. Ils tiraient le texte vers le bas, vers le sol, vers les corps. Les corps des civils dans les rues de la Vientiane ancienne. L’odeur du feu — pas l’odeur littéraire du feu, cette odeur abstraite et poétique qu’on trouve dans les livres, mais l’autre odeur, celle qui prend à la gorge, celle qui colle aux vêtements, celle qu’on n’oublie pas. Les cris des femmes. Les enfants qui marchent sans pleurer.
Aurélien posa son stylo. Il avait écrit deux pages, raturées, reprises, illisibles. Le roi Setthathirath n’avançait plus. Le roman était enlisé — et pour la première fois depuis qu’il avait commencé ce livre, Aurélien ne savait pas pourquoi.
Il descendit. La piscine. Le transat. Le gin tonic. Le rituel. Mais le rituel, ce jour-là, ne fonctionnait pas comme il devait. L’eau turquoise avait un éclat trop vif. Le soleil pesait trop. Le goût du gin était amer, sans le velouté habituel. Quelque chose était décalé — un millimètre, pas plus, un décalage imperceptible, comme un cadre accroché de travers sur un mur. On ne le voit pas, mais on sent que quelque chose cloche.
Il tenta de lire Saint-Simon. La phrase du duc — d’ordinaire si sûre, si acérée, si divertissante dans sa méchanceté — lui parut soudain lointaine, comme un bruit qu’on entend à travers un mur. Les intrigues de Versailles, les rivalités de préséance, les maladies de la duchesse de Bourgogne — tout cela appartenait à un monde dont il n’arrivait plus à sentir le poids. Il referma le livre. Prit le gin tonic. Le reposa.
- Theodas passa au bord de la piscine, en inspection — sa ronde de l’après-midi, qui consistait à vérifier que les transats étaient alignés, les serviettes pliées, les jets d’eau à la bonne pression. Il s’arrêta devant Aurélien.
— Tout va bien, monsieur Desforêts ?
La question était de pure forme — M. Theodas la posait à chaque client, chaque jour, avec la même sollicitude professionnelle. Mais ce jour-là, Aurélien hésita avant de répondre. Il eut l’envie fugace — une seconde, pas plus — de dire non. De dire que quelque chose n’allait pas, que le monde avait bougé d’un millimètre, que le cocktail n’avait plus le même goût. Puis l’envie passa, comme passe un nuage.
— Très bien, monsieur Theodas. Comme toujours.
- Theodas hocha la tête et poursuivit sa ronde. Il avait cette capacité admirable — la capacité du parfait hôtelier — de ne jamais montrer qu’il voyait ce qu’il voyait. Il voyait les traces de fatigue sous les yeux d’Aurélien. Il voyait le manuscrit qui n’avait pas avancé depuis deux jours. Il voyait le gin tonic à peine touché. Et il ne montrait rien. Parce que le Settha Palace n’était pas un lieu où l’on nommait les choses — c’était un lieu où l’on veillait à ce que les choses restent innommées, protégées par le silence et le confort, comme des objets fragiles dans du coton.
Vientiane, autour de l’hôtel, s’agitait. Des rumeurs circulaient — elles circulaient toujours à Vientiane, les rumeurs étaient le mode de communication naturel de cette ville où personne ne disait rien et où tout le monde savait tout. On parlait d’un coup d’État possible — des généraux mécontents, des manœuvres de caserne, des réunions secrètes dans des maisons de la banlieue. On parlait de renforts nord-vietnamiens sur la Plaine des Jarres. On parlait d’un incident sur le Mékong — un bateau thaïlandais arraisonné par des soldats laotiens, ou l’inverse. Les rumeurs se croisaient, se contredisaient, s’annulaient, repartaient sous une forme nouvelle.
Steve avait disparu depuis trois jours. Sa chambre était vide — Aurélien le savait parce que la femme de chambre n’y entrait plus, et que le silence de la chambre 3 avait une qualité différente du silence d’une chambre occupée. Les Corses, en revanche, étaient d’un calme remarquable. Ferracci et Luciani buvaient leur pastis au bar avec une sérénité de sphinx, échangeant des plaisanteries en corse et saluant Aurélien d’un geste désinvolte quand il passait. Des hommes qui savaient quelque chose — ou qui savaient comment ne rien savoir, ce qui était encore plus inquiétant.
Un soir, Muret ne vint pas dîner. Il était à l’ambassade, retenu par une réunion qui se prolongeait — son rapport avait suscité des questions, dit-il le lendemain, des questions qui n’étaient pas celles qu’il attendait. On ne lui demandait pas ce qui se passait dans les montagnes — on lui demandait ce qui pouvait se passer si les informations fuitaient dans la presse. La différence était éloquente.
Aurélien dîna seul à La Belle Époque. Sa table habituelle, son plat habituel, son verre de vin habituel. Le rituel intact. Mais dans l’absence de Muret, il y avait un vide qui n’existait pas avant l’arrivée de Muret — un vide en forme d’homme, un silence en forme de conversation, et ce vide-là était nouveau.
Il regarda Kham.
Pour la première fois, il la regarda vraiment. Pas comme on regarde un meuble ou un mur — comme on regarde un être humain, avec cette attention qui cherche, qui fouille, qui veut comprendre. Elle servait une table vide — celle de Muret, la cinq, qu’elle avait dressée par habitude et qu’elle débarrassait maintenant, avec des gestes plus lents que d’ordinaire, comme si la tâche avait perdu son sens.
Il vit ses mains. Fines, brunes, avec des ongles courts et propres. Des mains qui portaient des assiettes et des verres, qui essuyaient des tables, qui versaient du vin — des mains de service, des mains d’invisible. Mais aussi des mains qui avaient fait autre chose avant — quoi ? Il ne le savait pas. Il vit son visage. Un visage jeune et sérieux, sans maquillage, avec des pommettes hautes et des yeux noirs, très noirs, qui ne regardaient personne. Un visage qui avait appris le silence comme on apprend une langue — couramment, sans accent, par nécessité.
Il se demanda pour la première fois d’où elle venait. Non pas d’où elle venait administrativement — de quel quartier de Vientiane, de quel village — mais d’où elle venait vraiment, de quel monde intérieur. Chaque matin, elle arrivait au Settha Palace par une porte de service qu’Aurélien n’avait jamais vue. Chaque soir, elle repartait par la même porte. Entre ces deux portes, elle existait — elle servait, elle marchait, elle portait, elle versait, elle débarrassait — et puis elle disparaissait, comme un personnage de théâtre qui regagne les coulisses. Où allait-elle ? Dans quel appartement, dans quelle maison, dans quel univers ? Aurélien ne s’était jamais posé la question. Il ne se la posait peut-être pas maintenant — il la sentait, plutôt, comme on sent un courant d’air sous une porte. La question était là, derrière le cadre de sa perception, et elle poussait.
Un soir, le cuisinier du Settha Palace — un homme corpulent et taciturne qui s’appelait Somphone — avait fait un laap de poisson, un plat traditionnel lao à base de poisson cru haché, de menthe, de coriandre et de piment. C’était un plat violent — le piment brûlait, le citron vert mordait, la menthe rafraîchissait, et le tout formait une explosion de saveurs qui n’avait rien à voir avec la cuisine française rassurante que La Belle Époque servait d’habitude. Aurélien l’avait commandé par curiosité — Muret lui avait vanté les mérites du laap — et il avait été surpris par la brutalité du goût. La cuisine lao ne cherchait pas à plaire. Elle cherchait à exister. Il y avait dans cette franchise quelque chose qui ressemblait à Muret et qui ne ressemblait pas du tout au Settha Palace.
Il vit — ou crut voir — quelque chose dans ses yeux. Pas de la tristesse, pas de la colère. Quelque chose de plus difficile à nommer. Une présence. Une densité. Comme si derrière ces yeux, il y avait un monde entier dont il ne soupçonnait pas l’existence — un monde de souvenirs, de peurs, de noms qu’elle ne prononçait jamais, de lieux qu’elle avait quittés et qui n’existaient peut-être plus.
Elle leva les yeux. Leurs regards se croisèrent — un instant, pas plus, un de ces instants qui durent le temps d’un battement de cils et qui pèsent plus que des heures. Puis elle détourna la tête et disparut vers la cuisine.
Aurélien resta seul avec son vin. Le cœur battant — pourquoi ? Il ne le savait pas. Il ne lui avait pas parlé. Il ne lui parlerait pas. Mais il l’avait vue, et cette vision avait ouvert quelque chose en lui — une fissure, une brèche, par laquelle entrait un air qui n’était pas l’air climatisé du Settha Palace.
Ce soir-là, dans la chambre 7, il rouvrit le manuscrit. Le roi Setthathirath, seul dans son palais, regardait par la fenêtre les montagnes du nord. Les éclaireurs avaient rapporté que l’armée birmane avait franchi la rivière Nam Ngum. Elle serait devant Vientiane dans trois jours. Le roi regardait les montagnes, et les montagnes ne lui disaient rien — elles étaient là, immobiles, indifférentes, vertes et bleues sous le ciel de mousson, et quelque part dans leurs plis, dans leurs vallées, dans leurs forêts impénétrables, une armée avançait.
Il ne bougeait pas. Le roi ne bougeait pas. Il regardait les montagnes et il savait que les envahisseurs viendraient, et il restait là, dans son palais de bois, immobile, parce qu’il n’y avait nulle part où aller.
Aurélien écrivit cette scène d’un trait, sans rature. La plume courait sur le papier avec une aisance retrouvée — mais une aisance qui n’était pas la même qu’avant. Elle était plus sombre, plus dense, chargée de quelque chose qui n’avait pas de nom. Le roi et l’écrivain se confondaient dans le même geste : un homme à sa fenêtre qui regarde le monde brûler et qui ne bouge pas.
Il relut. C’était bon. C’était peut-être ce qu’il avait écrit de mieux depuis le début du roman. Et il ne comprit pas pourquoi cette constatation, au lieu de le réjouir, le remplissait d’un malaise qu’il n’avait jamais éprouvé.
CHAPITRE 10
Le Purple Porpoise
— Sors de cet hôtel, dit Muret. Juste une fois. Viens voir.
Aurélien hésita. Il hésitait toujours quand le monde extérieur venait frapper à la porte de sa bulle — un réflexe de mollusque, un repli de l’animal qui préfère sa coquille à l’océan. Le Settha Palace était sa coquille. Il y était à l’abri du bruit, de la chaleur, de la laideur, de tout ce qui n’était pas lisse et doux et prévisible. Sortir le soir, c’était accepter de ne plus contrôler le décor.
Mais il dit oui. Il ne sut pas pourquoi. Peut-être parce que la voix de Muret avait une inflexion nouvelle — pas de l’insistance, plutôt une urgence tranquille, celle d’un homme qui sait que le temps presse et qui ne veut pas le montrer.
Ils sortirent à pied, après le dîner. Vientiane la nuit était une autre ville — ou plutôt, elle cessait d’être une ville pour devenir un paysage. Les rues étaient vides, les réverbères rares, et l’obscurité avait une densité presque solide, une épaisseur de tissu. On marchait dans le noir en suivant les trottoirs défoncés, guidé par les lumières éparses des maisons — une ampoule nue derrière une moustiquaire, un néon bleuâtre au-dessus d’une porte, la lueur d’un téléviseur dans un salon ouvert sur la rue. Les chiens errants croisaient le chemin en silence, des ombres furtives aux yeux jaunes. Des mobylettes passaient de temps en temps, phare unique, bruit de guêpe, et disparaissaient dans la nuit comme des lucioles mécaniques.
Le Purple Porpoise était dans une ruelle derrière le boulevard Fa Ngum, près du fleuve. On le trouvait à l’oreille avant de le trouver aux yeux — la musique d’abord, un rock américain nasillard, Creedence Clearwater Revival ou les Stones, un son de jukebox crachotant qui semblait venir de partout et de nulle part. Puis une porte basse, un escalier qui descendait, et le bruit montait d’un coup — les voix, les rires, le tintement des verres, le choc des billes de billard, et par-dessus tout la musique, toujours, comme un plafond sonore.
Aurélien entra comme on entre dans l’eau — le choc, le froid, puis l’immersion. Le bar était une cave longue et basse de plafond, enfumée au point que les visages au fond de la salle n’étaient que des taches pâles dans le brouillard. Un comptoir en zinc occupait tout un mur, chargé de bouteilles, de cendriers, de verres vides et pleins. Des tables de bois brut, des chaises dépareillées, un sol en béton taché de bière. Au fond, une table de billard sous un cône de lumière.
Et les hommes. Des Américains, surtout. Des hommes jeunes — la trentaine, certains à peine plus — aux visages marqués par quelque chose que le soleil seul n’expliquait pas. Chemises civiles, jeans, bottes. Des visages rasés de frais mais qui auraient eu besoin de sommeil plus que de rasoir. Des mains qui tenaient des verres de whisky ou de bière avec une fermeté de gens habitués à tenir autre chose — un manche à balai d’avion, un fusil, un levier de commande. Des yeux qui bougeaient vite, qui ne se posaient jamais, qui parcouraient la salle en permanence comme les yeux d’un prédateur ou d’une proie.
Ils buvaient comme des gens qui ont une bonne raison de boire.
Muret guida Aurélien vers le comptoir. Ils commandèrent des bières — la Beerlao locale, une blonde légère qui ne ressemblait à rien de ce qu’Aurélien buvait d’habitude. L’endroit sentait la sueur, la cigarette et le kérosène — cette odeur de carburant d’avion qui imprégnait les vêtements des pilotes et qui, au Purple Porpoise, était un parfum d’appartenance.
— Ce sont les Ravens, dit Muret à l’oreille d’Aurélien. Et les pilotes d’Air America. Et des types de l’ambassade — des « attachés », comme ils disent.
Aurélien regardait. Il regardait comme il avait regardé le Wat Si Saket — avec la fascination de l’homme qui découvre un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence à dix minutes de chez lui. Ces hommes vivaient dans la même ville que lui, respiraient le même air, entendaient les mêmes grillons la nuit. Mais ils ne vivaient pas dans le même monde. Leur monde était là-haut, dans les montagnes, dans les cockpits, dans les zones de feu. Et ils descendaient ici, au Purple Porpoise, comme on descend dans une cale — pour oublier, pour se soûler, pour sentir la chaleur d’autres corps vivants.
Un pilote à côté d’eux racontait une histoire. Il la racontait à trois ou quatre camarades, penché au-dessus de la table, une bière à la main, la voix pâteuse mais l’œil vif. Une histoire de mission au-dessus de la Plaine des Jarres — un vol de reconnaissance, un avion à hélice, un O‑1 Bird Dog, qui devait repérer des positions ennemies pour guider les frappes aériennes. Il décrivait le vol — le décollage de Long Tieng à l’aube, les montagnes dans la brume, la plaine qui apparaissait comme une étendue verte trouée de cratères bruns. Et puis les tirs. L’antiaérienne. Les traceurs qui montaient du sol comme des lucioles furieuses. Le bruit des impacts sur le fuselage — un bruit de grêle métallique, disait-il, un bruit qu’on n’oublie pas. Le moteur qui tousse. La fumée. Et la descente, en vrille, vers une piste de terre au milieu de nulle part, avec un copilote qui saignait du bras et qui gueulait.
Il riait en racontant. Ses camarades riaient. C’était un rire de combat — nerveux, trop fort, trop rapide — un rire qui n’avait rien à voir avec la joie et tout à voir avec le fait d’être encore vivant. Aurélien écoutait depuis le comptoir, à trois mètres de distance, et les détails de l’histoire lui arrivaient par morceaux, comme les fragments d’un rêve — les traceurs dans le ciel, le sang sur le bras du copilote, la piste de terre, le bruit de grêle.
Il but sa bière trop vite. Commanda une autre. La fumée lui piquait les yeux. La musique était trop forte — les Doors maintenant, *Riders on the Storm*, le clavier de Manzarek qui planait au-dessus des voix et des rires comme un brouillard sonore. Il se sentait étrangement exposé — dépouillé du cocon du Settha Palace, nu dans ce bar enfumé, parmi ces hommes qui avaient vu ce qu’il ne voulait pas voir et qui le racontaient en riant.
Muret, à côté de lui, observait. L’ethnologue au travail. Même ici, même dans un bar de Vientiane à minuit, il observait — les gestes, les rituels, les codes. La manière dont les pilotes se saluaient — un punch sur l’épaule, un surnom gueulé à travers la salle. La manière dont ils buvaient — vite, debout, sans s’asseoir, comme s’ils étaient toujours prêts à repartir. La manière dont ils se taisaient, soudain, au milieu d’une phrase, quand le souvenir d’un camarade mort passait dans la conversation comme une balle perdue.
— Ils ne savent pas, dit Muret. Ce qu’ils bombardent. Ils voient la jungle, les pistes, les positions ennemies sur les cartes. Ils ne voient pas les villages. Ils ne voient pas les gens. De là-haut, à trois cents mètres de vitesse, un village et une position ennemie, c’est la même chose — un point sur une carte, une coordonnée. Ils ne sont pas méchants. Ils ne sont même pas indifférents. Ils ne savent pas.
Il y avait dans cette phrase — « ils ne savent pas » — quelque chose qui troubla Aurélien plus que tout ce qu’il avait entendu ce soir. Parce que c’était exactement ce qu’il se disait à lui-même, chaque jour, au Settha Palace. Je ne sais pas. Les bombes, les réfugiés, les villages détruits — je ne sais pas. C’était la même phrase, prononcée pour des raisons diamétralement opposées. Les pilotes ne savaient pas parce qu’ils volaient trop haut. Aurélien ne savait pas parce qu’il vivait trop bas — trop enfoncé dans le coton de son hôtel, dans le velours de ses phrases, dans la douceur de ses cocktails.
Un homme au fond du bar jouait de la guitare — pas un musicien, un pilote qui avait apporté sa guitare de chez lui, du Texas ou de l’Arkansas, et qui grattait des accords approximatifs en chantant à mi-voix. C’était une chanson de country, une chanson de route et de solitude, et dans ce bar enfumé de Vientiane, à mille lieues de tout ce que cette chanson était censée évoquer, elle avait une justesse déchirante. Parce que la solitude était la même. Parce que la route ne menait nulle part. Parce que le garçon qui chantait avait vingt-trois ans et qu’il ne serait peut-être pas vivant dans un mois.
Aurélien ne répondit pas. Il finissait sa deuxième bière. Le bar tournait un peu autour de lui — la fumée, la musique, les visages. Il pensa qu’il n’avait pas bu autant depuis longtemps. Le Settha Palace ne le portait pas à l’excès — tout y était mesuré, dosé, le gin tonic de Bounmy, le verre de vin du soir. Ici, les quantités étaient autres. Tout était autre.
Ils sortirent vers une heure du matin. L’air de la nuit fut une gifle de douceur après l’enfumage du bar — un air chaud, humide, parfumé, l’air de Vientiane qui sentait le jasmin et la terre mouillée. Ils marchèrent vers l’hôtel en silence, le long du boulevard Fa Ngum. Le Mékong était là, à leur droite, invisible dans l’obscurité, mais présent — on le sentait, cette masse d’eau qui coulait dans le noir, qui emportait tout avec elle, les débris, les feuilles, les poissons, les morts.
La ville était déserte. Un couvre-feu théorique existait — minuit, paraît-il — mais personne ne le respectait, ni les pilotes du Purple Porpoise, ni les Corses qui rentraient de leurs dîners, ni les soldats laotiens eux-mêmes qui patrouillaient avec la nonchalance de gens pour qui l’autorité est un concept flou. Deux soldats étaient adossés à un mur, endormis, le fusil entre les genoux. Muret et Aurélien passèrent devant eux sans les réveiller. La guerre la plus secrète du monde était gardée par des hommes qui dormaient debout.
Ils passèrent devant un temple — le Wat Ong Teu, reconnaissable à sa toiture dorée qui luisait faiblement dans la lumière d’un réverbère solitaire. Le portail était fermé, mais derrière les murs, dans la cour du temple, on devinait une activité — des lueurs, des murmures. Les bonzes ne dormaient pas tous. Certains priaient. Certains méditaient. Certains, peut-être, pensaient aux mêmes montagnes que Muret, aux mêmes villages, aux mêmes gens — parce que les bonzes de Vientiane venaient souvent de ces villages, et qu’ils portaient dans leur mémoire, sous leur robe safran, les noms et les visages de ceux qui n’avaient pas eu la chance de fuir.
Aurélien respira l’air de la nuit. Il sentait l’alcool dans son sang — la bière du Purple Porpoise, plus lourde que le gin tonic du Settha Palace, plus réelle, d’une réalité de houblon et de sueur qui collait au palais. Il sentait aussi autre chose — une fatigue d’un type nouveau, une fatigue qui n’était pas physique mais qui pesait comme un poids sur la poitrine. La fatigue de l’homme qui a vu un monde qu’il ne voulait pas voir et qui ne peut pas le dé-voir.
— Ils sont tous morts, dit Muret.
Il avait dit cela d’une voix basse, presque pour lui-même, comme une pensée qui aurait trouvé le chemin de l’air sans le vouloir.
— La plupart de ces garçons qu’on a vus ce soir ne finiront pas l’année. Le taux de pertes des Ravens est de cinquante pour cent. Un sur deux. Ils le savent. C’est pour ça qu’ils boivent comme ça. C’est pour ça qu’ils rient comme ça.
Silence. Le bruit de leurs pas sur le trottoir défoncé. Le coassement des grenouilles dans les mares du bord de route. Quelque part, un chien aboya — un seul aboiement, bref, puis le silence revint.
Au loin, au-delà du Mékong, au-delà de la Thaïlande, au-delà de l’horizon, un éclat de lumière. Un éclair d’orage, peut-être. Ou un flash de bombardement, quelque part dans les montagnes. La distance était trop grande pour distinguer.
Ils arrivèrent au Settha Palace. Le hall était silencieux, baigné de cette lumière ambrée que M. Theodas laissait toujours allumée la nuit — une veilleuse de palace, un reste de civilisation dans l’obscurité. Le lustre en cristal brillait doucement. Le marbre du sol était frais sous les semelles. Le gecko était là, au plafond du bar, immobile, vertical, les yeux ouverts.
Aurélien inspira. L’odeur de cire et de frangipanier. L’odeur du Settha Palace. L’odeur de chez lui. Le monde se remettait en place — les boiseries, les pilastres, l’escalier en bois de rose. Le cocon se refermait. La bulle se reconstituait.
— Merci, dit-il à Muret. C’était… intéressant.
Intéressant. Le mot était venu naturellement — le mot qu’on emploie quand on ne veut pas dire ce qu’on a vraiment ressenti. Muret hocha la tête. Il avait l’air fatigué — les traits tirés, les épaules basses, cette fatigue de l’homme qui porte quelque chose de trop lourd et qui ne peut pas le poser.
— Bonne nuit, dit Muret.
— Bonne nuit.
Ils montèrent l’escalier. Les marches craquaient. Le bois de rose parlait sous leurs pieds, familier, rassurant. Aurélien ouvrit la porte de la chambre 7. Le ventilateur tournait. Les draps étaient tirés. Le manuscrit attendait sur la table.
Tout était en ordre.
Tout était toujours en ordre.
CHAPITRE 11
Le rapport
Muret avait terminé son rapport. Quatre-vingts pages, tapées à la machine sur le Remington portable qu’il avait emprunté à l’ambassade — une machine récalcitrante, au ruban encrassé, qui frappait les « e » plus fort que les autres lettres et dont le chariot revenait avec un claquement sec de carabine. Quatre-vingts pages de données ethnographiques, de relevés linguistiques, de descriptions de rituels, de statistiques démographiques, d’observations de terrain. Quatre-vingts pages qui racontaient la fin d’un monde.
Il en parla à Aurélien un soir, avec une ironie qui n’était pas de l’amertume mais quelque chose de plus fin — la lucidité de l’homme qui fait son travail en sachant qu’il ne servira à rien, et qui le fait quand même, parce que ne pas le faire serait pire.
— Tu sais ce qui va arriver ? dit-il. Mon rapport va prendre l’avion pour Paris dans une valise diplomatique. Il va arriver au Quai d’Orsay. Un secrétaire va le tamponner. Un chef de bureau va le lire — en diagonale, entre deux dossiers sur l’Algérie et un mémo sur le budget. Il va écrire en marge « Vu » ou « Pris note ». Et le rapport ira rejoindre les autres rapports dans un classeur vert, dans une armoire métallique, dans un couloir du troisième étage que personne ne traverse sauf le gardien de nuit.
— Pourquoi l’écrire, alors ?
— Parce que c’est écrit. Parce que quelque part, dans un classeur vert, il y aura la trace de ce qui s’est passé. Les noms. Les villages. Les dates. Quand tout sera fini — dans dix ans, dans vingt ans — quelqu’un ouvrira le classeur, peut-être. Et il lira.
Il y avait dans cette foi modeste — la foi dans le classeur vert, dans l’armoire métallique, dans le lecteur hypothétique de l’avenir — quelque chose qui toucha Aurélien. C’était, à sa manière, une foi d’écrivain. Écrire pour un lecteur qu’on ne connaît pas, qui n’existe pas encore, qui ouvrira le livre un jour, peut-être. La bouteille à la mer. Le message dans l’armoire.
— J’ai écrit la vérité, dit Muret. Que les bombardements américains détruisent les populations civiles qu’ils prétendent protéger. Que les villages hmong et khamu sont pris en étau entre le Pathet Lao et les bombes. Que la culture millénaire de ces peuples est en train de disparaître — pas en siècles, comme d’habitude, mais en années, en mois. Que les réfugiés qui descendent vers le sud perdent tout — leur terre, leur maison, leur langue, leurs esprits, leurs morts. Tout. J’ai écrit tout ça. Avec des chiffres, des noms, des coordonnées géographiques. Très professionnel. Très documenté.
Il sourit. Un sourire las.
— Et ça ne changera rien. Absolument rien.
Il but une gorgée de vin. Puis, comme s’il poursuivait la même pensée par un autre chemin :
— Tu sais ce qu’il y a de plus étrange ? C’est que le rapport est écrit en français. En français de France, avec la syntaxe du Quai d’Orsay, les tournures du rapport administratif — « Il convient de noter que… », « Force est de constater que… ». Et ce français-là, cette langue-là, est incapable de dire ce que j’ai vu. Je décris la destruction d’un village avec les mots d’un fonctionnaire qui classe des dossiers. Je donne des coordonnées géographiques pour des lieux qui n’ont de nom que dans une langue que personne ne parle à Paris. Je compte les morts avec des chiffres — un, dix, cinquante, cent — et chaque chiffre est un mensonge, parce qu’un chiffre ne contient pas un visage.
Aurélien reconnut dans cette plainte quelque chose de familier — la plainte de l’écrivain devant l’insuffisance du langage. Mais chez Muret, l’insuffisance n’était pas un problème esthétique. C’était un problème de vie et de mort.
— Peut-être que c’est la littérature qui devrait raconter ça, dit Muret. Pas les rapports.
Il regarda Aurélien. Le regard dura un instant — un instant de trop, un instant qui contenait une question que Muret ne posa pas et qu’Aurélien ne releva pas.
Les deux hommes dînaient à leur table habituelle, la quatre, et la salle de La Belle Époque était à moitié pleine ce soir-là — un groupe de diplomates japonais à la table du fond, un couple australien de passage, les Corses à leur poste au bar. Kham servait. Bounmy mixait. Le monde tournait.
La conversation prit un tour plus personnel qu’elle ne l’avait jamais eu. Peut-être était-ce l’effet du départ imminent de Muret — il repartait dans trois jours —, cette proximité de la fin qui libère la parole. Peut-être était-ce le vin. Peut-être était-ce simplement que les deux hommes, après dix jours de dîners partagés, avaient atteint ce seuil au-delà duquel les masques deviennent inconfortables.
Muret parla de ce qui le poussait à remonter dans les montagnes. Ce n’était pas l’héroïsme — il détestait le mot, il détestait le concept. Ce n’était pas l’idéalisme non plus — il avait perdu ses illusions depuis longtemps, si tant est qu’il en ait jamais eu. C’était quelque chose de plus obscur, de plus tenace.
— Une dette, dit-il. Je ne sais pas à qui. Pas aux Hmong — ils ne me doivent rien, je ne leur dois rien, nous ne sommes pas dans un rapport de dette. C’est plus vague que ça. C’est… tu vas rire… c’est une dette envers ce que j’ai vu. Quand tu as vu quelque chose, tu ne peux pas faire comme si tu ne l’avais pas vu. Tu peux essayer — et Dieu sait que beaucoup essaient — mais ça ne marche pas. La chose vue reste là, derrière tes yeux, et elle attend. Elle attend que tu en fasses quelque chose.
Aurélien écoutait. Il écoutait avec cette attention qui était peut-être, pour la première fois, autre chose que de la curiosité littéraire. Quelque chose dans les mots de Muret résonnait — pas dans sa tête, pas dans sa mémoire de lecteur, mais plus bas, dans un endroit qu’il ne fréquentait pas, un endroit où les livres n’entraient pas.
— Et toi ? demanda Muret.
La question était simple. Directe. Impossible à esquiver.
— Moi ?
— Qu’est-ce que tu fais ici ? Vraiment.
Aurélien regarda son verre. Le vin était sombre, presque noir, avec des reflets grenat à la lueur de la bougie. Il le fit tourner lentement. Les jambes du vin coulaient sur les parois du verre avec une lenteur de sablier.
— Je suis venu pour écrire, dit-il.
— Ça, je sais. Mais pourquoi ici ? Pourquoi Vientiane ? Tu pourrais écrire ton roman n’importe où — à Paris, en Provence, à Florence. Pourquoi un hôtel colonial au bout du monde ?
Silence. Aurélien cherchait ses mots — lui qui ne les cherchait jamais, lui pour qui les mots venaient toujours, obéissants, disciplinés, comme les soldats du roi Setthathirath.
— J’avais besoin de m’éloigner, dit-il.
— De quoi ?
— De tout. De Paris. De l’appartement. De…
Il s’arrêta. Une femme, peut-être. Un échec, peut-être. Un livre qui n’avait pas marché. Une vie qui s’était défaite sans bruit, comme se défait une couture, fil après fil, jusqu’à ce que le vêtement tombe. Il ne le dit pas. Il ne le dirait pas. Mais Muret, avec cette acuité de l’ethnologue qui lit les silences mieux que les mots, comprit.
— Je suis venu ici pour disparaître, dit Aurélien.
Il dit cela avec un sourire — ce sourire qui était sa défense ultime, cette manière de transformer l’aveu en plaisanterie, le sérieux en légèreté. Mais le sourire ne prit pas. Il resta suspendu sur ses lèvres, inachevé, comme une phrase qu’on n’ose pas finir.
Et pour la première fois depuis son arrivée au Settha Palace — depuis des mois, peut-être des années — il sentit le poids de sa propre absence. Non pas l’absence qu’il avait choisie — cette disparition élégante, cette retraite d’écrivain, ce retrait volontaire du monde — mais l’autre absence, celle qui est en soi, l’absence à soi-même. Il était assis dans le plus bel hôtel de Vientiane, dans une salle lambrissée de palissandre, devant un verre de vin et un homme qui risquait sa vie pour les autres, et il ne ressentait rien. Pas de l’indifférence — quelque chose de plus profond. Un engourdissement. Comme si les nerfs qui relient le monde à l’âme avaient été sectionnés, proprement, chirurgicalement, et que la plaie s’était refermée sans douleur.
Il pensa au roi Setthathirath. Le roi qui marchait vers le sud, vers une nouvelle capitale, vers une vie nouvelle. Le roi qui ne se retournait pas. Et il comprit — un éclair, une seconde de lucidité atroce qui traversa l’engourdissement comme un courant électrique — que le roi n’était pas un personnage de roman. Le roi était lui. Aurélien Desforêts était un roi en fuite qui appelait sa fuite un voyage, qui appelait son exil une retraite, qui appelait son abandon un choix.
La seconde passa. La lucidité s’éteignit. Le confort revint.
Muret ne sourit pas.
— Tu es au bon endroit, dit-il. Ici, tout le monde disparaît. Sauf que les autres n’ont pas choisi.
La phrase tomba sur la table comme un objet lourd. Pas un reproche — Muret n’avait pas le ton du reproche. Quelque chose de plus simple et de plus implacable : un constat. Un fait. La même voix qu’il employait pour décrire la destruction d’un village ou la mort d’un vieux chaman. La voix de l’homme qui dit ce qui est, sans l’embellir ni l’adoucir.
Aurélien accusa le coup. Il ne répondit pas. Il fit signe à Kham pour commander un autre verre. Elle vint, silencieuse, versa le vin, repartit. Ses pas. Le bruit du vin dans le verre. Le crépitement d’une bougie qui s’achevait.
Ils parlèrent d’autre chose. De la mousson — les premiers orages avaient éclaté la semaine précédente, brefs et violents, et l’air avait changé, plus lourd, plus chargé, comme un tissu qu’on a trempé dans l’eau. Du prochain livre d’Aurélien — celui d’après Le Roi qui marchait vers le sud, si celui-ci se terminait un jour. De Paris en mai — les marronniers en fleur le long des quais, les bouquinistes, le Luxembourg. Des choses douces. Des choses qui ne faisaient pas de mal.
Le dîner s’acheva. Ils se serrèrent la main au bas de l’escalier. Muret monta. Aurélien monta. Les marches craquèrent.
Dans la chambre 7, Aurélien ouvrit le manuscrit. Le roi Setthathirath avait quitté Vientiane avec son armée pour aller combattre les Birmans dans les montagnes du sud. C’était sa dernière campagne. La légende disait qu’il avait disparu — englouti par la jungle, avalé par la forêt, comme si la terre elle-même l’avait repris. Son corps n’avait jamais été retrouvé. Personne ne savait où il était mort, ni comment, ni pourquoi. Le roi avait simplement cessé d’exister — un jour il était là, avec sa couronne et ses éléphants, et le lendemain il n’y avait plus que la jungle et le silence.
Aurélien écrivit la scène du départ. Le roi sur son éléphant, traversant les portes de Vientiane pour la dernière fois. La foule qui regarde. Les bonzes qui prient. Le soleil qui se couche sur le Pha That Luang, et la feuille d’or du stupa qui rougeoie comme une braise. Le roi ne se retourne pas. Il avance vers le sud, vers les montagnes, vers la disparition.
C’était magnifique. La prose avait une beauté sombre, automnale, la beauté des choses qui finissent. Et c’était — Aurélien ne le savait pas, ou plutôt il le savait sans le savoir, comme on sait dans les rêves — c’était la scène de sa propre disparition. Un homme qui s’enfonce dans son rêve comme un roi dans la jungle. Un homme que personne ne retrouverait, parce qu’il ne voulait pas être retrouvé.
CHAPITRE 12
L’avant-dernier soir
Muret partait le lendemain.
Il le dit en s’asseyant à la table quatre, ce soir-là, avec la simplicité d’un homme qui annonce la météo. Demain matin. Une Land Rover viendrait le chercher à sept heures. Il remonterait vers le nord, par la route de Vang Vieng, puis par les pistes de montagne, vers Sam Neua, vers la province de Houaphan, vers l’épicentre de ce que les Américains bombardaient depuis trois ans et que les journaux de Vientiane n’évoquaient jamais.
— La situation là-haut est devenue critique, dit-il. Les Nord-Vietnamiens ont pris des positions nouvelles sur les crêtes au-dessus de Sam Neua. Les bombardements ont été multipliés par trois en deux mois. Les villages qui n’ont pas encore été évacués le seront bientôt — de gré ou de force. Je veux être là quand ça arrivera.
— Pourquoi ?
— Pour voir. Pour noter. Pour les bandes — j’ai encore des enregistrements à faire, des chants que personne d’autre ne connaît, des rituels que personne d’autre n’a documentés. Si je ne le fais pas maintenant, dans six mois il sera trop tard. Il n’y aura plus de villages. Il n’y aura plus de chants.
Il dit cela calmement, sans grandiloquence. La voix de l’homme qui retourne au travail. Mais Aurélien comprit — avec une clarté soudaine, physique, qui n’avait rien à voir avec l’intelligence — qu’il était assis en face d’un homme qui retournait dans la zone la plus bombardée du pays le plus bombardé de l’histoire de l’humanité, et qu’il le faisait parce qu’il ne pouvait pas ne pas le faire, et qu’il reviendrait peut-être et peut-être pas.
Il ne dit rien. Que dire ? Bonne chance ? Fais attention ? Reviens vite ? Tous les mots étaient faux. Tous les mots étaient trop petits. Il ne dit rien, et son silence, pour une fois, n’était pas un silence de fuite mais un silence d’impuissance — le silence de l’homme qui n’a pas les mots, lui qui avait toujours les mots, lui pour qui les mots étaient le seul outil, la seule arme, le seul refuge.
Le dîner commença. Normalement. Kham apporta les entrées. Le vin fut versé. Les bougies brûlaient — pas de coupure d’électricité ce soir, mais M. Theodas avait gardé les bougies, parce que les bougies étaient devenues une habitude. Les habitudes, au Settha Palace, avaient la force des lois naturelles.
Ils parlèrent. De choses et d’autres. Du rapport — Muret avait reçu un accusé de réception de Paris, trois lignes tapées à la machine, signées par un sous-directeur dont il n’avait jamais entendu le nom. Du temps — la mousson était proche, on la sentait dans la densité de l’air, dans les éclairs de chaleur qui zébraient le ciel chaque soir au-dessus du Mékong. Du roman d’Aurélien — le roi Setthathirath avait disparu dans la jungle, et Aurélien ne savait pas encore comment terminer le livre. C’était un problème de structure, expliqua-t-il, un problème d’écrivain. Comment finir un livre dont le héros disparaît ? Comment écrire la fin d’un homme qui n’a pas de fin ?
— Tu finis par le silence, dit Muret. Tu finis par ce qui vient après le départ. Le palais vide. Le trône vide. Les courtisans qui attendent un roi qui ne reviendra pas. Le silence est la meilleure fin.
C’était un bon conseil. Un conseil d’homme qui connaissait le silence — le silence des montagnes après les bombardements, le silence des villages abandonnés, le silence des gens qui n’ont plus rien à dire parce qu’ils n’ont plus personne à qui le dire.
Puis Muret raconta.
Il n’y eut pas de transition. Pas de préambule. Il posa sa fourchette, prit son verre, et commença à parler, et ce qu’il raconta ce soir-là, dans la salle à moitié vide de La Belle Époque, entre les boiseries de palissandre et les nappes blanches, sous la lumière des bougies et le ronronnement du ventilateur, ce qu’il raconta était le récit qu’il portait en lui depuis des mois et qu’il n’avait encore donné à personne.
Un village. Pas Ban Pha Thi — un autre. Plus petit. Plus haut. Un village hmong accroché à une crête à deux mille mètres d’altitude, dans la province de Xieng Khouang, à vingt kilomètres au nord de la Plaine des Jarres. Il ne donna pas le nom — les noms hmong sont imprononçables pour un Français, dit-il, et de toute façon le village n’existe plus, alors à quoi bon le nommer ?
Il y avait vécu trois mois. Trois mois dans une maison en bambou, au milieu de quarante familles, cent cinquante personnes. Il avait appris les noms de chacun. Il connaissait les enfants. Il connaissait la vieille femme qui faisait le meilleur lao-lao de la montagne — un alcool de riz distillé dans un alambic en cuivre qui avait appartenu, disait-elle, à un soldat français de Diên Biên Phu. Il connaissait le forgeron, qui fabriquait des couteaux avec des morceaux de métal récupérés — du métal de bombe, souvent, parce que les bombes étaient la seule source de fer dans les montagnes. Il connaissait la femme du chef de village, celle qui chantait en pilant le riz.
Il mima le geste, une dernière fois, sur la table de La Belle Époque. Le pilon qui monte et qui descend. Le rythme régulier. Le bruit sourd du riz qui se casse sous le choc. Et la voix de la femme par-dessus — une voix claire, aiguë, qui montait et descendait avec le pilon, une mélodie qui n’avait pas de nom et qui disait quelque chose que Muret n’avait jamais pu traduire.
Un matin, les avions sont venus.
Muret n’était pas là. Il était à deux heures de marche, dans un village voisin, où il documentait une cérémonie funéraire. Il entendit les explosions — pas un bruit unique, une série, une chaîne de détonations qui se succédaient comme les battements d’un cœur affolé. Puis le silence. Puis les avions qui revenaient, faisaient un deuxième passage. D’autres explosions. Et après, plus rien.
Il marcha. Deux heures sur le sentier de montagne, en courant là où il pouvait, en trébuchant sur les racines, le souffle court, le cœur battant. Il savait déjà. On sait toujours, dans les montagnes. La direction des explosions. L’azimut. La durée du bombardement. On sait.
Quand il arriva, il n’y avait plus de village.
Il ne décrivit pas ce qu’il vit. Pas en détail. Il dit — et chaque mot avait le poids d’une pierre posée sur la table : les maisons en bambou avaient brûlé. Certaines étaient encore fumantes. Le sol était retourné — la terre rouge mélangée à des fragments de bois, de tissu, de métal. Des cratères dans les rizières. L’alambic de la vieille femme, tordu, méconnaissable. Et partout, cette odeur — il n’en dit pas plus sur l’odeur. Il n’en dit qu’un mot : « insoutenable ». Ce fut le seul adjectif de tout le récit.
Il y avait une chose, dit-il. Une chose qu’il n’avait pas mise dans le rapport parce qu’elle n’avait pas de place dans un rapport — pas de case, pas de catégorie, pas de mot administratif pour la contenir. Au milieu des décombres du village, entre deux cratères, il avait trouvé un khène. L’orgue à bouche en bambou dont il avait parlé à Aurélien les premiers soirs. Les tuyaux étaient brisés — trois sur six — mais l’embouchure était intacte. Quelqu’un l’avait posé là, ou l’avait perdu en fuyant, ou l’avait laissé parce qu’on ne peut pas porter un instrument de musique quand on porte ses enfants sur le dos. Un khène cassé dans la terre retournée. C’était une image qui ne disait rien et qui disait tout — la culture d’un peuple résumée dans un instrument brisé, au milieu d’un village qui n’existait plus.
Il l’avait ramassé. Il l’avait dans sa sacoche, en haut, avec les bandes du Nagra. Un instrument cassé et des bandes magnétiques. Les reliques d’un monde.
Les survivants avaient fui vers la forêt. Il les retrouva dans l’après-midi, en aval, dans une clairière au bord d’un ruisseau. Ils étaient une soixantaine — sur cent cinquante. Les femmes pansaient les blessés avec ce qu’elles avaient — des feuilles, de la terre, des morceaux de tissu déchirés. Les enfants étaient assis en cercle, silencieux. La femme du chef de village était là. Elle ne chantait pas. Elle était assise par terre, les mains sur les genoux, les yeux ouverts sur rien.
Muret se tut.
Le silence dura longtemps. Aurélien ne savait pas combien de temps — une minute, cinq minutes, une éternité. La bougie sur la table coulait lentement, la cire formant une flaque dorée sur la nappe blanche. Le bruit du ventilateur. Le générateur. La nuit dehors, épaisse, chaude, pleine de grillons et de fantômes.
Aurélien ne dit rien pendant un long moment. Son visage était pâle — même à la lumière des bougies, on voyait la pâleur, et les ombres creusaient ses joues, ses orbites, lui donnant un air vieilli, un air de portrait ancien. Il tenait son verre mais ne buvait pas. Le vin était immobile dans le verre, sombre, opaque.
Puis il parla. Et ce qu’il dit — ce fut la chose qu’il faisait toujours, la chose qu’il savait faire, la seule chose qu’il savait faire dans ces moments-là.
— Ça me rappelle Thucydide, dit-il. Le dialogue des Méliens. Quand les Athéniens détruisent Mélos — toute la population masculine massacrée, les femmes et les enfants vendus comme esclaves. Thucydide rapporte les deux discours — celui des Athéniens, qui parlent de nécessité et de raison d’État, et celui des Méliens, qui parlent de justice. Et à la fin, c’est la force qui gagne, pas la justice. Thucydide ne commente pas. Il rapporte. C’est ce qui rend le texte insupportable — cette absence de commentaire. Le fait brut.
Il dit cela d’une voix belle. Posée. Un peu tremblante peut-être — une fêlure, à peine, dans la voix de l’homme cultivé, dans la voix du romancier qui sait que les mots sont son bouclier et qui les brandit une dernière fois. Il citait de mémoire. Les mots étaient justes, les références exactes. C’était brillant. C’était parfait. C’était exactement ce que fait un homme qui transforme le sang en encre et la douleur en citation.
Muret le regarda.
Ses yeux. Aurélien soutint le regard — il le soutint parce qu’il n’avait pas le choix, parce que détourner les yeux aurait été un aveu plus explicite que n’importe quel mot. Mais ce qu’il vit dans les yeux de Muret n’était pas du mépris. Ce n’était pas de la colère. C’était — et il faudrait inventer un mot pour ça, un mot qui n’existe pas en français, un de ces mots khamu que Muret avait mis six mois à apprendre — c’était la tristesse qu’on éprouve quand un ami part et qu’on sait qu’il ne reviendra pas.
Muret tendit la main vers la bouteille. Se resservit. But lentement.
— Oui, dit-il. Thucydide. C’est très juste.
Et c’était fini. La porte s’était fermée. Le passage s’était refermé. Il n’y aurait pas de deuxième chance — il n’y a jamais de deuxième chance pour ces choses-là, ces moments où quelqu’un vous tend le réel à bout de bras et où vous choisissez de le transformer en livre.
Ils finirent la bouteille. Ils parlèrent d’autre chose — du Mékong, de la mousson qui approchait, du prochain livre d’Aurélien. Des choses douces. Des choses anesthésiantes.
Muret commanda un lao-lao — un dernier verre, dit-il, un verre de la route, parce que demain il en boirait d’un autre genre, distillé dans un alambic de village à deux mille mètres d’altitude, avec un goût de fumée et de montagne qui n’avait rien à voir avec le lao-lao policé du Settha Palace. Il parla du goût des choses là-haut — du riz gluant cuit dans des tubes de bambou sur un feu de bois, du gibier fumé, des herbes sauvages dont les noms n’existaient dans aucun dictionnaire. Il parlait de la nourriture comme un écrivain parle des mots — avec cette attention au détail qui est une forme d’amour.
— Tu sais ce qui me manque le plus, quand je suis dans les montagnes ? dit-il. Ce n’est pas le vin. Ce n’est pas le fromage. C’est le pain. Le pain français. Un baguette croustillante avec du beurre. C’est idiot, non ? On est au milieu d’une guerre, on voit des choses qu’aucun être humain ne devrait voir, et ce qu’on veut, c’est une tartine.
Aurélien sourit. Il comprenait. Le pain, le beurre, la tartine — c’étaient les objets de la normalité, les ancres du monde ancien, les reliques d’une vie d’avant. Et ce désir du pain était peut-être la chose la plus humaine que Muret ait dite de toute la soirée — plus humaine que le village détruit, plus humaine que le khène cassé, plus humaine que le chaman aveugle. Parce que le désir du pain disait : je suis un homme. J’ai faim. Je veux rentrer chez moi.
Le dîner s’acheva comme tous les autres — courtoisement, chaleureusement, avec cette grâce des gens bien élevés qui savent dissimuler les blessures sous les bonnes manières.
Au bas de l’escalier, Muret serra la main d’Aurélien. Il la tint un peu plus longtemps que d’habitude — une seconde de plus, peut-être deux, une pression légèrement plus forte des doigts, qui pouvait signifier beaucoup de choses ou rien du tout.
— Prends soin de toi, dit-il.
— Toi aussi. Fais attention là-haut.
Muret sourit. Un sourire sans tristesse — ou plutôt un sourire qui avait traversé la tristesse et qui était ressorti de l’autre côté, dans un endroit où les sourires ne sont plus tout à fait des sourires mais quelque chose de plus profond, de plus ancien, quelque chose qui ressemble à de l’acceptation.
Ils montèrent.
Aurélien ne dormit pas. Il resta sur le balcon, les coudes sur la balustrade, le visage tourné vers le nord. La nuit de Vientiane. Les étoiles — des milliers d’étoiles, plus qu’il n’en avait jamais vues à Paris, une voûte de lumière froide qui couvrait la ville et les plaines et les montagnes et les villages et les cratères et les morts.
Au nord, très loin, au-delà de ce qu’on pouvait voir ou imaginer, un grondement sourd. Continu. Régulier. Qui n’était pas l’orage.
CHAPITRE 13
Le gecko
Le matin vint comme tous les matins — la lumière à travers les persiennes, le miel pâle sur le parquet, le café lao devant la porte, le fantôme bienveillant de la femme de chambre qui s’éloignait sans bruit dans le couloir.
Aurélien se leva tôt. Plus tôt que d’habitude. Il n’avait pas dormi — ou si peu que la frontière entre la veille et le sommeil s’était dissoute, et il ne savait plus de quel côté il se trouvait. Il se doucha, s’habilla, descendit.
Dans le hall, Muret était déjà là.
Il portait sa tenue de terrain — la chemise kaki, le pantalon de toile, les chaussures de marche. Le sac de toile militaire à ses pieds. La sacoche en cuir usé en bandoulière — celle qui contenait le Nagra, les bandes magnétiques, vingt-trois heures de chants et de rituels, la mémoire d’un peuple qui tenait dans une sacoche. Il avait le visage rasé de frais et les yeux clairs d’un homme qui a dormi, ou qui a su ne pas dormir.
- Theodas était à la réception, en costume, impeccable, à six heures trente du matin. Il y a des directeurs d’hôtel qui délèguent les départs matinaux à la réception de nuit. M. Theodas n’était pas de ceux-là. Chaque arrivée et chaque départ au Settha Palace méritait sa présence — c’était une question de dignité, la sienne et celle de l’hôtel.
— Monsieur Muret. J’espère que votre séjour a été agréable.
— Très agréable, monsieur Theodas. Merci.
Les mots rituels. La poignée de main. La facture réglée. La clé de la chambre 12 rendue — une clé en cuivre, lourde, accrochée à un gland de passementerie bleu, comme toutes les clés du Settha Palace.
Aurélien et Muret sortirent sur la terrasse du Sidewalk Café. Il était trop tôt pour le petit-déjeuner habituel, mais Bounmy — qui ne dormait apparemment jamais — avait préparé du café. Ils s’assirent à la table d’Aurélien, près du muret de pierre, sous le frangipanier. Les fleurs blanches n’étaient pas encore tombées — elles tombaient plus tard, vers huit heures, quand le soleil les chauffait et desserrait leur prise. Pour l’instant elles tenaient, suspendues dans l’air du matin comme des notes de musique arrêtées avant la fin de la phrase.
Le boulevard était presque vide. Un cyclo-pousse passait au ralenti, le conducteur endormi sur sa selle. Une femme balayait le trottoir devant une maison fermée, avec un balai de branchages qui faisait un bruit doux de brosse sur la pierre. Et là-bas, au bout de la rue, la silhouette d’un bonze en robe safran qui avançait pieds nus, le bol à aumônes contre la poitrine, dans la lumière oblique du matin.
Ils burent leur café en silence. Un silence qui n’avait pas besoin d’être rempli — un silence de gens qui ont tout dit, ou presque, et qui savent que les mots du départ sont toujours les mauvais mots.
Puis Aurélien parla. De choses sans importance. Les adresses — il donna l’adresse de son éditeur à Paris, parce qu’il n’avait pas d’adresse personnelle, ou plutôt parce que son adresse personnelle était la chambre 7 du Settha Palace, et que cette adresse-là ne figurait pas dans les annuaires. Muret donna une boîte postale à Luang Prabang, où un ami récupérait son courrier quand il était dans les montagnes. La promesse de s’écrire — cette promesse que font les gens qui savent qu’ils ne s’écriront probablement pas, mais qui la font quand même, parce que ne pas la faire serait admettre quelque chose de trop triste.
— Quand tu auras fini ton roman, envoie-le-moi, dit Muret.
— Je te l’enverrai.
— Le roi disparaît dans la jungle. C’est une bonne fin.
— C’est la seule fin possible.
Un bruit de moteur. La Land Rover était arrivée — un véhicule kaki, couvert de poussière, avec un chauffeur laotien au volant qui fumait une cigarette en attendant. Le genre de véhicule qui avait traversé toutes les guerres de l’Indochine et qui en porterait les cicatrices jusqu’à la casse. Les portières ne fermaient plus tout à fait. Le pare-brise avait une étoile de fissure dans le coin gauche.
Muret se leva. Prit son sac. Ils se serrèrent la main. La main de Muret était chaude, ferme, calleuse — une main de terrain, une main d’homme qui avait touché la terre et les gens et les bandes magnétiques et les blessures. La main d’Aurélien était fine, soignée, une main d’écrivain qui n’avait touché que du papier.
— Prends soin de toi, dit Muret.
— Toi aussi.
Muret monta dans la Land Rover. Le chauffeur écrasa sa cigarette, démarra. Le moteur toussa, trouva son rythme, et le véhicule s’éloigna sur le boulevard Khounboulom, vers le nord, vers la route de Vang Vieng, vers les montagnes. Aurélien le regarda disparaître. Le bruit du moteur diminua, se fondit dans les bruits de la ville qui s’éveillait, et s’éteignit.
Le boulevard était vide à nouveau.
Aurélien resta un moment debout sur la terrasse, la tasse de café à la main. Il sentait quelque chose — une sensation qu’il n’avait pas éprouvée depuis son arrivée au Settha Palace, une sensation d’avant le Settha Palace, d’avant Vientiane, une sensation qui appartenait à une vie antérieure. C’était léger, fugace, presque imperceptible — un tiraillement quelque part dans la poitrine, un nœud minuscule qui se formait et se défaisait, comme un muscle qu’on aurait oublié et qui rappelle son existence par une crampe brève.
Il regarda la rue par laquelle la Land Rover avait disparu. La rue était droite, bordée de flamboyants, et elle menait vers le nord — vers la route de Vang Vieng, vers les montagnes, vers les villages, vers tout ce qu’il ne verrait jamais. Quelque part au bout de cette rue, au bout de toutes les rues du monde, il y avait quelque chose qu’il avait choisi de ne pas voir — et ce choix, pour la première fois, lui apparut non pas comme une liberté mais comme un mur. Un mur très doux, capitonné de soie et de frangipanier, mais un mur quand même.
Puis la sensation disparut. Comme elle était venue — sans bruit, sans trace. Le café était tiède. Le frangipanier sentait bon. Le bonze revenait.
Aurélien rentra. Le bonze qui revenait, son bol rempli maintenant — les offrandes du matin, le riz, les fruits, les petits paquets de nourriture que les fidèles déposent à l’aube. Le bonze passa devant l’hôtel sans lever les yeux. Ses pieds nus sur le bitume chaud. Sa robe safran dans la lumière du matin. L’ombre qu’il projetait — longue, étirée, presque aussi longue que la rue.
Aurélien rentra.
Il monta l’escalier. Les marches craquèrent sous ses pieds — les mêmes marches, les mêmes craquements, la même musique de bois ancien. Il ouvrit la porte de la chambre 7. Le ventilateur tournait. Le manuscrit attendait sur la table, ouvert à la dernière page écrite — le roi Setthathirath qui disparaissait dans la jungle.
Il s’assit. Prit son stylo. Le Waterman au corps nacré, acheté rue du Bac dans une autre vie. Il le tint un moment entre ses doigts, sans écrire, le regard posé sur la page blanche qui venait après la dernière page écrite — cet espace vide qui était à la fois une promesse et un gouffre.
Puis il écrivit.
Il n’écrivit pas la suite du roi Setthathirath. Il n’écrivit pas la confusion du royaume sans roi, ni l’empire qui se fissure, ni les courtisans qui attendent. Il écrivit autre chose — une scène qu’il n’avait pas prévue, qui n’était pas dans le plan, qui n’avait aucune raison d’être dans ce roman historique sur le Laos du XVIe siècle.
Il écrivit un jardin. Un jardin du palais, au matin, avec des serviteurs qui disposaient des fleurs dans des vases de bronze. Le bruit de l’eau dans une fontaine. La lumière qui passait à travers les feuilles d’un frangipanier — un frangipanier qui n’existait probablement pas au Laos au XVIe siècle, mais qu’Aurélien mit là quand même, parce que le parfum de cet arbre était le parfum de sa vie. Un oiseau chantait dans le jardin. Les serviteurs travaillaient en silence. Rien ne bougeait, sinon l’eau et la lumière.
Comme si le roi n’avait pas disparu. Comme si rien ne s’était passé. Le jardin continuait. Les fleurs étaient disposées. L’eau coulait. Le monde était intact.
Il écrivit quatre pages. Sans rature. Sans hésitation. Les plus belles pages du roman, peut-être. Les plus mensongères, certainement. Quatre pages d’une beauté lisse, parfaite, hermétique — la beauté de ce qui refuse le réel, la beauté du déni élevé au rang d’un art.
Le roi Setthathirath avait disparu. Mais dans le jardin du palais, rien n’avait changé. Les serviteurs disposaient les fleurs. L’eau coulait. Les oiseaux chantaient. Et le lecteur — le lecteur hypothétique du futur, celui qui ouvrirait ce livre un jour, dans une librairie de Paris ou de Lyon — le lecteur comprendrait peut-être ce que l’écrivain ne comprenait pas. Il comprendrait que ce jardin paisible, ces fleurs, cette eau, ce silence — tout cela n’était pas la paix. C’était l’amnésie. C’était le monde qui continue après la catastrophe, non pas parce qu’il a guéri, mais parce qu’il a oublié. Et l’oubli, dans le roman comme dans la vie, a la même apparence exacte que la sérénité.
À midi, il descendit.
L’après-midi. La piscine. Le transat — le troisième en partant de la gauche. Le gin tonic de Bounmy — deux doigts de gin, le tonic jusqu’au bord, la rondelle de citron vert, les trois glaçons. Le manuscrit sur les genoux, ouvert aux pages du matin. Saint-Simon à portée de main, mais il ne l’ouvrit pas. Il resta là, les yeux mi-clos, dans la chaleur qui pesait sur le jardin comme un animal endormi.
Les palmiers ne bougeaient pas. L’eau de la piscine était lisse, turquoise, immobile. Les jets d’eau murmuraient leur murmure éternel. Les rochers de Laksao, gris et moussus, encadraient le bassin comme les parois d’un sanctuaire.
Steve était de retour. Aurélien l’avait vu traverser le hall le matin — rasé, bronzé, lunettes d’aviateur, comme si trois jours dans les montagnes n’avaient été qu’une excursion de week-end. Il était au bar maintenant, une bière à la main, parlant au téléphone dans un anglais rapide et incompréhensible. Ferracci et Luciani étaient à leur table, pastis, cigarettes brunes, murmures en corse. Un couple de touristes australiens se baignait dans la piscine en riant — des rires clairs, innocents, des rires de gens qui ne savent pas.
Theodas vérifiait les réservations pour la semaine prochaine. La chambre 12 était libre désormais. Elle serait nettoyée, les draps changés, les serviettes remplacées. Les traces de Muret seraient effacées — comme sont effacées les traces de tous les passagers dans tous les hôtels du monde. Il ne resterait rien. Pas même une empreinte sur le verre, pas même un pli dans le drap. Le Settha Palace absorberait l’absence de Muret comme il avait absorbé sa présence — silencieusement, élégamment, sans un frémissement.
Kham traversa le jardin. Elle portait un plateau avec des verres vides. Elle s’arrêta un instant — un quart de seconde, pas plus — et regarda Aurélien. Leurs yeux se croisèrent. C’était la seule fois. La seule fois que Kham le regarderait vraiment, et que lui la verrait vraiment, et que l’espace entre ces deux regards serait traversé par quelque chose — un éclair, un message, un reproche muet, ou simplement la reconnaissance de deux solitudes qui se frôlent sans se toucher.
Puis elle continua son chemin. Ses pas sur les dalles du jardin. Le plateau en équilibre sur sa main levée. Sa silhouette qui disparaissait vers la cuisine. Et c’était fini.
Le soleil descendait. Les ombres des palmiers s’allongeaient sur l’eau de la piscine, la découpant en bandes d’ombre et de lumière, et les rochers de Laksao prenaient cette teinte dorée qu’ils avaient à la fin du jour, quand le monde entier semblait couvert d’une couche d’or — l’or du Pha That Luang, l’or des temples, l’or des bouddhas du Wat Si Saket, tout cet or qui était la couleur du Laos et qui brillait sur la surface des choses sans jamais en atteindre le fond.
Les bonzes passeraient demain à l’aube, pieds nus, silencieux, comme tous les matins. Ils passeraient devant le Settha Palace avec leur bol à aumônes, et les fidèles déposeraient le riz et les fruits, et les bonzes continueraient leur route, et le jour se lèverait, et la chaleur viendrait, et la ville s’éveillerait avec sa nonchalance de toujours, et rien n’aurait changé.
Aurélien prit une gorgée de gin tonic. Le goût du gin et du citron vert. La fraîcheur des glaçons. La perfection du dosage de Bounmy. Il tourna une page du manuscrit — les pages du matin, le jardin du palais, les serviteurs, les fleurs, l’eau de la fontaine. Il relut. C’était beau.
Au loin — très loin, si loin que c’était peut-être un rêve, ou un souvenir, ou la simple pulsation du sang dans ses tempes — le grondement sourd des bombardements, quelque part au-dessus de la Plaine des Jarres, quelque part dans les montagnes où un homme avec une sacoche en cuir remontait vers les villages qui n’existeraient bientôt plus.
Aurélien ne leva pas les yeux.
Le gecko, au plafond du bar derrière lui, ne bougeait pas. Il était là depuis le premier jour — depuis avant le premier jour, depuis toujours peut-être. Vertical, immobile, les yeux ouverts, la peau grise et transparente, collé au plafond par un mystère de ventouses microscopiques que la science expliquait mais qui restait, malgré la science, un prodige. Le gecko ne dormait pas. Le gecko ne bougeait pas. Le gecko voyait tout — les hommes qui venaient et qui partaient, les verres qui se remplissaient et se vidaient, les conversations qui naissaient et qui mouraient — et il ne disait rien.
Les palmiers ne bougeaient pas.
L’eau de la piscine était lisse, turquoise, parfaite.
Et Aurélien Desforêts, quarante ans, romancier français, assis dans un transat au bord de la piscine du Settha Palace Hotel, un gin tonic à la main et un manuscrit sur les genoux, ne bougeait pas non plus.


