Le dossier
Lazare
Le dossier Lazare
Chapitres 1 à 5
PHOENICIA, 1963
* * *
Chapitre 1 — Le hall
Elle arriva par la mer. C’est-à-dire que le taxi qui la conduisait depuis l’aéroport longea la Corniche au moment exact où le soleil décidait de mourir, et que la Méditerranée, soudain, fut partout — dans le pare-brise, dans les rétroviseurs, dans l’air qui entrait par la vitre baissée, dans ses yeux, dans sa gorge. Beyrouth sentait le sel et l’essence, le jasmin écrasé par la chaleur, les ordures douces du port, et quelque chose d’autre, d’indéfinissable, qui n’appartenait qu’à cette ville : un parfum de catastrophe heureuse.
Maud Kervern posa la main sur son sac. Le magnétophone était là, compact, lourd, fidèle. Le carnet aussi. Et la lettre de Drummond, pliée en quatre dans la poche intérieure, trois lignes tapées à la machine sur un papier sans en-tête : Phoenicia Hotel. Bar. 21 heures. Venez seule. Il y avait une date — celle d’aujourd’hui — et une initiale, A.D., comme si le monde entier devait savoir à qui appartenaient ces deux lettres.
Le taxi tourna. L’hôtel apparut.
Il était plus grand que dans son souvenir. Ou peut-être était-ce elle qui avait rétréci. Le Phoenicia se dressait face à la mer comme un paquebot échoué en pleine élégance, tout en lignes horizontales et en verre fumé, moderne avec une arrogance tranquille, à peine deux ans d’existence et déjà l’assurance d’un palace centenaire. Edward Durell Stone avait dessiné un bâtiment qui ne ressemblait à rien de ce que Beyrouth connaissait — ni ottoman, ni français, ni arabe — quelque chose de radicalement neuf, comme si le Liban avait décidé de s’inventer un avenir en béton et en lumière filtrée.
Maud paya le chauffeur. Trop. Elle payait toujours trop à Beyrouth, par culpabilité ou par paresse, elle n’avait jamais su.
La chaleur l’attendait dehors comme un mur. Juillet à Beyrouth. L’air ne bougeait pas. Il pesait sur les épaules, il collait la robe au ventre, il transformait chaque geste en effort et chaque pensée en sirop. Les palmiers de l’entrée ne frémissaient même pas. Les portiers, eux, portaient leurs uniformes comme des peaux supplémentaires, sans une goutte de sueur visible, souriaient dans trois langues — arabe, français, anglais — avec cette aisance surnaturelle des hommes qui ont appris à ne jamais transpirer devant les clients.
— Bienvenue au Phoenicia, madame.
— Merci.
Sa valise était petite. Trois jours. Elle ne restait jamais plus de trois jours nulle part depuis un an. Trois jours c’était assez pour trouver une histoire, pas assez pour s’y perdre. C’était la règle. Elle avait beaucoup de règles depuis un an.
Elle entra.
Le hall du Phoenicia la prit dans ses bras.
C’est exactement ce qu’elle ressentit — une embrassade. Le marbre au sol, crème veiné de gris, absorbait le bruit de ses talons et lui rendait un murmure. Les lustres diffusaient une lumière qui n’éclairait pas vraiment — elle enveloppait, elle dorait, elle mentait avec grâce. Les ventilateurs au plafond brassaient un air tiède où flottaient le cuir neuf des fauteuils, le tabac blond de quelqu’un qu’on ne voyait pas, et cette odeur de café à la cardamome qui semblait suinter des murs eux-mêmes, comme si l’hôtel transpirait du café au lieu de la sueur.
Maud traversa le hall. Ses yeux s’ajustèrent. Des hommes en costume clair lisaient des journaux dans des fauteuils profonds. Une femme en robe turquoise riait au téléphone, le combiné coincé entre l’oreille et l’épaule, un bracelet en or glissant le long de son poignet à chaque éclat de rire. Un garçon d’étage poussait un chariot couvert d’une cloche en argent — le dîner de quelqu’un montait vers les étages supérieurs, et avec lui une odeur de viande grillée et de citron.
Tout semblait calme. Feutré. Élégant.
Mais quelque chose traversait l’espace — une vibration que Maud connaissait bien, qu’elle avait appris à reconnaître dans les halls d’hôtel du Caire, d’Alger, de Saigon, partout où le luxe recouvrait la peur comme un vernis. Une tension invisible. Le regard du réceptionniste qui balayait la salle une fraction de seconde de trop. Les deux hommes près de la baie vitrée qui ne lisaient pas vraiment leur journal. La femme en turquoise qui riait peut-être un peu trop fort, pour couvrir un silence qui aurait été pire.
Beyrouth. La Suisse du Moyen-Orient. Tout le monde le disait. Et comme la Suisse, tout était propre, neutre, souriant — et dessous, l’argent des autres et les secrets de tous circulaient sans bruit dans des coffres capitonnés.
Maud s’approcha de la réception.
— Kervern. J’ai une réservation.
— Bien sûr, madame. Chambre 514. Vue sur la mer.
Le réceptionniste souriait comme un diplomate — c’est-à-dire sans les yeux. Il lui tendit la clef, une vraie clef en laiton attachée à un médaillon où le logo du Phoenicia brillait comme un petit soleil.
Chambre 514.
La dernière fois, c’était la 307. Avec Wael. Un an plus tôt, presque jour pour jour. Elle avait pris la 307 parce que c’était la sienne, celle qu’il réservait toujours quand ils se retrouvaient ici, au troisième parce qu’il disait que le cinquième était pour les gens qui avaient besoin de dominer la mer et que lui préférait être à sa hauteur. Il disait des choses comme ça, Wael. Des choses qui ressemblaient à des boutades et qui étaient des philosophies entières.
Elle ne demanda pas la 307. Elle monta au cinquième.
L’ascenseur était tapissé de miroirs. Maud s’y vit — cheveux bruns coupés court, visage mince, une bouche qui ne souriait pas au repos, des yeux que ses collègues de l’AFP décrivaient comme « trop attentifs ». Elle portait une robe en lin blanc cassé qui avait été fraîche ce matin à Paris et qui était maintenant un chiffon distingué. Elle avait l’air de ce qu’elle était : une femme qui voyageait trop, dormait trop peu, et cherchait quelque chose qu’elle n’était pas sûre de vouloir trouver.
L’ascenseur s’ouvrit. Couloir. Moquette épaisse. Silence climatisé.
La chambre 514 était exactement ce qu’elle devait être — un lit large comme une promesse, des rideaux couleur sable, une salle de bain en marbre, un bureau où personne n’écrirait jamais, et la mer. La mer par la fenêtre, immense, d’un bleu qui virait au violet à mesure que le soleil achevait de se noyer. La mer comme un mur liquide entre elle et tout ce qu’elle avait laissé de l’autre côté — Paris, le bureau de l’AFP rue des Saints-Pères, les dépêches, la routine, l’anesthésie des jours identiques.
Maud posa sa valise. Ne l’ouvrit pas. S’assit sur le lit. Le matelas céda sous elle avec une douceur obscène.
Elle regarda la mer.
Et la mer lui rendit autre chose — pas le regard de Wael, non, c’eût été trop simple, trop romanesque, et Maud n’était pas romanesque. Ce que la mer lui rendit, c’était le vide. L’exact contour de son absence. Wael Chamoun avait disparu un an plus tôt, en juillet, par une nuit comme celle-ci, chaude, épaisse, immobile. Il avait quitté son appartement de la rue Bliss vers vingt-deux heures — un voisin l’avait vu — et n’était jamais revenu. Pas de corps. Pas de lettre. Pas de sang. Pas de traces de lutte. Rien. Comme si la nuit l’avait bu.
La police libanaise avait classé l’affaire en trois semaines. Disparition volontaire, avait dit l’inspecteur — un homme moustachu qui avait le regard de quelqu’un qui classe beaucoup d’affaires en trois semaines. Wael Chamoun, professeur d’histoire à l’Université américaine de Beyrouth, quarante-deux ans, célibataire, pas d’enfants, pas de dettes connues, quelques articles dans des revues spécialisées que personne ne lisait, un réseau de connaissances vaste mais discret — pourquoi aurait-on voulu du mal à un historien ?
Maud savait pourquoi. Pas exactement. Pas précisément. Mais elle savait que Wael n’était pas seulement un historien. Il était un homme qui posait des questions, et à Beyrouth, en 1962, les questions étaient des armes. Il fouillait les archives du Mandat français, les correspondances entre le Quai d’Orsay et le Haut-Commissariat, les notes confidentielles sur le découpage des frontières — Sykes-Picot et ses suites, les promesses trahies, les accords secrets, les lignes tracées au crayon sur des cartes par des hommes qui n’avaient jamais vu les paysages qu’ils découpaient. Il cherchait un document en particulier — il en parlait parfois, le soir, quand le vin avait assoupli sa prudence, un document qui prouverait que certaines opérations françaises au Levant n’avaient jamais cessé, que le Mandat avait officiellement pris fin en 1943 mais que ses réseaux, eux, continuaient de fonctionner, invisibles, patients, enracinés comme du lierre dans les fissures de la jeune République libanaise.
Elle n’avait pas écouté. Pas vraiment. Elle écoutait sa voix — ce baryton chaud, légèrement voilé, qui transformait l’histoire diplomatique en conte des Mille et Une Nuits. Elle écoutait ses mains — la façon dont il tenait son verre, dont il tournait les pages, dont il posait ses doigts sur sa nuque à elle quand il voulait qu’elle cesse de poser des questions et commence à le regarder. Elle écoutait son corps, et son corps disait des choses plus urgentes que les archives du Quai d’Orsay.
Maintenant il était mort. Ou disparu. Ou les deux, ce qui revenait au même — car les hommes qui disparaissent à Beyrouth sans laisser de traces ne réapparaissent pas. Et les phrases qu’il avait prononcées, ces fragments éparpillés dans sa mémoire comme les pièces d’un puzzle dont elle n’avait pas vu le dessin, ces phrases prenaient forme maintenant, un an trop tard, dans la lumière rasante de cette chambre d’hôtel.
Il avait dit : Les Français n’ont jamais quitté le Liban, Maud. Ils ont juste changé de costume.
Il avait dit : Tu sais ce que c’est, le Deuxième Bureau ? C’est un fantôme qui ne sait pas qu’il est mort.
Il avait dit : Si un jour je disparais, ne crois pas ce qu’on te dira. Cherche ce que je cherchais.
Elle avait ri. Elle avait cru à de la grandiloquence levantine, ce goût du drame que les hommes d’ici cultivaient comme d’autres cultivent des roses. Elle avait ri et il l’avait regardée avec quelque chose dans les yeux qu’elle n’avait pas su lire — de la tendresse, oui, mais aussi de la pitié. La pitié de celui qui sait pour celle qui ne sait pas encore.
Maud se leva. Alla à la salle de bain. Se passa de l’eau sur le visage. L’eau était tiède — même la plomberie transpirait.
Dans le miroir, elle vit une femme qui était venue à Beyrouth pour enquêter sur Kim Philby, l’espion britannique qui avait fui vers Moscou six mois plus tôt depuis cette même ville, ce même quartier, peut-être ce même hôtel. C’était l’article officiel. C’était ce qu’elle avait vendu à son rédacteur en chef — un long format sur les traces de Philby à Beyrouth, les bars où il buvait, les gens qu’il fréquentait, le trou noir de sa disparition. Un bon sujet. Vendeur. L’AFP avait dit oui.
Mais dans le miroir, derrière la journaliste, il y avait l’autre — celle qui cherchait Wael. Celle qui avait reçu la lettre de Drummond et qui avait compris, avant même de la lire en entier, que Philby et Wael étaient liés par un fil qu’elle ne voyait pas encore, un fil tendu dans l’obscurité entre deux disparitions que tout séparait — un espion britannique et un historien libanais — mais que quelque chose, quelque chose qu’elle sentait sans pouvoir le nommer, reliait souterrainement, comme ces rivières invisibles qui coulent sous Beyrouth et qu’on n’entend que la nuit, quand la ville se tait.
Il était dix-neuf heures. Le rendez-vous était à vingt et une heures. Deux heures à tuer.
Maud enfila des sandales, prit son sac, laissa sa valise fermée.
Elle descendit.
Dans l’ascenseur, les miroirs la multiplièrent — six Maud, huit Maud, une infinité de Maud descendant vers le hall du Phoenicia comme on descend dans la gorge d’un animal magnifique. Et dans chacun de ces reflets, elle chercha les yeux de Wael, et dans chacun de ces reflets, elle ne trouva que les siens.
* * *
Chapitre 2 — Boutros
Le hall, à cette heure, changeait de peau.
La lumière du jour avait cédé sans combattre. Les lustres avaient pris le relais — cette lumière couleur miel qui était la signature du Phoenicia, une lumière qui ne venait de nulle part et allait partout, qui adoucissait les visages et durcissait les ombres, qui donnait à chaque homme l’air d’un prince et à chaque femme l’air d’un secret. Le personnel du soir avait remplacé celui de l’après-midi avec la fluidité d’un changement de marée. Les fauteuils s’étaient remplis d’autres corps, d’autres costumes, d’autres parfums. Le hall du Phoenicia ne se vidait jamais — il se renouvelait, comme un organisme qui remplace ses cellules sans jamais cesser de vivre.
Maud traversa cet organisme en diagonale, vers la porte qui donnait sur le jardin intérieur. Elle avait besoin de marcher avant de s’asseoir au bar. Besoin de sentir l’hôtel sous ses pieds, d’en reprendre la mesure, de se souvenir de la géographie des lieux — les couloirs, les escaliers dérobés, les recoins où l’on pouvait disparaître d’une conversation sans que personne ne s’en aperçoive. Wael lui avait appris ça. Wael lui avait appris beaucoup de choses inutiles qui se révélaient, un an après sa mort, d’une utilité terrifiante.
Elle passa devant le comptoir du concierge.
Et le concierge la vit.
Boutros Maatouk avait soixante-trois ans, des mains larges comme des battoirs, un visage taillé dans le cèdre — raviné, patient, indestructible — et des yeux d’une noirceur si profonde qu’on avait l’impression, en le regardant, de fixer deux puits dont on n’entendrait jamais le fond. Il se tenait derrière son comptoir comme un capitaine derrière sa barre, droit, immobile, les épaules légèrement voûtées par le poids de tout ce qu’il avait vu et de tout ce qu’il ne dirait jamais. Il portait l’uniforme du Phoenicia — veste noire, chemise blanche, nœud papillon bordeaux — avec la dignité résignée d’un homme qui sait que le costume ne fait pas le moine mais que le moine, sans costume, n’est rien.
Boutros avait commencé sa carrière au Saint-Georges, l’autre grand hôtel de Beyrouth, celui d’avant, celui de la guerre et de l’après-guerre, celui où les officiers français du Mandat buvaient du champagne pendant que la ville brûlait de fièvre nationaliste. Il avait servi des généraux, des espions, des actrices, des trafiquants, des poètes — parfois les mêmes personnes. Il avait vu les Français partir et les Américains arriver, les Anglais rester et les Soviétiques s’infiltrer, les Palestiniens affluer et les Libanais faire semblant que tout allait bien. Quand le Phoenicia avait ouvert en 1961, on l’avait recruté comme on recrute un monument — pour sa mémoire, pour son silence, pour cette capacité qu’il avait de reconnaître un visage entrevu trois ans plus tôt dans un couloir et de ne jamais, jamais, le mentionner au mauvais moment.
Il reconnut Maud.
Pas immédiatement — ou plutôt, il la reconnut immédiatement mais prit trois secondes pour le montrer, ces trois secondes étant le temps exact qu’il lui fallait pour décider s’il devait la reconnaître ou non. Il décida que oui.
— Madame Kervern.
Ce n’était pas une question. Boutros ne posait pas de questions. Il énonçait des faits et laissait l’autre décider quoi en faire.
— Bonsoir, Boutros.
Elle s’était arrêtée. Elle n’avait pas prévu de s’arrêter. Mais le son de son propre nom dans la bouche de cet homme l’avait clouée au marbre comme une punaise dans du liège. Boutros savait son nom. Boutros l’avait vue ici avec Wael — combien de fois ? Quatre, cinq, six soirs ? — et il avait retenu son nom. Ce qui signifiait qu’il avait retenu beaucoup d’autres choses.
— Vous êtes de retour à Beyrouth, dit-il.
Toujours pas une question.
— Pour quelques jours.
— La chaleur est forte en ce moment. Même pour la saison.
Ils se regardèrent. Il y avait entre eux l’épaisseur exacte du comptoir en acajou et l’épaisseur moins mesurable de Wael Chamoun. Boutros ne prononça pas son nom. Maud non plus. Mais il était là, entre eux, comme une troisième personne appuyée au comptoir, commandant un café qu’on ne lui servirait jamais.
— Vous dînez à l’hôtel ce soir, madame ?
— Je prends un verre au bar. J’ai rendez-vous.
Quelque chose bougea dans les yeux de Boutros. Pas grand-chose. Un frémissement au fond des puits. Si Maud n’avait pas été journaliste, si elle n’avait pas passé dix ans à regarder les gens mentir avec leur visage, elle ne l’aurait pas vu. Mais elle le vit.
— Au bar, répéta Boutros. Oui. Le bar est très agréable le soir. Dalal chante ce soir.
— Dalal ?
— Dalal Frem. Vous l’avez peut-être entendue. Elle chante ici le mercredi et le samedi depuis l’ouverture. Une voix… — Il chercha le mot. Ou fit semblant de le chercher. — Une voix qui rend les choses supportables.
Maud sourit malgré elle. Boutros avait cette qualité rare — il disait des choses belles sans avoir l’air de le savoir.
— Mon rendez-vous est avec un Anglais, dit Maud. Un certain Drummond. Arthur Drummond. Vous le connaissez ?
Elle n’avait pas prévu de poser la question. Elle était sortie d’elle comme un chat d’une porte entrouverte — vive, silencieuse, impossible à rattraper.
Boutros ne cilla pas. Mais ses mains, posées à plat sur le comptoir, se déplacèrent d’un centimètre. Un centimètre vers l’intérieur, comme s’il refermait quelque chose.
— Monsieur Drummond fréquente l’hôtel, dit-il. De temps en temps.
— De temps en temps.
— Les Anglais aiment le bar du Phoenicia. Ils disent que les cocktails sont meilleurs qu’au Saint-Georges. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne bois pas.
Il y eut un silence. Le hall bruissait autour d’eux — des voix, des pas, le tintement d’un plateau — mais le silence entre Maud et Boutros avait une densité propre, une matière, comme un tissu qu’on aurait pu toucher.
— Monsieur Drummond venait plus souvent ces dernières semaines, dit Boutros.
Il avait baissé la voix d’un demi-ton. Pas un chuchotement — Boutros ne chuchotait pas, chuchoter c’était admettre qu’on avait quelque chose à cacher — mais un registre plus intime, celui qu’on réserve aux confidences qu’on n’appellera jamais des confidences.
— Il semblait préoccupé. Il buvait du whisky au bar, seul, toujours au même tabouret, celui du fond, contre le mur. On boit au fond quand on veut voir la porte. Quand on veut voir qui entre.
— Vous êtes observateur, Boutros.
— Je suis concierge, madame. C’est la même chose.
Il la regarda. Longuement. Avec cette patience de vieux Libanais qui ont appris que la vérité, comme le café, ne se sert pas bouillante — on la laisse reposer, on attend que le marc descende, et alors seulement on boit.
— Je ne l’ai pas vu ce soir, dit Boutros.
Maud sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine. Un muscle qu’elle ne connaissait pas. Un muscle qui avait la forme exacte de l’inquiétude.
— Il est peut-être en retard.
— Peut-être, dit Boutros. Les Anglais sont rarement en retard. Mais Beyrouth retarde tout le monde.
Il sourit. Un sourire mince, horizontal, qui ne monta pas jusqu’aux yeux. Puis il redressa les épaules, ajusta son nœud papillon d’un geste machinal, et redevint le concierge du Phoenicia — impeccable, distant, décoratif.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, madame, je suis là jusqu’à six heures du matin.
— Merci, Boutros.
— Le bar est sur votre droite après le salon. Mais vous le savez.
Oui. Elle le savait. Elle savait où était le bar, où étaient les toilettes, où était la sortie de secours, où était l’escalier qui menait à la piscine, où était le couloir qui menait aux cuisines. Elle savait tout cela parce que Wael le lui avait montré, un soir, après le dîner, quand ils avaient traversé l’hôtel comme deux enfants dans un château, ouvrant des portes, empruntant des couloirs interdits, riant dans les escaliers de service, et il avait dit — elle s’en souvenait maintenant avec une précision qui lui fit mal — il avait dit : Il faut toujours connaître les sorties, Maud. Toujours. Même dans les endroits où l’on est heureux.
Surtout dans les endroits où l’on est heureux.
Elle tourna à droite après le salon.
Derrière elle, Boutros Maatouk la regarda partir. Puis il décrocha le téléphone intérieur, composa un numéro à trois chiffres, attendit deux sonneries, et raccrocha sans avoir prononcé un mot.
* * *
Chapitre 3 — Le bar
Le bar du Phoenicia ne ressemblait pas à un bar. Il ressemblait à l’idée qu’un homme très riche et légèrement mélancolique se ferait du paradis — à condition que le paradis serve de l’alcool, tolère la fumée et diffuse en permanence une lumière si tamisée qu’on pouvait y commettre n’importe quoi sans que son propre reflet vous juge.
Le plafond était bas. Le bois sombre — noyer, peut-être acajou, Maud n’avait jamais su les distinguer — couvrait les murs comme une armure tiède. Le comptoir en arc de cercle occupait le fond de la salle, luisant sous les lampes encastrées, et derrière ce comptoir un barman en veste blanche officiait avec la lenteur précise d’un chirurgien. Des tabourets hauts en cuir fauve. Des tables rondes, petites, intimes, chacune éclairée par une bougie dans un photophore ambré qui donnait aux visages des convives l’air de portraits de la Renaissance — dorés, mystérieux, vaguement condamnés.
Maud choisit une table au centre de la salle. Pas au fond — le fond, c’était le territoire de Drummond, avait dit Boutros, et elle ne voulait pas s’asseoir à sa place. Pas près de la porte — trop visible, trop vulnérable. Le centre. Là où l’on voit sans être acculée. Là où l’on peut se lever dans n’importe quelle direction.
— Gin tonic, s’il vous plaît.
Le serveur hocha la tête et s’évapora. Les serveurs du Phoenicia avaient cette qualité surnaturelle : ils apparaissaient au moment exact où l’on avait besoin d’eux et disparaissaient l’instant d’après, comme des génies de bouteille inversés.
Il était vingt heures quarante-cinq. Quinze minutes avant Drummond.
Maud sortit son carnet de son sac. L’ouvrit à une page couverte de son écriture serrée, penchée vers la droite, presque illisible pour quiconque n’était pas elle. Des notes sur Philby. Des dates, des lieux, des noms. Kim Philby, Harold Adrian Russell Philby, troisième homme du cercle de Cambridge, espion soviétique infiltré au sommet du renseignement britannique pendant trente ans, correspondant de presse à Beyrouth depuis 1956 — couverture officielle pour The Observer et The Economist, couverture officieuse pour le MI6 qui l’avait réhabilité malgré les soupçons — et puis, le 23 janvier 1963, volatilisé. Disparu d’un dîner chez des amis dans le quartier de Kantari, à dix minutes à pied du Phoenicia. Sa femme Eleanor avait attendu toute la nuit. Le lendemain, le surlendemain, une semaine. Trois mois plus tard, Radio Moscou annonçait qu’il avait obtenu la citoyenneté soviétique. Le plus grand traître de l’histoire du renseignement britannique avait traversé le rideau de fer comme on passe une porte de salon.
Maud referma le carnet. Elle connaissait ces faits par cœur. Ce qu’elle ne connaissait pas, c’était l’envers — le comment, le par où, le avec l’aide de qui. Comment un homme surveillé par le MI6 à Beyrouth avait-il pu quitter le pays sans que personne ne le voie ? Qui l’avait aidé ? Qui avait fermé les yeux ? Et surtout — surtout — que savait-il d’autre ? Quels autres secrets avait-il emportés avec lui dans la nuit de Beyrouth ?
C’était cela que Drummond prétendait savoir. C’était cela qu’il avait promis dans sa lettre — non pas la fuite de Philby, que tout le monde connaissait, mais ce que Philby avait laissé derrière lui. Les os dans le placard. Les noms. Les opérations compromises. Et peut-être — Maud n’osait pas encore y croire, mais la pensée était là, logée sous son sternum comme une balle à fragmentation — peut-être le lien avec Wael.
Car il y avait un lien. Elle le sentait. Elle ne pouvait pas le prouver mais elle le sentait avec cette certitude animale qui précède la raison, cette intuition du corps que les journalistes appellent flair et que les espions appellent instinct de survie. Deux disparitions à Beyrouth en moins d’un an — un espion britannique en janvier, un historien libanais en juillet — dans la même ville, le même quartier, les mêmes cercles. Philby fréquentait les mêmes bars que Wael. Philby s’intéressait à l’histoire du Levant — c’était même sa couverture journalistique, il écrivait sur le Moyen-Orient, sur la politique arabe, sur les jeux de pouvoir entre puissances coloniales. Et Wael, de son côté, fouillait les archives du Mandat français avec une obstination qui avait fini par inquiéter des gens qu’on n’inquiète pas impunément.
Le gin tonic arriva. Le verre était froid, embué, parfait. Maud but une gorgée. Le tonic était amer, le gin tranchant, le citron vert trop vert — tout avait un excès de saveur dans ce pays, même les cocktails refusaient la tiédeur.
Vingt heures cinquante-cinq.
La salle se remplissait. Un couple entra — lui en costume blanc, elle en robe noire, ils avaient l’air de s’ennuyer ensemble avec une élégance consommée. Derrière eux, trois hommes d’affaires saoudiens en thobe immaculé, riant fort, commandant du champagne avec la désinvolture de gens qui n’ont jamais eu à regarder le prix de quoi que ce soit. Un homme seul au comptoir, la cinquantaine, visage tanné, veste en lin froissée — journaliste, pensa Maud immédiatement, c’était un réflexe de reconnaître les siens, quelque chose dans la façon de boire en observant la salle, de tenir son verre d’une main et le monde en joue de l’autre.
Puis Dalal Frem monta sur la petite estrade au fond du bar.
Maud ne l’avait pas remarquée — l’estrade, pas la femme. Un espace minuscule, à peine surélevé, coincé entre le comptoir et le mur du fond, avec un tabouret, un micro sur pied et rien d’autre. Pas de musiciens. Pas de projecteur. Juste ce rectangle de lumière légèrement plus chaude que le reste, comme un foyer dans une cheminée, et au centre, Dalal.
Elle était grande. C’est la première chose que Maud vit — sa hauteur, inhabituelle pour une femme libanaise, une verticalité presque provocante dans cet espace conçu pour la position assise. Ses cheveux noirs, relevés en un chignon imparfait d’où s’échappaient des mèches comme des promesses non tenues, dégageaient un cou long, un cou de chanteuse, un cou qui était déjà un instrument. Elle portait une robe vert sombre — le vert des cyprès, le vert des fonds marins, un vert qui absorbait la lumière au lieu de la refléter — et à ses poignets, des bracelets en argent qui tintèrent quand elle ajusta le micro.
Elle ne dit rien. Pas de bonsoir, pas de présentation, pas de sourire professionnel. Elle regarda la salle comme on regarde un paysage qu’on connaît par cœur et qui, malgré tout, surprend encore. Et elle chanta.
La chanson était en arabe. Maud ne comprit pas les mots — son arabe était fonctionnel, utilitaire, bon pour les interviews et les marchés, pas pour la poésie. Mais la voix — la voix n’avait pas besoin de mots. C’était un alto profond, presque rauque sur les graves, qui s’ouvrait dans les aigus comme une fleur de nuit, lentement, pétale après pétale. La voix de Dalal Frem ne montait pas vers les notes hautes — elle y descendait, comme on descend dans l’eau, et chaque note était un degré de profondeur supplémentaire, et l’on coulait avec elle, et l’on ne voulait pas remonter.
Maud reconnut la mélodie sans la connaître. C’était quelque chose d’Asmahan — cette chanteuse druze des années quarante, morte dans un accident de voiture au Caire, ou assassinée selon les versions, une voix qui avait traversé la guerre et les services secrets et les passions impossibles avant de finir dans le Nil. Wael adorait Asmahan. Il disait qu’elle était la seule chanteuse qui avait compris que la musique arabe n’était pas de la joie ni de la tristesse — c’était de la nostalgie d’un endroit où l’on n’avait jamais été.
Maud but une gorgée de gin tonic. Le bar s’était tu. Même les Saoudiens avaient cessé de rire. Même le barman avait cessé de shaker. Dalal Frem chantait et le Phoenicia retenait son souffle, et pendant quelques minutes le temps cessa d’être une ligne et devint un cercle, et dans ce cercle Wael était vivant, Drummond allait venir, Beyrouth ne brûlerait jamais, et tout était encore possible.
La chanson se termina. Applaudissements discrets — le public du Phoenicia n’applaudissait pas comme une foule, il applaudissait comme un jury. Dalal inclina légèrement la tête, repoussa une mèche derrière son oreille, et enchaîna sur autre chose — du français cette fois, une chanson que Maud ne reconnut pas tout de suite, quelque chose de Léo Ferré ou de Barbara, un texte sur la pluie et l’absence et les chambres d’hôtel, et Maud pensa que cette femme lisait dans les pensées, ou bien que toutes les chansons du monde, au fond, parlaient de la même chose.
Vingt et une heures cinq.
Drummond n’était pas là.
Maud regarda la porte du bar. Le couple en noir et blanc avait été remplacé par deux femmes d’un certain âge, bijoux lourds, maquillage impeccable, beyrouthines jusqu’aux ongles. L’homme seul au comptoir commandait son troisième verre. Les Saoudiens avaient entamé le champagne. Pas de Drummond. Pas d’Anglais au visage nerveux cherchant une Française au centre de la salle.
Vingt et une heures dix.
Maud ne s’inquiéta pas. Pas encore. Beyrouth retarde tout le monde, avait dit Boutros, et c’était vrai — la ville avait cette façon de distendre les heures, de dissoudre les urgences dans la chaleur et le bruit, de transformer les rendez-vous fixes en possibilités flottantes. Cinq minutes de retard à Beyrouth n’étaient même pas du retard. C’était de la ponctualité libanaise.
Vingt et une heures quinze.
Maud commanda un deuxième gin tonic. Elle n’en boirait que la moitié. Règle numéro trois : ne jamais dépasser un verre et demi quand on attend une source. L’alcool adoucit les questions et affaiblit les réponses. Il faut rester à ce point exact d’ébriété où l’on est assez détendue pour inspirer confiance et assez lucide pour ne rien manquer. C’était un équilibre délicat, un exercice de funambule chimique, et Maud le pratiquait depuis dix ans avec la précision d’une horlogère.
Dalal chantait toujours. Un morceau de Fairuz maintenant — celui sur Beyrouth, évidemment, celui que tout le monde connaissait, et Maud se surprit à murmurer les mots qu’elle savait, Beyrouth, ya sit el-dounya, Beyrouth, et la voix de Dalal portait ces mots comme on porte un enfant blessé, avec une douceur qui était aussi une douleur.
Vingt et une heures vingt-cinq.
L’inquiétude. Pas encore de la peur — la peur viendrait plus tard, bien plus tard, quand elle saurait — mais cette vibration fine dans le plexus, cette note tenue dans l’estomac qui signalait que quelque chose n’allait pas. Drummond avait écrit 21 heures. Les Anglais sont rarement en retard, avait dit Boutros. Et Drummond n’était pas n’importe quel Anglais — c’était un homme qui avait travaillé au MI6, un homme qui avait appris que l’heure est l’heure et que les minutes de retard sont des minutes de vulnérabilité.
Elle vérifia la lettre dans son sac. Phoenicia Hotel. Bar. 21 heures. Venez seule. Pas d’ambiguïté. Pas de marge.
Vingt et une heures trente.
Maud décida qu’elle attendrait jusqu’à vingt-deux heures et pas une minute de plus. C’était la règle. Une source qui ne vient pas dans l’heure ne viendra plus. Soit elle a changé d’avis, soit elle n’est plus en mesure de venir. Les deux possibilités étaient mauvaises. La seconde était pire.
Elle regarda la salle. Dalal avait fini son set — elle buvait un verre d’eau au comptoir, en silence, ses bracelets immobiles pour la première fois. Le barman essuyait des verres avec la lenteur contemplative de quelqu’un qui a renoncé à comprendre le monde et se contente de le refléter. Les Saoudiens étaient partis. Le couple en noir et blanc aussi. La salle s’était vidée d’un tiers, comme si la marée se retirait, et dans l’espace libéré flottait une fumée bleutée qui donnait à chaque table survivante l’air d’une île.
Vingt et une heures trente-cinq.
La porte du bar s’ouvrit.
Maud leva les yeux. Ce n’était pas Drummond.
C’était une femme.
Elle entra comme on entre dans l’eau — d’abord le regard, qui balaya la salle avec une lenteur délibérée, puis le corps, qui suivit le regard comme une phrase suit sa première syllabe. Grande, mince, la peau dorée, les cheveux noirs coupés au carré — une coupe géométrique, précise, presque violente dans sa netteté. Elle portait une robe couleur ivoire, sans manches, dont la simplicité était si étudiée qu’elle en devenait un manifeste. Pas de bijoux visibles. Un sac en cuir petit, noir, porté à l’épaule gauche. Des sandales à talons bas — des sandales de femme qui marche, pas de femme qui attend.
Elle balaya la salle du regard. S’arrêta sur Maud. Et marcha vers elle.
C’était un mouvement d’une assurance absolue — pas de l’arrogance, pas de l’effronterie, quelque chose de plus profond, de plus calme, comme un navire qui a choisi son cap et s’y tient indépendamment de ce que la mer en pense. Elle traversa le bar en sept ou huit pas, contourna une table vide, et s’arrêta devant Maud.
— Vous êtes Maud Kervern.
Ce n’était pas une question. Décidément, personne ne posait de questions dans cet hôtel. Tout le monde affirmait, et les affirmations étaient des portes qui ne s’ouvraient que si l’on acceptait de les franchir.
— Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Noor Salhab. Je travaille à la représentation diplomatique suédoise. Arthur Drummond ne viendra pas ce soir. Il m’a demandé de venir à sa place.
Maud ne dit rien. Pendant cinq secondes — cinq longues secondes de bar d’hôtel, cinq secondes pendant lesquelles Dalal Frem reprenait sa place sur l’estrade et le barman posait un verre propre sur le comptoir et la bougie sur la table de Maud vacillait sans raison — pendant cinq secondes, elle regarda Noor Salhab.
Et Noor Salhab la regarda.
Il y avait dans ce regard quelque chose que Maud n’arriva pas à nommer — pas de l’hostilité, pas de la sympathie, pas de la curiosité professionnelle. Quelque chose de plus nu. De plus avide. Comme si Noor la déchiffrait, trait par trait, et que chaque trait lui disait quelque chose qu’elle avait attendu longtemps de vérifier.
— Asseyez-vous, dit Maud.
Noor s’assit. Croisa les jambes. Posa son sac sur la table, entre elles, comme une frontière miniature.
— Qu’est-ce que vous buvez ? demanda Maud.
— Arak. Avec de la glace.
L’arak. Pas un cocktail d’expatriée. Pas un verre de diplomate scandinave. L’arak — le lait de lion, la boisson du Levant, opaque et anisée et brûlante. Maud nota le choix. Maud notait tout.
Le serveur fantôme réapparut, prit la commande, s’évapora. Dalal Frem commença un nouveau morceau — Maud ne le reconnut pas, quelque chose de lent, en arabe, une chanson qui ressemblait à une prière ou à une mise en garde, les deux peut-être, les deux sûrement.
— Comment connaissez-vous Drummond ? demanda Maud.
— Beyrouth est petite, dit Noor. Tout le monde connaît tout le monde. Les diplomates, les journalistes, les hommes d’affaires — on se croise aux mêmes dîners, aux mêmes réceptions, aux mêmes bars. Drummond et moi avons des amis communs.
— Et il vous a demandé de venir à sa place. Pourquoi ?
— Un empêchement. Il n’a pas précisé.
— C’est inhabituel, de demander à quelqu’un de prendre votre place à un rendez-vous avec une journaliste.
— Beyrouth est un endroit inhabituel.
Noor sourit. C’était un sourire d’une qualité particulière — il éclairait le visage sans l’ouvrir. Les lèvres bougeaient, les joues se soulevaient, mais les yeux restaient fixes, deux lacs noirs dans lesquels la lumière du Phoenicia plongeait et ne revenait pas. C’était un visage magnifique, pensa Maud malgré elle — pas beau au sens convenu, pas harmonieux, pas rassurant. Magnifique. Les pommettes hautes, le nez droit, les sourcils épais comme deux traits de pinceau, et ces yeux qui semblaient en savoir plus que le visage qui les portait.
L’arak arriva. Noor versa l’eau glacée et le liquide transparent devint laiteux, opaque, impénétrable. Comme elle.
— Drummond vous a dit pourquoi je voulais le voir ? demanda Maud.
— Il m’a dit que vous étiez journaliste à l’AFP. Que vous travailliez sur un article. Il m’a dit que c’était à propos de Philby.
Le nom tomba entre elles comme une pierre dans un puits. Kim Philby. Même ici, même dans ce bar feutré, même chuchoté par-dessus un arak et un gin tonic, le nom avait un poids spécifique, une densité radioactive. Six mois après sa fuite, Philby était encore le trou noir de Beyrouth — tout le monde tournait autour, personne ne regardait dedans.
— Qu’est-ce que vous savez sur Philby ? demanda Maud.
— Ce que tout le monde sait. Un espion britannique qui travaillait pour les Soviétiques. Qui vivait à Beyrouth. Qui a disparu en janvier. Qui est maintenant à Moscou. C’est l’histoire la plus racontée de cette ville.
— Et qu’est-ce que tout le monde ne sait pas ?
Noor porta l’arak à ses lèvres. But lentement. Reposa le verre avec une précision de chirurgienne.
— C’est une question dangereuse, dit-elle.
— Je suis journaliste. Les questions dangereuses sont mon métier.
— Vous n’êtes pas n’importe quelle journaliste, madame Kervern.
Quelque chose dans la voix de Noor changea. Un infléchissement. Le ton restait calme, posé, agréable — mais une note nouvelle s’y glissait, comme une dissonance dans un accord majeur, presque inaudible, mais là. Maud la perçut. Ses antennes se déployèrent.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux dire que vous n’êtes pas venue à Beyrouth uniquement pour Philby.
Silence. Dalal chantait. La fumée bleue flottait. La bougie brûlait.
— Vous êtes venue pour Wael Chamoun.
Le nom. Son nom. Prononcé par cette inconnue, dans ce bar, à cette table, avec cette voix qui ne tremblait pas. Maud sentit le sol du Phoenicia basculer sous ses pieds — un millimètre, pas plus, un séisme de rien du tout, mais un séisme quand même. Comment cette femme connaissait-elle Wael ? Comment savait-elle que Maud le connaissait ? Et pourquoi prononçait-elle son nom avec cette familiarité — pas froide, pas distante, pas le nom d’un dossier ou d’une fiche, mais le nom d’un homme qu’on avait connu, touché, peut-être tenu dans ses bras ?
— Qui êtes-vous ? demanda Maud. Et cette fois ce n’était plus la journaliste qui posait la question. C’était la femme.
Noor la regarda. Longuement. Avec cette intensité qui n’était ni agressive ni douce mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui ressemblait à de la fascination — oui, c’était le mot, Maud le trouva enfin, cette femme la regardait avec fascination, comme on regarde un tableau dont on a entendu parler pendant des années et qu’on voit enfin en vrai, et qui est à la fois exactement et pas du tout ce qu’on imaginait.
— Je suis quelqu’un qui savait que vous viendriez, dit Noor. Pas ce soir. Pas nécessairement au Phoenicia. Mais à Beyrouth. Tôt ou tard. Je savais que vous reviendriez le chercher.
Maud prit son verre. Sa main ne tremblait pas — elle avait appris à empêcher ses mains de trembler, c’était une des premières choses qu’on apprenait dans ce métier, avant même les questions, avant même les sources, on apprenait les mains. Elle but. Le gin était tiède maintenant. Le tonic avait perdu ses bulles. Le citron vert s’était noyé.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit Maud.
C’était un mensonge et elles le savaient toutes les deux. Noor ne répondit pas. Elle se contenta de sourire — ce même sourire fermé, lumineux et opaque, qui ne donnait rien et promettait tout.
Au fond du bar, Dalal Frem chantait quelque chose qui ressemblait à un adieu. Ou à un commencement. Avec la musique arabe, Maud n’avait jamais su faire la différence.
* * *
Chapitre 4 — Noor
Elles se regardèrent pendant un temps que Maud ne sut pas mesurer — dix secondes, trente, une minute peut-être, un de ces silences qui sont en réalité des conversations plus denses que les mots, où chaque battement de cils est une phrase et chaque souffle un paragraphe. Maud avait interviewé des présidents, des généraux, des assassins. Elle savait que le silence d’avant les mots est toujours plus révélateur que les mots eux-mêmes. Dans ce silence, elle lut Noor — ou essaya. Ce qu’elle vit ne la rassura pas.
Noor n’avait pas peur. Noor n’était pas nerveuse. Noor n’était pas pressée. Noor était assise en face d’elle avec l’aisance tranquille de quelqu’un qui a longuement préparé ce moment et qui, maintenant qu’il est arrivé, s’y installe comme dans un fauteuil fait à sa mesure. C’était un calme de prédateur — non pas menaçant, mais attentif, concentré, un calme qui contenait en lui toute la violence potentielle de la compréhension.
— Bien, dit Maud. Puisque vous en savez visiblement plus long que moi sur moi-même, racontez-moi.
— Vous raconter quoi ?
— Tout. Ce que vous savez sur Drummond. Ce que vous savez sur Philby. Ce que vous savez sur Wael Chamoun. Et ce que vous faites ici, à sa place, dans ce bar, à cette heure.
Noor fit tourner son verre d’arak entre ses doigts. Le liquide laiteux bougea comme un nuage captif.
— Je vais vous raconter une histoire, dit-elle. Ce ne sera pas toute l’histoire. Vous comprenez cela, n’est-ce pas ? Personne ne raconte jamais toute l’histoire. Pas à Beyrouth.
— J’écoute.
— Drummond travaillait au MI6. Ça, vous le savez. Il était en poste à Beyrouth depuis 1959. Officiellement conseiller culturel à l’ambassade — ce qui est la couverture la plus transparente du monde, tout le monde sait que les conseillers culturels britanniques sont soit des espions soit des alcooliques, et souvent les deux. Drummond était compétent. Discret. Terne, même — un de ces Anglais qui se fondent dans le décor comme du papier peint, qu’on oublie au moment même où on leur serre la main. C’est ce qui le rendait efficace.
Elle but une gorgée d’arak. Maud ne bougea pas.
— Quand Philby a été démasqué, poursuivit Noor, quand les soupçons sont devenus des certitudes et que Londres a envoyé quelqu’un pour le confronter — c’était Nicholas Elliott, en janvier, vous le savez probablement aussi — Drummond faisait partie de ceux qui devaient surveiller Philby en attendant qu’il craque. Surveiller, pas arrêter. Les Anglais ne voulaient pas de scandale. Ils voulaient un aveu discret, un rapatriement silencieux, un procès à huis clos. Ce qu’ils ont obtenu, c’est une fuite. La plus humiliante des issues possibles. Philby est parti et Drummond est resté, et croyez-moi, rester quand l’homme que vous étiez censé surveiller s’évapore dans la nuit — c’est pire que partir avec lui.
— Il se sentait coupable.
— Il se sentait responsable. Ce n’est pas la même chose. La culpabilité, c’est moral. La responsabilité, c’est professionnel. Drummond n’était pas un homme moral — aucun espion ne l’est — mais il était professionnel. Il avait échoué. Et depuis six mois, il cherchait à comprendre comment. Comment Philby avait réussi. Qui l’avait aidé. Par quel chemin il était sorti du pays.
Maud écoutait. Elle écoutait avec tout son corps — les oreilles bien sûr, mais aussi les yeux qui surveillaient les micro-expressions de Noor, les mains posées à plat sur la table pour sentir les vibrations, le ventre qui enregistrait les changements de température émotionnelle comme un sismographe. Noor parlait bien. Trop bien. Avec une fluidité qui sentait la répétition — non pas le mensonge, mais le récit préparé, la version calibrée, l’histoire qu’on a racontée d’abord à soi-même avant de la raconter aux autres.
— Et qu’a-t-il trouvé ? demanda Maud.
— C’est la question, n’est-ce pas ? Noor sourit. Ce même sourire clos. — Drummond a trouvé quelque chose. Je ne sais pas exactement quoi. Mais je sais que ça l’a effrayé. Un homme qui n’avait peur de rien — un homme qui avait travaillé à Berlin, à Vienne, à Aden — s’est mis à avoir peur. Il a changé de bar. Changé de routine. Il vérifiait sa voiture avant de monter dedans. Il ne dormait plus au même endroit deux nuits de suite. Et il a commencé à chercher quelqu’un à qui parler.
— Moi.
— Vous. Une journaliste française. Pas anglaise — il ne faisait plus confiance aux Anglais. Pas américaine — il ne faisait pas confiance aux Américains. Française. De l’AFP — sérieux, professionnel, pas du sensationnalisme. Et il a trouvé votre nom. Je ne sais pas comment. Peut-être par vos articles. Peut-être par quelqu’un.
— Peut-être par Wael, dit Maud.
Elle n’avait pas prévu de le dire. La phrase était sortie d’elle comme la question sur Drummond avait quitté ses lèvres devant Boutros — involontairement, urgente, incontrôlable. Parce que c’était la seule explication logique. Wael connaissait tout le monde à Beyrouth. Wael avait des contacts dans tous les milieux — universitaires, diplomatiques, renseignement. Wael avait connu Drummond. Wael avait pu donner son nom.
Le visage de Noor ne bougea pas. Mais quelque chose bougea en dessous — comme un poisson sous la glace, un mouvement à peine visible, immédiatement recouvert.
— Peut-être, dit Noor.
— Vous le connaissiez.
— Qui ?
— Wael Chamoun. Vous le connaissiez.
— Tout le monde connaissait Wael Chamoun. Beyrouth est une petite ville, madame Kervern. Un village de deux millions d’habitants où tout le monde se croise et où personne ne se connaît vraiment. Wael Chamoun était professeur à l’AUB. Il publiait des articles. Il allait aux dîners. Il parlait trois langues et tenait l’alcool. Bien sûr que je le connaissais.
C’était la première fissure. Maud la vit — pas dans les mots, qui étaient parfaits, fluides, calibrés — mais dans le rythme. Noor avait accéléré. Presque imperceptiblement, un demi-ton au-dessus de sa vitesse de croisière, mais c’était là. La mention de Wael l’avait déstabilisée. Un quart de seconde. Pas plus. Mais dans un interrogatoire — car c’en était un, même si les deux femmes buvaient des cocktails dans un bar d’hôtel sous la voix de Dalal Frem — un quart de seconde est un gouffre.
Maud décida de ne pas insister. Pas encore. Elle connaissait cette technique — on touche le point sensible, on note sa position exacte, puis on s’éloigne, on parle d’autre chose, on laisse la pression retomber, et on revient plus tard, quand l’autre a baissé sa garde, quand l’autre croit que le danger est passé. C’était une technique de journaliste. C’était aussi une technique d’espion. Maud préférait ne pas penser à ce que cette coïncidence signifiait.
— Parlez-moi de Philby, dit-elle. Pas l’histoire officielle. Pas ce que tout le monde sait. Ce que Drummond avait trouvé.
Noor se redressa légèrement. Soulagée, peut-être, de quitter le terrain de Wael. Ou feignant le soulagement. Avec cette femme, Maud commençait à comprendre que chaque geste pouvait être vrai ou joué, et que la différence entre les deux était une frontière aussi mince que la buée sur un verre d’arak.
— Ce que Drummond avait trouvé, dit Noor lentement, c’est que Philby n’est pas parti seul. Ça, beaucoup de gens le soupçonnent. Les Soviétiques avaient un réseau à Beyrouth — un réseau d’exfiltration, des gens capables de faire sortir quelqu’un du pays en quelques heures, par la Syrie, par la Turquie, par la mer. Ce réseau existait depuis les années cinquante. Ce n’est pas un secret.
— Mais ?
— Mais ce que Drummond avait découvert, c’est que le réseau soviétique n’a pas fonctionné seul. Quelqu’un d’autre a aidé. Un autre service. Un service qui avait intérêt à ce que Philby disparaisse avant de parler.
Maud sentit le sol bouger de nouveau. Ce même millimètre sismique. Ce même vertige infime.
— Quel service ?
Noor la regarda. Dans ses yeux, quelque chose changea — le lac noir se troubla, comme si une pierre venait d’y tomber, très loin, très profond, et que les cercles concentriques mettaient un temps infini à atteindre la surface.
— C’est là que ça devient dangereux, dit Noor. C’est là que Drummond a eu peur. Parce que le service en question n’est pas soviétique. Et il n’est pas britannique. Il est… plus proche de vous que vous ne le pensez.
Les mots restèrent en suspension entre elles. Maud les entendit résonner dans sa cage thoracique comme un écho dans une cathédrale vide. Plus proche de vous. La France. Noor parlait de la France. Maud le comprit avec une certitude fulgurante qui n’était pas encore de la compréhension — c’était quelque chose de plus primitif, de plus viscéral, la reconnaissance immédiate d’un danger qu’on a toujours su possible sans jamais oser le formuler.
Elle ouvrit la bouche pour poser la question suivante — laquelle, elle ne le savait pas encore, mais il fallait poser quelque chose, il fallait que les mots continuent de circuler parce que le silence, à cet instant, serait un aveu — quand Dalal Frem attaqua une nouvelle chanson.
C’était en français cette fois. Une voix nue, sans accompagnement, qui flotta au-dessus du bar comme une fumée plus lourde que l’air. Une chanson que Maud connaissait — quelque chose sur les amants qui se retrouvent dans des villes qui ne sont plus les mêmes, sur les chambres d’hôtel où les draps gardent l’odeur de ceux qui sont partis. La voix de Dalal enveloppait les mots français d’un accent libanais qui leur donnait une rugosité, une chair, comme si la langue elle-même transpirait.
Noor écoutait. Son visage s’était défait d’une fraction — le masque diplomatique s’était relâché, les épaules avaient perdu un degré de tension, et pendant quelques secondes, Maud vit autre chose derrière la surface lisse : une femme qui aimait la musique. Une femme qui se laissait toucher par une voix. C’était si bref, si fugace, que Maud se demanda si elle ne l’avait pas imaginé. Puis Noor se recomposa — comme un visage sous l’eau qui remonte et reprend sa forme — et le masque revint, parfait, impénétrable.
— Vous ne m’avez pas dit comment vous vous connaissez, Drummond et vous, dit Maud. Pas vraiment. Des dîners et des réceptions, ce n’est pas suffisant pour qu’un agent du MI6 vous confie ses rendez-vous.
— Non, convint Noor. Ce n’est pas suffisant.
Elle ne dit rien d’autre. Elle attendait. C’était une tactique que Maud connaissait — le silence offert comme un appât, l’espace vide dans lequel l’interlocuteur se précipite pour le remplir, et en se précipitant révèle plus qu’il ne voulait. Maud ne se précipita pas. Elle aussi savait attendre. Elle avait appris ça dans les salles d’attente des ministères du Caire, dans les antichambers des palais d’Alger, dans les cafés de Saigon où les informateurs venaient avec deux heures de retard et des vérités à moitié mâchées. Elle savait que le silence est une arme et que le premier qui parle a perdu.
Elles restèrent ainsi — deux femmes face à face dans un bar d’hôtel à Beyrouth, un gin tonic tiède et un arak laiteux entre elles, la voix de Dalal Frem entre elles, le fantôme de Wael Chamoun entre elles, la nuit d’été entre elles — et ni l’une ni l’autre ne céda.
Ce fut le serveur qui brisa le charme. Il apparut de nulle part — ces maudits serveurs fantômes — et demanda si ces dames souhaitaient autre chose. Noor commanda un second arak. Maud secoua la tête. Un verre et demi, pas plus. Elle en était à un verre et trois quarts et sentait déjà cette légère effervescence dans les tempes qui signalait la frontière.
— Vous avez dit que vous saviez que je reviendrais, dit Maud quand le serveur eut disparu. Que vous saviez que je reviendrais chercher Wael. Comment pouviez-vous le savoir ?
Noor inclina la tête. Un geste presque tendre — un degré d’inclinaison de plus et c’eût été de la compassion.
— Parce que je sais ce qu’il était pour vous.
— Et qu’est-ce qu’il était pour moi ?
— Tout, dit Noor. Ou presque tout. Et quand on perd presque tout, on revient le chercher. Ça peut prendre des mois, des années, mais on revient. C’est mathématique. C’est humain.
Maud encaissa. C’était un coup — doux, précis, porté avec le tranchant d’une vérité qu’on ne peut pas esquiver. Cette femme savait. Non pas les faits — les faits, n’importe quel dossier pouvait les fournir — mais la texture. La couleur émotionnelle. La densité de ce que Wael avait été pour Maud. Et cela voulait dire que Noor avait soit lu dans un rapport très détaillé, soit parlé à quelqu’un qui les avait vus ensemble, soit — et cette possibilité était la plus troublante de toutes — compris par elle-même, instinctivement, parce qu’elle reconnaissait dans Maud une douleur qu’elle connaissait de l’intérieur.
— Vous parlez de lui au passé, dit Maud. Tout le monde parle de lui au passé. Mais personne n’a trouvé de corps.
— C’est vrai, dit Noor. Pas de corps. Pas de tombe. Pas de certitude. Juste cette absence qui a la forme exacte d’une mort.
— Vous croyez qu’il est mort ?
Noor but son arak. Longuement. Le verre redescendit sur la table avec un bruit mat, définitif, comme un juge qui rend son verdict.
— Je crois que Wael Chamoun a trouvé quelque chose qu’il n’aurait pas dû trouver. Je crois que ce quelque chose l’a mis en danger. Et je crois que les gens qui se mettent en danger à Beyrouth ne vieillissent pas.
C’était la chose la plus honnête que Noor avait dite depuis qu’elle s’était assise. Maud le sentit — dans le grain de la voix, dans l’absence de sourire, dans la façon dont les mains de Noor s’étaient immobilisées autour du verre comme autour d’un chapelet. Pendant trois secondes, Noor Salhab avait cessé de jouer. Pendant trois secondes, quelque chose de vrai avait traversé le masque, quelque chose qui ressemblait à du regret, ou à du chagrin, ou à cette douleur spécifique que l’on éprouve quand on sait exactement comment quelqu’un est mort parce qu’on y a contribué.
Puis ce fut fini. Les mains se remirent en mouvement. Le sourire revint. La diplomate suédoise reprit ses quartiers sur le visage de l’agent double.
— Il se fait tard, dit Noor. Ou plutôt il se fait tôt — la nuit ne fait que commencer, à Beyrouth. Si vous le voulez, je peux vous raconter le reste. Pas ici. Pas au bar. Trop de monde, trop d’oreilles. Il y a des endroits dans cette ville où les murs n’écoutent pas.
— Vous me proposez de vous suivre.
— Je vous propose de continuer cette conversation ailleurs. Ce que Drummond voulait vous dire, je peux vous le dire. Ce qu’il avait trouvé, je l’ai trouvé aussi. Mais pas ici.
Maud la regarda. La raison disait non. L’instinct disait non. Dix ans de journalisme dans des pays dangereux disaient non — on ne suit pas une inconnue qui en sait trop et qui sourit trop bien dans la nuit de Beyrouth. Mais quelque chose d’autre, quelque chose de plus profond que la raison et plus ancien que l’instinct, quelque chose qui avait la voix de Wael et la forme de son absence, disait oui. Disait : suis-la. Disait : c’est pour ça que tu es venue.
— Pas maintenant, dit Maud. Plus tard.
— Plus tard, acquiesça Noor.
Elle se leva. Prit son sac. Posa un billet sur la table — des livres libanaises, pas des couronnes suédoises, nota Maud.
— Je serai au lobby à minuit, dit Noor. Si vous voulez venir, venez. Si vous ne venez pas, je comprendrai. Et vous ne me reverrez pas.
Elle s’éloigna. Maud la regarda traverser le bar en sens inverse — le même mouvement de navire sûr de son cap, la même robe ivoire qui captait la lumière miel des lustres, la même nuque droite sous les cheveux noirs. Avant de franchir la porte, Noor se retourna. Pas complètement — un quart de tour, un regard par-dessus l’épaule, un de ces gestes qui ne sont jamais involontaires.
Leurs yeux se croisèrent. Et Maud comprit — sans pouvoir le formuler, sans pouvoir l’expliquer, avec cette certitude absurde et totale qui est le propre des intuitions vraies — que cette femme ne lui avait pas menti. Pas sur tout. Pas sur Wael. Noor Salhab savait comment Wael Chamoun avait disparu. Elle le savait parce qu’elle y était pour quelque chose. Et elle était là ce soir parce qu’elle ne supportait plus de le savoir seule.
Noor disparut dans le hall.
Maud resta assise. Dalal Frem avait cessé de chanter. Le bar se vidait lentement, comme une baignoire dont on aurait retiré la bonde — les derniers clients s’écoulaient vers la sortie, emportant avec eux leurs conversations et leurs fumées. Le barman essuyait le comptoir avec des gestes circulaires, hypnotiques. Les bougies sur les tables vacillaient dans le courant d’air de la climatisation, projetant sur les murs des ombres qui dansaient comme des noyés.
Maud regarda sa montre. Vingt-deux heures quinze. Encore une heure quarante-cinq avant minuit. Une heure quarante-cinq pour décider si elle suivrait Noor Salhab dans la nuit de Beyrouth.
Elle savait déjà qu’elle irait. Et elle savait que c’était exactement ce que Noor voulait. L’engrenage n’avait pas besoin de sa volonté — il avait besoin de sa curiosité, et sa curiosité était plus forte que tout, plus forte que la peur, plus forte que la prudence, plus forte même que le deuil. C’était sa plus grande qualité et son plus grand défaut, et Wael le savait, Wael l’avait su dès le premier jour, Wael avait dit un soir en lui caressant les cheveux : Tu iras toujours trop loin, Maud. C’est ce que j’aime chez toi. C’est ce qui me terrifie.
Elle commanda un café. Turc. Sans sucre. Le café arriva dans une petite tasse en porcelaine, noir et épais comme du pétrole, surmonté d’une mousse brune qui sentait la cardamome et la terre brûlée. Elle but le café de Wael. Elle avait toujours détesté le café turc — trop fort, trop amer, trop de marc au fond — et maintenant elle le buvait comme un sacrement, comme une communion avec les morts.
Vingt-deux heures vingt. La nuit n’avait pas encore commencé.
* * *
Chapitre 5 — L’ombre de Wael
Elle ne retourna pas dans sa chambre. Elle resta au bar, seule avec son café turc et le fantôme, pendant que le barman rangeait les bouteilles et que Dalal Frem, assise au comptoir, fumait une cigarette en silence, les yeux fermés, la tête inclinée en arrière, comme une femme qui écoute une musique que personne d’autre n’entend.
Maud pensa à Wael.
Non — c’était à la fois plus simple et plus compliqué que ça. Elle ne pensa pas à Wael. Wael pensa en elle. Il surgit dans son corps comme une fièvre, sans prévenir, sans permission, avec cette brutalité des souvenirs qu’on a cru apprivoiser et qui prouvent, un soir de juillet dans un bar d’hôtel, qu’ils ne l’ont jamais été.
La première fois. C’est par là que le souvenir commença — toujours le même point d’entrée, comme un disque rayé qui revient au même sillon. L’Université américaine de Beyrouth, un après-midi de mai 1961. Maud couvrait la crise libanaise de 1958 et ses répliques, les tensions entre pro-nassériens et pro-occidentaux, le pays qui tanguait encore trois ans après comme un navire mal réparé. On lui avait dit de rencontrer un professeur d’histoire qui connaissait tout le monde et que tout le monde connaissait — un homme connecté, avait dit son rédacteur en chef à Paris, un homme qui peut t’ouvrir des portes. Elle s’attendait à un universitaire classique — veste en tweed, lunettes, monologue sur les accords de Taëf. Ce qu’elle trouva fut autre chose.
Wael Chamoun était debout dans son bureau, devant une fenêtre ouverte sur la mer, en bras de chemise, les manches retroussées, un livre dans une main et une cigarette dans l’autre, et quand il s’était retourné en entendant frapper, il avait souri avec une telle évidence — comme si sa venue était non pas attendue mais inévitable — qu’elle avait su, dans cette seconde, avec cette certitude foudroyante qui ne se produit que trois ou quatre fois dans une vie, qu’elle allait l’aimer.
Il avait quarante ans. Elle en avait vingt-huit. Il était grand — pas imposant, pas massif, mais grand de cette hauteur souple des hommes du Levant qui ont du sang de montagnard et des manières de citadin. Le visage brun, anguleux, le nez fort, les yeux d’un noir si profond qu’ils en paraissaient violets dans certaines lumières, et les mains — les mains de Wael étaient des paysages, des mains longues, nerveuses, expressives, qui ne cessaient jamais de bouger quand il parlait, dessinant dans l’air des cartes de pays qui n’existaient pas encore ou qui n’existaient plus.
Il lui avait offert du café. Du café turc, évidemment — un thimble de porcelaine, noir, brûlant, amer comme un reproche. Elle avait bu en grimaçant et il avait ri, et son rire avait la texture du gravier chaud, un rire qui raclait et caressait en même temps.
— Vous n’aimez pas le café, avait-il dit.
— Pas celui-là.
— Vous apprendrez.
Il avait raison. Elle avait appris. Elle avait appris le café, et l’arabe, et le silence de midi quand Beyrouth s’arrête de respirer sous le soleil, et la lumière de cinq heures quand la ville se réveille et redevient folle, et le bruit de la mer la nuit contre les rochers de la Corniche, et le goût du taboulé fait par la voisine de Wael qui laissait des plats devant sa porte parce qu’un homme seul ça ne mange pas assez, et le bruit de ses pas à lui dans l’escalier de son immeuble de la rue Bliss, un pas lourd et léger à la fois, un pas qui montait les marches deux par deux quand il était joyeux et une par une quand il réfléchissait, et elle savait toujours, avant qu’il n’ouvre la porte, dans quel état il serait — joyeux ou pensif, bavard ou silencieux, amant ou professeur.
Car il était les deux. Amant et professeur. Elle n’avait jamais su séparer ces deux hommes en lui, et peut-être qu’ils n’étaient pas séparables, peut-être que c’était justement leur fusion qui la rendait folle — la manière dont il pouvait passer, en une seule phrase, d’une analyse des frontières du Mandat à une description de la courbe de son épaule à elle, comme si la géopolitique et le désir étaient deux affluents du même fleuve. Il lui faisait l’amour comme il donnait un cours — avec méthode, passion, digressions, et un sens de la conclusion qui la laissait à chaque fois essoufflée et légèrement plus savante qu’avant.
Il lui avait appris Beyrouth. Pas le Beyrouth des touristes et des correspondants, pas celui des grands hôtels et des cabarets de Zeitounay — le Beyrouth d’en dessous. Celui des ruelles de Gemmayzeh où les vieilles maisons ottomanes s’effondraient lentement sous le poids de la mémoire. Celui du souk de Basta où l’on trouvait des tapis d’Alep et des poignards yéménites et des montres suisses volées à des diplomates. Celui des cafés de Hamra où les poètes palestiniens lisaient leurs vers à des étudiants qui les apprenaient par cœur et les récitaient ensuite dans des manifestations qui finissaient toujours par des coups de feu. Il l’avait emmenée dans la montagne, à Beiteddine, voir le palais de l’émir Bachir, et dans les cèdres, à Bcharré, où les derniers arbres millénaires se dressaient comme des témoins muets de tout ce que les hommes avaient fait à ce pays, et à Baalbek, devant les colonnes du temple de Jupiter, et il avait dit : Regarde, Maud. Tout ce que les empires construisent, le temps le transforme en décor. Nous ne sommes que les figurants d’une pièce qui a commencé sans nous et qui finira sans nous.
Il disait des choses comme ça. Des choses qui auraient été prétentieuses dans la bouche de n’importe qui d’autre mais qui, dans la sienne, avaient le poids de l’expérience et la légèreté de l’ironie. Wael ne se prenait pas au sérieux — il prenait le monde au sérieux, ce qui est très différent, et infiniment plus dangereux.
Et puis il y avait eu les archives.
Maud reposa la tasse de café. Le marc au fond dessinait des formes qu’elle refusa de lire — une superstition de plus que Wael lui avait apprise, la lecture du marc de café, et elle ne voulait pas savoir ce que le marc avait à dire ce soir.
Les archives. C’est par là que tout avait commencé — ou fini, ou les deux. Wael travaillait depuis des années sur l’histoire du Mandat français au Levant. Un sujet académique, respectable, inoffensif en apparence. Des milliers de pages de correspondances diplomatiques, de rapports administratifs, de notes confidentielles entre Paris et Beyrouth, classées dans des cartons poussiéreux au Quai d’Orsay, aux Archives nationales, dans des bibliothèques universitaires à travers le Liban et la Syrie. De la matière pour historiens patients et lecteurs rares. Rien qui justifie l’attention des services de renseignement. Rien qui puisse faire disparaître un homme.
Sauf que Wael avait trouvé quelque chose.
Il en avait parlé pour la première fois un soir de mars 1962, quatre mois avant sa disparition. Ils dînaient chez lui — un plat de kibbé cru que la voisine avait laissé, du pain, du arak, cette intimité domestique qu’ils avaient construite par petites touches, comme un tableau pointilliste. Il était rentré de l’université plus tard que d’habitude, le visage fermé, et quand elle lui avait demandé ce qui n’allait pas, il avait hésité. Wael n’hésitait jamais. Wael était un homme de certitudes, un homme qui avait une opinion sur tout et qui la défendait avec l’obstination joyeuse d’un joueur d’échecs qui voit trois coups d’avance. Mais ce soir-là, il avait hésité.
— J’ai trouvé un document, avait-il dit. Dans les archives du Haut-Commissariat. Un document qui n’aurait pas dû être là.
— Quel genre de document ?
— Une liste. Des noms. Des noms de personnes qui travaillaient pour le Deuxième Bureau français pendant le Mandat et qui… — il avait cherché ses mots, ce qui était aussi inhabituel que l’hésitation — qui ont continué à travailler après.
— Après quoi ?
— Après l’indépendance. Après 1943. Des agents français. Des Libanais qui travaillaient pour les Français. Des gens qui sont toujours en activité, Maud. En activité maintenant. Aujourd’hui. Des noms que tu reconnaîtrais si je te les disais.
Elle avait posé sa fourchette. Quelque chose dans sa voix — pas de la peur, pas encore, mais cette gravité particulière qu’ont les hommes quand ils comprennent qu’ils ont mis le pied sur une mine et qu’ils ne peuvent ni avancer ni reculer.
— Tu es sûr ?
— J’ai vérifié trois fois. La liste est authentique. Les noms sont réels. Et certains de ces noms occupent aujourd’hui des positions… considérables.
— Considérables comment ?
— Suffisamment considérables pour que cette liste, si elle était rendue publique, fasse tomber des gens qui ne doivent pas tomber. Des gens qui sont protégés. Par la France. Depuis vingt ans.
Il avait bu son arak d’un trait. Puis il avait dit — et c’est cette phrase que Maud entendait maintenant, assise dans le bar du Phoenicia un an plus tard, cette phrase qui revenait comme une vague qui aurait mis douze mois à faire l’aller-retour entre la côte et le large :
— Le problème, Maud, ce n’est pas ce que j’ai trouvé. Le problème, c’est que quelqu’un sait que je l’ai trouvé.
Elle lui avait demandé de s’arrêter. De remettre le document où il l’avait trouvé. De publier ses recherches sans mentionner cette liste. De se protéger. Elle avait dit tout ce qu’une femme raisonnable dit à un homme déraisonnable quand elle sent la catastrophe approcher, et il avait écouté, et il avait hoché la tête, et il avait dit oui tu as raison, et quatre mois plus tard il avait disparu.
Parce que Wael Chamoun n’était pas un homme raisonnable. C’était un historien. Et un historien ne remet pas un document dans un carton. Un historien tire le fil. Un historien va au bout. Même quand le bout est un gouffre. Surtout quand le bout est un gouffre.
Maud rouvrit les yeux. Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle les avait fermés. Le bar était presque vide. Le barman éteignait les lumières au-dessus du comptoir, une par une, comme un sacristain soufflant des cierges. Dalal Frem était partie — sa cigarette écrasée dans un cendrier était la seule preuve qu’elle avait existé. Les bougies sur les tables brûlaient encore mais plus bas, plus faibles, comme des étoiles en fin de vie.
Vingt-trois heures. Encore une heure.
Et maintenant Maud savait — ou plutôt, maintenant les fragments s’assemblaient, les phrases éparses de Wael se rejoignaient comme les pièces d’un puzzle qu’elle avait porté en elle sans le savoir pendant un an. Le document que Wael avait trouvé. La liste des agents français au Levant. Des noms qui occupaient des positions considérables. Et Noor, ce soir, dans ce même bar : un service plus proche de vous que vous ne le pensez. Drummond avait découvert que la France avait aidé les Soviétiques à exfiltrer Philby. Pourquoi ? Parce que Philby, en trente ans d’espionnage au cœur du renseignement occidental, avait eu accès à tout — y compris aux opérations françaises au Levant. Y compris, peut-être, à cette même liste. Et si Philby parlait — s’il était arrêté, jugé, s’il négociait sa peine en échange de tout ce qu’il savait — les noms sur la liste de Wael seraient exposés. Les agents français encore en activité au Liban seraient grillés. Vingt ans de réseaux clandestins, réduits en cendres par le témoignage d’un traître britannique dans un tribunal de Londres.
Alors la France avait aidé Philby à fuir. Pas par amour de l’Union soviétique. Par amour d’elle-même. Pour protéger ses propres secrets. Pour que Philby emporte avec lui, à Moscou, ce qu’il savait sur les opérations françaises — parce qu’à Moscou, au moins, personne ne publierait rien.
Et Wael, qui avait trouvé la même liste par un autre chemin — par les archives, par l’histoire, par cette obstination d’universitaire qui ne savait pas reculer — Wael était devenu un problème. Le même problème que Philby, mais en plus petit. Un problème qu’on ne pouvait pas exfiltrer. Un problème qu’on ne pouvait que faire taire.
Maud sentit ses mains trembler. Pour la première fois de la soirée, elle ne put les empêcher. Elle les cacha sous la table, les pressa l’une contre l’autre, fort, jusqu’à ce que les ongles s’enfoncent dans la chair. La douleur calma le tremblement. La douleur calmait toujours le tremblement. C’était une chose que Wael ne lui avait pas apprise — celle-là, elle l’avait apprise seule, après sa disparition, dans les nuits blanches de Paris où elle serrait les poings jusqu’au sang en regardant le plafond.
Elle se leva. Laissa un billet sur la table. Traversa le bar vide.
Dans le hall, Boutros Maatouk était toujours à son poste. Il la regarda passer. Leurs yeux se croisèrent. Maud eut l’impression fugace — absurde, invérifiable, mais tenace — que Boutros savait exactement ce qu’elle venait de comprendre. Que Boutros avait toujours su. Et que le téléphone qu’il avait décroché quelques heures plus tôt, les deux sonneries sans parole, n’étaient pas un signal pour les gens qui avaient fait disparaître Wael mais un avertissement pour les gens qui voulaient le venger.
Ou peut-être qu’elle projetait. Peut-être que Boutros n’était qu’un concierge. Peut-être que le téléphone n’avait rien à voir avec elle. Peut-être que Beyrouth lui faisait ce que Beyrouth fait à tout le monde — transformer chaque regard en message codé, chaque silence en complot, chaque coïncidence en preuve.
Elle monta à sa chambre. Se lava le visage. Changea de robe — plus sombre, plus pratique, une robe pour marcher dans la nuit. Glissa le magnétophone dans son sac. Vérifia les piles. Hésita à prendre le carnet, le prit quand même.
Vingt-trois heures trente.
Par la fenêtre, la Méditerranée était noire. Pas de lune. Pas d’étoiles. Juste l’arc de lumière de la Corniche qui dessinait le rivage comme un collier jeté au cou de la ville. Au loin, les lumières de Jounieh clignotaient — le Casino du Liban, probablement, où des gens dansaient et jouaient et riaient sans savoir qu’à vingt minutes de là, dans un hôtel moderne qui avait l’âge d’un enfant, une femme française s’apprêtait à suivre une inconnue dans la nuit pour découvrir comment l’homme qu’elle aimait avait été assassiné par son propre pays.
Elle ferma la fenêtre. Prit sa clef. Sortit.
L’ascenseur des miroirs la multiplia de nouveau — six Maud, huit Maud, une infinité de Maud descendant vers le lobby. Mais cette fois, dans les reflets, elle ne chercha pas les yeux de Wael. Elle chercha les siens. Et elle les trouva — deux points durs, secs, brûlants, les yeux d’une femme qui a cessé d’avoir peur parce qu’elle a trouvé quelque chose de plus fort que la peur.
La colère.
* * *
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