Confitures d’abricots — Chapitres 3 et 4

Publié le 25 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Confiture
d’abricots

Confiture d’abricots

Chapitres 3 et 4

CHAPITRE III

Mercredi 24 juin 1914

Où l’on assiste à une répétition générale qui tourne au pugilat esthétique, où le coffre-fort révèle ses mystères comptables, et où la confiture d’abricots devient une question de philosophie

La pluie arriva le mercredi. Pas une pluie d’orage, pas une pluie violente — une pluie viennoise, c’est-à-dire une pluie polie, une pluie qui s’excusait presque de tomber, une pluie tiède et régulière qui donnait aux rues du premier arrondissement cette teinte gris-perle que les aquarellistes anglais venaient chercher ici et qu’ils ne trouvaient jamais aussi bien qu’en novembre, mais qui en juin avait une qualité particulière, une qualité de contretemps, comme si le ciel avait oublié de lire le calendrier.

Le petit-déjeuner fut mouvementé.

Scarpa, qui avait passé la soirée à l’Opéra pour la répétition générale de Salomé — non pas la représentation publique, qui était prévue pour le samedi, mais une répétition ouverte aux critiques, aux mécènes et aux espions de la presse, catégories qui se recoupaient largement —, Scarpa descendit à huit heures avec un visage de circonstance. Un visage de critique qui a des choses à dire et qui sait que les choses qu’il a à dire vont déplaire, ce qui, pour un critique, est la situation idéale, le déplaisir étant à la critique ce que la confiture est à la Sachertorte : l’ingrédient qui donne sa saveur.

Il s’assit à sa table. Commanda un café. Et attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Ilona Széchenyi descendit à huit heures et quart, en robe de chambre — une robe de chambre de velours bordeaux qui aurait pu habiller un archevêque, tant elle avait d’ampleur et de dignité —, les cheveux relevés en un chignon approximatif, et un air de triomphe fatigué qui est celui des artistes au lendemain d’une performance qu’ils savent réussie, même si personne ne le leur a encore dit, parce que les vrais artistes n’ont pas besoin qu’on leur dise, ils le sentent dans leurs os, dans leur gorge, dans cette fatigue spécifique qui n’est pas l’épuisement mais le vide — le vide laissé par quelque chose d’immense qui vient de passer à travers vous et qui vous a laissé debout, mais vidé.

— Signor Scarpa, dit-elle en passant devant sa table.

— Madame Széchenyi, dit Scarpa.

— Vous étiez à la répétition.

— J’étais à la répétition.

Un silence. Un de ces silences viennois qui contiennent plus d’informations qu’un discours, et plus de danger qu’une déclaration de guerre, ce qui, vu les circonstances historiques, n’est pas une mince comparaison.

— Et ? dit Ilona.

— Et, dit Scarpa, je suis partagé.

— Partagé.

— Partagé entre l’admiration pour votre voix, qui est, je dois le reconnaître, un phénomène, et la perplexité devant votre interprétation de la scène finale, qui est, comment dire, audacieuse.

— Audacieuse.

— Vous chantez la danse des sept voiles comme une marche militaire. Salomé est une princesse, Madame. Pas un colonel de hussards.

La salle à manger se figea. La Baronne Taussig, qui arrivait juste de chez Freud et qui n’avait pas encore touché à sa Sachertorte, resta la fourchette en l’air, suspendue entre le gâteau et la bouche, dans cet espace intermédiaire où la gourmandise attend que le drame passe. Les diplomates danois, qui ne comprenaient pas un mot d’italien mais qui comprenaient parfaitement le langage universel de la dispute artistique, se redressèrent sur leurs chaises. Et le Comte, depuis le bar — il n’était pas au bar à huit heures du matin, mais il arrivait toujours au bon moment pour les catastrophes, comme si une boussole intérieure le guidait vers les épicentres —, le Comte apparut dans l’embrasure de la porte et s’appuya contre le chambranle avec la nonchalance d’un homme qui a vu des empires s’effondrer et pour qui une dispute entre un critique et une cantatrice est, tout au plus, un divertissement mineur.

— Un colonel de hussards, répéta Ilona.

— J’exagère à peine. Votre Salomé entre en scène avec la détermination d’une femme qui va conquérir quelque chose. Or, Salomé ne conquiert rien. Elle perd. Elle perd tout. Elle obtient la tête de Jean-Baptiste et elle la perd dans la même scène, parce que la tête ne lui donne rien — pas l’amour, pas la réponse, pas le baiser. Votre Salomé devrait être une femme qui se défait, pas une femme qui se compose.

Ilona s’assit. Elle s’assit lentement, avec cette économie de gestes qu’ont les très grandes femmes qui ont appris, au fil des années, que chacun de leurs mouvements occupe plus d’espace que la moyenne et que cet espace doit être géré avec la même précision qu’une mise en scène.

— Signor Scarpa, dit-elle, avez-vous déjà tenu une tête coupée entre vos mains ?

— Non. Mais je ne vois pas…

— Moi non plus. Mais j’imagine que la première chose qu’on ressent, ce n’est pas la perte. C’est le poids. Une tête, ça pèse. Et quand on tient quelque chose qui pèse, on ne se défait pas. On se raidit. On se compose, comme vous dites. On devient un colonel de hussards, parce que le poids l’exige. La défaite vient après. La défaite vient toujours après. D’abord le poids. Ensuite le vide. C’est pour ça que je chante la scène comme je la chante.

Scarpa ouvrit la bouche. La referma. C’était la deuxième fois en deux jours qu’un habitant du Sacher réduisait un interlocuteur au silence par la seule force de l’argument, et je commençais à me demander si l’hôtel ne sécrétait pas une substance — dans l’air, dans le velours, dans la Sachertorte — qui rendait les gens plus éloquents qu’ils ne l’étaient dans la vie ordinaire.

La Baronne mordit dans son gâteau.

— Elle a raison, dit-elle. Le docteur Freud dit la même chose. D’abord le poids, ensuite le vide. Il appelle ça la mélancolie. Mais en hongrois, ça se chante mieux.

Le Comte sourit. C’était un sourire rare — le Comte ne souriait pas souvent, et quand il le faisait, c’était avec une parcimonie d’ancien riche qui sait que les sourires, comme l’argent, perdent leur valeur quand on les distribue trop généreusement.

— Mesdames, messieurs, dit-il, nous sommes au Sacher. Ici, les discussions sur l’opéra durent plus longtemps que les opéras eux-mêmes. C’est notre contribution à la civilisation. Puis-je suggérer que le débat se poursuive au bar, à cinq heures, avec du cognac ? Le cognac est un excellent arbitre.

Scarpa nota quelque chose sur son carnet. Ilona remonta à sa chambre. La Baronne commanda un deuxième café. Et la pluie continua de tomber sur Vienne avec cette constance polie qui est, peut-être, la vraie métaphore de l’Empire austro-hongrois : quelque chose qui tombe doucement, régulièrement, et que personne ne songe à arrêter.

*

C’est l’après-midi de ce mercredi que je vis le coffre-fort.

Je ne l’avais jamais vu ouvert. En quatorze ans de service, je n’avais fait que le contempler fermé — un bloc d’acier massif, encastré dans le mur du bureau de Frau Sacher, derrière un portrait de l’Empereur dont la fonction décorative dissimulait une fonction défensive, ce qui résumait assez bien le rapport de Vienne à la beauté : toujours utile, jamais innocente. Le coffre-fort avait été installé par Eduard Sacher en 1885, fabriqué par la maison Wertheim de Francfort, les mêmes qui fabriquaient les coffres des banques Rothschild, ce qui donnait une idée de l’estime dans laquelle le fondateur de l’hôtel tenait le contenu de ce meuble — estime qui n’avait fait que croître sous le règne d’Anna.

Mais ce mercredi après-midi, à trois heures, Anna Sacher m’appela dans son bureau et me dit :

— Pfefferling, je vais vous montrer quelque chose. Fermez la porte.

Je fermai la porte. Les chiens levèrent la tête, me regardèrent, et se rendormirent — leur manière à eux de dire « nous avons évalué la situation et nous avons décidé que vous n’étiez pas une menace », ce qui était à la fois rassurant et légèrement vexant.

Anna Sacher décrocha le portrait de l’Empereur. En dessous, la porte d’acier du coffre-fort, avec sa serrure à combinaison — trois molettes, six chiffres, un mécanisme que Frau Sacher manipulait avec la dextérité d’une pickpocket, ce qui n’était pas une comparaison flatteuse mais qui était exacte. Elle tourna les molettes. Un déclic. La porte s’ouvrit.

À l’intérieur, il y avait trois choses.

Premièrement : la recette. Un feuillet de papier jauni, plié en quatre, couvert d’une écriture fine et penchée que je reconnus immédiatement comme celle de Franz Sacher père — l’écriture d’un pâtissier, c’est-à-dire une écriture qui mesurait tout, qui dosait les mots comme on dose les grammes, avec une précision qui tenait de l’obsession. Je ne lus pas la recette. Frau Sacher ne me le proposa pas. Nous nous regardâmes, et dans ce regard il y avait un accord tacite : la recette existait, elle était là, c’était suffisant. La connaître eût été une responsabilité que je n’étais pas prêt à assumer — de même que certains théologiens préfèrent croire en Dieu sans le rencontrer, par crainte que la rencontre ne soit décevante.

Deuxièmement : une liasse de papiers. Les reconnaissances de dettes. Elles étaient classées dans des chemises cartonnées, chaque chemise portant un nom, une date et un montant. Je vis défiler des noms que je ne citerai pas — la discrétion, encore et toujours — mais dont je peux dire qu’ils figuraient dans l’Almanach de Gotha, dans le bottin mondain, et dans les annuaires de l’armée impériale et royale, ce qui revenait à dire que la moitié de l’aristocratie austro-hongroise devait de l’argent à Anna Sacher. C’était un trésor. Pas un trésor financier — les dettes ne seraient probablement jamais remboursées, et Anna le savait — mais un trésor de pouvoir. Celui qui détient les dettes détient les secrets. Celui qui détient les secrets détient les gens. Et Anna Sacher détenait les gens de Vienne comme un marionnettiste détient ses fils — délicatement, fermement, et avec la certitude que si elle lâchait, tout le spectacle s’effondrerait.

— Le Comte, dit-elle en sortant une chemise.

Je lus. Le Comte Esterházy von Donauwitz devait à l’Hôtel Sacher la somme de quatre-vingt-sept mille couronnes. Quatre-vingt-sept mille. Trois ans de pension, de cognac, de dîners, de blanchisserie, de cigares, de journaux, de pourboires aux garçons d’étage, de boutons de manchettes oubliés et facturés, de cartes postales jamais envoyées et portées au compte, de tout ce qui compose une vie dans un hôtel quand on n’a plus de vie en dehors de l’hôtel. Quatre-vingt-sept mille couronnes. C’était le prix d’un petit château en Bohême. Ou de quarante-trois mille cinq cents Sachertorten. Ou de la dignité d’un homme qui ne voulait pas admettre qu’il était ruiné.

— Pourquoi me montrez-vous cela, Frau Sacher ?

— Parce que l’espion de Demel n’en a pas fini, Pfefferling. Il reviendra. Et quand il reviendra, il faut que vous compreniez ce qui est en jeu. Ce coffre-fort contient deux choses : une recette et des noms. La recette, c’est l’hôtel. Les noms, c’est Vienne. Si Demel met la main sur la recette, il détruit l’hôtel. Et si quelqu’un met la main sur les noms…

Elle ne finit pas. Encore une fois. La phrase inachevée d’Anna Sacher, version mercredi.

— Trouvez l’espion, Pfefferling. Avant qu’il ne revienne.

Troisièmement : il y avait une troisième chose dans le coffre-fort. Un objet que je n’avais pas remarqué d’abord parce qu’il était petit et posé dans un coin, derrière les chemises cartonnées. Une photographie. Encadrée. Petit format. Un jeune homme en uniforme de hussard, beau comme sont beaux les jeunes hommes qui n’ont pas encore compris que la beauté ne protège de rien. Le visage était rond, les yeux clairs, la moustache naissante. Au dos, je lus — car Anna me laissa regarder, sans rien dire — une inscription à l’encre brune : Pour Anna. Rodolphe. 1888.

L’archiduc. Le prince héritier. Celui de Mayerling.

Anna Sacher referma le coffre-fort. Raccrocha le portrait de l’Empereur. Ralluma son cigare.

— Vous n’avez rien vu, Pfefferling, dit-elle.

Je n’avais rien vu.

Mais je notai dans le registre, en code — un code personnel que j’avais inventé et que personne d’autre ne pouvait déchiffrer, du moins le croyais-je : Coffre ouvert. Trois éléments. R = recette. D = dettes (87 000 K, Comte E). Photo R., 1888. Frau S. silencieuse. Chiens endormis.

*

Le soir, comme le Comte l’avait suggéré, tout le monde se retrouva au bar.

C’est une loi des hôtels : les gens qui n’ont rien en commun finissent toujours par se retrouver au même endroit, à la même heure, devant les mêmes verres, comme si une force centripète — le bar, ce trou noir de la sociabilité — les attirait malgré eux. Le bar du Sacher s’appelait la Blaue Bar — le bar bleu — bien qu’il ne fût pas bleu mais d’un rouge sombre, presque brun, qui virait au noir dans les coins, ce qui donnait à l’endroit une atmosphère de caverne luxueuse, de grotte capitonnée, où les voix se feutraient et les confidences s’épaississaient.

Scarpa était là. Ilona aussi — elle avait troqué la robe de chambre contre une robe du soir, simple, noire, qui sur une autre femme aurait été austère mais qui sur elle était une déclaration d’autorité, comme un drapeau planté dans un territoire conquis. La Baronne, naturellement. Le Docteur Wittgenstein, son carnet sur les genoux. Et le Comte, dans son fauteuil, avec son cognac, son sourire rare, et ses quatre-vingt-sept mille couronnes de dettes invisibles.

Manquait le Serbe.

Petrović n’avait pas reparu depuis son arrivée la veille. Sa chambre était occupée — la femme de ménage avait confirmé que le lit était défait et que des affaires y traînaient —, mais l’homme lui-même semblait avoir été absorbé par Vienne, avalé par la ville, dissous dans la pluie.

— Le Serbe a disparu, remarqua le Comte, qui ne manquait rien.

— Il est peut-être à la légation, suggérai-je.

— Peut-être. Ou peut-être qu’il fait ce que font les Serbes quand ils viennent à Vienne.

— Et que font les Serbes quand ils viennent à Vienne ?

— Ils regardent, Pfefferling. Ils regardent attentivement.

La conversation dériva vers l’opéra. Scarpa, qui avait eu le temps de digérer l’argument d’Ilona sur le poids de la tête de Jean-Baptiste, revint à la charge avec une finesse accrue — il avait compris, en bon Italien, que l’attaque frontale ne fonctionnait pas avec cette Hongroise et qu’il fallait passer par les côtés, comme les armées de Napoléon contournaient les forteresses autrichiennes.

— Ce que je voulais dire ce matin, commença-t-il, ce n’est pas que votre interprétation est mauvaise. C’est qu’elle est trop autrichienne.

— Trop autrichienne ? Je suis hongroise.

— Justement. Vous êtes hongroise, mais vous chantez comme une Autrichienne. Vous chantez avec contrôle. Avec maîtrise. Avec cette retenue qui est la marque de Vienne — la ville où l’on meurt en trois-quatre temps et où l’on pleure en mi bémol. Mais Salomé n’est pas viennoise. Salomé est orientale. Sauvage. Excessive. Salomé devrait sonner comme une chanteuse des Balkans, pas comme une élève du Conservatoire.

Ilona but une gorgée de champagne. Elle buvait du champagne, ce qui était inhabituel au Sacher — le Sacher était un hôtel à vin blanc autrichien, Grüner Veltliner et Riesling, des vins secs et nerveux qui allaient avec le caractère de la maison —, mais Ilona buvait du champagne parce qu’elle était hongroise et que les Hongrois boivent ce qui leur plaît sans se soucier du contexte, vertu ou défaut selon le point de vue.

— Signor Scarpa, dit-elle, savez-vous ce que Strauss lui-même a dit quand on lui a demandé comment il voulait qu’on chante Salomé ?

— Non.

— Il a dit : « Comme si c’était du Mozart. » Du Mozart, Signor. Pas du Moussorgski. Pas du Puccini. Du Mozart. Et Mozart, c’est Vienne. Et Vienne, c’est le contrôle. Alors oui, je chante avec contrôle. Et quand je lâcherai le contrôle — parce que je le lâcherai, Signor, dans la scène finale, je le lâcherai — le public tombera de sa chaise. Parce que le lâcher-prise n’a de valeur que s’il vient après la retenue. Le cri n’a de sens que s’il vient après le silence. C’est ça, Strauss. C’est ça, Vienne. Et c’est ça que vous, les Italiens, vous ne comprenez pas, parce que chez vous le cri vient d’abord et le silence ne vient jamais.

Le Comte applaudit. Lentement. Trois applaudissements, pas plus, ce qui était sa manière de saluer un argument victorieux — comme un juge qui frappe trois coups pour clore un débat.

Wittgenstein écrivait furieusement dans son carnet. La Baronne commandait un deuxième Einspänner. Et Scarpa, pour la troisième fois en trois jours, se trouvait sans réponse face à un habitant du Sacher.

— Cet hôtel est redoutable, murmura-t-il en italien, assez bas pour que personne ne l’entende sauf moi, qui étais assez près et qui avais appris l’italien par osmose, à force de lire les télégrammes des clients transalpins. Redoutable.

Je notai : 19h30. Bar bleu. Débat Scarpa/Széchenyi, round 2. Sujet : Mozart, Salomé, contrôle viennois vs excès balkanique. Victoire Széchenyi aux points. Le Comte arbitre en trois applaudissements. Wittgenstein prend des notes. Baronne consomme. Serbe absent.

La pluie cessa vers minuit. Vienne se découvrit sous les étoiles, comme une femme qui ôte son chapeau et qui est plus belle dessous. Les réverbères dessinaient des cercles jaunes sur le pavé mouillé de la Philharmonikerstraße. L’Opéra dormait. L’hôtel dormait. Les chiens dormaient. Quelque part, dans une chambre du premier étage, un attaché militaire serbe ne dormait peut-être pas.

Il restait quatre jours.

CHAPITRE IV

Jeudi 25 juin 1914

Où le Serbe disparaît et réapparaît, où le traître pâtissier est démasqué, et où le Docteur Wittgenstein diagnostique la névrose d’un empire à partir d’un Apfelstrudel

Le jeudi fut le jour des révélations.

La première révélation fut géographique. Dragan Petrović réapparut à neuf heures du matin, à la réception, avec l’air de quelqu’un qui n’avait pas dormi de la nuit ou qui avait trop bien dormi — les deux états se ressemblent de l’extérieur, c’est l’un des pièges de la physionomie. Il portait le même costume que la veille, légèrement froissé, et une barbe d’un jour qui ajoutait à son visage carré un soupçon de sauvagerie balkanique que le Comte, depuis sa vigie du bar, enregistra avec la précision d’un sismographe.

— Herr Petrović, dis-je en m’approchant de la réception avec la désinvolture feinte du sous-directeur adjoint qui ne surveille personne. Avez-vous bien dormi ?

— Très bien, merci.

— Nous ne vous avons pas vu hier.

— J’étais en ville.

— Toute la journée ?

Il me regarda. Un regard court, précis, comme un scalpel qui teste la résistance d’un tissu avant de couper. Puis il sourit — un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux, ce qui est, selon Wittgenstein, le signe d’un sourire social plutôt que spontané, la différence résidant dans le muscle orbiculaire qui, chez les vrais sourires, se contracte autour des yeux et qui, chez les faux, reste immobile, laissant les yeux froids comme deux pierres au fond d’une rivière.

— J’avais des rendez-vous, dit-il. À la légation. Des affaires diplomatiques.

— Bien sûr, dis-je. Si vous avez besoin de quoi que ce soit…

— Du café, dit-il. Et un journal. Un journal viennois. Le Neue Freie Presse, si vous l’avez.

Nous l’avions. Le Neue Freie Presse était le journal de la bourgeoisie libérale viennoise, le journal que lisait Freud le matin, que détestait Karl Kraus le soir, et que tout le monde citait entre les deux sans l’avoir lu en entier, parce qu’il était trop long, trop dense, trop rempli de feuilletons sur des sujets dont personne ne se souciait — ce qui, à Vienne, était précisément la marque d’un grand journal.

Petrović prit le journal, son café, et s’installa dans un coin de la salle à manger. Il lut. Il lut avec une attention que je n’avais jamais vue chez un client — non pas l’attention distraite du voyageur qui feuillette, ni l’attention sélective du diplomate qui cherche une information précise, mais une attention totale, exhaustive, qui passait de colonne en colonne, de page en page, comme si chaque mot comptait, comme si le journal contenait non pas des nouvelles mais des indices.

Le Comte le regardait.

— Il lit comme un homme qui cherche quelque chose, dit-il.

— Quoi ?

— S’il le savait, il ne lirait pas. On ne lit le journal que quand on ne sait pas ce qu’on cherche. Quand on le sait, on envoie un télégramme.

C’était une observation dont la profondeur me frappa et dont je notai la substance dans le registre : Le Comte E. théorise que la lecture du journal est inversement proportionnelle à la connaissance de ce qu’on cherche. À méditer.

*

La deuxième révélation fut pâtissière.

Elle survint à onze heures, sous la forme d’un cri de Bruckner — un cri qui remonta des cuisines comme un geyser sonore, traversa les dalles du rez-de-chaussée, fit vibrer les lustres du hall, et atteignit le bureau de Frau Sacher avec une clarté qui prouvait que les qualités acoustiques du Sacher n’étaient pas réservées aux sopranos hongrois.

Je descendis en courant.

Dans la cuisine, Bruckner tenait par le col de sa veste un homme que je reconnus immédiatement comme étant Friedrich Zauner, dit Fritz, notre troisième garçon-pâtissier, un Autrichien de Salzbourg, silencieux, efficace, employé au Sacher depuis cinq ans, spécialiste des glaçages et des garnitures, et accessoirement — nous venions de le découvrir — traître.

— Fritz ! rugissait Bruckner, dont le visage avait pris une couleur intermédiaire entre le rouge brique et le violet ecclésiastique. Fritz ! C’est toi ! C’était toi depuis le début !

Fritz ne niait pas. C’est ce qui me frappa d’abord. Il ne niait pas. Il avait cet air de soulagement qu’ont les gens qui ont porté un secret trop lourd et qui sont presque contents qu’on les ait découverts, parce que le poids du secret était devenu plus insupportable que la honte de la révélation — mécanisme que le Docteur Wittgenstein m’expliqua plus tard en termes savants mais que je comprenais intuitivement, ayant moi-même porté pendant quatorze ans le secret de ma passion pour le chant tyrolien, passion que je n’avais jamais révélée à quiconque par crainte d’être jugé rustique dans un hôtel de luxe.

— Ce n’est pas ce que vous croyez, dit Fritz.

— Ah non ? Et qu’est-ce que je crois ?

— Vous croyez que je travaille pour Demel.

— Tu ne travailles pas pour Demel ?

— Non. Enfin, pas exactement. Pas encore. Je… je voulais partir chez Demel. J’ai envoyé ma candidature. Ils m’ont répondu. Ils veulent me prendre. Mais ils m’ont demandé…

— Quoi ?

— Ils m’ont demandé de leur montrer mes compétences. De leur prouver que je connaissais les méthodes du Sacher. Alors j’ai… j’ai invité quelqu’un. Un de leurs pâtissiers. Pour qu’il voie comment on travaille. Pour qu’il puisse témoigner auprès de Demel que je maîtrisais les techniques de la maison.

Un silence tomba sur la cuisine. Un silence de farine et de chocolat. Les commis ne bougeaient plus. Karel, le premier commis, avait lâché son tamis. Jozsef, le deuxième, avait la main figée dans un saladier de crème. Rudi Haspel, le jeune, me regardait avec ces yeux écarquillés de celui qui vient de comprendre que le monde est plus compliqué qu’on ne le lui avait enseigné à l’école hôtelière.

— Tu voulais partir, dit Bruckner.

Ce n’était plus de la colère. C’était autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus ancien — la blessure de celui qui a formé un apprenti et qui découvre que l’apprenti ne l’aimait pas assez pour rester. Bruckner avait formé Fritz. Cinq ans de compagnonnage. Cinq ans à lui montrer comment tempérer le chocolat, comment étaler la confiture, comment sentir — littéralement sentir, au toucher, à l’odeur, au son que fait la pâte quand on la travaille — si la préparation est prête. Et Fritz voulait partir. Chez l’ennemi. C’était une trahison qui ne portait pas sur la recette mais sur la loyauté, et à Vienne, comme dans tous les empires en fin de vie, la loyauté était la seule monnaie qui avait encore cours.

— Je n’ai rien volé, dit Fritz. Ni recette ni secret. Herr Bruckner, je vous jure. Je voulais juste partir. Je voulais voir autre chose. Chez Demel, ils font les choses différemment. Pas mieux. Différemment. La vanille de Tahiti au lieu de la vanille de Madagascar. Une seule couche de confiture au lieu de deux. Le glaçage à soixante-cinq degrés au lieu de soixante-deux. Ce sont des détails, mais ce sont des détails qui changent tout, et je voulais…

— Soixante-cinq degrés, dit Bruckner.

— Oui.

— Soixante-cinq degrés pour le glaçage ?

— C’est ce qu’ils font.

Bruckner lâcha Fritz. Recula d’un pas. Le regarda avec un mélange de fureur, de curiosité et de quelque chose qui ressemblait — je n’en suis pas sûr, les émotions de Bruckner étant aussi opaques que ses glaçages — à du respect.

— Soixante-cinq degrés. Les barbares.

Je remontai chez Frau Sacher.

— Ce n’est pas un espion de Demel, lui dis-je. C’est un pâtissier du Sacher qui veut aller chez Demel.

— C’est pire, dit-elle.

— C’est ce que vous aviez dit lundi.

— Et c’est toujours vrai. Un espion, on le chasse. Un traître, on le comprend. Et comprendre, Pfefferling, c’est le début de la faiblesse. Renvoyez-le.

— Il n’a rien volé.

— Il a voulu partir. Dans cet hôtel, vouloir partir, c’est déjà être parti. La porte est au bout du couloir. Qu’il la prenne.

Fritz fut renvoyé à quinze heures. Il quitta le Sacher par la porte de service, celle de la Maysedergasse, avec son tablier roulé sous le bras et un sac contenant ses couteaux personnels — un pâtissier et ses couteaux, c’est comme un violoniste et son archet, un lien organique que ni l’employeur ni le licenciement ne peuvent rompre. Bruckner le regarda partir depuis la fenêtre de la cuisine, sans un mot. Puis il retourna à ses fourneaux et augmenta la température du glaçage d’un demi-degré, passant de soixante-deux à soixante-deux et demi, ce qui n’était ni le soixante-deux du Sacher ni le soixante-cinq de Demel, mais un compromis secret, un hommage involontaire au pâtissier parti, une manière de dire — sans le dire, évidemment, parce qu’on ne dit jamais ces choses-là dans une cuisine — que Fritz n’avait peut-être pas entièrement tort.

Je notai : 15h00. Fritz Zauner renvoyé. Motif : défection préméditée vers Demel. Pas de vol de recette. Vol de loyauté. Glaçage augmenté de 0,5 degré. Bruckner silencieux. L’affaire de l’espion est close.

*

L’après-midi, le Docteur Wittgenstein fit une tentative de psychanalyse collective.

Ce n’était pas prémédité — ou du moins il prétendit que ça ne l’était pas, bien que je soupçonne, avec le recul, que tout était calculé, que Wittgenstein avait préparé sa scène avec le soin d’un metteur en scène, et que le hasard n’y était pour rien, parce que le hasard à Vienne était toujours un peu suspect, comme un témoin qui a un alibi trop parfait.

La scène eut lieu dans le salon de thé, entre quatre et cinq heures, à ce moment de l’après-midi où les clients du Sacher se regroupaient naturellement autour de la Sachertorte et du Schlagobers — la crème fouettée, non sucrée, servie dans un bol à part, sans laquelle manger une Sachertorte était aussi impensable que fumer un cigare sans l’allumer. Étaient présents : la Baronne Taussig, le Comte Esterházy, Scarpa, et Wittgenstein lui-même. Ilona répétait à l’étage. Le Serbe avait de nouveau disparu.

Wittgenstein commanda un Apfelstrudel.

— Vous ne prenez pas de Sachertorte ? s’étonna la Baronne, pour qui ne pas prendre de Sachertorte au Sacher était une forme d’hérésie gastronomique, comparable à aller à la messe sans communier.

— Non. L’Apfelstrudel me convient mieux pour ce que j’ai à dire.

— Vous avez quelque chose à dire, Docteur ? Le Comte sourit. Les jours où les docteurs ont quelque chose à dire sont les jours où les patients auraient mieux fait de rester au lit.

Wittgenstein coupa son Apfelstrudel en deux. Regarda la coupe. Les couches de pâte feuilletée, les tranches de pomme, les raisins secs, la cannelle. Puis il leva les yeux.

— Regardez cet Apfelstrudel, dit-il. C’est un dessert hongrois.

— C’est un dessert autrichien, corrigea la Baronne.

— Non. L’Apfelstrudel est d’origine hongroise. Ou turque, selon les sources. Il a été importé à Vienne après le siège de 1683, quand les Ottomans ont été repoussés et que les Viennois, comme d’habitude, ont gardé le meilleur de ce que l’ennemi avait apporté — le café, le strudel, le croissant. L’Autriche ne crée rien, Herr Graf. Elle absorbe. Elle intègre. Elle digère. C’est son génie. C’est aussi sa névrose.

Le Comte haussa un sourcil.

— Continuez, dit-il. Je sens que nous approchons de quelque chose de désagréable.

— L’Empire austro-hongrois, dit Wittgenstein, est un Apfelstrudel. Des couches. Allemande, hongroise, tchèque, polonaise, slovène, croate, serbe, bosniaque, italienne. Toutes superposées. Toutes distinctes. Tenues ensemble par une pâte — la dynastie, la bureaucratie, la politesse — une pâte si fine qu’on voit à travers, si fragile qu’on pourrait la déchirer d’un doigt. Mais on ne la déchire pas. Pourquoi ? Parce que chaque couche a besoin de l’autre pour tenir. Enlevez les Hongrois, et les Autrichiens s’effondrent. Enlevez les Tchèques, et la machine s’arrête. Enlevez les Serbes…

— Les Serbes ne sont pas dans l’Apfelstrudel, interrompit le Comte. Les Serbes sont dehors. Les Serbes sont le couteau.

Un silence.

Scarpa, qui n’avait rien dit jusque-là — le critique, pour une fois, écoutait au lieu de critiquer —, posa sa tasse de café.

— C’est une métaphore intéressante, Docteur, mais elle a un défaut. Vous parlez de l’Empire comme d’un dessert. Comme de quelque chose qu’on mange. Qui disparaît quand on le consomme. Est-ce que vous êtes en train de dire que l’Empire est fait pour être dévoré ?

— Je dis que l’Empire est fait pour être savouré, dit Wittgenstein. Ce qui est la même chose, mais en plus lent. Savourer, c’est manger en prenant son temps. Et prendre son temps, c’est exactement ce que fait l’Empire — il prend du temps, il en prend tellement qu’il a fini par confondre la durée et l’existence. Il croit qu’il existe parce qu’il dure. Mais durer n’est pas exister. Durer, c’est juste ne pas encore avoir cessé.

La Baronne avait posé sa fourchette.

— Le docteur Freud dit quelque chose de similaire, dit-elle, mais en moins gastronomique. Il dit que la civilisation viennoise est construite sur le refoulement. Nous refoulons la mort. Nous refoulons le conflit. Nous refoulons le changement. Et ce refoulement produit des névroses — individuelles chez les patients, collectives chez les nations. L’Empire est une névrose collective, Docteur. Vous avez raison. La question est : quel est le symptôme ?

— La Sachertorte, dit le Comte.

Tout le monde le regarda.

— La Sachertorte est le symptôme, répéta-t-il. Un gâteau au chocolat recouvert d’un glaçage parfait, lisse, brillant, impénétrable. En dessous, la confiture d’abricots — la douceur, l’illusion que tout est sucré. Et encore en dessous, la pâte — dense, compacte, presque amère si on la mange seule. La Sachertorte, mesdames et messieurs, c’est l’Empire. Le glaçage, c’est la façade. La confiture, c’est la politesse. Et la pâte, c’est la réalité. Amère. Mais on ne la mange jamais seule. On la mange avec le glaçage et la confiture. Et c’est pour ça que personne ne sent l’amertume. Personne, jusqu’au jour où le glaçage craque.

Il but une gorgée de cognac — il avait fait apporter un cognac au salon de thé, transgression que le personnel avait tolérée parce que le Comte était le Comte, c’est-à-dire une institution aussi ancienne et aussi irréformable que l’Empire lui-même.

— Et quand craquera-t-il ? demanda Scarpa.

— Bientôt, dit le Comte.

— Comment le savez-vous ?

— Parce que le glaçage craque toujours quand on le transporte. Et l’Empire, en ce moment, est transporté — par les Balkans, par les nationalités, par tous ces gens qui veulent leur propre gâteau au lieu de partager le nôtre. Un gâteau qu’on transporte finit toujours par se fissurer.

Wittgenstein écrivait dans son carnet à une vitesse qui défiait la lisibilité. La Baronne avait les yeux brillants — ce mélange de vertige intellectuel et de sucre que seule Vienne savait produire. Et Scarpa, pour la première fois depuis son arrivée, ne trouvait rien à redire. Non pas parce qu’il était convaincu — un critique n’est jamais convaincu —, mais parce qu’il reconnaissait une performance quand il en voyait une, et que le Comte, cet après-midi-là, avait donné une performance.

Je notai : 16h45. Salon de thé. Wittgenstein théorise l’Empire-Apfelstrudel. Le Comte théorise l’Empire-Sachertorte. La Baronne applique Freud. Scarpa écoute. Résultat : diagnostic unanime de névrose collective. Pronostic : le glaçage va craquer.

*

Le soir, je fis quelque chose que je n’avais jamais fait en quatorze ans de service : je suivis un client.

Le Serbe sortit de l’hôtel à huit heures. Il ne prit pas de fiacre. Il ne monta pas dans un tramway. Il marcha. Il marcha d’un pas régulier, ni rapide ni lent, le long de la Philharmonikerstraße, tourna à gauche sur le Ring, longea l’Opéra — sans le regarder, comme la première fois —, passa devant le Burggarten, et s’enfonça dans le premier arrondissement par des rues de plus en plus étroites, de plus en plus sombres, où les réverbères se faisaient rares et où les façades des immeubles se resserraient comme les pages d’un livre qu’on referme.

Je le suivais à trente mètres, en rasant les murs, avec la discrétion d’un homme qui a passé quatorze ans à observer les gens sans se faire remarquer — compétence que le registre m’avait donnée et que je n’aurais jamais crue utile en dehors de l’hôtel. Petrović ne se retourna pas. Pas une fois. Soit il ne savait pas qu’il était suivi, soit il le savait et ne s’en souciait pas, les deux hypothèses étant également inquiétantes.

Il entra dans un café. Pas un grand café viennois — pas le Central, pas le Sperl, pas le Landtmann — mais un petit café du troisième arrondissement, sombre, enfumé, avec des tables en bois couvertes de ronds de bière et un serveur qui ne souriait pas. Un café de conspirateurs, de voyageurs de commerce, de gens qui n’ont pas les moyens d’aller au Sacher et qui n’en ont pas l’envie.

Je ne pus pas entrer. L’endroit était trop petit, je l’aurais reconnu. Je restai dehors, dans l’ombre d’un porche, et je regardai à travers la vitre.

Petrović s’assit à une table où l’attendait un homme. Un homme que je ne connaissais pas. Jeune — vingt-cinq ans peut-être, pas plus. Maigre. Le visage anguleux. Des lunettes rondes. Un costume bon marché. Ils parlèrent. Longtemps. Penché l’un vers l’autre, à voix basse, avec cette intimité des conspirations ou des confidences — les deux se ressemblent tellement que même un observateur entraîné ne peut pas les distinguer à travers une vitre.

Petrović sortit un papier de sa poche. Le montra à l’homme. L’homme le lut. Hocha la tête. Rendit le papier. Petrović le remit dans sa poche.

Ils se levèrent. Se serrèrent la main. Se séparèrent.

Je rentrai au Sacher avant Petrović. Il arriva vingt minutes après moi, monta directement à sa chambre sans passer par le bar, sans parler à personne.

Je notai dans le registre, en code : Petrović. Sortie 20h. Café 3e arr. Rendez-vous homme jeune, lunettes, 25 ans env. Échange document. Nature inconnue. Atmosphère : conspiration ou amitié, indéterminé.

Anna Sacher, quand je lui rapportai l’épisode le lendemain matin, eut une réaction que je n’attendais pas.

— Ne le suivez plus, dit-elle.

— Mais Frau Sacher, s’il complote…

— Il ne complote pas dans mon hôtel, Pfefferling. Il complote dans un café du troisième arrondissement. Et ce qui se passe dans le troisième arrondissement ne me regarde pas. Ce qui me regarde, c’est ce qui se passe sous mon toit. Sous mon toit, il boit du café, il lit le journal, et il dort. C’est un client. Et un client, au Sacher, est innocent jusqu’à preuve du contraire. Même quand il est serbe.

Elle alluma un cigare.

— Surtout quand il est serbe, ajouta-t-elle.

Je ne compris pas cette nuance. Je la notai quand même.

Il restait trois jours.

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