Confitures d’abricots — Chapitres 5 à 7 — Epilogue

Publié le 25 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Confiture
d’abricots

Confiture d’abricots

Chapitres 5 à 7 — Epilogue

CHAPITRE V

Vendredi 26 juin 1914

Où un grand dîner réunit tout le monde autour d’une table, où le fantôme de Rodolphe traverse la conversation, et où le Docteur Wittgenstein prononce un diagnostic que personne ne veut entendre

Le vendredi fut le jour du dîner.

Anna Sacher avait décidé — et quand Anna Sacher décidait, la décision avait la force d’un décret impérial, à cette différence près que les décrets impériaux pouvaient être contestés par le Parlement et que les décisions d’Anna Sacher ne pouvaient être contestées par personne — Anna Sacher avait décidé de donner un dîner. Pas un dîner ordinaire. Un dîner Sacher. La distinction est importante. Un dîner ordinaire, c’est de la nourriture, du vin, et de la conversation. Un dîner Sacher, c’était un événement — un rituel, une mise en scène, un opéra sans musique où la maîtresse de maison jouait tous les rôles et où les convives étaient simultanément le public, les figurants et les personnages principaux.

Elle m’avait convoqué le matin.

— Pfefferling, ce soir, dîner dans la salle privée. Six couverts. Le Comte. La Baronne. Le critique italien. La Hongroise. Le Docteur Wittgenstein. Et moi.

— Et le Serbe, Frau Sacher ?

Elle hésita. C’était si rare qu’Anna Sacher hésitât que je faillis noter l’événement dans le registre avant même qu’elle eût fini de parler, tant la chose était remarquable — comme une éclipse, ou un bouledogue qui ronronne, ou un Autrichien qui dit ce qu’il pense.

— Le Serbe aussi, dit-elle finalement. Sept couverts.

— Sept à table, Frau Sacher. Certains diront que c’est un chiffre de mauvais augure.

— Je ne suis pas superstitieuse, Pfefferling. Les gens superstitieux ne dirigent pas des hôtels. Ils en fréquentent.

Le menu fut composé par Bruckner avec la solennité d’un chef d’état-major préparant une offensive. Consommé aux quenelles de moelle. Filets de sandre du Danube au beurre blanc. Tafelspitz — le bouilli viennois par excellence, le plat que François-Joseph mangeait trois fois par semaine et dont Bruckner disait qu’il fallait douze heures de cuisson pour atteindre la perfection, « autant de temps qu’il en faut à l’Empereur pour prendre une décision, et avec le même résultat : quelque chose de tendre mais de fondamentalement conservateur ». Puis un Salzburger Nockerl — le soufflé de Salzbourg, gonflé comme une promesse et aussi fragile. Et enfin, évidemment, la Sachertorte. Avec Schlagobers. La Sachertorte au Sacher, c’était la communion à Notre-Dame : inévitable, rituelle, et suspecte d’hypocrisie chez ceux qui la refusaient.

*

Le dîner commença à huit heures.

La salle privée — la plus belle des Chambres séparées, au premier étage, celle avec les boiseries de chêne sombre et le lustre de cristal qui avait, disait-on, appartenu au Theater am Kärntnertor avant sa démolition, ce qui faisait de chaque dîner une représentation posthume dans un théâtre démembré — la salle privée avait été dressée par Otto, le maître d’hôtel, avec cette maniaquerie géométrique qui était sa contribution personnelle à l’art de vivre viennois : chaque verre à exactement trois centimètres du bord de la table, chaque couteau parallèle à son voisin, chaque serviette pliée en forme de fleur de lys, non par royalisme mais par perfectionnisme, la fleur de lys étant la forme la plus complexe du répertoire du pliage et donc la seule digne du Sacher.

Anna Sacher entra la première. Elle portait une robe de soie noire — elle portait toujours du noir, non par deuil mais par principe, le noir étant la seule couleur qui ne détonait avec rien et qui allait avec tout, y compris le cigare et les bouledogues, qu’elle avait laissés dans son bureau pour l’occasion, ce qui était un sacrifice dont seuls ceux qui la connaissaient pouvaient mesurer l’ampleur.

Le Comte arriva en habit, ce qui provoqua un murmure d’admiration chez le personnel — non pas pour l’habit, qui était usé aux coudes et dont les revers avaient cette patine luisante que prennent les vêtements quand on les porte trop souvent et qu’on ne peut pas en acheter d’autres, mais pour le fait que le Comte se fût habillé, ce qui signifiait qu’il prenait la soirée au sérieux, et un Comte Esterházy qui prenait quelque chose au sérieux était un spectacle aussi rare qu’un coucher de soleil en janvier.

La Baronne arriva en robe parme, parée de bijoux qui étaient soit les derniers vestiges de la fortune Taussig, soit des copies tellement réussies qu’elles en devenaient philosophiques — à quel moment une copie parfaite cesse-t-elle d’être une copie et devient-elle une œuvre à part entière ? C’est une question que le Baron Taussig, industriel textile, aurait pu poser s’il n’était pas mort au beau milieu d’un discours sur les tarifs douaniers.

Scarpa arriva en smoking, impeccable, petit, le nez en avant comme une figure de proue miniature. Wittgenstein arriva en costume gris, sans cravate, ce qui était une provocation vestimentaire que seul un psychanalyste pouvait se permettre dans un dîner au Sacher — l’absence de cravate à Vienne étant à peu près aussi scandaleuse que l’absence de glaçage sur une Sachertorte.

Ilona arriva en dernier, comme il se doit pour une cantatrice — les sopranos entrent toujours en dernier, c’est une loi de la scène qui s’applique aussi bien aux dîners qu’aux opéras. Elle portait une robe rouge. Rouge sang. Rouge Salomé. C’était une déclaration — ou une provocation — ou les deux.

Le Serbe était déjà là. Il était arrivé sans qu’on le remarque, comme il faisait tout sans qu’on le remarque, et il se tenait debout près de la fenêtre, regardant la Philharmonikerstraße sous les réverbères, avec cette immobilité attentive qui était sa marque — l’immobilité de quelqu’un qui attend quelque chose, sans savoir exactement quoi, mais en sachant que ce quelque chose viendra.

— Mesdames, messieurs, dit Anna Sacher. Bienvenue.

Elle s’assit en bout de table. Le Comte à sa droite. La Baronne à sa gauche. Ilona face à Anna. Scarpa face au Comte. Wittgenstein face à la Baronne. Et Petrović entre Scarpa et Ilona, c’est-à-dire entre l’Italie et la Hongrie, ce qui était géographiquement exact et politiquement explosif, bien que personne ne le remarquât sur le moment.

Moi, je n’étais pas à table. J’étais derrière la porte, dans le petit couloir de service d’où je pouvais voir et entendre sans être vu — poste d’observation que j’avais perfectionné au fil des années et que Frau Sacher tolérait, soit parce qu’elle l’ignorait, soit parce qu’elle l’avait elle-même arrangé, soit parce qu’elle considérait qu’un homme qui prend des notes derrière une porte est plus utile qu’un homme qui parle à table, ce qui n’était pas faux.

*

Le consommé fut servi. Puis le sandre. La conversation tournait autour de l’opéra — terrain neutre, pensait-on, comme la Suisse, bien que la Suisse ne fût neutre que parce qu’elle avait décidé de l’être, ce qui n’est pas la même chose qu’être naturellement inoffensif.

C’est au Tafelspitz que les choses changèrent.

Le Comte, qui avait bu du vin avec la régularité d’un métronome — un verre par plat, ni plus ni moins, discipline aristocratique qui prouvait que même la décadence a ses règles —, le Comte posa sa fourchette et dit :

— Savez-vous que le prince Rodolphe a dîné dans cette pièce ?

Un silence.

— Rodolphe, répéta la Baronne. Le fils de l’Empereur ?

— Le fils de l’Empereur. Le héritier. Celui qui est mort à Mayerling. Il dînait ici. Dans cette salle. Avec ses maîtresses. Avec ses conspirateurs. Avec ses fantômes. Avant que les fantômes ne deviennent réels.

Anna Sacher ne dit rien. Son visage était aussi immobile que le portrait de l’Empereur accroché au mur en face d’elle — un autre portrait, un deuxième, il y en avait un dans chaque pièce de l’hôtel, comme si François-Joseph surveillait tout, y compris les desserts, ce qui n’aurait pas été étonnant de la part d’un homme dont le sens du devoir s’étendait à tous les aspects de la vie, y compris les plus insignifiants, surtout les plus insignifiants.

— Rodolphe venait ici, continua le Comte, parce qu’ici il pouvait être lui-même. C’est-à-dire quelqu’un d’autre. C’est le paradoxe des hôtels, n’est-ce pas, Frau Sacher ? On vient à l’hôtel pour être soi-même, et on finit par devenir le personnage que l’hôtel attend de nous. Rodolphe, dans cette salle, n’était pas l’archiduc. Il était un homme malheureux, un homme qui buvait trop, qui aimait mal, qui pensait trop, et qui cherchait dans les bras de femmes dont il oublierait le nom le lendemain quelque chose que l’Empire ne pouvait pas lui donner — la permission d’être ordinaire.

— Il n’était pas ordinaire, dit Anna Sacher.

C’étaient les premiers mots qu’elle prononçait depuis le début du dîner, et ils tombèrent sur la table comme un glaçon dans un verre de vin tiède — un choc, un saisissement, une altération de la température qui changea tout.

— Non, dit le Comte. Il n’était pas ordinaire. Il était extraordinaire. C’est pour ça qu’il est mort. Les gens ordinaires survivent. Les gens extraordinaires se brisent.

— Il s’est brisé tout seul, dit Anna Sacher. Personne ne l’a obligé à aller à Mayerling. Personne ne l’a obligé à tuer cette pauvre fille. C’est un choix. Un choix terrible, monstrueux, impardonnable — mais un choix. Et les choix, Herr Graf, se font dans la solitude. Pas dans les Chambres séparées.

Le Comte inclina la tête. C’était un geste de respect — le respect d’un homme qui reconnaît chez un autre être humain une force morale supérieure à la sienne, ce qui, venant d’un Esterházy, n’était pas rien.

Petrović, à l’autre bout de la table, n’avait pas touché à son Tafelspitz. Il écoutait. Il écoutait avec cette intensité que j’avais déjà remarquée — l’intensité d’un homme qui enregistre tout, qui stocke les informations comme un coffre-fort stocke les dettes, pour un usage futur dont la nature restait obscure.

— L’Empire a tué Rodolphe, dit Wittgenstein.

Tout le monde se tourna vers lui.

— Je ne parle pas d’un assassinat, précisa-t-il. Je parle d’une structure. L’Empire est une structure qui ne laisse pas de place à l’individualité. Vous êtes archiduc, vous servez l’Empire. Vous êtes général, vous servez l’Empire. Vous êtes pâtissier, vous servez la Sachertorte. La seule manière de sortir de la structure, c’est de la briser. Et briser une structure, ça fait du bruit. Mayerling est le bruit que fait un empire quand quelqu’un essaie de sortir.

— C’est du Freud, dit la Baronne.

— C’est du Wittgenstein, corrigea le Docteur. Freud aurait dit la même chose, mais avec plus de mots et moins de modestie.

— Et Rodolphe est sorti ? demanda Scarpa, qui avait le talent de poser les questions que personne n’osait poser, parce qu’il était italien et que les Italiens n’ont pas la même relation à l’embarras que les Autrichiens — les Autrichiens évitent l’embarras comme on évite une flaque d’eau, en contournant, tandis que les Italiens marchent dedans.

— Rodolphe est sorti par la seule porte qui était ouverte, dit le Comte. La mort. Les autres portes — le pouvoir, l’amour, la liberté — étaient verrouillées. Par son père. Par le protocole. Par l’Empire. Il ne restait que la mort, et Rodolphe l’a prise, comme on prend un fiacre quand tous les tramways sont en grève.

Anna Sacher se leva. Elle se leva lentement, avec cette majesté des femmes qui contrôlent un espace simplement en y étant, et elle dit :

— Messieurs, mesdames. Rodolphe est mort il y a vingt-cinq ans. Il était jeune, il était malheureux, et il a fait une chose horrible. Mais il n’est pas un sujet de conversation pour un dîner. Les morts méritent mieux que nos analyses. Ils méritent notre silence.

Elle se rassit.

Le Salzburger Nockerl fut servi. Le soufflé était parfait — doré, gonflé, tremblant de cette fragilité qui est le propre des choses belles, et qui est aussi le propre des empires, et qui est aussi le propre des soirées où l’on a dit trop de choses et où le dessert arrive comme une absolution.

Personne ne reparla de Rodolphe.

*

Mais Wittgenstein n’avait pas fini.

C’est au moment de la Sachertorte — servie par Otto en personne, avec cette révérence qui n’était pas un geste de service mais un geste de liturgie, la Sachertorte étant au Sacher ce que l’hostie est à la cathédrale — c’est à ce moment que Wittgenstein dit, à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même mais en sachant très bien que tout le monde l’entendait :

— Cette civilisation souffre d’un complexe de mort.

Les fourchettes s’arrêtèrent.

— Pas un désir de mort, précisa-t-il. Un complexe. C’est différent. Un désir de mort, c’est vouloir mourir. Un complexe de mort, c’est organiser sa vie de telle sorte que la mort devienne la seule issue logique, tout en prétendant qu’on fait l’inverse. Regardez autour de vous. Regardez cette table. Un aristocrate ruiné qui vit dans un hôtel qu’il ne peut pas payer. Une veuve qui va chez Freud pour comprendre pourquoi elle mange du gâteau. Un critique qui déteste ce qu’il est venu critiquer. Une cantatrice qui va chanter un opéra sur une femme qui embrasse une tête coupée. Un psychanalyste qui analyse des gens qui ne veulent pas être analysés. Une hôtelière qui garde dans un coffre-fort les dettes d’un monde qui ne paiera jamais.

Il marqua une pause.

— Et un attaché militaire serbe qui ne dit rien.

Petrović leva les yeux. Pour la première fois de la soirée, il parla.

— Je n’ai rien à dire, Herr Doktor. Je suis ici en observateur.

— Exactement, dit Wittgenstein. Vous observez. Comme un médecin observe un patient. Comme un mécanicien observe une machine. Vous regardez cette civilisation fonctionner, et vous cherchez la faille. La faille par laquelle tout s’effondrera.

— Vous me prêtez des intentions que je n’ai pas.

— Peut-être. Ou peut-être que vous n’avez pas conscience de vos propres intentions. C’est mon métier de voir ce que les gens ne voient pas en eux-mêmes.

Anna Sacher intervint.

— Docteur, dit-elle avec cette fermeté qui était la version polie de la menace, dans mon hôtel, on ne psychanalyse pas les clients sans leur consentement. C’est une règle de la maison. Comme le fait de ne pas fumer au lit et de ne pas nourrir les bouledogues sous la table. Monsieur Petrović est mon invité. Et mes invités ne sont pas des patients.

— Je vous prie de m’excuser, dit Wittgenstein. L’habitude professionnelle.

— L’habitude est une maladie, Docteur. Et la seule maladie que je ne tolère pas dans cet hôtel, c’est l’impolitesse.

Le Comte sourit. Son sourire rare, son sourire de trois fois par semaine, réservé aux moments où Anna Sacher rappelait au monde que le Sacher n’était pas une annexe du cabinet de Freud mais un établissement où l’on servait du gâteau et du cognac, et que le gâteau et le cognac étaient, en dernière analyse, des réponses plus satisfaisantes aux grandes questions de l’existence que la psychanalyse.

La Sachertorte fut mangée. Le Schlagobers fut mangé. Le silence s’installa — non pas le silence gêné d’une conversation qui s’est mal terminée, mais le silence rassasié d’une soirée qui a dit ce qu’elle avait à dire et qui, comme un opéra après le dernier accord, laisse résonner dans l’air les harmoniques de ce qui a été prononcé.

Anna Sacher se leva.

— Merci, dit-elle. Bonsoir.

Et elle sortit. Seule. Sans les chiens. Sans le cigare. Avec juste le bruit de ses pas sur le parquet, un bruit qui disait — sans le dire — que cette femme avait porté cet hôtel sur ses épaules pendant vingt-deux ans, et que ce soir, pour une raison qu’elle ne formulait pas, ce soir les épaules pesaient un peu plus que d’habitude.

Les convives se dispersèrent. Scarpa et Ilona restèrent les derniers, face à face, de part et d’autre de la table jonchée de miettes et de verres vides, et ils parlèrent — de quoi, je ne sais pas, je quittai mon poste, estimant que la soirée avait livré son content de révélations et que ce qui se disait entre un critique italien et une cantatrice hongroise à minuit dans une Chambre séparée ne relevait plus du registre mais de la vie, et que la vie, même au Sacher, méritait un peu d’intimité.

Je notai : Dîner, salle privée. 7 convives + Frau Sacher. Fantôme de Rodolphe invoqué par le Comte. Frau S. impose le silence sur Mayerling. Wittgenstein diagnostique un complexe de mort collectif. Le Serbe qualifié d’observateur. Frau S. rappelle les règles de la maison. Soufflé réussi. Sachertorte mangée. Silence final.

Il restait deux jours.

CHAPITRE VI

Samedi 27 juin 1914

Où Salomé triomphe à l’Opéra, où le Comte paie quelque chose pour la première fois en trois ans, et où Anna Sacher prononce la phrase qu’on aurait dû prendre au sérieux

Le samedi fut le jour de Salomé.

Tout convergeait vers cette représentation comme les rivières convergent vers le Danube — par nécessité, par gravité, par la pente naturelle des choses qui vont vers leur conclusion. La semaine entière, les débats entre Scarpa et Ilona, les digressions sur le contrôle et l’excès, le poids et le vide, Mozart et les Balkans — tout cela avait été le prélude, l’ouverture, le long accord d’orchestre qui précède le lever du rideau. Et ce soir, le rideau allait se lever.

L’Opéra impérial et royal de Vienne se dressait juste en face du Sacher, de l’autre côté de la Philharmonikerstraße, comme un vis-à-vis — le mot est juste, parce que l’Opéra et l’hôtel se regardaient depuis trente-huit ans avec cette familiarité résignée des voisins qui n’ont pas choisi de vivre l’un en face de l’autre mais qui ont fini par constituer un couple. L’Opéra, c’était la façade noble — l’art, la musique, la culture officielle, les loges impériales, les soirées de gala. L’hôtel, c’était l’envers — les coulisses, les confidences, les dettes, les Chambres séparées, la vie telle qu’elle se vivait réellement quand les lumières de la scène s’éteignaient. Ensemble, ils formaient une métaphore parfaite de la civilisation viennoise : une face glorieuse et une face cachée, l’une éclairée par les lustres et l’autre par les bougies, et c’était dans cette dernière que la vérité se disait, parce que la vérité a toujours préféré l’ombre.

La journée fut consacrée aux préparatifs.

Ilona ne descendit pas. Pas pour le petit-déjeuner, pas pour le déjeuner. Elle resta dans sa chambre, au quatrième étage, dans un silence qui était plus impressionnant que son chant — un silence de concentration, de rassemblement, comme un arc qui se bande avant de libérer la flèche. Les cantatrices, le jour de la représentation, sont des animaux en cage. Elles tournent. Elles respirent. Elles attendent. Et quand la cage s’ouvre — quand le rideau se lève —, elles bondissent avec une violence qui n’est pas de la colère mais de la libération.

Scarpa passa la matinée à écrire dans sa chambre. Il travaillait à son article — le long article pour le Corriere, celui qui ferait ou déferait la réputation viennoise d’Ilona Széchenyi, et dont les phrases, en ce moment même, se formaient dans cette langue italienne qui avait la particularité de rendre élégantes les cruautés et belles les démolitions. Un bon critique, m’avait-il dit un soir au bar, est un homme qui sait détruire avec grâce. Un mauvais critique est un homme qui détruit sans grâce. La différence n’est pas dans la destruction mais dans la grâce.

Le Comte fit une chose extraordinaire. Il descendit à dix heures, demanda à voir Frau Sacher, et resta enfermé avec elle pendant une heure dans son bureau. Quand il en sortit, il avait l’air d’un homme qui venait de poser un fardeau — non pas le fardeau de ses dettes, qui était trop lourd pour être posé, mais un fardeau plus subtil, un fardeau intérieur, comme si la conversation avec Anna Sacher l’avait allégé de quelque chose qui n’avait pas de poids mesurable mais qui pesait tout de même.

Je ne sus jamais ce qu’ils s’étaient dit. C’était une conversation entre deux personnes qui se connaissaient depuis très longtemps et qui n’avaient plus besoin de paroles pour se comprendre — une conversation faite de silences, de regards, et peut-être de quelques mots choisis avec la même précision que Bruckner choisissait ses grammes de chocolat. Mais quand le Comte sortit du bureau, il dit une chose que je notai dans le registre parce qu’elle me parut importante sans que je sache pourquoi :

— Pfefferling, dit-il, cette femme est le dernier pilier. Quand elle tombera, tout tombera.

— Frau Sacher ne tombera pas, Herr Graf.

— Non. Mais l’Empire, si. Et quand l’Empire tombera, même elle ne pourra pas empêcher le toit de s’effondrer. Même elle.

Il remonta dans sa chambre. Il en redescendit à cinq heures, en habit, rasé de près, la moustache cirée, les chaussures brillantes, avec un air de dignité retrouvée qui prouvait que les vêtements, à Vienne, n’étaient pas des vêtements mais des armures — les dernières armures d’une aristocratie qui n’avait plus de châteaux, plus de chevaux, plus de batailles à mener, et qui n’avait gardé de son ancienne grandeur que la capacité de s’habiller pour dîner comme si le monde n’avait pas changé.

La Baronne passa la journée chez des amies, dans un salon du Cottageviertel où des femmes de la bonne société jouaient au bridge en parlant de Freud, activité qui résumait assez bien la vie intellectuelle de la bourgeoisie viennoise en 1914 : un jeu de cartes commenté par la psychanalyse.

Wittgenstein ne parut pas de la journée. Il était, me dit-on plus tard, allé rendre visite à Freud en personne, Berggasse 19, pour discuter de sa théorie de la psychopathologie hôtelière, visite dont je ne sus jamais le contenu mais dont je soupçonne qu’elle se termina mal, Freud n’aimant pas les théories qui n’étaient pas les siennes, et Wittgenstein n’aimant pas les hommes qui n’aimaient pas ses théories — deux formes de narcissisme qui, mises face à face, produisent le même résultat que deux miroirs face à face : un infini de reflets qui ne mène nulle part.

Et le Serbe ? Le Serbe lut le journal. Toute la journée. Cinq journaux. Le Neue Freie Presse, le Wiener Zeitung, le Reichspost, le Arbeiter-Zeitung, et un journal que je ne connaissais pas, en caractères cyrilliques, qu’il avait dû acheter dans un kiosque de la Taborstraße ou se faire livrer par la légation. Il lisait comme il respirait — régulièrement, nécessairement, et avec la conviction que l’air qu’il inspirait contenait des informations vitales que le commun des mortels ne percevait pas.

*

À sept heures, le Sacher se vida.

C’est le phénomène le plus étrange d’un hôtel situé en face d’un opéra : à l’heure de la représentation, l’hôtel se vide comme un poumon qui expire. Les clients traversent la rue. Les pas résonnent sur le pavé. Les robes frouffroutent. Les habits noirs se fondent dans le crépuscule. Et l’hôtel reste là, seul, vide, attendant que l’opéra finisse pour se remplir de nouveau, comme une marée qui se retire et qui revient.

Scarpa traversa le premier. Ilona était partie par la porte de derrière — les artistes entraient à l’Opéra par l’entrée de service, la Goethegasse, ce qui évitait aux sopranos de devoir fendre la foule des spectateurs et de risquer un commentaire intempestif qui aurait pu perturber leur concentration, les sopranos avant une représentation étant aussi fragiles que les soufflés avant la cuisson. La Baronne traversa au bras du Comte, ce qui donna au personnel un frisson de romanesque — un Comte ruiné et une Baronne veuve, bras dessus bras dessous, traversant la Philharmonikerstraße sous les réverbères pour aller voir un opéra sur une femme qui aime une tête coupée, c’était la quintessence du Sacher. Wittgenstein suivit, seul, les mains dans les poches, sans cravate.

Petrović ne vint pas. Il resta dans sa chambre. La musique ne l’intéressait pas, ou peut-être l’intéressait-elle trop, ou peut-être que ce soir, dans cette chambre du premier étage, il avait autre chose à faire que d’écouter un soprano chanter l’amour et la mort — autre chose qui avait un rapport avec les cinq journaux, et avec le rendez-vous du café du troisième arrondissement, et avec le papier qu’il avait montré à l’homme aux lunettes rondes, et avec tout ce qui se tramait dans les Balkans comme le chocolat se trame dans un moule, lentement, sûrement, et avec la certitude que le résultat serait irréversible.

*

Je n’assistai pas à la représentation. Je restai au Sacher. C’était mon poste. L’hôtel vide avait une beauté que l’hôtel plein n’avait pas — la beauté du théâtre après le spectacle, quand les fauteuils sont vides et que les ombres des acteurs flottent encore dans l’air, perceptibles à ceux qui savent regarder. Je fis ma ronde. Les couloirs du premier étage, silencieux. Le bar, fermé. La salle à manger, déserte. Les cuisines, où Bruckner finissait de ranger avec la méticulosité d’un archiviste. Les Chambres séparées, fermées à clé, gardant leurs secrets comme les tombeaux gardent leurs morts.

Je passai devant la chambre 17. Celle du Serbe. Pas de lumière sous la porte. Pas de bruit. Soit il dormait, soit il était sorti sans que je le voie, soit il était dans le noir, éveillé, à penser à des choses que je ne pouvais pas deviner et que je n’aurais pas dû deviner, parce que les pensées d’un attaché militaire serbe en juin 1914 n’étaient pas du ressort d’un sous-directeur adjoint d’hôtel, et que j’avais déjà suffisamment de choses à noter dans mon registre sans y ajouter les hypothèses.

*

Ils revinrent à onze heures.

Je les vis traverser la rue depuis la fenêtre du hall. La Baronne d’abord, seule, marchant vite, avec l’énergie de quelqu’un qui a quelque chose à dire et qui ne peut plus attendre. Puis le Comte, lentement, les mains dans le dos, la tête légèrement penchée, avec cet air de méditation que prennent les vieux messieurs quand ils ont été émus par quelque chose et qu’ils ne veulent pas le montrer. Puis Wittgenstein, son carnet ouvert dans la main, écrivant en marchant — exploit d’équilibre qui aurait mérité sa place dans un spectacle de cirque. Et enfin Scarpa, seul, le visage fermé, concentré, enfermé dans cette solitude du critique qui a vu quelque chose de grand et qui doit maintenant trouver les mots pour le dire sans le diminuer, ce qui est le défi impossible de la critique — dire la grandeur sans la réduire, nommer la beauté sans la tuer.

Ils se retrouvèrent au bar. Je servis. Otto n’était plus là — c’était l’heure des sous-directeurs adjoints, l’heure de l’après-spectacle, l’heure où les hiérarchies se relâchent et où les gens parlent plus librement, parce que la fatigue et l’émotion ont le même effet que l’alcool : elles dissolvent les conventions.

— Alors ? dis-je, avec l’impertinence que l’heure tardive autorisait.

— Elle a été extraordinaire, dit la Baronne. Ab-so-lu-ment extraordinaire. La scène finale — quand elle tient la tête — quand elle chante « Ich habe deinen Mund geküsst, Jochanaan » — j’ai pleuré, Pfefferling. Moi. Pleuré. Et je ne pleure jamais. Même chez Freud.

Le Comte hocha la tête.

— Elle avait raison, dit-il. D’abord le contrôle. Puis le lâcher-prise. Et quand elle a lâché… Mon Dieu. C’était comme regarder un barrage se rompre. L’eau partout. La musique partout. Plus de scène, plus de salle, plus de différence entre elle et nous. Juste le son. Et le silence, après.

— Le silence a duré sept secondes, dit Wittgenstein, qui avait chronométré. Sept secondes entre la dernière note et le premier applaudissement. Sept secondes. C’est une éternité. C’est le temps qu’il faut au public pour revenir à la réalité après avoir été ailleurs. Et ces sept secondes valent plus que tout ce que j’ai écrit dans mon carnet cette semaine.

— Et vous, Signor Scarpa ? demandai-je.

Scarpa ne répondit pas tout de suite. Il tournait son verre de grappa — il avait commandé de la grappa, pas du cognac, parce que ce soir il voulait être italien, entièrement italien, pas italien au Sacher mais italien tout court, avec la grappa et la mémoire et la langue qui dit les choses mieux que toutes les autres langues quand les choses valent la peine d’être dites.

— J’avais tort, dit-il.

Deux mots. Deux mots qui, venant d’un critique, valaient une déclaration de guerre inversée — un armistice, une capitulation, une reconnaissance que l’autre avait raison et que soi-même on avait tort, ce qui est, pour un critique, l’aveu le plus coûteux et le plus rare.

— J’avais tort sur le colonel de hussards, poursuivit-il. Sur le contrôle. Sur la retenue. Elle avait raison. La retenue, c’était le socle. Et quand elle a lâché le socle — quand elle a chanté le baiser à la tête — le socle a volé en éclats, et ce qui est apparu dessous n’était pas du contrôle ni de l’excès, c’était de la vérité. La vérité brute. La vérité d’une femme qui aime un homme mort. Et cette vérité était insoutenable. Et elle était belle.

Il but sa grappa.

— J’écrirai ça dans le Corriere. En mieux, j’espère.

Ilona ne revint pas au Sacher ce soir-là. Les cantatrices, après un triomphe, disparaissent. Elles ont donné tant d’elles-mêmes qu’il ne reste plus rien pour les conversations d’après-spectacle, les compliments, les poignées de main. Elles ont besoin de silence, de solitude, de cette convalescence qui suit les grands efforts — convalescence qui est aussi une forme de deuil, parce que la performance achevée est une chose morte, une chose qui ne reviendra jamais exactement de la même manière, et dont l’artiste porte le deuil avant même que le public ait fini d’applaudir.

*

C’est à minuit que le Comte fit le geste.

Il appela Otto — Otto était revenu, alerté par le bruit, ou par l’instinct, ou par cette sixième sens des maîtres d’hôtel qui leur dit quand quelque chose d’important se passe dans leur établissement, même à minuit, même quand ils sont censés dormir.

— Otto, dit le Comte. L’addition, s’il vous plaît.

Otto ne bougea pas. L’immobilité d’Otto était celle d’un homme qui vient d’entendre un son qu’il n’avait jamais entendu, comme le chant d’un oiseau qu’il croyait éteint.

— L’addition, Herr Graf ?

— L’addition. Pour ce soir. Les boissons. Le cognac. Tout.

Otto regarda dans ma direction. Je haussai les épaules — geste qui, dans le vocabulaire gestuel du Sacher, signifiait « je ne comprends pas non plus mais faisons comme si c’était normal ». Otto prépara l’addition. La posa sur la table, dans le petit plateau d’argent prévu à cet effet — un plateau qui n’avait jamais été utilisé pour le Comte, et qui reçut la note avec une sorte de surprise métallique, comme une boîte aux lettres qui reçoit du courrier après des années de vide.

Le Comte regarda l’addition. Sortit de la poche intérieure de son habit un billet. Un seul. Un billet de dix couronnes. Le posa sur le plateau.

Le billet ne couvrait pas l’addition. Pas de loin. Mais ce n’était pas le propos. Le Comte ne payait pas sa dette. Il faisait un geste. Il posait un billet sur un plateau comme on pose une fleur sur une tombe — non pas pour rembourser mais pour honorer, non pas pour solder mais pour signifier.

— Gardez la monnaie pour le garçon, dit-il à Otto.

Otto prit le billet. Le plia. Le mit dans sa poche.

— Merci, Herr Graf, dit-il.

Et la chose fut faite.

*

Je sortis prendre l’air. Il était une heure du matin. La Philharmonikerstraße était déserte. L’Opéra dormait, toutes lumières éteintes, sa façade néo-Renaissance aussi impénétrable qu’un visage de pierre. Les réverbères traçaient des cercles jaunes sur le pavé. Quelque part, très loin, un fiacre passait — le bruit des sabots sur la pierre, ce bruit qui était le pouls de Vienne, sa respiration nocturne, son rythme de ville qui ne dort jamais tout à fait parce qu’il y a toujours un fiacre quelque part, un homme quelque part, une lumière quelque part.

Anna Sacher était sur le seuil de l’hôtel.

Elle fumait. Un cigare. Le dernier de la journée, peut-être de la semaine. Elle fumait en regardant la rue, la nuit, l’Opéra, les étoiles — s’il y avait des étoiles, je ne m’en souviens pas, mais il me plaît de croire qu’il y en avait, parce que cette nuit méritait des étoiles, même si les nuits qui méritent quelque chose ne l’obtiennent pas toujours.

— Pfefferling, dit-elle.

— Frau Sacher.

— Belle soirée.

— Oui, Frau Sacher.

— Le Comte a payé.

— Dix couronnes. Pour le garçon.

— Dix couronnes. C’est plus que rien. Et rien, c’est ce qu’il a payé pendant trois ans. Alors dix couronnes, Pfefferling, c’est un progrès. Ou un adieu. Les deux se ressemblent.

Elle tira sur son cigare. La braise rougit dans la nuit.

— Demain c’est dimanche, dit-elle.

— Oui.

— Il ne se passe jamais rien le dimanche, Pfefferling. Le dimanche, les gens vont à la messe, mangent du Schnitzel, et dorment. C’est l’ordre des choses. Dieu l’a voulu ainsi, et qui suis-je pour contredire Dieu ? Je contredirai l’Empereur, je contredirai Demel, je contredirai le diable si nécessaire, mais Dieu — non. Le dimanche est sacré. Rien ne se passe.

Elle jeta son cigare. L’écrasa sous sa chaussure.

— Bonne nuit, Pfefferling.

— Bonne nuit, Frau Sacher.

Elle rentra dans l’hôtel. J’entendis ses pas dans le hall. Le clic de la serrure de son bureau. Le bruit des chiens qui se réveillaient pour l’accueillir — Sissi grognant de plaisir, Metternich grognant par principe.

Je restai un moment dehors. La nuit était douce. Vienne était douce. Tout était doux, et c’est peut-être la douceur qui aurait dû nous alerter, parce que la douceur, à Vienne, n’est jamais innocente — elle est toujours le velours qui recouvre quelque chose de dur, le glaçage qui recouvre quelque chose d’amer, la valse qui recouvre quelque chose qui ne danse pas.

Il ne se passe jamais rien le dimanche.

Je notai la phrase dans le registre. En toutes lettres. Sans code. Parce qu’elle ne méritait pas d’être codée. Elle méritait d’être lue telle quelle, dans toute sa naïveté, dans toute son innocence — dans toute son erreur.

Il restait un jour.

CHAPITRE VII

Dimanche 28 juin 1914

Où il se passe quelque chose

Le dimanche commença comme tous les dimanches.

Les cloches de la Stephansdom sonnèrent à huit heures — ce son grave, profond, ancien, qui traversait les rues du premier arrondissement comme une vague traverse un lac, en cercles concentriques de plus en plus larges, et qui atteignait le Sacher avec quelques secondes de retard, juste assez pour que le son arrive amputé de ses harmoniques les plus aiguës et ne conserve que les basses, les notes profondes, celles qui résonnent dans la poitrine plutôt que dans les oreilles. Les cloches de Vienne ne sonnaient pas — elles parlaient. Elles disaient : lève-toi, habille-toi, va à la messe, mange du Schnitzel, dors. C’est l’ordre des choses. C’est le dimanche.

Le petit-déjeuner fut calme. La Baronne ne vint pas — elle allait à la messe, comme chaque dimanche, à la Karlskirche, parce que l’église Saint-Charles était, selon elle, « la seule église de Vienne où l’on pouvait prier sans être dérangé par des touristes anglais qui photographient le plafond ». Le Comte ne descendit pas avant midi — le dimanche, il se levait tard, par respect pour le jour du repos, disait-il, mais en réalité parce que les samedis soir étaient longs et que le cognac, même aristocratique, laissait des traces.

Ilona ne parut pas du tout. Le triomphe de la veille l’avait vidée — vidée comme un instrument dont on a joué trop fort et qui a besoin de temps pour retrouver sa résonance, son timbre, sa capacité à vibrer sans se briser. Elle dormait. Ou elle ne dormait pas. Elle était dans cette zone intermédiaire entre le sommeil et la veille que les Autrichiens appellent Halbschlaf et que les Hongrois n’appellent rien, parce que les Hongrois ne nomment pas les états de transition — ils les vivent.

Scarpa écrivait. Depuis sa chambre, on entendait le crépitement de sa plume sur le papier — oui, Scarpa écrivait à la plume, pas au stylo, parce que la plume imposait un rythme, une résistance, un frottement entre la pensée et le papier qui ralentissait l’écriture juste assez pour que les phrases aient le temps de se former avant d’être posées, ce qui donnait à ses critiques cette qualité d’élaboration qui les distinguait des articles bâclés de ses confrères.

Wittgenstein était parti. Il avait quitté l’hôtel tôt, avant le petit-déjeuner, laissant sur la table de sa chambre un exemplaire de la Psychopathologie de la vie quotidienne de Freud, avec des annotations dans la marge — cadeau ou oubli, je ne le sus jamais, mais je le gardai, et je le lus, des années plus tard, quand tout ce qui avait été dit au Sacher pendant cette semaine avait pris un sens que personne n’avait prévu.

Et le Serbe ?

Le Serbe était à la réception à neuf heures. Il demanda sa note.

— Vous partez, Herr Petrović ? demanda Franz.

— Je pars.

— Ce matin ?

— Cet après-midi. Le train de cinq heures pour Belgrade. Via Budapest.

Franz prépara la note. Petrović paya — en liquide, des billets autrichiens, neufs, pliés avec soin, qu’il sortit d’un portefeuille de cuir usé. Il paya tout. Le total. Sans discussion. Sans rabais. Sans l’ombre d’une dette. Les Serbes, à la différence des Comtes autrichiens, payaient comptant et ne devaient rien à personne — ce qui était peut-être une vertu, ou peut-être une forme d’orgueil, ou peut-être simplement la prudence d’un peuple qui savait que les dettes créent des liens, et que les liens, entre un Serbe et un Autrichien, en ce mois de juin 1914, étaient la dernière chose dont on avait besoin.

— Merci, Herr Petrović, dit Franz. Nous espérons vous revoir.

— Je ne crois pas, dit le Serbe.

Il le dit sans tristesse. Sans menace. Sans rien. Il le dit comme on dit une vérité factuelle — le ciel est bleu, la Sachertorte est au chocolat, je ne reviendrai pas. Une constatation. Et il monta dans sa chambre pour faire ses bagages.

Je notai : 9h00. Petrović règle sa note. Départ prévu : 17h, train de Belgrade via Budapest. Phrase : « Je ne crois pas. » Tonalité : neutre. À rapprocher de quoi ? Je ne sais pas.

*

Le Comte descendit à midi. Il portait un costume de lin — chose extraordinaire, presque aussi extraordinaire que le billet de dix couronnes de la veille. Le Comte en lin. Le Comte avait renoncé au drap, à la laine, au velours, à toute l’armurerie textile de l’aristocratie autrichienne, pour porter du lin, cette matière qui se froissait, qui montrait le voyage, qui disait : je ne suis pas d’ici, ou : je ne suis plus d’ici, ou : je suis d’ici mais je ne fais plus semblant de l’être.

— Beau costume, Herr Graf, dis-je.

— C’est le costume de Scarpa, dit-il. Il me l’a prêté. Le mien est chez le tailleur depuis dix-huit mois et je n’ai pas les moyens de le récupérer. Scarpa a eu cette gentillesse. Il est plus petit que moi, évidemment, mais le lin s’adapte. Le lin est la matière la plus démocratique du monde, Pfefferling. Elle habille tout le monde de la même manière. C’est-à-dire mal. Mais également mal, ce qui est une forme de justice.

Il sourit. Son sourire rare.

— Allons déjeuner, dit-il.

Le déjeuner réunit le Comte, la Baronne — qui était revenue de la messe avec un air de sérénité qui ne durerait pas au-delà du deuxième verre de Grüner Veltliner — et Scarpa, qui avait terminé son article et qui avait l’air d’un homme qui a accouché de quelque chose et qui ne sait pas encore si c’est un chef-d’œuvre ou un monstre, les deux options étant également probables dans le métier de la critique. On mangea du Wiener Schnitzel. On but du vin blanc. On parla de la soirée de la veille, d’Ilona, de Salomé, de la tête de Jean-Baptiste et du baiser, et de ce silence de sept secondes qui avait été, selon le Comte, « le moment le plus éloquent de toute la semaine, y compris mes propres discours, ce qui n’est pas peu dire ».

L’après-midi coula doucement. Comme coule un dimanche. Comme coule un fleuve. Comme coule le temps quand il ne reste plus beaucoup de temps et que personne ne le sait.

*

La nouvelle arriva à cinq heures de l’après-midi.

Je me souviens de l’heure exacte parce que je regardais la pendule du hall au moment où la porte s’ouvrit — la grande porte vitrée, celle qui donnait sur la Philharmonikerstraße, celle par laquelle les clients entraient et sortaient depuis trente-huit ans avec cette régularité de marée qui faisait la respiration de l’hôtel. La porte s’ouvrit et un garçon entra. Un garçon de course, un gamin de quinze ou seize ans, en casquette et tablier, essoufflé, rouge, qui courut jusqu’à la réception et dit à Franz, d’une voix trop forte pour la taille du hall, une voix qui rebondit sur les murs comme une balle de caoutchouc :

— L’Archiduc ! On a tiré sur l’Archiduc ! À Sarajevo ! L’Archiduc est mort !

Franz ne bougea pas. Pas immédiatement. Il y a des nouvelles qui mettent du temps à traverser la distance entre l’oreille et le cerveau — non pas parce que la distance est grande, mais parce que le cerveau refuse de laisser entrer certaines informations, comme un portier refuse de laisser entrer certains clients, par instinct de protection, par refus de ce que l’information va faire à l’ordre des choses, à la structure, au registre.

— L’Archiduc François-Ferdinand ? demanda Franz.

— Oui ! Et sa femme ! Morts tous les deux ! Un étudiant ! Un Serbe ! Un Serbe a tiré !

Un Serbe.

Je tournai la tête vers la cage d’escalier. La chambre 17 était vide. Petrović était parti. Le train de cinq heures pour Belgrade. Il était parti avant que la nouvelle n’arrive. Avant ou en même temps. Quelques minutes, peut-être. Quelques minutes qui séparaient le départ d’un homme et l’arrivée d’une nouvelle, et ces quelques minutes étaient peut-être une coïncidence, ou peut-être pas, ou peut-être que la question n’avait aucune importance, parce que la coïncidence et le destin, à ce stade de l’histoire, avaient cessé d’être des catégories distinctes.

Le hall se remplit. Les gens venaient de la rue, des cafés voisins, de l’Opéra où des techniciens démontaient le décor de Salomé — ils venaient avec la nouvelle, ils l’apportaient comme on apporte un paquet, avec les deux mains, en la tenant devant eux, et chaque personne qui entrait ajoutait un détail, un fragment, une pièce au puzzle qui se constituait sous nos yeux : l’Archiduc et la Duchesse Sophie dans leur voiture, à Sarajevo, le quai Appel, le long de la Miljacka, un jeune homme, un pistolet, deux coups, le sang, la poussière, le silence.

Le Comte descendit. Il avait entendu le bruit — non pas le bruit de la nouvelle, mais le bruit que fait le silence quand il se brise, ce craquement imperceptible qui précède le vacarme, comme le craquement de la glace avant que la rivière ne se libère. Il descendit dans le hall, en costume de lin froissé, et il regarda — il regarda les gens, il regarda la rue, il regarda la façade de l’Opéra de l’autre côté, et sur son visage il n’y avait ni surprise ni chagrin ni peur, il y avait de la reconnaissance. La reconnaissance de quelqu’un qui avait prévu, qui avait su, qui avait dit — le glaçage va craquer, le gâteau va se fissurer, les couches vont se séparer — et qui voyait maintenant la fissure, la vraie, pas la fissure de la Sachertorte ni la fissure de l’Apfelstrudel mais la fissure de l’Empire, la fissure du monde, la fissure de tout ce qui avait tenu pendant soixante-huit ans et qui, en un après-midi de juin, en un quai de Sarajevo, en deux coups de pistolet, cessait de tenir.

— Voilà, dit le Comte.

Un seul mot. Le mot le plus court et le plus terrible de la langue allemande, parce qu’il ne dit rien et qu’il dit tout, parce qu’il constate sans commenter, parce qu’il accepte sans résister, et parce qu’il est le mot que prononcent les gens qui ont toujours su que la fin viendrait et qui, quand elle vient, ne sont pas surpris mais ne sont pas prêts non plus, parce que personne n’est jamais prêt, même ceux qui savent.

La Baronne pleurait. Elle pleurait comme elle faisait tout — ouvertement, généreusement, sans honte, avec la même profusion qu’elle mettait dans ses commandes de Sachertorte et dans ses séances chez Freud. Ses larmes n’étaient pas seulement pour l’Archiduc, qu’elle n’avait jamais rencontré, ni pour la Duchesse, qu’elle ne connaissait que de réputation — ses larmes étaient pour quelque chose de plus vaste, de plus diffus, quelque chose qui n’avait pas encore de nom mais qui en aurait un bientôt, et qui s’appellerait la guerre, la fin, la perte, tout ce que les psychanalystes rangent sous l’étiquette de deuil et que les gens ordinaires rangent sous l’étiquette de malheur.

Scarpa était pâle. L’Italien, pour une fois, ne disait rien. Pas un mot. Pas un commentaire. Pas une critique. Il était debout dans le hall, les bras le long du corps, et il regardait les gens entrer avec la nouvelle, et il comprenait — avec cette intelligence rapide des Italiens, cette intelligence du sud, solaire, instinctive — il comprenait que la nouvelle qu’on venait d’apporter n’était pas un événement mais un commencement, et que le commencement en question allait durer très longtemps et coûter très cher.

Ilona descendit. Elle avait entendu. Elle se tenait sur la dernière marche de l’escalier, pieds nus — elle était descendue si vite qu’elle avait oublié ses chaussures —, en robe de chambre, les cheveux défaits, et elle regardait le hall avec ces yeux verts qui ne demandaient pas la permission d’exister, et dans ces yeux il y avait quelque chose que je n’avais jamais vu chez elle, ni sur scène ni en dehors — de la peur.

Et Anna Sacher ?

Anna Sacher était dans son bureau. La porte était fermée. Je frappai. Pas de réponse. Je frappai de nouveau. Sissi aboya — un aboiement faible, presque un gémissement. Metternich ne dit rien.

— Frau Sacher ?

— Entrez, Pfefferling.

J’entrai. Elle était assise derrière son bureau. Le cigare était éteint dans le cendrier. Les factures étaient empilées comme d’habitude. Le portrait de l’Empereur était à sa place. Le coffre-fort était fermé. Tout était en ordre. Tout était toujours en ordre. Et pourtant.

— Vous savez, dit-elle.

Ce n’était pas une question.

— Oui, Frau Sacher.

Elle ne dit rien pendant un long moment. Les chiens étaient couchés à ses pieds. Le soleil de fin d’après-midi entrait par la fenêtre et dessinait un rectangle de lumière dorée sur le tapis — un rectangle parfait, géométrique, qui avait la beauté abstraite des choses qui ne savent pas ce qui se passe et qui continuent d’exister comme si de rien n’était, parce que la lumière ne lit pas les journaux et que le soleil ne connaît pas les archiducs.

— L’Archiduc est mort, dit-elle. Tué par un Serbe. À Sarajevo.

— Oui.

— Un Serbe.

— Oui.

Elle regarda le portrait de l’Empereur. François-Joseph. Le vieil homme. Celui qui n’était jamais venu au Sacher. Celui qui mangeait du Tafelspitz. Celui dont le fils était mort à Mayerling, dont l’épouse avait été assassinée à Genève, dont le frère avait été fusillé au Mexique, et dont le neveu — car François-Ferdinand était son neveu, l’héritier par défaut, celui qui avait hérité du trône parce que tous les autres étaient morts ou fous ou les deux — dont le neveu venait de mourir à son tour, abattu dans une rue de Sarajevo par un garçon de dix-neuf ans armé d’un pistolet Browning.

— Le pauvre homme, murmura Anna Sacher.

Je ne sus pas si elle parlait de l’Archiduc ou de l’Empereur. Peut-être des deux. Peut-être de tous les hommes. Peut-être de personne.

Elle prit son cigare. Le ralluma. La flamme tremblait — ou peut-être que c’était sa main. Je ne pouvais pas voir. La pièce était dans cette lumière de fin d’après-midi qui efface les contours et qui rend toutes les mains égales, les mains qui tremblent et les mains qui ne tremblent pas.

— Pfefferling, dit-elle.

— Oui.

— Notez.

— Dans le registre ?

— Dans le registre.

— Que dois-je noter ?

Elle tira sur son cigare. La fumée monta vers le plafond, lentement, en volutes irrégulières, comme les pensées montent quand elles ne savent pas où aller.

— Notez : dimanche 28 juin 1914. L’Archiduc François-Ferdinand d’Autriche-Este et son épouse la Duchesse de Hohenberg ont été assassinés à Sarajevo. La nouvelle est parvenue à l’hôtel à dix-sept heures. Le service a continué.

— Le service a continué ?

— Le service continue toujours, Pfefferling. C’est la seule chose qui continue. Les archiducs meurent. Les empires tombent. Les guerres commencent. Et le service continue. Le café est servi à huit heures. La Sachertorte est servie à quatre heures. Le dîner est servi à huit heures. Et le registre est tenu. C’est ainsi. C’est tout. C’est le Sacher.

Elle écrasa son cigare. Se leva. Lissa sa robe. Redressa le portrait de l’Empereur — il n’avait pas bougé, mais elle le redressa quand même, par habitude, par respect, ou par défi.

— Maintenant, dit-elle, dites à Bruckner de préparer le dîner. Les clients auront faim. Les clients ont toujours faim. Même quand le monde s’effondre. Surtout quand le monde s’effondre.

Elle sortit de son bureau. Les chiens la suivirent. Sissi à gauche. Metternich à droite. Le cigare éteint entre les doigts. Et elle traversa le hall du Sacher comme elle l’avait traversé chaque soir depuis vingt-deux ans, avec cette démarche qui n’était ni lente ni rapide, qui n’était ni triste ni gaie, qui était la démarche d’une femme qui portait un hôtel sur ses épaules et qui ne le poserait jamais, parce que poser l’hôtel, c’était poser sa vie, et qu’Anna Sacher ne posait jamais rien.

Le hall était silencieux. Les clients se tenaient en groupes, parlant à voix basse, comme on parle dans les églises et dans les hôpitaux, parce que certaines nouvelles réclament le chuchotement, parce que le chuchotement est la voix que prend le monde quand il vient de recevoir un coup et qu’il ne sait pas encore s’il va tenir debout ou tomber.

Anna Sacher traversa. Les gens s’écartèrent. Pas par peur — par respect. Ou par reconnaissance. Ou par ce sentiment, difficile à nommer, que cette femme, avec ses chiens et son cigare éteint, était la seule personne dans le hall qui savait ce qu’il fallait faire, et que ce qu’il fallait faire, c’était continuer.

Elle s’arrêta au milieu du hall. Regarda autour d’elle. Vit le Comte, dans son costume de lin froissé, qui ne disait plus rien. Vit la Baronne, qui ne pleurait plus. Vit Scarpa, qui ne critiquait plus. Vit Ilona, pieds nus sur la dernière marche. Vit le hall, les lustres, les fauteuils de velours rouge, le portrait de l’Empereur, le tapis usé, les murs capitonnés, tout ce qui était le Sacher et qui, dans la lumière de ce dimanche de juin, avait soudain l’air de ce qu’il était réellement — non pas un hôtel, mais un témoin, un dépositaire, un coffre-fort vivant qui contenait non pas des recettes et des dettes mais des vies, des histoires, des semaines comme celle-ci, des jours comme celui-ci, des minutes comme cette minute.

— Le dîner sera servi à huit heures, dit-elle.

Puis elle monta l’escalier. On entendit ses pas. On entendit les chiens. On entendit la porte de son bureau qui se refermait.

Et le silence revint.

Je m’assis à mon poste. J’ouvris le registre. Le cahier numéro vingt-huit.

J’écrivis :

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand et de la Duchesse de Hohenberg à Sarajevo. Deux coups de feu. Auteur : un étudiant serbe.

Puis j’écrivis, en dessous, d’une écriture que je ne reconnus pas comme la mienne — une écriture plus petite, plus serrée, plus tremblante, comme si la main qui tenait la plume savait quelque chose que le reste du corps ignorait :

Herr Petrović, chambre 17, avait quitté l’hôtel à 16h45. Train de Belgrade. 15 minutes avant la nouvelle.

Je regardai ce que j’avais écrit. Puis j’ajoutai, parce qu’il fallait bien finir, parce que le registre ne supportait pas les phrases inachevées, parce qu’Anna Sacher m’avait dit un jour que le pire péché d’un chroniqueur n’est pas l’erreur mais l’incomplétude :

Le service continue.

Je refermai le cahier.

Je posai la plume.

Dehors, le soleil se couchait sur Vienne. Les cloches de la Stephansdom sonnaient. Les fiacres passaient. Les tramways passaient. Les gens passaient. Tout passait.

Tout passait.

ÉPILOGUE

Où Pfefferling se souvient, où les chiens ne sont plus là, et où le registre dit ce que la mémoire ne peut pas

J’écris ceci en 1934. Vingt ans après.

Vingt ans, c’est le temps qu’il faut à une Sachertorte oubliée dans un placard pour se transformer en pierre — je le sais, parce que Bruckner en a retrouvé une, un jour de 1920, derrière un sac de farine dans la réserve du sous-sol, une Sachertorte de 1914, parfaitement intacte en apparence, parfaitement noire, parfaitement lisse sous son glaçage, et parfaitement morte à l’intérieur, dure comme un roc, inamovible, transformée par le temps en un objet qui n’était plus de la pâtisserie mais de la géologie. Bruckner l’avait posée sur le comptoir et l’avait regardée un long moment. Puis il avait dit : « Voilà ce que nous étions. » Et il l’avait jetée.

Vingt ans, c’est aussi le temps qu’il faut à un homme pour comprendre ce qu’il a vu sans le savoir. Je ne savais pas, en juin 1914, que je vivais la fin d’un monde. Personne ne le savait — et ceux qui prétendent l’avoir su mentent, ou se souviennent mal, ce qui revient au même. Le Comte avait dit que le glaçage allait craquer. Wittgenstein avait diagnostiqué un complexe de mort. Anna Sacher avait dit qu’il ne se passait jamais rien le dimanche. Ils avaient tous raison et tous tort, parce qu’avoir raison trop tôt, c’est la même chose qu’avoir tort — la vérité qui arrive avant l’heure n’est pas encore la vérité, elle est de la prophétie, et la prophétie n’est qu’une forme élégante du hasard.

La guerre vint. Je n’en parlerai pas, parce que la guerre ne concerne pas le registre, et que le registre ne concerne que l’hôtel, et que l’hôtel, pendant quatre ans, continua — comme Anna Sacher l’avait dit. Le service continua. Le café fut servi à huit heures. La Sachertorte fut servie à quatre heures. Le dîner fut servi à huit heures. Et le registre fut tenu. Pas par moi — je fus mobilisé en août 1914, envoyé en Galicie avec le 4e régiment d’infanterie de la Landwehr, et je passai trois ans à noter des choses dans un autre registre, un registre militaire, qui n’avait ni la reliure de cuir bordeaux ni l’odeur de chocolat du registre du Sacher, et dont le contenu était infiniment moins intéressant, la guerre étant la chose la plus ennuyeuse du monde pour ceux qui la font et la plus passionnante pour ceux qui la racontent, ce qui constitue l’une des plus cruelles ironies de la condition humaine.

Je revins en 1918. L’Empire n’existait plus. L’Autriche-Hongrie avait été découpée comme on découpe un Apfelstrudel — en tranches, en morceaux, en parts distribuées aux vainqueurs et aux voisins, chacun prenant la couche qui lui revenait. La Hongrie d’un côté. La Tchécoslovaquie de l’autre. La Pologne par-dessus. La Yougoslavie par-dessous. Et au milieu, l’Autriche — petite, réduite, amputée de tout ce qui avait fait sa grandeur et sa démesure, une Autriche qui tenait dans la paume de la main, qui n’avait plus ni empire ni empereur ni archiduc, et qui n’avait gardé, de toute sa splendeur passée, que ses gâteaux et ses psychanalystes, ce qui était, tout compte fait, l’essentiel.

L’hôtel Sacher avait survécu. Les murs étaient intacts. Les lustres pendaient toujours. Les fauteuils de velours rouge étaient toujours là, un peu plus usés, un peu plus enfoncés, comme des fauteuils qui ont vu passer trop de gens et qui ont fini par prendre la forme de leur absence. Le coffre-fort était toujours fermé. La recette était toujours dedans. Les reconnaissances de dettes aussi — mais elles ne valaient plus rien, parce que les débiteurs étaient morts, ou ruinés, ou exilés, ou les trois, et que les couronnes qu’ils devaient n’avaient plus cours, remplacées par des schillings qui valaient une fraction de ce que les couronnes avaient valu, ce qui est le destin de toutes les monnaies et de tous les empires : la dévaluation.

Anna Sacher était toujours là.

Elle avait soixante-trois ans à la fin de la guerre. Elle en paraissait quatre-vingts. Non pas par le visage — le visage d’Anna Sacher avait toujours eu l’âge de son caractère, c’est-à-dire un âge impossible à déterminer, situé quelque part entre la quarantaine et l’éternité — mais par les yeux. Ses yeux avaient vieilli. Ils avaient vu trop de choses — les clients qui partaient pour le front et qui ne revenaient pas, les lettres qui arrivaient avec le tampon du ministère de la Guerre, les chaises vides dans la salle à manger, le bar où personne ne commandait de cognac parce que le cognac venait de France et que la France était l’ennemi, absurdité suprême d’une guerre qui avait réussi à transformer le cognac en acte de trahison.

Elle dirigeait toujours l’hôtel. Elle fumait toujours le cigare. Elle faisait toujours sa ronde à onze heures du soir, avec les chiens — d’autres chiens, les successeurs de Sissi et de Metternich, qui portaient d’autres noms que j’ai oubliés, parce que les noms des chiens d’après la guerre n’avaient pas la même résonance que ceux d’avant, de même que les noms des rues, des places, des institutions avaient changé, et que tout ce qui avait porté le nom « impérial et royal » avait été rebaptisé, dépouillé de ses titres, rendu à une banalité républicaine qui était sans doute plus démocratique mais qui était infiniment moins drôle.

Les problèmes financiers s’aggravèrent. Anna Sacher avait toujours vécu au-dessus de ses moyens — non par extravagance personnelle, mais par principe hôtelier, parce qu’un hôtel de luxe vit au-dessus de ses moyens par définition, et que le jour où il vit en dessous, il cesse d’être un hôtel de luxe et devient une pension. Les dettes aristocratiques étaient devenues irrécouvrables. Les nouveaux clients — des touristes américains, des hommes d’affaires, des gens qui n’avaient pas de blason et qui payaient en dollars — ne comprenaient pas le Sacher, ne comprenaient pas ses rituels, ne comprenaient pas pourquoi la femme au cigare les regardait avec cette expression qui disait « vous êtes ici chez moi, pas chez vous ». Ils voulaient de l’efficacité. De la rapidité. Du service à l’américaine. Et Anna Sacher leur servait du service à l’autrichienne, c’est-à-dire lent, méticuleux, légèrement hautain, et accompagné d’une Sachertorte qui coûtait plus cher à fabriquer qu’elle ne rapportait, parce que la qualité, comme la dignité, n’a pas de prix — ce qui est une belle maxime mais une mauvaise stratégie comptable.

Elle mourut en 1930. Le 25 février. Un mardi. Elle avait soixante et onze ans. Elle mourut dans l’hôtel, ce qui était la seule mort possible pour elle, comme un capitaine meurt sur son navire — non pas par héroïsme mais par impossibilité de concevoir un ailleurs. L’hôtel et elle, c’était la même chose. Le même organisme. La même respiration. Quand elle cessa de respirer, l’hôtel continua, parce que les bâtiments survivent aux gens, parce que les murs n’ont pas besoin de poumons, et parce que la Sachertorte peut être fabriquée sans Anna Sacher — mais pas de la même manière, pas avec la même autorité, pas avec le même cigare.

Les funérailles furent grandioses. Tout Vienne vint. Les aristocrates vinrent — ceux qui restaient, les survivants, les spectres de l’ancien monde qui traversaient les rues de la République avec cet air de déplacement qui est celui des gens qui vivent dans un pays qu’ils ne reconnaissent plus. Les boulangers vinrent. Les pâtissiers vinrent — même ceux de Demel, qui envoyèrent une couronne de fleurs avec un ruban sur lequel était écrit « À une adversaire digne », ce qui était la chose la plus élégante que Demel eût jamais faite et qui prouvait que la rivalité, poussée à son paroxysme, finit par ressembler à de l’amour. Les bouledogues furent présents — les derniers, les héritiers de la lignée — et ils se tinrent au premier rang, immobiles, avec cette dignité canine qui est la seule dignité au monde à ne comporter aucune hypocrisie.

*

Et les autres ?

Le Comte Esterházy von Donauwitz mourut en 1917, à l’hôtel, dans la chambre qu’il n’avait jamais payée. Il mourut dans son sommeil, ce qui est la mort la plus aristocratique — silencieuse, discrète, ne dérangeant personne. On trouva sur sa table de nuit un verre de cognac à moitié plein, ce qui donna lieu à un débat au sein du personnel pour savoir si le Comte était un optimiste (le verre à moitié plein) ou un pessimiste (le verre à moitié vide), débat que j’estimai indécent et que je tranchai par la seule réponse raisonnable : le Comte était un réaliste, c’est-à-dire un homme qui buvait son cognac et qui ne se posait pas de questions sur la quantité restante. Sa dette fut effacée des livres comptables par Anna Sacher elle-même, qui barra le chiffre — quatre-vingt-sept mille couronnes — d’un trait de plume aussi décidé qu’un coup de sabre, et qui écrivit en dessous, de sa main ferme, un seul mot : soldé. Ce n’était pas vrai, évidemment. Rien n’avait été soldé. Mais c’était juste.

La Baronne Taussig survécut à la guerre, à l’Empire, à Freud (qui mourut en 1939 à Londres, exilé par les nazis), et à sa propre psychanalyse, qu’elle poursuivit jusqu’en 1928 avec un disciple de Freud après que le maître eut émigré, et dont elle disait, avec cette lucidité joyeuse qui était sa marque : « Je ne suis pas guérie, mais je suis mieux renseignée. » Elle continua à venir au Sacher chaque matin pour sa Sachertorte et son Einspänner, et elle continua à confondre le complexe d’Œdipe avec la confiture d’abricots, ce qui, au fond, n’était peut-être pas une confusion mais une synthèse. Elle mourut en 1936, à soixante-quatorze ans, d’une crise cardiaque survenue — l’ironie est terrible et je ne l’invente pas — chez son pâtissier.

Benedetto Scarpa publia son article sur Salomé dans le Corriere della Sera le 3 juillet 1914, cinq jours après l’attentat de Sarajevo. Personne ne le lut. L’article était un chef-d’œuvre — les connaisseurs le dirent plus tard, quand les chefs-d’œuvre eurent de nouveau le droit d’être remarqués — mais il parut le jour où les journaux ne parlaient plus de musique mais de mobilisation, d’ultimatums, d’alliances, et où la critique d’opéra avait autant de pertinence qu’une discussion sur la qualité du glaçage dans une boulangerie en feu. Scarpa retourna à Milan. Il couvrit la guerre — non pas la guerre militaire, qu’il n’avait ni le tempérament ni la constitution physique pour supporter, mais la guerre culturelle, cette guerre silencieuse que mènent les civilisations quand elles sentent qu’elles sont en train de mourir et qu’elles essaient de sauver ce qui peut l’être — un opéra, un tableau, un manuscrit, un article de journal. Il mourut en 1952, à soixante-dix-huit ans, en écoutant du Mahler, ce qui était la mort la plus Scarpa qu’on pût imaginer — une mort en musique, une mort critique, une mort avec un avis.

Ilona Széchenyi ne rechanta jamais Salomé. La représentation du 27 juin 1914 au Hofoper de Vienne fut la seule, et elle devint, avec le temps, une légende — une de ces représentations dont tout le monde parle et dont personne ne peut témoigner, parce que ceux qui y étaient sont morts ou ont oublié, et que ceux qui n’y étaient pas s’en souviennent mieux que les autres. Ilona chanta d’autres rôles, dans d’autres villes, pendant et après la guerre. Elle chanta à Budapest, à Prague, à Berlin. Elle chanta Carmen, Tosca, Aida. Mais pas Salomé. Jamais plus Salomé. Quand on lui demandait pourquoi, elle répondait : « On ne chante pas deux fois la même mort. » Elle se retira en 1930, l’année de la mort d’Anna Sacher — coïncidence ou hommage, je ne le sus jamais — et elle vécut à Budapest jusqu’en 1945, date à laquelle elle disparut dans le chaos du siège de la ville par l’Armée rouge, avalée par l’histoire comme tant d’autres, sans trace, sans tombe, sans dernière note.

Le Docteur Hermann Wittgenstein ne publia jamais sa Psychopathologie de l’hôtellerie de luxe. Le manuscrit, si tant est qu’il ait existé, fut perdu — perdu comme se perdent les choses à Vienne, c’est-à-dire non pas par négligence mais par sédimentation, enfoui sous des couches successives de papiers, de livres, de déménagements, de guerres et de changements de régime, et peut-être dort-il encore quelque part, dans un grenier du neuvième arrondissement ou dans une malle oubliée d’un antiquaire de la Josefstadt, attendant qu’un doctorant sans sujet de thèse le découvre et comprenne que l’hôtellerie de luxe est effectivement une pathologie, et qu’elle est aussi le plus beau symptôme que la civilisation ait jamais produit. Wittgenstein émigra aux États-Unis en 1938, fuyant les nazis comme tant de Viennois, et il exerça à New York, à Boston, et finalement à Los Angeles, où il mourut en 1961 à l’âge de quatre-vingt-sept ans, en analysant, dit-on, les névroses des producteurs de cinéma, ce qui était, somme toute, une continuation logique de son travail viennois — les producteurs de cinéma et les aristocrates du Sacher ayant en commun le goût du spectacle, l’horreur de la réalité, et la conviction que le glaçage est plus important que le gâteau.

Et Dragan Petrović ?

Je ne sais pas.

Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Je ne sais pas s’il est arrivé à Belgrade ce dimanche soir. Je ne sais pas s’il savait, quand il a quitté l’hôtel à seize heures quarante-cinq, que dans un quai de Sarajevo un garçon de dix-neuf ans nommé Gavrilo Princip venait de tirer deux coups de feu. Je ne sais pas si le rendez-vous au café du troisième arrondissement avait un rapport. Je ne sais pas si le papier qu’il avait montré à l’homme aux lunettes rondes contenait un plan, un ordre, une information, ou la simple lettre d’un ami. Je ne sais pas, et je n’ai pas cherché à savoir, parce que certaines questions ne méritent pas de réponse — non pas parce que la réponse est dangereuse, mais parce que la question elle-même est un leurre, un piège, une fausse piste qui détourne l’attention de ce qui compte vraiment.

Et ce qui compte vraiment, ce n’est pas Petrović. Ce n’est pas l’espion de Demel. Ce n’est pas le pistolet de Princip. Ce n’est même pas l’Archiduc, ni l’Empereur, ni l’Empire.

Ce qui compte, c’est la semaine.

Cette semaine de juin 1914 où sept personnes — un sous-directeur adjoint, une hôtelière, un comte ruiné, une baronne freudienne, un critique italien, une cantatrice hongroise et un psychanalyste — se sont retrouvées dans un hôtel de Vienne et ont vécu, sans le savoir, les derniers jours de leur monde. Ils ont mangé de la Sachertorte. Ils ont bu du cognac. Ils ont parlé d’opéra, de psychanalyse, de confiture d’abricots et du complexe de mort de la civilisation austro-hongroise. Ils ont ri, ils ont discuté, ils ont philosophé, ils se sont disputés sur la température du glaçage et sur la manière de chanter Salomé. Et pendant ce temps, à mille kilomètres de là, dans une ville dont la plupart d’entre eux n’avaient jamais entendu parler et dont ils ne pouvaient pas situer l’emplacement exact sur une carte, quelque chose se préparait qui allait détruire tout ce qu’ils connaissaient, tout ce qu’ils aimaient, tout ce qui donnait un sens à leurs journées — le café du matin, le journal de midi, le cognac du soir, la valse, l’opéra, le gâteau, l’hôtel.

L’hôtel.

Le Sacher est toujours là. Il est là, au coin de la Philharmonikerstraße et de la Kärntner Straße, face à l’Opéra, avec ses murs, ses lustres, ses fauteuils de velours rouge, son coffre-fort, sa Sachertorte. Les clients entrent et sortent. Les garçons servent. Le café est servi à huit heures. Le gâteau est servi à quatre heures. Les gens passent. Le temps passe. Tout passe.

Mais le registre reste.

J’ai gardé les vingt-huit cahiers. Ils sont chez moi, dans un placard, empilés du premier au dernier, du premier jour de 1900 au dernier jour de 1918 — date à laquelle j’ai cessé de noter, non pas parce qu’il n’y avait plus rien à noter mais parce qu’il y avait trop, et que le trop est l’ennemi du registre comme il est l’ennemi de la Sachertorte, la Sachertorte étant un gâteau qui repose sur l’exactitude des proportions, et dont la moindre dose excessive — trop de sucre, trop de chocolat, trop de confiture — détruit l’équilibre et transforme le chef-d’œuvre en ratage.

Le cahier numéro vingt-huit est le dernier. C’est celui de la semaine dont je viens de parler. Je l’ai sous les yeux en ce moment. Je l’ouvre. Je lis. Mon écriture de l’époque — plus droite, plus ferme, plus confiante que celle d’aujourd’hui. Les notes. Les heures. Les noms. Les incidents. Tout est là.

11h05. Arrivée Signor B. Scarpa, critique musical, Milan/Trieste. Chambre 34. Lin froissé. A regardé l’Opéra avec hostilité.

11h20. Bruckner signale présence individu non identifié dans les cuisines, à proximité de la farine.

Dimanche 28 juin 1914. 17h00. Assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand et de la Duchesse de Hohenberg à Sarajevo.

Le service continue.

Je referme le cahier. Je le range avec les autres. Je ferme le placard.

Dehors, Vienne continue. La Stephansdom est toujours là. L’Opéra est toujours là. Le Danube coule toujours, invisible et présent. Les fiacres ont été remplacés par des automobiles, mais le bruit est le même — un bruit de passage, un bruit de choses qui vont quelque part et qui ne s’arrêtent pas.

Anna Sacher avait raison. Il ne se passe jamais rien le dimanche.

FIN