Le Petit Paris
Le Petit Paris
Chapitres 1 à 5
Bucarest, été 1940
CHAPITRE 1
LE VICOMTE DESCEND DU TRAIN
Le train entra en gare du Nord avec quarante minutes de retard, ce qui, pour un express venant de Budapest en juin 1940, relevait presque de la ponctualité.
Émile Dorvières — ou plutôt l’homme qui se faisait appeler ainsi depuis suffisamment longtemps pour y croire à moitié — descendit sur le quai avec la démarche souple de ceux qui n’ont rien à se reprocher, ce qui est généralement le signe qu’ils ont tout à cacher. Il portait un costume de lin crème admirablement coupé, légèrement froissé par le voyage, un panama qu’il avait acheté à Trieste trois ans plus tôt à un chapelier qui le croyait ambassadeur, et des chaussures bicolores dont l’élégance avait traversé sans dommage quatre frontières et trois arnaques.
Il avait deux valises. L’une contenait ses vêtements — peu nombreux mais choisis avec le soin maniaque des gens qui n’ont que ça. L’autre contenait du papier à lettres à en-tête d’une banque zurichoise qui n’existait pas, des cartes de visite au nom du Vicomte Émile de Dorvières, et un nécessaire de toilette en argent qu’il avait subtilisé au Gellért de Budapest trois semaines plus tôt, dans des circonstances qui ne méritaient pas d’être racontées, sinon pour dire qu’elles impliquaient une comtesse hongroise, un malentendu sur une partie de poker et une sortie précipitée par l’escalier de service.
Bucarest. Il n’y avait jamais mis les pieds.
Il savait trois choses sur cette ville : qu’on l’appelait le Petit Paris, qu’on y parlait français dans les salons, et que l’hôtel où il fallait être s’appelait l’Athénée Palace. Trois informations qui, pour un homme de sa profession, suffisaient amplement. Un Petit Paris signifiait des gens qui aimaient dépenser. Le français signifiait qu’il n’aurait pas besoin de mimer. Et un palace signifiait un décor à la hauteur de son personnage.
Ce qu’il ne savait pas — mais il allait l’apprendre très vite — c’est que Paris, le vrai, était en train de tomber.
Sur le quai, une chaleur grasse l’enveloppa comme un gant mouillé. L’air sentait le charbon, la poussière chaude et quelque chose de douceâtre qu’il ne reconnut pas — plus tard, il apprendrait que c’étaient les tilleuls. La gare du Nord de Bucarest ressemblait à toutes les gares d’Europe centrale : verrière noircie, pigeons, porteurs en casquette qui se disputaient les voyageurs, et cette atmosphère de transit permanent qui fait que personne, dans une gare, n’a l’air tout à fait réel.
Un porteur s’empara de ses valises avant qu’il n’ait eu le temps de protester — un petit homme brun au visage creusé, qui portait une moustache de morse et une veste d’uniforme qui avait dû être bleue dans une vie antérieure.
— L’Athénée Palace, dit Émile.
Le porteur hocha la tête avec cette expression de respect calculateur que les porteurs du monde entier réservent aux clients qui pourraient être riches. Émile connaissait cette expression. Il la cultivait. Tout son art consistait à maintenir le doute — suffisamment riche pour qu’on le serve, pas assez pour qu’on le vole.
La place devant la gare était un chaos lumineux. Des fiacres et des automobiles se disputaient l’espace avec une fureur joyeuse qui semblait relever moins de la circulation que du tempérament national. Un tramway jaune traversa le carrefour en faisant un bruit de ferraille offensée. Des vendeurs ambulants proposaient des journaux, des simits — ces anneaux de pain au sésame qu’Émile connaissait de Constantinople —, des graines de tournesol et des cigarettes à l’unité. Une femme en fichu noir vendait des cerises dans un panier d’osier, et les cerises étaient si rouges, si absurdement rouges dans cette lumière de four, qu’Émile en acheta une poignée par pur réflexe esthétique.
Le taxi — une Buick antédiluvienne dont la carrosserie noire avait viré au violet sous l’effet combiné du soleil et de la résignation — l’emporta dans un Bucarest qu’il découvrit avec un mélange de surprise et de reconnaissance. C’était bel et bien un Petit Paris — mais un Paris qui aurait été rêvé par quelqu’un qui n’y serait jamais allé, ou qui y serait allé une seule fois et en aurait gardé un souvenir fiévreux. Les boulevards étaient larges comme des boulevards parisiens, les immeubles arboraient des façades haussmanniennes ornées de cariatides et de balcons en fer forgé, et les cafés débordaient sur les trottoirs avec une exubérance méridionale que Paris n’aurait jamais tolérée. Mais entre deux immeubles Belle Époque, on apercevait parfois une maison basse aux volets de bois, un jardin envahi de glycine, un clocher orthodoxe qui pointait comme un doigt surpris — des rappels que cette ville n’était pas Paris, qu’elle ne l’avait jamais été, qu’elle jouait simplement à l’être avec un enthousiasme touchant.
Et partout, des tilleuls. Des tilleuls énormes, poussiéreux, odorants, qui bordaient les avenues et répandaient dans l’air cette douceur sucrée qu’Émile avait sentie à la gare. Bucarest, en juin, était une ville qui transpirait le sucre.
La Calea Victoriei apparut. Émile la reconnut avant de la connaître — cette avenue triomphale que tous les guides décrivaient comme les Champs-Élysées des Balkans, bordée de palais, de ministères, de boutiques de luxe aux vitrines françaises, et de cette faune élégante qui se promenait avec la lenteur étudiée des gens qui veulent être vus. Des femmes en robes d’été marchaient par deux ou par trois, ombrelles inclinées, talons claquant sur l’asphalte ramolli par la chaleur. Des officiers roumains en uniforme crème passaient avec cette raideur martiale qui, chez les petites armées, tient lieu de puissance militaire. Un pope barbu traversa sans regarder, sa soutane noire balayant la chaussée, comme si les automobiles devaient s’écarter devant Dieu et ses représentants.
Puis la voiture tourna, et l’Athénée Palace fut là.
Il occupait toute la largeur d’une place — une place modeste, ouverte, avec un petit jardin orné de gladiolas rouges et, en face, la rotonde majestueuse de l’Athénée roumain, la grande salle de concerts où Enesco dirigeait. L’hôtel lui-même était un bâtiment massif, Art Déco depuis sa rénovation des années trente, avec des pilastres, des balcons, et un auvent au-dessus de l’entrée principale qui projetait une ombre bienvenue sur le trottoir brûlant. Au-dessus de l’auvent, le nom : ATHÉNÉE PALACE, en lettres d’or qui avaient un peu perdu leur éclat mais conservaient cette autorité tranquille des choses qui se savent indispensables.
Émile paya le taxi, donna un pourboire au porteur — ni trop ni trop peu, le pourboire étant un art qui en dit plus long sur un homme que son passeport — et franchit la porte tambour.
Le hall le saisit.
Après la fournaise de la rue, c’était comme entrer dans un lac. Fraîcheur de marbre, lumière tamisée par des lustres en cristal qui pendaient du plafond comme des méduses pétrifiées, sol dallé de noir et blanc dans un motif d’échiquier qui semblait annoncer que des parties se jouaient ici en permanence. Des colonnes dorées soutenaient une galerie supérieure d’où l’on pouvait observer le hall — et Émile nota mentalement qu’il faudrait vérifier qui observait d’en haut. Les canapés étaient profonds, en velours grenat, disposés dans des alcôves qui semblaient avoir été conçues pour la conspiration — ce qui était probablement le cas.
Il y avait du monde. Beaucoup de monde pour un vendredi après-midi. Des hommes en costume clair fumaient dans les alcôves. Des femmes traversaient le hall avec cette aisance particulière des femmes qui savent qu’on les regarde. Un groupe de militaires allemands — en civil, mais reconnaissables à leur posture, à leurs cheveux ras, à cette façon de se tenir comme si le monde leur appartenait déjà — occupait un canapé près de l’entrée du bar. En face, comme par un effet de miroir ironique, deux Britanniques en tweed lisaient le Times avec l’ostentation de ceux qui veulent qu’on sache qu’ils lisent le Times.
Émile s’approcha de la réception.
Le réceptionniste était un homme long et pâle, au nez busqué, aux yeux d’un noir liquide, qui portait un costume sombre impeccable et une expression de politesse si parfaite qu’elle en devenait menaçante. Il examina la carte de visite d’Émile — Vicomte Émile de Dorvières — avec ce regard imperceptiblement appuyé que les bons réceptionnistes réservent aux titres qu’ils ne peuvent pas vérifier.
— Monsieur le Vicomte souhaite une chambre avec vue sur la place ?
— Si c’est possible, dit Émile avec la nonchalance de celui pour qui tout est toujours possible.
— La chambre 307. Troisième étage, vue sur l’Athénée. Très calme.
— Parfait.
— Monsieur le Vicomte est ici pour affaires ?
— Affaires privées, dit Émile.
C’était sa réponse standard. « Affaires privées » était la formule la plus utile de la langue française — elle ne disait rien et suggérait tout. Le réceptionniste hocha la tête avec la satisfaction discrète d’un homme qui comprend qu’il ne faut pas insister.
Émile signa le registre. Ce geste — signer un faux nom dans le registre d’un grand hôtel — était le moment qu’il préférait dans toute opération. Il y avait là quelque chose d’inaugural, de délicieusement frauduleux, comme poser la première pierre d’un édifice qui n’existerait que le temps de sa propre audace. La plume gratta le papier. Vicomte Émile de Dorvières. Paris. Le réceptionniste tourna le registre vers lui et Émile aperçut, quelques lignes au-dessus, des noms allemands. Beaucoup de noms allemands.
— Il y a beaucoup d’Allemands en ce moment, remarqua-t-il d’un ton léger.
Le réceptionniste eut un sourire qui ne souriait pas.
— Il y a beaucoup de tout le monde en ce moment, Monsieur le Vicomte.
Un chasseur prit ses valises et le conduisit vers l’ascenseur — une cage Art Déco en fer forgé doré, avec des miroirs biseautés et un liftier en livrée bordeaux qui actionna la grille avec la solennité d’un officiant. L’ascenseur montait lentement, avec des grincements qui racontaient trente ans d’histoires.
La chambre 307 était exactement ce qu’il fallait : ni trop grande (la modestie sied au vicomte en voyage), ni trop petite (la dignité l’exige), avec un lit en acajou, une armoire à glace, un bureau près de la fenêtre, et des rideaux de brocart vert amande qui filtraient la lumière de l’après-midi en la transformant en une substance liquide et dorée. La salle de bain était en marbre blanc, avec une baignoire à pieds de lion et des robinets en cuivre qui promettaient de l’eau chaude — promesse que les hôtels d’Europe de l’Est tenaient avec une fiabilité variable.
Émile ouvrit la fenêtre. La place s’étendit devant lui — les gladiolas rouges, le jardin, la rotonde de l’Athénée avec son dôme et ses colonnes ioniques, et au-delà, la rumeur de la Calea Victoriei, ce murmure continu de voix, de klaxons, de pas sur l’asphalte qui est le bruit de fond des villes qui ne dorment jamais tout à fait. Un fiacre traversa la place au trot, le cocher endormi sur son siège. Un vendeur de journaux criait quelque chose en roumain, d’une voix perçante, insistante, presque paniquée.
Émile ne comprenait pas le roumain. S’il l’avait compris, il aurait su que le vendeur criait la nouvelle qui allait changer le monde — ou du moins le sien.
Paris était tombée.
Il l’apprit vingt minutes plus tard, en descendant au bar. L’English Bar de l’Athénée Palace était une institution — un lieu sombre, boisé, aux fauteuils de cuir fauve, éclairé par des lampes qui diffusaient une lumière d’ambre dans laquelle les visages prenaient des teintes de vieux tableau. C’était le centre nerveux de l’hôtel, et donc de Bucarest, et donc — en cet été 1940 — d’un certain monde qui se croyait encore le monde.
Quand Émile entra, le bar était plein et silencieux. Ce qui était contradictoire. Un bar plein devrait être bruyant. Celui-ci ne l’était pas. Les gens se tenaient debout, assis, accoudés, un verre à la main, et ne disaient rien — ou parlaient si bas que le silence n’en était pas entamé. Une femme pleurait, sans bruit, dans un fauteuil près de la cheminée éteinte. Un homme en costume gris, le visage blême, tenait un journal comme on tient un faire-part.
Émile s’assit au bar. Le barman — un homme massif aux bras de lutteur et au tablier immaculé — lui servit un whisky sans qu’il l’ait commandé, avec ce geste automatique que les bons barmen réservent aux moments où tout le monde a besoin de la même chose.
— Que se passe-t-il ? demanda Émile en français.
Le barman le regarda. Ses yeux étaient du même brun foncé que le whisky.
— Paris est tombée, monsieur.
Émile ne répondit pas tout de suite. Il prit le verre. Il but. Le whisky avait un goût de tourbe et de fin du monde.
Paris. Sa ville — enfin, pas sa ville, pas vraiment, il était de Clermont-Ferrand et il le savait, mais Paris était la ville de son personnage, la ville dont il portait le nom sur ses cartes de visite, la ville dont il empruntait le prestige chaque fois qu’il signait un registre, commandait un dîner, serrait une main. Paris n’était pas tombée pour Émile Dorval, fils d’un mercier de province. Elle était tombée pour le vicomte de Dorvières. C’est-à-dire pour la seule personne qu’il avait réussi à devenir.
Autour de lui, le bar commença lentement à reprendre vie. Le silence se fissura, les voix revinrent — d’abord basses, incrédules, puis plus fortes, plus véhémentes, comme si parler de la catastrophe était le seul moyen de la rendre supportable. Les groupes se formèrent et se défirent : Britanniques entre eux, Français entre eux, Roumains naviguant de l’un à l’autre avec cette souplesse diplomatique qui était leur génie national.
— Terrible, terrible, disait un homme à sa droite, un Roumain en costume bleu marine, en secouant la tête avec une affliction qui semblait sincère. La France, vous comprenez… La France, pour nous…
Émile comprenait. La France, pour les Roumains, c’était la mère culturelle, la langue de l’élite, le modèle de tout — de l’architecture à la gastronomie en passant par l’adultère. Dire que Paris était tombée, c’était dire que le sol sous leurs pieds venait de se dérober.
— Un autre whisky, monsieur ? demanda le barman.
— S’il vous plaît.
— Vous êtes français, monsieur ?
Émile hésita. Pour la première fois depuis des années, cette question n’était pas simple.
— Oui, dit-il.
Le barman lui servit un double.
C’est à ce moment-là qu’il la vit. Elle était assise dans l’alcôve la plus éloignée du bar, seule, une cigarette entre les doigts, les jambes croisées, et elle le regardait. Non — elle ne le regardait pas. Elle l’étudiait. C’était différent. Un regard se pose et repart. Une étude s’installe et prend des notes.
Elle avait un visage anguleux, des pommettes hautes, des yeux d’un gris-vert qui pouvaient être tendres ou féroces selon l’angle — Émile ne savait pas encore lequel. Ses cheveux étaient bruns, coupés courts d’une façon qui était à la mode à Paris mais qui, sur elle, ressemblait moins à une mode qu’à une décision. Elle portait une robe en crêpe de soie couleur d’encre, simple, sans bijoux, et fumait sa cigarette avec cette lenteur appuyée des gens qui réfléchissent pendant qu’ils fument.
Leurs regards se croisèrent. Émile esquissa un sourire — son sourire numéro trois, celui qui disait : Je suis charmant, je le sais, et je sais que vous le savez, et cette connaissance partagée nous met à égalité.
Elle ne sourit pas. Elle inclina la tête d’un demi-degré — une forme d’accusé de réception, pas d’invitation — et détourna les yeux.
Émile but son whisky. Paris était tombée. Le Petit Paris tenait encore. Et quelque part dans l’alcôve la plus sombre de l’English Bar, une femme qu’il ne connaissait pas venait de le regarder comme on regarde une carte qu’on ne sait pas encore si on va jouer.
Il ne savait pas son nom. Il ne savait pas ce qu’elle cherchait. Il ne savait pas que dans cette ville qui s’apprêtait à changer de maître, dans cet hôtel qui écoutait tout le monde respirer, il venait de poser le pied sur le premier barreau d’une échelle dont il ne voyait pas le sommet — ni le vide, en dessous.
Il commanda un troisième whisky.
C’était un début.
CHAPITRE 2
LE FANTÔME ET LE RENARD
Les hôtels ont une vie nocturne qui n’a rien à voir avec celle de leurs bars.
Émile découvrit celle de l’Athénée Palace dès sa première nuit, parce qu’il ne dormait jamais bien dans un lit nouveau — superstition d’escroc, comme ces cambrioleurs qui refusent de travailler les nuits de pleine lune. Il descendit vers une heure du matin, en costume mais sans cravate, avec cette décontraction étudiée qui signifiait : je suis un homme du monde qui ne trouve pas le sommeil, pas un fugitif qui prépare sa fuite.
Le hall, à cette heure, était un autre pays. Les lustres avaient été baissés à mi-éclat, les fauteuils de velours luisaient faiblement dans la pénombre, et le sol en damier noir et blanc prenait des airs de plateau d’échecs abandonné en cours de partie. Quelques silhouettes traînaient encore — un couple qui chuchotait dans une alcôve, un homme seul qui lisait un journal allemand sous la dernière lampe allumée, et, près de l’ascenseur, un chasseur endormi sur sa chaise, la bouche ouverte, le calot penché sur l’oreille comme un accent circonflexe.
C’est là qu’il rencontra le Prince.
Alexeï Dobrovolski était assis dans le fauteuil le plus profond du hall, celui qui faisait face à l’entrée principale et qui, par sa position stratégique, permettait de voir tout le monde entrer et sortir sans avoir l’air de surveiller quoi que ce soit. Il portait un smoking qui avait été magnifique — du shantung bleu nuit, des revers en satin, une coupe qui sentait Savile Row et les années vingt — mais dont l’éclat s’était patiné au fil des ans jusqu’à atteindre ce stade intermédiaire entre l’élégance et la relique. Son visage était une ruine splendide : des traits slaves, un front haut, des yeux bleu délavé qui avaient dû être perçants et qui étaient maintenant simplement lointains, comme s’ils regardaient quelque chose qui n’existait plus — ce qui était probablement le cas. Il tenait une coupe de champagne vide avec la tendresse d’un homme qui tient la main d’un ami mourant.
— Vous ne dormez pas non plus, dit-il en français, d’une voix rauque, profonde, qui portait en elle les sédiments de plusieurs décennies de tabac et de conversation.
Ce n’était pas une question. C’était une ouverture, au sens musical du terme — la première mesure d’un morceau dont il connaissait par cœur la partition.
— Le voyage, dit Émile.
— Le voyage, répéta le Prince en hochant la tête. Oui, le voyage. Moi aussi, je voyage. Depuis vingt-deux ans je voyage. Sans bouger. C’est le genre de voyage le plus fatigant, croyez-moi.
Il fit un geste en direction du fauteuil voisin. Émile s’assit. Il avait le flair des gens de sa profession pour reconnaître un semblable — non pas un escroc, exactement, mais un homme qui vivait, lui aussi, d’une fiction soigneusement entretenue. Le Prince Dobrovolski était peut-être prince, peut-être pas. Cela n’avait plus aucune importance. Ce qui comptait, c’est qu’il occupait ce fauteuil depuis suffisamment longtemps pour en être devenu une extension, un organe supplémentaire de l’hôtel, comme les lustres ou les colonnes dorées.
— Vous êtes français, dit le Prince. Je l’ai vu à vos chaussures. Les Français ont des chaussures. Les Anglais ont des souliers. Les Allemands ont des bottes. Même quand ils portent des chaussures, on entend les bottes.
Émile sourit.
— Vicomte de Dorvières, dit-il.
— Prince Alexeï Dobrovolski, dit l’autre. De Saint-Pétersbourg. Enfin, de ce qui fut Saint-Pétersbourg. Maintenant c’est Léningrad, ce qui est un nom de gare, pas un nom de ville.
Il contempla sa coupe vide avec mélancolie.
— Je bois à la santé de votre pays, Vicomte. Enfin, je boirais, si cette coupe n’était pas dans l’état où elle est. C’est un problème récurrent. La coupe et moi, nous avons beaucoup en commun — nous avons été remplis autrefois.
Émile fit signe à un serveur fantôme — il n’y en avait pas, à cette heure — et le Prince eut un rire doux, presque tendre.
— Il n’y a personne, cher Vicomte. Après minuit, l’Athénée Palace appartient aux fantômes. Les serveurs dorment. Les espions dorment. Les espions qui espionnent les espions dorment aussi, mais d’un œil, ce qui est un talent que j’envie. Moi, je ne dors plus. Depuis 1917, je ne dors plus. Le sommeil est un luxe de gens qui ont un pays.
Ils restèrent un moment en silence. Le hall craquait doucement — ces bruits que font les vieux bâtiments la nuit, comme si les murs respiraient, comme si les planchers se souvenaient de tous les pas qui les avaient foulés. Par la porte vitrée, on apercevait la place endormie, les gladiolas rouges devenues noires dans l’obscurité, et la silhouette pâle de l’Athénée roumain sous un croissant de lune.
— C’est un bon hôtel, dit le Prince, comme s’il lisait les pensées d’Émile. Le meilleur de Bucarest, et donc le meilleur des Balkans, et donc — puisque les Balkans sont le théâtre du monde — le meilleur du monde. J’y vis depuis 1932. Ou 1933. Les années se mélangent quand on ne les compte plus. Le directeur me tolère parce que je suis décoratif. Un palace sans prince est comme une église sans saint — ça fonctionne, mais il manque quelque chose. Et puis, je connais des histoires. Un homme qui connaît des histoires ne manque jamais de champagne. Ou presque jamais.
Il regarda sa coupe vide avec une intensité nouvelle.
— Demain, je vous présenterai du monde. Si vous êtes ici pour affaires — et tout le monde est ici pour affaires, même ceux qui prétendent le contraire — vous aurez besoin de savoir qui est qui. Ce qui est compliqué, parce que personne n’est qui il prétend être. Sauf moi. Je suis exactement ce que je prétends être : un homme ruiné dans un beau costume. C’est la forme la plus honnête de mensonge.
Émile pensa : voilà un homme que j’aime déjà. Et immédiatement après : voilà un homme dont il faut se méfier, précisément parce qu’il est aimable.
Ils se séparèrent à deux heures du matin, quand le Prince s’endormit dans son fauteuil avec la grâce d’un chat, la coupe vide encore à la main. Émile le regarda un instant — ce visage de vieille aristocratie, ces traits qui racontaient un empire disparu, cette élégance usée qui ne tenait plus que par la force de l’habitude. Puis il se leva et traversa le hall en direction de l’ascenseur.
C’est là qu’il rencontra Grigore.
Le concierge de nuit était debout derrière son comptoir, immobile, les mains croisées devant lui, avec cette patience minérale des gens qui ont fait de l’attente un métier. Il avait un visage de renard moldave — le museau fin, les yeux étroits, des rides profondes qui partaient des tempes et descendaient vers la mâchoire comme des sillons dans un champ. Sa moustache était grise, tombante, presque turque. Il portait l’uniforme sombre du concierge avec la dignité d’un officier qui porte son uniforme au combat — ce qui, dans cet hôtel, n’était pas une métaphore.
— Bonsoir, Monsieur le Vicomte, dit-il dans un français rugueux, rocailleux, comme si chaque mot devait d’abord passer par du gravier avant d’arriver à ses lèvres. Vous avez fait la connaissance du Prince, je vois.
— Il est… remarquable, dit Émile.
Grigore eut un mouvement de moustache qui pouvait être un sourire.
— Le Prince est ici depuis longtemps. Plus longtemps que les rideaux. Plus longtemps que le directeur. Plus longtemps que le roi, si on y pense. Les rois changent. Les princes restent. C’est un proverbe roumain. Enfin, c’est un proverbe que je viens d’inventer, mais il est vrai quand même.
Émile sourit. Il aimait les gens qui inventaient des proverbes et les attribuaient à leur nation — c’était une forme d’escroquerie mineure qu’il pouvait apprécier en connaisseur.
— Monsieur le Vicomte a besoin de quelque chose ? Un verre d’eau ? Un journal ? Un conseil ?
— Un conseil ?
Grigore inclina la tête, comme un confesseur qui attend l’aveu.
— Un conseil sur l’hôtel. L’Athénée Palace n’est pas un hôtel comme les autres, Monsieur le Vicomte. C’est un organisme. Il respire. Il écoute. Les murs sont minces — c’est une question d’architecture, pas de curiosité. Les plafonds ont des trous — c’est une question de ventilation, pas d’espionnage. Enfin, officiellement. Les cheminées transmettent le son d’un étage à l’autre. Quand quelqu’un chuchote au troisième, on l’entend au quatrième. Quand quelqu’un ment au deuxième, on le sait au premier. C’est un hôtel très… transparent. Je dis ça pour que Monsieur le Vicomte le sache. Pas pour autre chose.
Il y avait dans ces mots un avertissement si délicat, si enveloppé de politesse, qu’un homme moins attentif l’aurait manqué. Émile ne le manqua pas. Ce concierge savait quelque chose — ou soupçonnait quelque chose — ou simplement prévenait, par habitude professionnelle, tous les nouveaux arrivants que dans cet hôtel, le silence n’existait pas.
— Merci, Grigore, dit Émile.
— De rien, Monsieur le Vicomte. C’est mon travail. Veiller. La nuit, il n’y a que moi et les fantômes. Et les fantômes, ici, sont très bien élevés. Ils ne font jamais de bruit. Ce sont les vivants qui posent problème.
Émile monta dans sa chambre. Il ferma la porte, tourna la clé, et resta un moment debout dans l’obscurité, à écouter. Le silence de l’hôtel n’était pas un silence — c’était un murmure, un bruissement continu, comme si le bâtiment entier respirait. Un plancher grinça au-dessus de sa tête. Une tuyauterie gémit dans le mur. Quelque part, très loin, une porte se ferma.
Grigore avait raison. Cet hôtel écoutait.
Émile se déshabilla, se coucha, et fixa le plafond. Il pensa à Paris — pas à la ville, mais à l’idée, au prestige, à la couverture. Sans Paris, que valait un vicomte français dans les Balkans ? Un Français sans France, c’était un billet de banque sans banque — du papier imprimé qui ne vaut que la confiance qu’on lui accorde.
Il faudrait improviser. C’était, après tout, ce qu’il faisait le mieux.
Il s’endormit vers quatre heures, et rêva de cerises rouges dans un panier d’osier, absurdement rouges, comme si le monde entier saignait et que les cerises le savaient.
CHAPITRE 3
LA TABLE DES MENTEURS
Le petit-déjeuner à l’Athénée Palace était un spectacle.
Émile le comprit dès qu’il descendit dans la salle du restaurant, le lendemain matin, et se retrouva face à une pièce immense, haute de plafond, baignée de lumière par des fenêtres à arc qui donnaient sur la place, où une centaine de personnes mangeaient, parlaient, fumaient et conspiraient avec un appétit qui semblait nourri par la catastrophe.
Les tables étaient dressées avec des nappes blanches, de l’argenterie lourde, des verres en cristal et des bouquets de pivoines — comme si de rien n’était, comme si Paris n’était pas tombée la veille, comme si le monde ne venait pas de basculer sur son axe. Les serveurs circulaient entre les tables avec l’assurance fluide des danseurs de ballet, portant des plateaux chargés de café, de brioches, d’œufs brouillés, de fromage blanc et de confiture de cerises griottes — cette confiture roumaine d’un rouge sombre, presque noir, qui ressemblait à du sang cuit.
Émile s’assit seul, commanda un café et un croissant, et observa.
Il y avait une géographie de la salle, aussi lisible qu’une carte d’état-major. Les Allemands — une douzaine d’hommes en costume sombre, rasés de près, efficaces même dans leur façon de beurrer une tartine — occupaient les deux grandes tables près de la fenêtre, les meilleures, celles qui avaient la lumière et la vue. Ils ne parlaient pas fort, mais leur silence avait quelque chose de sonore, de massif, comme le silence d’un moteur qui tourne au ralenti. Ils étaient chez eux. Pas encore officiellement, mais ils le sentaient, et tout le monde le sentait.
Les Britanniques tenaient le coin opposé — un archipel de petites tables où des hommes rougeauds en tweed et des femmes en robes à fleurs prenaient le thé avec une détermination qui tenait de l’acte de résistance. Ils parlaient entre eux, en anglais, à voix basse mais distincte, comme pour marquer le territoire par la langue. Émile identifia un attaché militaire — col raide, moustache réglementaire —, deux ou trois journalistes reconnaissables à leur allure négligée et à la vitesse avec laquelle ils prenaient des notes sur des carnets, et un homme plus discret, en costume gris, qui ne prenait pas de notes et ne parlait à personne, ce qui, dans un hôtel d’espions, était la signature la plus visible de toutes.
Les Roumains occupaient le centre — la majorité, le pays d’accueil, la masse critique. Des hommes d’affaires, des politiciens, des officiers en uniforme, des femmes élégantes qui portaient leurs bijoux au petit-déjeuner comme d’autres portent une armure. Ils naviguaient entre les tables avec une aisance qui n’était pas de la désinvolture mais de la survie — dans un pays pris en sandwich entre l’Allemagne et l’Union soviétique, la souplesse sociale était une compétence vitale.
Et puis il y avait les inclassables — les Italiens, les Grecs, les Turcs, les Hongrois, les réfugiés polonais reconnaissables à leurs costumes froissés et à leurs yeux cernés, les Suisses neutres et les Suédois neutres et tous les autres neutres qui étaient là pour des raisons que la neutralité rendait suspectes.
Émile but son café. Il était fort, sucré, presque sirupeux — un café turc dans une tasse française, ce qui résumait assez bien Bucarest.
— Vous permettez ?
Le Prince Dobrovolski s’assit en face de lui sans attendre la réponse, avec la familiarité des gens qui considèrent que l’amitié, comme le champagne, ne nécessite pas d’invitation formelle. Il avait troqué son smoking de la veille contre un costume de jour en flanelle grise — élimé, bien sûr, mais élimé de façon presque aristocratique, comme ces tableaux anciens dont les craquelures ajoutent à la valeur. Il fit signe au serveur, qui s’approcha avec cette attention légèrement affligée qu’on réserve aux clients dont la note est une fiction.
— Un café, Mihai. Et un croissant. Et un œuf. Et de la confiture — celle aux griottes, pas celle aux abricots, celle aux abricots est une imposture. Et mettez tout sur ma note.
Le serveur s’éloigna sans un mot. Le Prince se tourna vers Émile.
— Je vais vous présenter la salle. C’est un exercice que je fais avec tous les nouveaux arrivants. Ça me tient lieu de profession. Considérez-moi comme un guide touristique de l’espèce humaine.
Il désigna la table des Allemands d’un mouvement de menton discret.
— Table un, les maîtres du monde. Enfin, les futurs maîtres. Pour l’instant, ils sont encore au stade de la politesse, ce qui est le stade le plus dangereux chez les Allemands. Quand un Allemand est poli, c’est qu’il prépare quelque chose. Celui qui est au bout, avec les lunettes rondes et l’air d’un professeur de latin — c’est Herr Doktor quelque chose, un économiste de la I.G. Farben. Il est ici pour le pétrole, officiellement. Officieusement, il est ici pour le pétrole aussi, mais d’une façon qui implique des uniformes. À côté de lui, le grand blond aux épaules de nageur — militaire, même s’il s’habille en civil. On ne cache pas des épaules pareilles sous un costume de confection. Je ne connais pas son nom, mais ses chaussures coûtent plus cher que ma garde-robe.
Il passa aux Britanniques.
— Table deux, les perdants magnifiques. Ils le savent, mais ils n’ont pas encore décidé de le montrer. Le gros rouge, c’est le Major Fitch, attaché militaire adjoint — il joue au bridge tous les soirs et il gagne toujours, ce qui est suspect pour un militaire. La femme à côté, en robe à fleurs, c’est Mme Coverdale, la femme du chargé d’affaires — elle organise des garden-parties au milieu de l’apocalypse, ce qui est la forme britannique du courage. Et l’homme en gris, seul, qui ne parle à personne — celui-là, cher Vicomte, ne le regardez pas trop longtemps. Les gens qui ne parlent à personne sont ceux qui écoutent tout le monde.
— Et les Roumains ? demanda Émile.
Le Prince eut un geste large, embrassant le centre de la salle comme un chef d’orchestre embrasse l’ensemble de son ensemble.
— Les Roumains, cher ami, sont un peuple latin perdu au milieu des Slaves, ce qui en fait les gens les plus intéressants et les plus imprévisibles d’Europe. Ils parlent français par amour, roumain par nécessité, et allemand depuis peu, par prudence. Ils ont le sens de la fête, de l’intrigue et de la survie, qui sont les trois vertus cardinales des peuples qui ont été occupés par tout le monde. Vous voyez le monsieur corpulent, là-bas, celui qui mange des œufs comme si c’étaient les derniers ? C’est Constantin Vasilescu. Un boyard — enfin, ce qui reste des boyards. Des terres en Bessarabie, des immeubles à Bucarest, une femme à la campagne et une maîtresse en ville. Il a peur. Tout le monde a peur, mais lui, il a peur spécifiquement — il a des terres du côté où les Russes regardent, et quand les Russes regardent quelque chose, ça finit toujours par leur appartenir. Je le sais. Je suis russe.
Émile regarda Vasilescu. Un homme large, lourd, la soixantaine, avec un visage de bouledogue triste, des bajoues qui tremblaient quand il mâchait, et des mains qui disparaissaient dans des bagues en or. Il mangeait avec l’application mécanique des gens qui mangent pour ne pas penser. Ses yeux, au-dessus de son assiette, étaient ceux d’un animal qui sent l’orage.
— Il a de l’argent ? demanda Émile.
Le Prince le regarda avec un amusement subtil.
— Tout le monde a de l’argent à Bucarest, cher Vicomte. La question n’est pas qui en a, mais qui va le garder. Et la réponse, en ce moment, est : personne. Ce qui crée des opportunités, si on a le tempérament pour ça.
Émile soutint son regard. Le Prince savait. Ou devinait. Ou s’en fichait. Avec les Russes blancs, c’était toujours difficile à dire — ils avaient vécu tellement de catastrophes qu’un simple escroc les amusait comme un numéro de cirque au milieu d’un tremblement de terre.
Le petit-déjeuner se termina vers dix heures. Émile remonta dans sa chambre, ouvrit sa valise — celle qui contenait le papier à en-tête zurichois — et s’assit à son bureau. Il avait une cible. Vasilescu. L’homme avait peur, l’homme avait de l’argent, l’homme cherchait une sortie. Émile était, professionnellement, une sortie. Une fausse sortie, bien sûr — mais dans un monde où toutes les sorties étaient en train de se fermer, une fausse sortie valait mieux que pas de sortie du tout.
Il prépara ses outils : le papier à lettres de la Banque Helvétique de Commerce et d’Investissement (qui n’existait pas mais dont le papier à en-tête était remarquablement convaincant — il l’avait fait imprimer à Milan par un faussaire napolitain qui était un artiste dans son genre), une lettre d’introduction signée d’un « Directeur Hartmann » (qui n’existait pas non plus mais dont la signature, sèche et autoritaire, sentait la banque suisse à plein nez), et ses cartes de visite au nom du Vicomte de Dorvières, « Conseil en patrimoine privé ».
Le plan était simple, comme tous les bons plans. Se faire présenter à Vasilescu — le Prince s’en chargerait, il présentait tout le monde à tout le monde, c’était sa monnaie d’échange. Gagner sa confiance — trois ou quatre dîners, des conversations sur la situation, des hochements de tête compatissants. Puis, au moment où Vasilescu serait suffisamment paniqué, lui proposer une solution : transférer ses fonds vers la Suisse, via la Banque Helvétique, pour une commission raisonnable. Vasilescu donnerait l’argent. La Banque Helvétique n’existerait pas. Émile disparaîtrait.
Simple. Propre. Classique.
Ce qu’Émile ne savait pas encore — et qu’il apprendrait dans les jours suivants — c’est que dans un Bucarest où tout le monde mentait, son mensonge à lui n’était même pas le plus gros de la pièce. Et que la pièce, justement, avait beaucoup plus de portes qu’il ne le pensait — y compris des portes par lesquelles on entrait sans le vouloir et dont on ne sortait plus.
Il cacheta la fausse lettre d’introduction, la rangea dans la poche intérieure de sa veste, et descendit déjeuner.
CHAPITRE 4
LE BOYAR, LE MAJOR ET LA CONFITURE DE GRIOTTES
Il fallut trois jours à Émile pour se faire présenter à Vasilescu. Trois jours qui, dans la chronologie accélérée de Bucarest en juin 1940, valurent trois semaines dans n’importe quelle autre ville.
Le Prince Dobrovolski s’acquitta de la tâche avec l’efficacité paresseuse qui le caractérisait. Un soir, à l’English Bar, entre le deuxième et le troisième whisky, il fit signe à Vasilescu qui passait — le boyar passait toujours, il était de ces hommes qui traversent les pièces comme des planètes traversent les systèmes solaires, entraînant dans leur sillage gravitationnel des satellites mineurs, des secrétaires, des courtisans et des solliciteurs.
— Constantin, je vous présente le Vicomte de Dorvières. Un Français. De Paris. Enfin, de ce qui reste de Paris.
Vasilescu serra la main d’Émile avec cette poigne molle et humide des hommes gros qui serrent beaucoup de mains et n’en pensent rien. Ses yeux, pourtant, étaient vifs — deux petites billes noires, enfoncées dans la graisse du visage, qui jaugeaient, pesaient, évaluaient. Les yeux d’un homme d’affaires. Les yeux d’un homme qui avait l’habitude de savoir ce que les gens valaient.
— Enchanté, Vicomte, dit-il dans un français impeccable, à peine teinté de cet accent roumain qui arrondissait les voyelles et roulait les r comme des billes sur un parquet. Vous êtes à Bucarest pour longtemps ?
— Aussi longtemps que nécessaire, dit Émile. Affaires privées.
— Ah, les affaires privées, dit Vasilescu avec un sourire qui ne riait pas. Tout le monde a des affaires privées en ce moment. C’est la saison.
Il s’assit. Le Prince, avec le flair d’un entremetteur professionnel, s’éclipsa vers une autre table en marmonnant quelque chose sur une comtesse qui lui devait un verre — laissant Émile seul avec sa cible.
La conversation fut ce que sont les premières conversations entre un escroc et sa proie : une danse. Émile ne parla pas d’argent. Il ne parla pas d’affaires. Il parla de Paris — la vraie, celle d’avant la chute, les restaurants, les théâtres, l’Opéra, les courses à Longchamp. Il parla avec cette nostalgie précise du connaisseur, ce qui n’était pas entièrement faux — Émile connaissait Paris, il y avait vécu par intermittences, il avait fréquenté ses palaces et ses restaurants, certes comme un fraudeur plutôt que comme un client, mais la connaissance était réelle. Et Vasilescu, comme tous les Roumains de sa classe, aimait Paris avec cette dévotion particulière des peuples qui avaient choisi la France comme idéal et qui la voyaient maintenant s’effondrer.
— C’est terrible, ce qui se passe, dit Vasilescu en secouant ses bajoues. Terrible. La France, pour nous, c’est… comment dire… c’est la preuve que la civilisation est possible. Si la France tombe, qu’est-ce qui reste ?
— L’Angleterre, suggéra Émile.
Vasilescu fit un geste de la main — un geste roumain, expressif, qui signifiait à la fois « peut-être » et « j’en doute ».
— L’Angleterre est une île. Les îles ne comprennent pas les continents. Et les Anglais ne comprennent pas les Balkans. Ils croient que les Balkans sont un problème à résoudre. Les Balkans ne sont pas un problème. Les Balkans sont une condition permanente.
Émile rit — pas son rire de charme, mais un rire sincère, surpris. Vasilescu était plus intelligent qu’il ne le paraissait, ce qui était à la fois intéressant et légèrement problématique. Les cibles intelligentes sont plus difficiles à arnaquer. Mais elles sont aussi plus satisfaisantes.
Ils se revirent le lendemain, et le surlendemain, et le jour d’après. L’English Bar était le lieu naturel de ces rencontres — on y gravitait comme des astres autour d’un centre de gravité invisible, celui de l’information, de la rumeur, du potin élevé au rang de monnaie d’échange. Émile apprit vite les rituels du bar : le whisky-soda à dix-sept heures, le bridge à dix-huit heures (le Major Fitch y officiait avec une régularité de métronome), les conversations qui commençaient par la politique et finissaient par l’anecdote, les alliances qui se faisaient et se défaisaient entre deux gins tonics.
C’est au bar, le troisième soir, qu’il vit Irina pour la deuxième fois.
Elle entra comme on entre en scène — sans fanfare, mais avec cette assurance tranquille des gens qui savent que les regards vont se tourner vers eux et qui ont décidé de ne pas s’en occuper. Elle portait une robe verte, d’un vert profond, presque noir, qui faisait ressortir la pâleur de sa peau et le gris-vert de ses yeux. Elle traversa le bar sans s’arrêter, salua d’un signe de tête un officier roumain qui se leva à moitié, ignora un Allemand qui essayait de croiser son regard, et s’installa dans son alcôve — la même que la première fois, comme si l’alcôve lui appartenait, ce qui était peut-être le cas.
Le Prince, qui était revenu s’asseoir à côté d’Émile, suivit son regard.
— Irina Florescu, dit-il à voix basse, avec le ton d’un ornithologue qui identifie un spécimen rare. La fille de Mircea Florescu — l’ancien ministre. Un homme brillant, un patriote, un libéral dans un pays qui n’a plus de place pour les libéraux. Disgracié. Retiré à la campagne. Enfin, « retiré » est un euphémisme — il a été poussé, et la campagne est un manoir décrépit quelque part en Valachie où personne ne vient le voir, sauf les fantômes et les créanciers.
— Et la fille ?
— La fille est ici. Ce qui pose une question intéressante : pourquoi ? Irina Florescu n’est pas une mondaine. Elle ne vient pas à l’Athénée Palace pour boire des cocktails et chercher un mari. Elle vient pour quelque chose d’autre. Je ne sais pas quoi. Et c’est précisément ce qui me plaît chez elle.
— Elle est…
— Dangereuse ? Oui. Mais pas de la façon dont vous l’imaginez. Irina ne poignarde personne. Elle observe, elle attend, et puis elle agit — et quand elle agit, c’est toujours avec une précision qui laisse les gens perplexes, parce qu’ils n’ont rien vu venir. C’est un talent. Les Roumains sont des gens latins qui ont appris la patience des Slaves. Irina est la quintessence de ça.
Émile regarda de nouveau vers l’alcôve. Irina avait commandé un verre — du vin blanc, il le voyait à la couleur — et lisait un livre. Ou faisait semblant de lire un livre. Il y avait une différence, et Émile, en professionnel du faux-semblant, la connaissait.
— Présentez-moi, dit-il.
Le Prince secoua la tête.
— Non.
— Non ?
— Irina ne se laisse pas présenter. On ne présente pas un chat. On attend que le chat vienne à vous. Si vous l’intéressez, elle viendra. Si vous ne l’intéressez pas, elle ne viendra pas, et aucune présentation n’y changera rien. Patientez, cher Vicomte. La patience est la vertu des escrocs et des amoureux — et je soupçonne que vous êtes un peu des deux.
Émile ne releva pas. Le Prince venait de l’appeler escroc, avec la douceur d’un compliment, et il ne savait pas s’il devait être alarmé ou amusé. Il opta pour l’amusement — c’était plus économique.
Le Major Fitch apparut à ce moment-là, rouge, moustachu, un verre de whisky à la main, et s’assit à leur table sans y avoir été invité, avec cette désinvolture britannique qui est une forme de conquête territoriale.
— Bonsoir, Prince. Bonsoir, monsieur de… ?
— Dorvières, dit Émile.
— Dorvières, oui. Fitch. Major Reginald Fitch. Attaché militaire adjoint à la légation de Sa Majesté. Vous êtes français, m’a-t-on dit ?
— En effet.
— Mes condoléances.
Il but une gorgée de whisky. Émile attendit. Les Britanniques, quand ils venaient s’asseoir à votre table sans y être invités, avaient toujours une raison — mais ils prenaient leur temps pour y arriver, parce que la hâte, pour un Anglais, était une forme de vulgarité.
— Situation terrible, continua Fitch en regardant le plafond comme si la situation se trouvait là-haut, entre les moulures. Paris. Terrible. On ne s’y attendait pas. Enfin, certains s’y attendaient, mais on n’écoute jamais les gens qui s’y attendent, parce qu’ils ont l’air pessimiste, et les pessimistes sont mauvais pour le moral. Résultat, on est surpris. Ce qui est exactement le résultat qu’on obtient quand on n’écoute pas les pessimistes. Enfin.
Il but de nouveau. Le Prince, qui avait le flair des situations diplomatiques, se leva.
— Je vous laisse entre Européens de l’Ouest, dit-il. Moi, je suis un Oriental déguisé en Occidental. Je vais aller parler à des gens de ma sorte, c’est-à-dire des gens qui n’existent plus.
Il s’éloigna. Fitch le regarda partir avec un sourire presque tendre.
— Remarquable bonhomme, dit-il. Complètement fauché, bien sûr. Mais remarquable. La classe en ruine, c’est encore de la classe. Comme un château qu’on visite — plus c’est délabré, plus c’est beau.
Il se tourna vers Émile. Ses yeux, derrière les paupières lourdes, étaient beaucoup plus perçants que son personnage de militaire bon vivant ne le laissait supposer.
— Vous êtes dans les affaires, Dorvières ?
— Patrimoine privé, dit Émile. Conseil et intermédiation.
— Patrimoine privé, répéta Fitch. Oui, il y a beaucoup de patrimoine privé qui cherche à être déplacé, en ce moment. Tout le monde veut mettre son argent quelque part. Les Roumains veulent le mettre en Suisse. Les Juifs veulent le mettre n’importe où. Les Allemands veulent le prendre. Les Britanniques voudraient bien aider, mais ils ne savent pas encore comment. C’est un marché intéressant, si on a du doigté.
— J’ai du doigté, dit Émile.
— J’en suis convaincu.
Fitch ne souriait pas. Il avait cette expression que les Anglais adoptent quand ils sont en train de vous évaluer — une expression d’aimable neutralité qui pouvait signifier n’importe quoi, de l’admiration à la menace.
— Vous savez, Dorvières, dans un endroit comme celui-ci, les gens comme vous et moi — je veux dire les étrangers, les gens de passage, les gens qui ne sont pas roumains et qui n’ont aucune raison d’être ici sauf des raisons qu’ils ne veulent pas expliquer — ces gens-là finissent toujours par se rendre utiles à quelqu’un. C’est inévitable. La question n’est pas de savoir si on sera utile, mais à qui on sera utile. Et la réponse à cette question, mon cher, détermine si on sort d’ici en gentleman ou en cadavre.
Il finit son whisky, se leva, lissa sa moustache, et ajouta :
— Je joue au bridge tous les soirs à dix-huit heures. Nous avons besoin d’un quatrième. Réfléchissez‑y.
Il s’éloigna. Émile resta seul avec les dernières gouttes de son verre, le murmure du bar, et l’impression très nette que le Major Reginald Fitch, attaché militaire adjoint et joueur de bridge, venait de lui tendre la main — ou de lui montrer le piège. Avec les Britanniques, c’était souvent la même chose.
Il regarda vers l’alcôve d’Irina. Elle était partie. Le livre était resté sur la table — un roman français, il le vit au format, à la couverture crème. Il résista à l’envie d’aller lire le titre. Un escroc qui court après une femme est un escroc qui ne court pas assez vite après l’argent.
Il commanda un dernier verre et pensa à Vasilescu. L’arnaque était en bonne voie. Encore un ou deux dîners, et il pourrait lancer l’hameçon. La Banque Helvétique de Commerce et d’Investissement allait faire son entrée dans la vie de Constantin Vasilescu, et si tout allait bien, Émile serait parti avant la fin du mois, avec une somme suffisante pour vivre un an — un an d’hôtels, de trains, de fausses identités et de vraies solitudes.
Mais en attendant, il était là. Dans ce bar. Dans cet hôtel qui écoutait. Dans cette ville qui allait bientôt changer de maître. Et quelque chose — il ne savait pas encore quoi — le retenait. Pas Irina, pas l’argent de Vasilescu, pas la curiosité du Major Fitch. Quelque chose de plus diffus, de plus étrange. L’odeur des tilleuls, peut-être. Ou la lumière de Bucarest, cette lumière d’or poussiéreux qui tombait sur les façades comme un vernis ancien. Ou le sentiment, qui ne le quittait plus depuis qu’il avait franchi la porte tambour, que dans cet hôtel, pour la première fois de sa vie, il n’était pas le plus grand menteur de la pièce.
Et que les vrais menteurs, eux, jouaient pour de vrai.
CHAPITRE 5
LE CHAT VIENT
Irina vint à lui un mardi.
C’était le 18 juin — quatre jours après son arrivée, quatre jours après la chute de Paris, et le jour exact où, à des milliers de kilomètres de là, un général français inconnu prononçait à la radio de Londres un discours que personne à Bucarest n’entendit, parce que personne à Bucarest n’écoutait la radio de Londres, sauf les Britanniques, et les Britanniques, ce soir-là, étaient au bridge.
Émile était assis à la terrasse du restaurant, celle qui donnait sur la place, sous un auvent rayé qui filtrait le soleil du soir en bandes alternées de lumière et d’ombre. Il mangeait des mititei — ces petites saucisses grillées, roulées à la main, épicées au cumin et à l’ail, qui étaient la réponse roumaine à toutes les questions existentielles — accompagnés d’une moutarde jaune vif et d’une bière blonde locale qui avait le goût de ce qu’elle était : honnête, sans prétention, et légèrement tiède.
Il mangeait seul. C’était délibéré. Un escroc qui mange seul est un escroc qui travaille — il observe, il écoute, il repère les failles dans le tissu social comme un tailleur repère les défauts dans un drap. Et ce soir-là, le tissu avait beaucoup de failles. La terrasse était pleine, mais l’atmosphère avait changé depuis quatre jours. Les conversations étaient plus nerveuses, les rires plus aigus, les silences plus longs. On sentait dans l’air cette tension particulière des gens qui font semblant de ne pas avoir peur — tension qui est toujours plus palpable que la peur elle-même, parce qu’elle nécessite un effort, et que l’effort se voit.
Elle s’assit en face de lui.
Sans y être invitée. Sans préambule. Comme si la chaise lui avait été réservée depuis toujours et qu’elle venait simplement la réclamer.
— Vous êtes le Vicomte, dit-elle.
Ce n’était pas une question. C’était un constat, prononcé avec une inflexion légèrement ironique sur le mot « Vicomte » — une inflexion si fine qu’un homme moins attentif l’aurait manquée. Émile ne la manqua pas.
— Et vous êtes Mademoiselle Florescu, dit-il.
— Irina.
— Émile.
Elle prit un mititei dans son assiette, sans demander la permission, le trempa dans la moutarde et le mangea avec un naturel qui coupait court à toute formalité. Émile la regarda faire. Il y avait dans ce geste — piquer dans l’assiette d’un inconnu — quelque chose qui ressemblait à un test. Ou à une provocation. Ou simplement à la façon dont Irina Florescu traitait les conventions : elle les reconnaissait, les mesurait, et décidait de ne pas s’en encombrer.
— Le Prince m’a parlé de vous, dit-elle. Il dit que vous êtes un homme charmant avec des chaussures intéressantes et des intentions obscures. Ce sont ses mots. Les mots du Prince sont toujours meilleurs que la réalité, mais dans votre cas, je pense qu’il n’est pas très loin.
— Le Prince est trop aimable.
— Le Prince est un ivrogne sentimental qui survit en racontant les secrets des autres. Ce qui est un talent, pas une vertu. Mais il se trompe rarement sur les gens. C’est le privilège de ceux qui n’ont plus rien à perdre — ils voient les choses clairement, parce qu’ils n’ont plus besoin de se mentir à eux-mêmes.
Elle alluma une cigarette — un geste fluide, automatique, le briquet d’argent claquant avec une précision de mécanisme d’horlogerie. La fumée monta dans l’air du soir, se mêlant à l’odeur des tilleuls et des grillades, et Émile pensa que c’était la première personne à Bucarest qui ne lui avait pas demandé ce qu’il faisait là. Ce qui signifiait soit qu’elle s’en fichait, soit qu’elle le savait déjà, soit — et c’était l’hypothèse la plus troublante — qu’elle considérait la question comme sans importance parce que tout le monde, à l’Athénée Palace, était là pour des raisons qui ne supportaient pas l’examen.
— Vous connaissez bien l’hôtel, dit Émile.
— Je connais bien Bucarest. L’hôtel, c’est Bucarest en concentré. Tout ce que la ville a de mieux et de pire se retrouve dans ce hall, dans ce bar, sur cette terrasse. Les espions, les mondaines, les hommes d’affaires, les aristocrates ruinés, les fascistes en chemise verte, les diplomates qui font semblant de ne rien voir — tout est là, en modèle réduit, comme dans une boîte à musique dont le mécanisme serait détraqué.
— Et vous, vous êtes quoi ? Dans cette boîte à musique ?
Elle le regarda. Ses yeux gris-vert avaient la couleur exacte de la Dâmbovița — la rivière qui traversait Bucarest et dont les eaux n’étaient jamais tout à fait propres ni tout à fait sales.
— Je suis quelqu’un qui cherche quelque chose, dit-elle. Comme vous. La différence, c’est que moi, je sais ce que je cherche.
Elle écrasa sa cigarette dans le cendrier — un geste sec, définitif, qui fermait un chapitre de la conversation et en ouvrait un autre.
— Vous jouez au bridge avec le Major Fitch ?
— Pas encore.
— Jouez. Le Major Fitch est un homme utile. Les Anglais sont des gens utiles, en général. Surtout quand ils perdent. Quand les Anglais perdent, ils deviennent généreux — c’est une forme de compensation. Ils ne peuvent pas vous offrir la victoire, alors ils vous offrent leur amitié. Et l’amitié d’un Anglais, en ce moment, c’est un passeport — pas au sens littéral, mais au sens où ça vous place du bon côté de quelque chose.
Émile enregistra l’information. Irina ne parlait pas pour ne rien dire — chaque phrase avait une fonction, comme les pièces d’une machine dont il ne voyait pas encore le dessin d’ensemble.
— Pourquoi me dites-vous ça ?
Elle eut un demi-sourire — le premier.
— Parce que vous allez en avoir besoin. Les choses vont changer très vite, ici. Très vite. Et quand elles changeront, il y aura des gens qui seront du bon côté et des gens qui seront du mauvais côté, et ceux qui n’auront pas choisi se retrouveront dans un endroit encore pire que les deux — le milieu. Le milieu, à Bucarest, c’est là où on se fait écraser.
Elle se leva. Aussi brusquement qu’elle s’était assise.
— Bonsoir, Vicomte. Mangez vos mititei avant qu’ils refroidissent. Les mititei froids, c’est comme les promesses politiques — ça garde la forme mais ça n’a plus de goût.
Elle s’éloigna. Émile la regarda traverser la terrasse, saluer d’un geste un officier qui se levait à son passage, disparaître dans le hall. Il resta un moment immobile, sa bière à la main, avec le sentiment très net qu’il venait de rencontrer quelqu’un qui était plus fort que lui — non pas physiquement, ni intellectuellement, mais dans cette catégorie indéfinissable qui tient à la volonté, à la clarté du regard, à la capacité de voir les choses telles qu’elles sont et de ne pas en être paralysé.
Il mangea ses mititei. Ils avaient refroidi.
Ils avaient encore du goût.