Le Petit Paris — Chapitres 6 à 10

Publié le 25 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Le Petit Paris

Le Petit Paris

Chapitres 6 à 10

CHAPITRE 6

MACHINES-OUTILS

Klaus Weidmann fit son entrée dans la vie d’Émile le lendemain, au petit-déjeuner, avec la discrétion d’un courant d’air et la précision d’une horloge.

Il était déjà assis quand Émile descendit — à une table pour deux, près de la fenêtre, avec un journal allemand plié à côté de son assiette et un café noir qu’il ne buvait pas. La quarantaine avancée, le visage maigre, anguleux, des yeux d’un bleu très pâle — presque gris — qui avaient cette qualité particulière de certains regards nordiques : ils semblaient vous voir de très loin, comme à travers un instrument d’optique. Des cheveux châtains, clairsemés, peignés en arrière. Un costume de bonne facture mais sans ostentation — le costume d’un homme qui ne veut être ni remarqué ni ignoré, qui cherche cette zone précise de visibilité où l’on existe sans être observé.

Il leva les yeux quand Émile passa devant sa table, et sourit. Un sourire mesuré, calibré, le sourire d’un homme qui ne sourit que lorsqu’il a décidé de sourire.

— Monsieur de Dorvières, n’est-ce pas ? dit-il en français, un français impeccable, presque sans accent, juste une légère dureté sur les consonnes qui trahissait l’allemand en dessous. Klaus Weidmann. Nous nous sommes croisés hier soir au bar, je crois. Vous permettez ?

Émile ne se souvenait pas de l’avoir croisé, ce qui était en soi une information. Un homme qu’on ne remarque pas dans un bar est un homme qui a l’habitude de ne pas être remarqué — c’est-à-dire un professionnel. De quoi, exactement, restait à déterminer.

— Je vous en prie, dit Émile.

Weidmann fit signe au serveur — et le serveur vint immédiatement, avec cette promptitude que les serveurs du monde entier réservent aux clients dont ils pressentent qu’il vaut mieux ne pas les faire attendre. Émile nota ce détail. La vitesse d’un serveur est un indicateur infaillible du statut réel d’un client — les vrais puissants sont servis avant de commander, les faux puissants commandent avant d’être servis.

— Vous êtes dans les machines-outils, m’a-t-on dit, hasarda Émile.

Weidmann eut un petit rire — sec, contrôlé, comme une note de clavecin.

— Machines-outils, oui. C’est ma couverture officielle. Comme « affaires privées » est la vôtre, si je ne m’abuse. Nous vivons dans un monde de couvertures, Monsieur de Dorvières. Le tout est de savoir lesquelles sont lavables.

Émile ne cilla pas. Cet homme venait de lui signifier, en une phrase, qu’il savait que les « affaires privées » d’Émile étaient aussi réelles que ses propres « machines-outils ». C’était soit une menace, soit une invitation. La différence, avec les Allemands, était souvent académique.

— La Roumanie est un marché intéressant pour les machines-outils, dit Émile, jouant le jeu.

— La Roumanie est un marché intéressant pour tout, dit Weidmann. C’est un pays riche — du pétrole, du blé, du bois, des minéraux. Le problème, c’est qu’il est riche comme un homme qui a de l’or dans ses poches et des loups autour de lui. L’or l’empêche de courir, et les loups le savent.

Il but une gorgée de café. Ses mains étaient longues, fines, des mains de pianiste ou de chirurgien — des mains qui savaient manipuler des choses délicates.

— Vous connaissez Enesco ? demanda-t-il soudain.

— Le compositeur ?

— Le violoniste. Le compositeur aussi, bien sûr, mais surtout le violoniste. J’ai eu le privilège de l’entendre jouer à l’Athénée roumain, en face — la Sonate numéro trois de Beethoven, le Printemps. Un moment… comment dire… un de ces moments où la musique cesse d’être de la musique et devient autre chose. De la lumière, peut-être. C’est un pays qui produit de la lumière, Monsieur de Dorvières. C’est ce qui rend tout le reste si triste.

Il y avait dans cette phrase une mélancolie si inattendue, si sincère, qu’Émile en fut déstabilisé. Weidmann n’était pas un agent froid. C’était un homme cultivé, sensible, qui aimait la musique et qui disait « C’est ce qui rend tout le reste si triste » en parlant d’un pays que sa propre nation était en train de dévorer. C’était précisément le type d’homme qu’Émile avait le plus de mal à situer — pas parce qu’il était opaque, mais parce qu’il était transparent, et que la transparence, chez un homme de renseignement, était la forme la plus sophistiquée du camouflage.

Ils parlèrent pendant une heure. De musique, de littérature, de Paris — Weidmann connaissait Paris intimement, il avait étudié à la Sorbonne dans les années vingt, il citait Valéry et Proust avec une aisance qui n’était ni pédante ni décorative. Il ne posa aucune question directe. Il n’essaya pas de recruter Émile, ni de le piéger, ni de le menacer. Il fut simplement charmant — d’un charme différent de celui d’Émile, plus sec, plus minéral, le charme d’un homme qui n’a pas besoin de plaire mais qui choisit de le faire, et qui pourrait tout aussi bien choisir le contraire.

En se levant, il dit :

— Nous nous reverrons, Monsieur de Dorvières. L’Athénée Palace est un petit monde. Les petits mondes ont cet avantage qu’on y retrouve toujours les mêmes personnes — et cet inconvénient qu’on n’y échappe jamais.

Il s’éloigna. Émile resta assis devant son café refroidi, et pensa deux choses. La première : cet homme est dangereux. La deuxième, plus troublante : cet homme est intéressant. Et la troisième, qu’il ne voulait pas penser mais qui s’imposa quand même : dans un hôtel plein de menteurs, Weidmann est peut-être le seul qui sait exactement ce qu’il fait.

Ce qui, pour un escroc, était la pire des nouvelles.

*

Les jours suivants furent occupés par l’arnaque.

Émile déploya son offensive sur Vasilescu avec la patience méthodique d’un pêcheur à la mouche. Il ne parlait jamais d’argent le premier — c’était la règle d’or. Il parlait de la situation, de l’Europe, de l’avenir incertain, et il laissait Vasilescu venir à lui, ce que le boyar fit naturellement, parce que la peur est le meilleur rabatteur du monde.

— Vous savez, Dorvières, lui dit Vasilescu un soir, au bar, en tortillant une bague en or autour de son annulaire comme on tourne une clé dans une serrure, j’ai des terres en Bessarabie. Beaucoup de terres. Et j’ai des liquidités — pas autant que les gens le croient, les gens croient toujours qu’on a plus qu’on n’a, c’est une illusion d’optique qui tient à la graisse et aux bagues —, mais des liquidités tout de même. Et je me demande… je me demande si ces liquidités ne seraient pas plus en sécurité ailleurs.

— Ailleurs ? dit Émile, avec cette expression d’intérêt poli qui est l’expression la plus lucrative du monde.

— En Suisse, par exemple. Tout le monde met son argent en Suisse, non ? Les Suisses sont neutres. Les Suisses sont discrets. Les Suisses sont ennuyeux, ce qui, pour une banque, est la meilleure qualité possible.

— Vous avez des contacts en Suisse ?

— Non, dit Vasilescu. C’est bien le problème. On ne peut pas envoyer de l’argent en Suisse par la poste, comme un paquet de loukoums.

Émile hocha la tête. L’hameçon était dans l’eau. Le poisson tournait autour.

— Il se trouve, dit-il lentement, comme si l’idée lui venait à l’instant, que j’ai quelques relations dans le domaine bancaire suisse. Rien de considérable — je ne suis pas banquier moi-même, vous comprenez —, mais il y a une institution, à Zurich, avec laquelle j’ai travaillé à plusieurs reprises. La Banque Helvétique de Commerce et d’Investissement. Petite, discrète. Le genre de maison où l’on ne pose pas de questions indiscrètes et où les coffres ont des murs très épais.

Vasilescu le regarda avec les yeux d’un homme qui vient de voir apparaître une oasis dans un désert — c’est-à-dire avec un mélange d’espoir et de méfiance, parce que les oasis, parfois, sont des mirages.

— Vous pourriez… faciliter un contact ?

— Peut-être, dit Émile. Laissez-moi voir ce qui est possible. Ces choses-là demandent de la délicatesse.

Vasilescu hocha la tête. La délicatesse, c’était exactement ce qu’il cherchait. La délicatesse et la rapidité — deux qualités contradictoires qu’Émile avait appris à simuler simultanément, comme un prestidigitateur qui montre une main vide pendant que l’autre fait le travail.

L’arnaque était lancée. Encore quelques jours, et Vasilescu mordrait.

Ce qu’Émile ne voyait pas — parce qu’un escroc ne voit jamais ce qui se passe derrière lui, occupé qu’il est à surveiller ce qui se passe devant — c’est que Weidmann, de l’autre côté du bar, avait observé toute la scène. Pas la conversation, qu’il n’avait pas pu entendre. Mais le jeu des corps, des regards, des gestes — ce langage muet que les professionnels du renseignement lisent comme d’autres lisent un journal. Et ce qu’il avait lu, dans la posture d’Émile penchée vers Vasilescu, dans le hochement de tête du boyar, dans le ballet des mains et des verres, c’était le dessin très reconnaissable d’une arnaque en cours.

Et Weidmann sourit. Un sourire mince, privé, qui ne s’adressait à personne. Le sourire d’un homme qui vient de trouver un outil — et un homme de machines-outils sait ce que vaut un bon outil.

CHAPITRE 7

L’ULTIMATUM

Le 28 juin, l’Union soviétique envoya un ultimatum à la Roumanie : céder la Bessarabie et le nord de la Bucovine dans les quarante-huit heures, ou faire face à une invasion.

Émile apprit la nouvelle à sept heures du matin, réveillé par un brouhaha qui montait du hall à travers les planchers de l’hôtel — ce même hôtel dont Grigore avait dit qu’il transmettait les sons d’un étage à l’autre comme un instrument de musique. L’Athénée Palace, ce matin-là, jouait une partition de panique.

Il s’habilla en hâte — mais pas trop en hâte : un vicomte ne descend jamais en pyjama, même quand le monde s’effondre — et descendit.

Le hall était plein. Pas plein comme un hall d’hôtel est normalement plein, avec des gens qui vont et viennent, qui traversent, qui attendent. Plein comme une gare est pleine quand le dernier train va partir — avec des gens immobiles, debout, le visage tourné vers un point invisible, les journaux froissés dans les poings, les voix qui se chevauchaient en roumain, en français, en allemand, en anglais, dans un brouhaha polyglotte qui était le bruit même de la catastrophe.

— Les Russes, dit le Prince Dobrovolski, qui était debout au milieu du hall dans son smoking de la veille, un verre de champagne à la main — à sept heures du matin, le champagne, ce qui donnait la mesure du désastre. Les Russes veulent la Bessarabie. Comme toujours. Les Russes veulent toujours ce qui ne leur appartient pas. C’est une habitude nationale. Je le dis en connaissance de cause — j’ai été russe.

Émile prit un journal — Universul, qu’il ne pouvait pas lire, puis le Monitorul Oficial en français, qui titrait en gros caractères : ULTIMATUM SOVIÉTIQUE. Les mots étaient si gros qu’on pouvait les lire sans lunettes, ce qui était une attention délicate de la part d’un journal qui s’adressait à des gens dont les mains tremblaient.

Il chercha Vasilescu. Il le trouva au bar, assis devant un verre de țuică — l’eau-de-vie de prune roumaine, transparente et brutale, que les paysans buvaient au petit-déjeuner et que les boyards ne buvaient que quand le monde s’écroulait. Vasilescu avait un visage de cendre. Ses bajoues pendaient comme des drapeaux en berne. Ses mains — ces mains baguées, épaisses, qui d’habitude saisissaient la vie avec une poigne de propriétaire — étaient posées à plat sur le comptoir, inertes, comme des animaux morts.

— Mes terres, dit-il en voyant Émile. Mes terres en Bessarabie. Deux mille hectares. Le blé, les vignes, la maison de mon grand-père. Les Russes vont tout prendre. Comme ils prennent tout. Comme ils ont pris à lui — il désigna le Prince — et comme ils prendront à tout le monde, un jour ou l’autre, parce que les Russes ne s’arrêtent jamais.

Le Prince leva son verre.

— C’est vrai, dit-il. Les Russes ne s’arrêtent jamais. C’est la géographie. La Russie n’a pas de frontières naturelles, donc elle n’a pas de limites naturelles. Un pays sans limites ne peut pas s’empêcher de s’étendre — c’est comme l’eau, ça remplit tous les creux. Je le dis sans amertume. Enfin, avec un peu d’amertume. Disons avec autant d’amertume qu’il y a de bulles dans ce champagne — c’est-à-dire beaucoup.

Émile s’assit à côté de Vasilescu. Le moment était terrible — et, pour un escroc, terriblement opportun. La peur avait franchi un seuil. La peur abstraite — et si les Russes venaient ? — était devenue une peur concrète : les Russes viennent. La différence entre les deux est la différence entre un homme qui pense à mettre son argent en sécurité et un homme qui est prêt à donner son argent au premier venu pourvu qu’il le mette en sécurité. Vasilescu était passé du premier stade au second en une nuit.

— Dorvières, dit-il, la voix épaisse, coupante comme du verre brisé. Cette banque suisse dont vous m’avez parlé. La Banque Helvétique. Vous pouvez faire quelque chose ?

— Je peux essayer.

— Il n’y a pas de temps pour essayer. Essayer, c’est un mot de paix. Nous sommes en guerre. Enfin, pas encore, mais nous y serons demain, ou la semaine prochaine, ou le mois prochain. Il faut agir. Maintenant. Combien de temps vous faut-il ?

— Quelques jours. Il faut que je contacte Zurich. Les communications sont…

— Les communications sont une catastrophe, je sais. Tout est une catastrophe. Mais vous avez des moyens, non ? Un homme comme vous a des moyens. Des moyens discrets.

Émile hocha la tête. Il sentait l’adrénaline — pas celle de la peur, celle de la chasse. Le poisson avait mordu. Il ne restait plus qu’à ferrer.

— Je vais faire le nécessaire, dit-il. Mais il me faut un chiffre. Une idée de la somme que vous souhaitez transférer. Pour que la banque prépare les documents.

Vasilescu hésita. C’était le moment critique — celui où la proie regarde l’hameçon, le voit pour ce qu’il est, ou ne le voit pas. Les yeux du boyar — ces petits yeux noirs, vifs, intelligents — scrutèrent le visage d’Émile avec une intensité qui, pendant une seconde, fit douter l’escroc de sa propre performance.

Puis Vasilescu dit un chiffre.

Émile ne cilla pas. C’était un chiffre considérable — beaucoup plus considérable que ce qu’il avait espéré. Suffisamment considérable pour vivre cinq ans, pas un. Suffisamment considérable, aussi, pour que le vol soit d’une autre nature que ses petites combines habituelles — non plus une escroquerie de gentleman, une pirouette élégante, un tour de passe-passe entre gens du monde, mais un vol réel, lourd, qui laisserait un homme ruiné derrière lui.

— C’est faisable, dit Émile.

Il entendit sa propre voix et la trouva étrangement calme. Comme si le vicomte de Dorvières, le personnage, avait pris les commandes et que le vrai Émile — Émile Dorval, fils du mercier — regardait la scène de l’intérieur, légèrement horrifié, légèrement fasciné, incapable d’intervenir.

— Donnez-moi trois jours, dit-il.

Vasilescu hocha la tête. Puis il fit quelque chose d’inattendu : il posa sa main sur le bras d’Émile. Une main lourde, moite, qui tremblait. La main d’un homme qui a peur et qui s’accroche à ce qu’il peut.

— Merci, Dorvières. Vous êtes un homme bien.

Émile sourit. Le sourire numéro deux — celui qui disait : je suis digne de votre confiance. C’était le sourire le plus rentable de sa collection. Et, ce matin-là, le plus difficile à porter.

*

La journée fut une succession d’ondes de choc.

À neuf heures, on apprit que le gouvernement roumain avait accepté l’ultimatum. La Bessarabie et la Bucovine du Nord étaient cédées sans combat. Deux provinces, d’un trait de plume, passaient d’un monde à l’autre — du monde latin, francophone, orthodoxe, au monde soviétique, slave, athée. Des centaines de milliers de personnes changeaient de nationalité sans avoir bougé de chez elles.

À l’Athénée Palace, la nouvelle fut reçue comme un coup de poing dans un estomac déjà vide. Les Roumains qui avaient encore un doute — peut-être le gouvernement résisterait ? peut-être les alliés français interviendraient ? (quels alliés français ?) — perdirent leur dernière illusion. Des femmes pleuraient dans le hall. Des officiers traversaient le restaurant d’un pas mécanique, le visage figé. Un diplomate roumain, ivre à midi, renversa sa chaise en se levant et hurla quelque chose en roumain que personne ne lui demanda de traduire.

Les Allemands, eux, étaient satisfaits. Pas bruyamment — les Allemands de l’Athénée Palace ne faisaient rien bruyamment, c’étaient des gens de bureau, pas de brasserie — mais avec cette satisfaction rentrée, compacte, qui se lisait dans la façon dont ils se tenaient un peu plus droits, dont ils commandaient leur café d’une voix un peu plus forte, dont ils occupaient un peu plus d’espace dans le restaurant. L’ultimatum soviétique n’était pas leur œuvre — mais il servait leurs intérêts. La Roumanie, amputée, humiliée, n’avait plus d’autre choix que de se tourner vers Berlin.

Le Major Fitch apparut à l’English Bar à dix-sept heures précises, comme chaque jour, avec une ponctualité qui, dans les circonstances, relevait de l’héroïsme ou de la démence. Il commanda un whisky-soda, s’assit à la table de bridge, et sortit un jeu de cartes.

— Bridge, dit-il. Quelqu’un ?

Personne ne répondit. Le bar était plein de gens qui buvaient comme s’ils avaient quarante-huit heures à vivre — ce qui, politiquement, n’était pas loin de la vérité.

— Dorvières, dit Fitch en l’apercevant. Vous jouez ?

Émile s’assit. Fitch battit les cartes avec des gestes précis, mécaniques, les gestes d’un homme qui se raccroche aux rituels parce que les rituels sont les dernières choses à tomber.

— Mauvaise journée, dit Fitch en distribuant. La Bessarabie, la Bucovine. Les Russes. Sale affaire. Mais enfin, c’est ce qui arrive quand on fait des accords avec des gens qui n’ont pas lu les termes du contrat. Le pacte Molotov-Ribbentrop — un joli document, très propre. Les Allemands et les Russes se partagent l’Europe de l’Est comme un gâteau d’anniversaire. La Roumanie est la part qu’on donne au petit frère — le petit frère étant Staline, ce qui, dans la famille, est le frère qu’on n’invite pas volontairement.

Il regarda ses cartes.

— Trois piques.

— Quatre cœurs, dit Émile, qui ne regardait pas ses cartes du tout.

— Vous n’avez pas regardé vos cartes, Dorvières.

— Non.

— C’est une approche audacieuse. Je ne la recommande pas dans la vie en général, mais au bridge, ça a un certain panache.

Fitch posa une carte. Puis, sans lever les yeux :

— L’Allemand, ce Weidmann. Vous le connaissez ?

— De vue.

— De vue. Oui. Tout le monde le connaît de vue, ici. C’est le problème — on connaît tout le monde de vue et personne en profondeur. Les Allemands envoient des gens comme Weidmann parce que les gens comme Weidmann sont invisibles à l’œil nu. Ils sont cultivés, polis, ils parlent français, ils aiment Beethoven. On les invite à dîner. On oublie qu’ils travaillent pour un régime qui envahit des pays entre le fromage et le dessert.

Il joua une autre carte.

— Si Weidmann vous approche — je dis si, mais je devrais dire quand, parce que Weidmann approche tout le monde — soyez prudent. Les Allemands qui offrent quelque chose veulent toujours quelque chose en retour. Et ce qu’ils veulent, en général, c’est quelque chose que vous n’avez pas les moyens de refuser de donner.

Émile hocha la tête. Le Major Fitch, sous ses airs de colonel Blimp, était un homme dangereux — dangereux parce qu’il voyait clair, et que les gens qui voient clair, dans un hôtel d’aveugles volontaires, sont ceux qui distribuent les cartes.

Ils jouèrent trois parties. Fitch les gagna toutes les trois.

— Vous devriez regarder vos cartes, la prochaine fois, dit-il en se levant. Et vous devriez regarder Weidmann aussi. Pas de la même façon, bien sûr. Les cartes, on les regarde pour jouer. Weidmann, on le regarde pour ne pas être joué.

Il s’éloigna. Émile resta seul au bar, entouré de gens qui buvaient pour oublier un pays qui se désintégrait, dans un hôtel qui écoutait tout, et il pensa qu’il y avait désormais deux Allemands dans sa vie — Weidmann, qui le trouvait intéressant, et Fitch, qui le trouvait utile — et que les deux, chacun à sa manière, voulaient la même chose : l’utiliser.

Un escroc, par définition, est quelqu’un qui utilise les autres. Être utilisé par les autres était une expérience nouvelle. Pas désagréable, mais vertigineuse — comme regarder dans un miroir et voir le miroir qui vous regarde en retour.

Dehors, la nuit tombait sur Bucarest. Les tilleuls exhalaient leur parfum sucré. Un fiacre traversa la place au trot, le cocher chantant une doina — une de ces complaintes roumaines, lentes, mélancoliques, qui semblaient monter de la terre elle-même. La Bessarabie était perdue. Le Petit Paris tremblait. Et quelque part dans les étages de l’Athénée Palace, dans les conduits de cheminée, dans les orifices des plafonds, dans les murs trop minces, l’hôtel écoutait, enregistrait, digérait.

Les hôtels savent, avait dit le concierge.

Celui-ci savait beaucoup.

CHAPITRE 8

LE FRÈRE

Irina ne parlait jamais de sa famille. C’était Grigore qui le fit.

Un soir de la première semaine de juillet — la chaleur était devenue une présence physique, un animal invisible qui occupait les couloirs de l’hôtel et qu’on ne pouvait ni chasser ni ignorer — Émile descendit au hall vers minuit, par habitude, par insomnie, par ce besoin qu’il avait toujours eu de sentir battre le pouls d’un endroit quand cet endroit croyait dormir. Grigore était à son poste, derrière le comptoir de la conciergerie, immobile comme un héron au bord d’un étang.

— Monsieur le Vicomte ne dort pas, dit-il. C’est bien. La nuit, l’hôtel dit la vérité. Le jour, il ment, comme tout le monde. Mais la nuit, quand les portes sont fermées et que les couloirs sont vides, on entend les vrais bruits. Les pas de ceux qui vont là où ils ne devraient pas aller. Les voix de ceux qui parlent à des gens qu’ils ne connaissent pas le jour. Les pleurs, aussi. Il y a beaucoup de pleurs, la nuit, dans cet hôtel. Des femmes, surtout. Des femmes qui pleurent des pays qu’elles ont perdus, des maris qui ne reviendront pas, des vies qui ne seront plus jamais les mêmes. Les hommes, eux, ne pleurent pas. Les hommes boivent. C’est le même bruit, mais en verre.

Il tendit à Émile un verre d’eau — frais, non demandé, un de ces gestes de concierge qui valaient plus que n’importe quel pourboire.

— Monsieur le Vicomte connaît Mademoiselle Florescu, dit-il, et ce n’était pas une question.

— Nous nous sommes parlé.

— Mademoiselle Florescu est une personne bien. Ce qui, dans cet hôtel, est rare. Pas unique — il y a le Prince, par exemple, qui est un homme bien, si on définit la bonté comme l’incapacité de faire du mal, ce qui est ma définition. Mais Mademoiselle Florescu est quelque chose de plus — elle est une personne bien qui essaie de faire quelque chose de bien. Et les personnes bien qui essaient de faire quelque chose de bien, dans un endroit comme celui-ci, finissent toujours par avoir des ennuis.

Il lissa sa moustache — un geste qui, chez Grigore, précédait toujours les confidences.

— Mademoiselle Florescu a un frère. Andrei. Vingt-quatre ans. Un garçon — comment dire — un garçon qui cherche. Vous connaissez ce genre de garçon ? Ceux qui ne savent pas qui ils sont et qui croient le découvrir en mettant un uniforme. Andrei est entré dans la Garde de Fer il y a deux ans. La Légion de l’Archange Michel, comme ils s’appellent — un joli nom pour des gens qui font des choses très laides. Le père — Mircea Florescu, l’ancien ministre — en est malade. La sœur aussi. Mais le père est à la campagne, impuissant, brisé. La sœur, elle, est ici. Elle essaie de sortir Andrei de là. De le convaincre, de le tirer, de le sauver — je ne sais pas comment. Je sais seulement qu’elle le fait, et que c’est dangereux.

— Dangereux comment ?

Grigore le regarda avec cet air patient qu’ont les gens qui expliquent des évidences à des étrangers.

— La Garde de Fer, Monsieur le Vicomte, ce n’est pas un club de gentlemen dont on démissionne en envoyant une lettre polie. C’est une secte. Un serment de sang. On y entre, on n’en sort pas — sauf les pieds devant. Si Andrei essaie de partir, ils le tueront. Si Irina essaie de le faire partir, ils la tueront aussi. Ou pire — ils s’en prendront au père, qui est déjà un homme fini mais qui respire encore, ce qui, pour la Garde de Fer, est un détail facilement corrigeable.

Un frisson traversa Émile — pas de peur, mais de cette sensation particulière qu’on éprouve quand on comprend soudain que le monde dans lequel on évolue est beaucoup plus sérieux que ce qu’on imaginait. Il jouait à l’escroc dans un palace. Irina jouait à sauver la vie de son frère dans un pays qui devenait fasciste. L’échelle n’était pas la même.

— Pourquoi me dites-vous ça, Grigore ?

Le concierge haussa les épaules — un haussement lent, lourd, qui portait en lui vingt ans de nuits passées à veiller sur des gens qui ne le méritaient pas toujours.

— Parce que Monsieur le Vicomte a l’air d’un homme qui pourrait aider. Je ne sais pas comment. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais un concierge de nuit voit des choses, et ce qu’il voit chez Monsieur le Vicomte, c’est un homme qui n’est peut-être pas ce qu’il dit être, mais qui n’est peut-être pas non plus ce qu’il croit être. Vous comprenez ?

Émile ne comprenait pas. Ou plutôt, il comprenait trop bien, et c’est ce qui le dérangeait.

— Bonne nuit, Monsieur le Vicomte. Dormez, si vous pouvez. Demain sera pire qu’aujourd’hui. C’est la seule certitude qu’offre ce pays en ce moment — demain sera pire. Mais les cerises sont toujours bonnes. C’est un proverbe roumain.

— Vrai ou inventé ?

Grigore eut un mouvement de moustache.

— Est-ce que ça a de l’importance ?

*

Le lendemain, Émile vit Andrei Florescu pour la première fois.

C’était dans le hall, en fin de matinée. Un jeune homme — vingt-quatre ans, Grigore avait dit vrai — avec un visage étroit, beau, d’une beauté nerveuse, fiévreuse, qui ressemblait à celle d’Irina comme un brouillon ressemble à un tableau fini. Les mêmes pommettes hautes, les mêmes yeux gris-vert, mais là où ceux d’Irina avaient une fixité de pierre, ceux d’Andrei avaient quelque chose de mobile, d’inquiet, comme un animal qui surveille plusieurs directions à la fois. Il portait une chemise verte — la chemise de la Garde de Fer — et des bottes noires, et il traversa le hall avec cette démarche raide, militaire, que les jeunes fascistes du monde entier adoptaient parce qu’elle leur donnait le sentiment d’être plus grands qu’ils n’étaient.

Irina l’attendait près de la porte du restaurant. Émile, assis dans un fauteuil du hall, feignit de lire un journal roumain qu’il ne comprenait pas et observa.

Ils ne s’embrassèrent pas. Irina posa une main sur le bras de son frère — un geste rapide, presque furtif, comme si elle vérifiait qu’il était réel. Andrei eut un mouvement de recul imperceptible — le geste de quelqu’un qui refuse d’être touché, ou qui a honte d’être touché par la personne qu’il aime le plus, parce que la honte est toujours plus grande face à l’amour.

Ils entrèrent dans le restaurant. Émile ne les suivit pas. Certaines scènes n’appartiennent qu’à ceux qui les vivent, et un escroc qui espionne une femme en train de sauver son frère est un escroc qui ne mérite pas le titre.

Mais quand Irina ressortit, une heure plus tard, seule, le visage fermé, les mâchoires serrées, et qu’elle traversa le hall sans regarder personne — sans le voir, lui, ou en feignant de ne pas le voir — Émile comprit que la conversation ne s’était pas bien passée. Et il comprit aussi, avec une clarté qui le surprit, qu’il souhaitait qu’elle se passe bien. Pas pour Andrei, qu’il ne connaissait pas. Pour elle.

C’était un sentiment inattendu. Les escrocs ne souhaitent rien pour personne — c’est un luxe qu’ils ne peuvent pas se permettre, comme les acrobates ne peuvent pas se permettre le vertige. Et pourtant, en regardant Irina s’éloigner dans le hall, le dos droit, la démarche ferme, quelque chose en Émile se souleva — un muscle atrophié, un réflexe oublié, le fantôme d’une émotion qu’il croyait avoir débranchée il y a longtemps, quelque part entre Biarritz et Venise, entre la troisième arnaque et la quatrième fuite.

Il reprit son journal. Il ne le lisait toujours pas.

CHAPITRE 9

LA PROPOSITION

Weidmann choisit un concert.

C’était habile — un concert à l’Athénée roumain, en face de l’hôtel, à trente mètres de la porte tambour. Enesco ne jouait pas ce soir-là — Enesco était à Paris, enfin à ce qui restait de Paris — mais un quartet à cordes interprétait Schubert, le Quatuor en ré mineur, celui qu’on appelle La Jeune Fille et la Mort, et Weidmann avait invité Émile avec cette simplicité désarmante des gens qui savent que refuser serait plus suspect qu’accepter.

Ils traversèrent la place ensemble, dans la lumière déclinante d’un soir de juillet. L’Athénée roumain était un bâtiment circulaire, néoclassique, avec un péristyle à colonnes ioniques et un dôme qui, dans le crépuscule, avait la couleur d’une pêche mûre. À l’intérieur, la rotonde était ornée d’une fresque immense — une frise qui courait tout autour de la salle et qui racontait l’histoire de la Roumanie, des Daces jusqu’à l’unification, une histoire de batailles, de conquêtes et de résistances qui, ce soir-là, avait un goût de tragédie achevée.

Ils s’assirent au balcon. La salle était à moitié pleine — la moitié la plus obstinée de Bucarest, celle qui allait au concert pendant que le pays se désintégrait, parce que la musique, comme le champagne du Prince, était une forme de résistance ou de déni, et qu’entre les deux, personne ne faisait plus la différence.

Le Schubert fut magnifique. Émile, qui n’avait pas de culture musicale mais qui avait des oreilles — ce qui, chez un escroc, est plus utile qu’un diplôme du Conservatoire —, sentit que quelque chose se passait dans cette musique qui n’avait rien à voir avec des notes sur du papier. Le deuxième mouvement — les variations sur le thème de la jeune fille — avait cette qualité particulière des choses qui sont à la fois belles et insupportables, comme un coucher de soleil sur un champ de bataille. Les cordes chantaient avec une douceur qui était aussi un cri, et Émile pensa que c’était peut-être la dernière fois qu’il entendrait quelque chose d’aussi pur dans un monde qui perdait sa pureté à une vitesse vertigineuse.

Weidmann écoutait avec les yeux fermés. Son visage, dans la pénombre du balcon, avait perdu son expression habituelle de contrôle et de calcul — il était nu, ouvert, vulnérable, le visage d’un homme qui aimait réellement la musique et qui, pendant que la musique jouait, cessait d’être ce qu’il était le reste du temps. C’était déstabilisant. Émile aurait préféré un Allemand caricatural — raide, brutal, sans nuances. Un Weidmann qui pleurait presque en écoutant Schubert était un adversaire d’un tout autre calibre.

Après le concert, ils marchèrent. Pas vers l’hôtel — Weidmann prit à droite, le long de la Calea Victoriei, et Émile le suivit, parce que suivre un homme qui vient de vous offrir du Schubert est un réflexe social qui transcende la prudence. La Calea Victoriei, la nuit, était un autre monde — les boutiques fermées, les vitrines sombres, les façades haussmanniennes qui prenaient des airs de décor de théâtre abandonné. De temps en temps, une silhouette passait — un couple enlacé, un soldat en permission, un ivrogne qui chantait — et le bruit de leurs pas sur l’asphalte rebondissait entre les immeubles comme un écho qui ne trouvait pas de mur final.

— Je vais être direct, dit Weidmann.

C’était la phrase qu’Émile attendait. La phrase qui vient toujours après le concert, après le dîner, après le geste de séduction — la phrase qui est le prix du billet.

— Vous n’êtes pas vicomte, Dorvières. Ou plutôt — vous êtes un excellent vicomte, probablement meilleur que les vrais, parce que les vrais n’ont pas besoin de jouer le rôle. Vous, vous le jouez, et vous le jouez bien. Je ne sais pas qui vous êtes vraiment et je m’en fiche. Ce qui m’intéresse, c’est ce que vous faites — vous parlez aux gens, vous écoutez, vous êtes français dans un monde qui parle français, vous fréquentez le bar, vous jouez au bridge avec les Anglais, vous dînez avec les Roumains. Vous êtes partout et vous n’êtes nulle part. C’est un talent.

Il s’arrêta devant la vitrine d’un bijoutier — des colliers de perles et des broches en grenat qui luisaient faiblement dans l’obscurité, comme des yeux de chat.

— J’ai besoin de quelqu’un comme vous, dit-il. Pas un agent. Le mot est trop fort. Un interlocuteur. Quelqu’un qui me rapporterait ce qui se dit dans les milieux britanniques, dans les milieux français — ce qui reste des milieux français —, dans les salons roumains. Pas des secrets militaires — je n’ai pas besoin de plans de bataille, les Roumains n’en ont pas et les Britanniques ne les partagent pas. Des impressions. Des humeurs. Des noms. Qui parle à qui, qui complote avec qui, qui envisage de partir et qui envisage de rester. L’écume des conversations. Rien de dangereux. Rien qui vous mettrait en difficulté.

— Et en échange ?

Weidmann sourit. Le sourire d’un homme qui savait que la question viendrait et qui avait préparé la réponse.

— En échange, vous êtes sous ma protection. Ce qui, dans le Bucarest de 1940, n’est pas rien. Les Allemands ont de l’influence ici — une influence croissante. Un mot de ma part, et la police roumaine ne vous regarde plus. Un mot de ma part, et vos affaires — vos « affaires privées » — ne rencontrent plus d’obstacles. Un mot de ma part, et vous êtes intouchable.

Il le regarda. Ses yeux bleu pâle, dans la lumière d’un réverbère, avaient la clarté d’un ciel d’hiver.

— Réfléchissez, Dorvières. Je ne vous demande pas de répondre ce soir. Le Schubert mérite mieux que ça.

Ils rentrèrent à l’hôtel en silence. La porte tambour tourna. Le hall, à cette heure, était presque vide — quelques silhouettes, le chasseur endormi, le lustre en cristal qui jetait des éclats de lumière sur le sol en damier. Ils se séparèrent au pied de l’escalier.

— Bonne nuit, Dorvières.

— Bonne nuit, Weidmann.

Émile monta dans sa chambre. Il ferma la porte, alluma la lampe du bureau, et s’assit.

La proposition était exactement ce qu’il avait redouté — non pas parce qu’elle était menaçante, mais parce qu’elle était raisonnable. Weidmann ne demandait rien d’énorme. Des impressions, des humeurs, des noms — l’écume des conversations, comme il disait. Pas de documents volés, pas de sabotage, pas de trahison au sens spectaculaire du terme. Juste des mots. Des mots qui passeraient d’une oreille à une autre, d’un bar à un bureau, d’une conversation mondaine à un rapport de renseignement. Des mots sans poids apparent — mais les mots, Émile le savait mieux que quiconque, étaient les choses les plus lourdes du monde.

Et en échange, la protection. L’intouchabilité. La certitude que personne ne viendrait vérifier si la Banque Helvétique de Commerce et d’Investissement existait vraiment — parce que les Allemands, s’ils le protégeaient, ne le regarderaient pas de trop près. C’était une offre parfaite pour un escroc. Trop parfaite. Les offres trop parfaites étaient toujours des pièges — Émile le savait, il en fabriquait pour vivre.

Mais un piège dans lequel on entre les yeux ouverts est-il encore un piège ? Ou est-ce un choix ?

Il se coucha sans répondre à cette question. Dehors, un fiacre passait au trot. Le cocher ne chantait pas.

CHAPITRE 10

DOUBLES JEUX

Il accepta.

Pas tout de suite — il fit attendre Weidmann trois jours, par calcul, parce qu’un homme qui accepte trop vite est un homme qui n’a pas d’autres options, et un homme sans options est un homme sans valeur. Il laissa les trois jours passer en occupant le terrain — bridge avec Fitch, dîners avec Vasilescu, conversations avec le Prince, silences avec Irina. Puis, le quatrième jour, au petit-déjeuner, il s’assit à la table de Weidmann et dit :

— D’accord.

Weidmann hocha la tête. Pas de sourire, pas de triomphe — juste un hochement de tête, sobre, professionnel, comme un médecin qui confirme un diagnostic.

— Bien, dit-il. Nous nous verrons une fois par semaine. Ici, au petit-déjeuner. Rien d’écrit. Rien de formel. Vous me direz ce que vous avez entendu, vu, senti. Je ne vous demanderai jamais de faire quelque chose de spécifique. Je ne vous donnerai pas d’instructions. Vous n’êtes pas un soldat. Vous êtes — comment dire — un auditeur. Vous écoutez le monde, et vous me racontez ce que vous entendez. C’est tout.

— Et l’argent ?

— Il y aura de l’argent. Pas beaucoup — je ne vous insulte pas en vous offrant une fortune, parce que les gens qui acceptent des fortunes pour des informations sont des gens qu’on peut acheter, et les gens qu’on peut acheter ne sont jamais fiables. Ce sera modeste, régulier, discret. Considérez-le comme un dédommagement pour le temps que vous me consacrez. Rien de plus.

Émile accepta les termes. L’arrangement était élégant — comme tout ce que Weidmann faisait. Pas de contrat, pas de serment, pas de paperasse. Une conversation hebdomadaire entre deux hommes qui prenaient le café ensemble. Rien de plus. Et rien de moins.

La première semaine, il rapporta des broutilles. Ce que les Britanniques disaient au bar — qu’ils croyaient encore que la Roumanie tiendrait, que Churchill enverrait des signaux de soutien, que la flotte turque empêcherait les Russes de progresser vers les Dardanelles. Ce que les Roumains murmuraient dans les couloirs — que le roi Carol était fini, qu’Antonescu était l’homme fort, que la Garde de Fer montait en puissance. Ce que les Français — les quelques Français qui restaient — disaient avec une amertume qui sentait le vin aigre : que la France avait été trahie, que Pétain était un vieillard, que personne ne savait où était de Gaulle ni ce qu’il faisait.

Des broutilles. De l’écume. Rien qui puisse faire du mal à quiconque.

C’est du moins ce qu’Émile se disait.

*

Parallèlement, il accepta aussi l’invitation du Major Fitch.

Pas au bridge — il y jouait déjà, désormais, tous les soirs à dix-huit heures, et il avait appris à regarder ses cartes, ce qui avait amélioré ses performances sans les rendre compétitives (Fitch gagnait toujours, avec cette régularité qui, chez un homme de renseignement, était peut-être une couverture de plus — personne ne soupçonne un homme qui gagne au bridge d’être un espion, parce que les espions, dans les films, trichent, et que Fitch ne trichait jamais).

L’invitation de Fitch était d’une autre nature. Un soir, après le bridge, le Major le retint en posant une main sur son bras — un geste qui, chez un Anglais, équivalait à une déclaration d’amour ou à un mandat d’arrêt.

— Dorvières, dit-il. Un mot.

Ils s’installèrent dans l’alcôve la plus reculée du bar — celle qu’Irina occupait d’habitude, mais qui ce soir-là était vide.

— Je vais être franc, dit Fitch. Ce qui, pour un Anglais, est presque une anomalie physiologique. Mais les temps l’exigent.

Il but une gorgée de whisky.

— Nous savons que Weidmann vous a approché.

Émile ne cilla pas. L’art de ne pas ciller était la compétence la plus fondamentale de sa profession.

— Approché est un grand mot, dit-il.

— Tous les mots sont de grands mots quand ils concernent l’Abwehr. Weidmann est Abwehr, Dorvières. Renseignement militaire allemand. Pas la Gestapo — l’Abwehr est plus subtile, plus cultivée, plus… humaine, si on peut employer ce mot. L’amiral Canaris, qui dirige le service, est un homme compliqué — certains disent qu’il est secrètement opposé à Hitler, d’autres qu’il joue un double jeu dont personne ne connaît les règles. Weidmann est un de ses officiers. Cultivé, intelligent, amateur de Schubert. Dangereux.

— Je sais, dit Émile.

— Vous savez. Bien. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous — Sa Majesté, la Légation, le service — avons besoin de quelqu’un qui soit en contact avec Weidmann. Pas pour le contrôler. Pour l’observer. Savoir ce qu’il demande, ce qu’il cherche, ce qui l’intéresse. Vous comprenez ?

Émile comprenait. Il comprenait parfaitement. Fitch lui demandait exactement la même chose que Weidmann — des informations, des impressions, des humeurs — mais dans l’autre direction. L’un voulait savoir ce que les Britanniques pensaient. L’autre voulait savoir ce que les Allemands faisaient. Et Émile, assis entre les deux, était le tuyau par lequel les informations circulaient.

Un tuyau. C’est ce qu’il était en train de devenir. Un tuyau qui laissait passer les mots d’un côté à l’autre, sans les filtrer, sans les modifier, sans même les comprendre vraiment. Un rôle parfait pour un escroc — un homme sans convictions, sans camp, sans loyauté, qui fait passer les choses d’une main à l’autre et prélève sa commission au passage.

— D’accord, dit Émile.

Et voilà. En l’espace d’une semaine, il était devenu agent double — sans avoir la moindre conviction politique, la moindre idéologie, la moindre raison d’espionner quoi que ce soit pour qui que ce soit. Il espionnait parce qu’on le lui avait demandé, et parce que dire oui était plus simple que dire non, et parce que les gens qui disent non dans un Bucarest en 1940 sont les gens qui disparaissent.

Le soir même, il retrouva Irina sur la terrasse. Elle fumait, seule, face à la place obscure. La lune éclairait le dôme de l’Athénée roumain et les gladiolas, qui étaient maintenant des dahlias — le jardinier avait changé les fleurs, comme si le cycle végétal, lui au moins, continuait de fonctionner normalement.

— Vous avez l’air fatigué, dit Irina.

— C’est la chaleur.

— Ce n’est pas la chaleur. C’est autre chose. Vous avez fait quelque chose de stupide. Ça se voit sur votre visage. Les gens qui font des choses stupides ont un léger tic à la commissure des lèvres — un sourire qui n’en est pas un. Un sourire de quelqu’un qui sait qu’il devrait avoir peur mais qui a décidé de trouver ça drôle à la place.

Elle écrasa sa cigarette.

— Qu’avez-vous fait ?

— Rien de grave.

— Rien de grave. C’est ce que dit mon frère chaque fois que je lui demande pourquoi il porte une chemise verte et chante des hymnes avec des gens qui battent des Juifs dans la rue. « Rien de grave, Irina. Rien de grave. »

Le silence entre eux avait changé. Ce n’était plus le silence amusé des premiers jours — celui de deux personnes qui se jaugent, qui jouent, qui mesurent la distance. C’était un silence plus lourd, plus dense, le silence de deux personnes qui commencent à savoir des choses l’une sur l’autre et qui ne sont pas sûres de vouloir en savoir davantage.

— Andrei, dit Émile. Comment ça se passe ?

Irina ne répondit pas tout de suite. Elle alluma une autre cigarette — le briquet d’argent, le claquement sec, la flamme qui tremblait dans l’air immobile du soir.

— Andrei est un idiot. Un idiot que j’aime. C’est la pire combinaison possible — l’amour sans le respect. Je l’aime parce qu’il est mon frère, parce que nous avons joué ensemble dans le jardin du manoir quand nous étions enfants, parce qu’il a les mêmes yeux que notre mère, qui est morte quand il avait sept ans. Mais je ne le respecte pas, parce qu’il a choisi la facilité — il a choisi un uniforme, un drapeau, une idéologie en kit, un prêt-à-penser pour les gens qui ne veulent pas penser. La Garde de Fer lui offre ce que notre famille ne lui a jamais offert : la certitude. La certitude d’avoir raison, d’être du bon côté, de savoir qui sont les ennemis. Pour un garçon qui a grandi dans une famille de libéraux, c’est-à-dire dans une famille de gens qui doutent de tout, la certitude est un narcotique.

Elle aspira une bouffée longue, lente, et la fumée sortit en un filet mince qui se dissipa dans la nuit chaude.

— Je l’ai vu ce matin. Au restaurant. Il m’a dit qu’il ne pouvait pas quitter le mouvement. Pas ne voulait pas — ne pouvait pas. La nuance est importante. Quand quelqu’un dit « je ne veux pas », on peut encore discuter. Quand quelqu’un dit « je ne peux pas », c’est que la porte est fermée de l’extérieur. Et la clé est dans une poche qui n’est pas la sienne.

— Qu’allez-vous faire ?

Elle le regarda. Ses yeux gris-vert, dans la semi-obscurité de la terrasse, avaient la densité de la fumée.

— Trouver la clé.

Elle ne dit pas comment. Émile ne demanda pas. Mais quelque chose s’était déplacé entre eux — un poids, une responsabilité, un début de complicité qui n’avait rien à voir avec le charme ou la séduction et tout à voir avec cette chose plus rare, plus dangereuse : la confiance.

La confiance, dans un hôtel où personne ne faisait confiance à personne, était un acte de folie.

Ou de courage.

Émile, qui n’était ni fou ni courageux, se demanda pourquoi il restait assis là, sur cette terrasse, à écouter une femme lui parler de son frère fasciste, au lieu de monter dans sa chambre et de peaufiner l’arnaque qui allait lui rapporter cinq ans de vie confortable. La réponse, il le savait, était simple : il restait parce qu’il voulait rester. Et vouloir rester, pour un homme dont la profession consistait à partir, était le symptôme le plus alarmant de tous.

Quelque part dans l’hôtel, un plancher grinça. Un robinet coula. Une porte se ferma. L’Athénée Palace écoutait, comme toujours. Mais cette nuit-là, peut-être, il n’entendait que le bruit de deux personnes qui apprenaient à se dire la vérité dans un monde qui avait oublié comment on fait.

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