Le Petit Paris
Le Petit Paris
Chapitres 11 à 16 — Epilogue
CHAPITRE 11
L’ÉCUME
Juillet passa comme passent les mois dans les villes assiégées — lentement et trop vite à la fois.
Lentement, parce que la chaleur avait transformé Bucarest en étuve. Les tilleuls avaient cessé de sentir bon — ils sentaient le sucre rance, le miel tourné, comme si la ville elle-même fermentait. Les trottoirs de la Calea Victoriei ramollissaient sous les talons. Les fiacres avançaient au pas, les chevaux la tête basse, les naseaux dilatés. Les élégantes qui faisaient autrefois la promenade du soir s’étaient repliées dans les salons, et la rue, privée de sa faune décorative, avait l’air d’un théâtre dont les acteurs auraient déserté.
Trop vite, parce que chaque jour apportait une nouvelle catastrophe. L’ultimatum bulgare — la Dobroudja du Sud, perdue. Les négociations avec la Hongrie — la Transylvanie du Nord, menacée. Le roi Carol qui s’accrochait au pouvoir comme un homme accroché à un rocher dans un torrent, les doigts qui glissaient, l’eau qui montait. Les Allemands, chaque jour plus nombreux à l’Athénée Palace, chaque jour plus à l’aise, occupant davantage de tables au restaurant, commandant d’une voix plus forte, souriant de moins en moins.
Émile vivait dans le double jeu comme un funambule vit sur son fil — en ne regardant pas en bas.
Le mardi matin, il prenait le café avec Weidmann et lui rapportait l’écume de la semaine. Ce que Fitch avait dit au bridge — rien de compromettant, des impressions, des humeurs. Ce que Vasilescu murmurait au bar — la peur des Russes, la défiance envers le roi, le désir éperdu de mettre son argent à l’abri. Ce que les journalistes américains — il y en avait deux ou trois, dont une femme à lunettes rondes qui prenait des notes avec une frénésie de sténographe — racontaient dans les couloirs.
Le jeudi soir, au bridge, il glissait à Fitch le contenu de ses conversations avec Weidmann — lui aussi édulcoré, allégé, filtré. Ce que l’Allemand avait dit sur la situation militaire — pas grand-chose, Weidmann était prudent. Ce qu’il avait laissé entendre sur les intentions de Berlin — jamais rien de précis, toujours des allusions, des phrases en suspens, des silences significatifs.
L’écume. Rien que l’écume.
Émile se répétait cela chaque soir, en montant se coucher, comme une prière ou comme un mensonge — les deux ont la même structure, la même répétition, le même besoin d’être crus. L’écume ne fait de mal à personne. L’écume n’est pas de l’information, c’est du bruit. Du bruit élégant, reformulé, mis en forme par un homme qui a le don des mots — mais du bruit.
Sauf que l’écume, dans un océan de mensonges, est parfois la seule chose qui dit la vérité.
Et Émile, sans le savoir, disait la vérité plus souvent qu’il ne le croyait.
*
L’arnaque sur Vasilescu progressait, elle aussi.
Émile avait sorti la lettre de la Banque Helvétique — le papier à en-tête zurichois, la signature sèche du « Directeur Hartmann » — et l’avait présentée au boyar lors d’un dîner dans la salle du restaurant, entre la ciorba de burtă et le sarmale, c’est-à-dire entre la soupe de tripes et les feuilles de chou farcies, parce qu’à Bucarest, les décisions les plus graves se prenaient toujours entre deux plats.
Vasilescu avait lu la lettre avec ses petits yeux noirs, en la tenant à bout de bras comme on tient un objet précieux ou suspect — les deux se ressemblent, dans le geste.
— Hartmann, dit-il. C’est un nom juif ?
— Suisse-allemand, dit Émile. Zurichois. Protestant. Le genre d’homme qui porte des chaussettes noires même en été et qui considère le sourire comme un péché véniel.
Vasilescu eut un demi-sourire. L’humour le rassura — les escrocs savent que l’humour est le meilleur lubrifiant de la confiance, parce qu’on ne rit jamais avec quelqu’un qu’on soupçonne.
— Et le processus ? Comment ça se passe ?
— Simplement. Vous transférez les fonds sur un compte transitaire — un compte que je maintiens pour ce type d’opérations, à la Creditanstalt de Vienne. De là, les fonds sont redirigés vers Zurich dans les quarante-huit heures. Hartmann vous envoie une confirmation, un numéro de compte, et vos avoirs sont en sécurité. Neutre, intouchable, invisible.
— La Creditanstalt de Vienne, répéta Vasilescu. C’est une banque autrichienne. Autrichienne, c’est-à-dire…
— Allemande, oui. Depuis l’Anschluss. Mais c’est précisément l’avantage — un transfert vers une banque allemande ne lève aucun soupçon. Les Allemands ne surveillent pas leur propre système bancaire. Ils surveillent les transferts vers la Suisse, vers la Turquie, vers les pays neutres. Mais un transfert interne ? Personne ne regarde. Et de Vienne à Zurich, c’est une formalité — les deux pays partagent une frontière, une langue et un goût pour la discrétion.
C’était un beau mensonge. Propre, logique, rassurant. Le genre de mensonge qui ressemble à la vérité parce qu’il utilise les mêmes matériaux — des noms de banques réels, des mécanismes financiers plausibles, un vocabulaire de professionnel. La seule différence entre le mensonge et la vérité, c’était le compte transitaire — qui n’existait pas, ou plutôt qui existait mais sous un autre nom que celui de la Banque Helvétique, un nom qu’Émile connaissait et que Vasilescu ne connaîtrait jamais.
Le boyar hocha la tête. Lentement. Lourdement. La tête d’un homme qui se jette à l’eau parce que le bateau coule.
— Combien de temps ?
— Une semaine. Peut-être deux. Le temps que Zurich confirme.
— Faites-le.
Émile hocha la tête à son tour. L’affaire était conclue. Le poisson était ferré, le filet se refermait, et dans une semaine ou deux, Émile Dorval — pas le vicomte, pas Dorvières, mais Dorval, le fils du mercier — serait un homme riche, ou du moins un homme qui n’aurait plus besoin de mentir pour vivre pendant quelques années.
Il aurait dû être heureux. C’était le moment qu’il préférait — la fermeture, le claquement de la serrure, la certitude que l’arnaque avait fonctionné. Mais en regardant Vasilescu — ses bajoues affaissées, ses mains qui tremblaient, ses yeux qui avaient la brillance humide de la gratitude — il sentit quelque chose qu’il n’avait jamais senti auparavant. Un pincement. Un tiraillement. Comme un vêtement trop serré qu’on n’arrive pas à enlever.
La conscience. C’était probablement ça. Ou alors la confiture de griottes, qui était assez lourde pour causer des malaises.
Il opta pour la confiture.
CHAPITRE 12
LE DIKTAT
Le 30 août 1940, dans un palais de Vienne — le Belvédère, avec ses dorures et ses jardins suspendus et son ironie architecturale —, l’Allemagne et l’Italie imposèrent à la Roumanie la cession du nord de la Transylvanie à la Hongrie. Quarante-trois mille kilomètres carrés. Deux millions et demi d’habitants. Une province que les Roumains considéraient comme le berceau de leur nation, le cœur de leur identité, la terre sacrée entre toutes.
Le Diktat de Vienne.
Émile n’avait jamais vu un pays se briser. Il avait vu des hommes se briser — des joueurs à Monte-Carlo, des maris trompés à Biarritz, des banquiers ruinés à Vienne. Mais un pays entier, un pays de dix-huit millions d’âmes, un pays qui se fissure sous vos yeux comme une assiette tombée sur un carrelage — non. Ça, il ne l’avait jamais vu.
La nouvelle arriva à l’Athénée Palace dans l’après-midi, par la radio d’abord, puis par les journaux, puis par ce murmure qui traversait l’hôtel d’un étage à l’autre, d’une chambre à l’autre, d’une bouche à l’autre, comme un courant d’air empoisonné. La Transylvanie. La Transylvanie. La Transylvanie est perdue.
Le hall, ce soir-là, ressemblait à un hôpital de campagne après une bataille. Des gens pleuraient — des femmes, des hommes aussi, cette fois. Des officiers roumains avaient les yeux rouges, les mâchoires serrées, les poings fermés. L’un d’eux, un colonel moustachu en uniforme de parade, se tenait devant la fenêtre qui donnait sur la place, immobile, regardant la silhouette de l’Athénée roumain comme si la salle de concerts pouvait encore lui offrir quelque chose — une sonate, un requiem, un pays.
Le Prince Dobrovolski, pour la première fois depuis qu’Émile le connaissait, ne parlait pas. Il était assis dans son fauteuil habituel, le smoking impeccable, les mains croisées, le visage fermé. Pas de champagne. Pas d’anecdotes. Pas de proverbes russes. Juste le silence d’un homme qui avait déjà vu un empire s’effondrer et qui n’avait pas besoin de commentaire pour reconnaître le spectacle.
Vasilescu était invisible. Émile l’apprit plus tard : le boyar s’était enfermé dans sa chambre et avait demandé qu’on ne le dérange sous aucun prétexte, sauf pour apporter du țuică, ce qui, en roumain, était la forme grammaticale du désespoir.
Les Allemands, eux, étaient discrets. Pas triomphants — ils étaient trop professionnels pour triompher devant les vaincus — mais présents, solides, avec cette densité particulière des gens qui savent qu’ils sont en train de gagner et qui n’ont pas besoin de le dire. Weidmann, qu’Émile aperçut dans un coin du bar, lisait un journal avec l’air concentré d’un homme qui étudie les résultats d’une opération qu’il connaissait déjà.
Le Major Fitch vint au bridge. À dix-huit heures précises. Avec ses cartes. Il ne dit rien pendant trois parties. Puis, en ramassant le dernier pli — qu’il avait gagné, comme d’habitude —, il murmura :
— C’est le commencement de la fin, Dorvières. Le Diktat, c’est le premier clou du cercueil. Le suivant sera l’abdication. Et le troisième sera le couvercle. Je vous conseille de réfléchir à la direction dans laquelle vous comptez courir quand le cercueil se fermera.
— Et vous ?
— Moi ? Les Anglais ne courent pas, Dorvières. Les Anglais marchent. Dignement. Vers la sortie la plus proche. C’est une tradition.
*
Dans les jours qui suivirent, Bucarest entra dans une zone de turbulences que même les plus vieux habitants de l’Athénée Palace — Grigore, le Prince, les murs eux-mêmes — n’avaient jamais connue.
Des manifestations éclatèrent. Des foules rassemblées sur la place de l’Université — à quelques centaines de mètres de l’hôtel — hurlaient des slogans contre le roi, contre les Hongrois, contre les Allemands, contre tout le monde. La Garde de Fer, qui sentait le vent tourner, sortit de l’ombre — des colonnes de jeunes hommes en chemise verte, chantant l’hymne légionnaire, le visage balafré pour certains, les yeux brillants de cette fièvre qui rend les imbéciles dangereux et les dangereux invincibles.
Émile les vit passer sous les fenêtres de l’hôtel. Ils marchaient au pas, les bottes frappant l’asphalte en cadence, et quelque chose dans ce bruit — ce martèlement régulier, cette percussion humaine — lui glaça le sang d’une façon qu’il n’avait pas anticipée. Ce n’était plus du théâtre. Ce n’était plus cette comédie à demi-burlesque de l’espionnage de palace, des faux vicomtes et des vrais princes ruinés. C’étaient des bottes dans la rue, et les bottes dans la rue, partout et toujours, signifient la même chose.
Il chercha Irina. Il la trouva au bar, seule, un verre de vin blanc devant elle, les mains posées à plat sur la table — les mêmes mains que d’habitude, longues, fines, mais cette fois-là elles ne bougeaient pas, elles étaient rigides, pétrifiées, comme si Irina avait besoin de les maintenir immobiles pour empêcher le reste de son corps de trembler.
— Andrei ? demanda Émile.
— Il était dans le cortège, dit-elle. Je l’ai vu passer de la fenêtre du deuxième étage. Je l’ai vu. Mon petit frère. En chemise verte, les bottes noires, la bouche ouverte pour chanter. Il ne m’a pas vue. Ou il a fait semblant de ne pas me voir. C’est pire. C’est tellement pire.
Elle prit son verre. Le reposa sans boire.
— Il faut que je le sorte de là. Avant septembre. Avant que tout bascule. Parce que quand tout basculera — et ça va basculer, Émile, croyez-moi, dans quelques jours, tout va basculer — les gens comme Andrei se retrouveront du mauvais côté. Et le mauvais côté, ici, ce n’est pas une question de politique. C’est une question de vie ou de mort.
C’était la première fois qu’elle l’appelait par son prénom. Pas « Vicomte ». Pas « Dorvières ». Émile. Et la façon dont elle prononça ce prénom — vite, sèchement, comme quelqu’un qui n’a pas le temps pour les formalités — signifiait qu’elle avait cessé de le traiter comme un personnage et qu’elle s’adressait à l’homme. Quel qu’il soit.
— J’ai besoin de votre aide, dit-elle.
— Mon aide.
— Des papiers. De faux papiers. Un passeport, un sauf-conduit, quelque chose qui permette à Andrei de sortir du pays sans que la Garde de Fer le sache. Je sais que vous pouvez faire ça. Ne me demandez pas comment je le sais — disons que le Prince parle trop quand il boit, ce qui est tout le temps, et que Grigore parle peu mais dit beaucoup, ce qui est pire. Je sais ce que vous êtes, Émile. Pas un vicomte. Autre chose. Quelque chose qui sait fabriquer des identités, des histoires, des vies qui n’existent pas. J’ai besoin de ça. Pas pour moi. Pour Andrei.
Émile la regarda. Ses yeux gris-vert avaient perdu leur ironie, leur distance, leur froideur amusée. Ils étaient nus. C’étaient les yeux d’une sœur qui avait peur pour son frère, et rien d’autre — pas de calcul, pas de jeu, pas de masque.
Il aurait pu dire non. Un escroc raisonnable aurait dit non. Un escroc raisonnable aurait fini son arnaque, pris l’argent de Vasilescu, et quitté Bucarest par le premier train. Un escroc raisonnable ne fabrique pas de faux papiers pour le frère d’une femme qu’il connaît depuis un mois, parce que les faux papiers, dans un pays qui est en train de devenir fasciste, ne sont pas une petite combine de gentleman — c’est un crime qui se paie cher, en prison ou en balles.
Émile n’était pas raisonnable. Il ne l’avait probablement jamais été — un homme raisonnable ne devient pas escroc, il devient comptable. Mais ce soir-là, dans ce bar, face à ces yeux, il fut quelque chose de pire que déraisonnable : il fut sincère.
— Je vais voir ce que je peux faire, dit-il.
Ce n’était pas une promesse. Ce n’était même pas un engagement. C’était le bruit que fait un homme quand la carapace se fissure et que quelque chose, en dessous — quelque chose de mou, de vulnérable, d’humain — se montre pour la première fois depuis très longtemps.
Irina hocha la tête. Elle ne le remercia pas. Le remercier aurait été une politesse, et les politesses, entre eux, avaient cessé d’avoir cours. Ce qui restait était plus brut, plus difficile, plus vrai — un pacte silencieux, scellé par un verre de vin blanc qu’elle n’avait pas bu et un mensonge qu’il n’avait pas dit.
CHAPITRE 13
LA MÉCANIQUE DU VRAI
Fabriquer un faux passeport roumain en 1940 n’était pas, en soi, une opération complexe.
Les passeports roumains de l’époque étaient des documents de belle facture — papier vergé, couverture en carton bleu marine frappé des armoiries royales, pages intérieures en papier de sécurité avec filigranes — mais leur système de validation reposait sur des tampons, des signatures manuscrites et des photographies collées, ce qui en faisait des objets vulnérables pour quiconque avait les outils et le savoir-faire.
Émile avait les outils. Pas sur lui — ils étaient restés à Budapest, chez le faussaire napolitain qui les gardait dans un appartement du septième arrondissement, derrière la gare Keleti. Mais Bucarest, il le découvrit vite, était une ville où l’on pouvait trouver n’importe quoi si l’on savait à qui demander. Et Grigore savait.
— Un graveur, dit le concierge de nuit, quand Émile lui posa la question — sans détour, parce que les détours, avec Grigore, étaient inutiles. Il y a un graveur dans le quartier arménien. Lipscani, derrière l’église Stavropoleos. Il s’appelle Hagop. Il grave des plaques de cuivre, des cachets, des sceaux. Officiellement. Officieusement, il grave ce qu’on lui demande de graver, et il ne pose pas de questions, parce que les Arméniens ont appris depuis longtemps que les questions sont plus dangereuses que les réponses.
— Vous le connaissez ?
— Je connais tout le monde, Monsieur le Vicomte. C’est mon métier. Un concierge qui ne connaît pas un graveur est comme un prêtre qui ne connaît pas un pécheur — il ne sert à rien.
Le quartier Lipscani était une autre ville dans la ville — des ruelles étroites, pavées de cailloux ronds et usés, bordées de boutiques minuscules dont les vitrines disparaissaient sous des couches de poussière et d’histoire. Des échoppes de changeurs, de tailleurs, de cordonniers, de bijoutiers, de vendeurs de tapis, de marchands de tout et de rien, serrées les unes contre les autres comme des dents dans une mâchoire. L’air sentait le cuir, l’encens, la fumée de cigarette et le café turc — ce café épais, sirupeux, qu’on servait dans des tasses minuscules avec un carré de loukoum et un verre d’eau froide.
Hagop était un petit homme sec, la soixantaine, avec des mains énormes — des mains de forgeron sur un corps de jockey — et des lunettes rondes à double foyer qui lui donnaient l’air d’un hibou. Son atelier était un capharnaüm de plaques de cuivre, de burins, de limes, d’encres et de papiers, le tout éclairé par une seule ampoule qui pendait du plafond comme un fruit lumineux dans une caverne. Il ne parlait pas français — il parlait roumain, arménien, turc et un peu d’allemand — mais Émile avait appris assez de roumain en un mois pour les besoins essentiels, et les besoins essentiels, à Lipscani, se résumaient à trois mots : cât costă — combien.
La négociation fut brève. Hagop regarda les spécifications qu’Émile avait dessinées — un tampon du ministère de l’Intérieur, un cachet de la préfecture de police, un sceau consulaire — avec l’œil d’un artisan qui évalue un travail, pas d’un moraliste qui juge un crime. Il nomma un prix. Émile le paya. Hagop dit qu’il lui faudrait quatre jours.
Quatre jours.
Le problème n’était pas le passeport. Le problème était Andrei.
Irina avait arrangé une rencontre — pas à l’hôtel, parce que l’hôtel écoutait, mais dans un jardin public, le Cișmigiu, au centre de Bucarest. Le Cișmigiu était un parc à l’anglaise, avec un lac artificiel, des allées ombragées, des bancs sous les marronniers et cette atmosphère de verdure domestiquée qui est la réponse européenne au chaos de la nature. C’était aussi, en cet été 1940, un endroit où les amoureux se promenaient, les enfants jouaient, les vieillards nourrissaient les pigeons — un îlot de normalité dans une ville qui perdait la sienne.
Andrei les attendait sur un banc, près du lac. Il avait retiré sa chemise verte — il portait une chemise blanche, ouverte au col, et un pantalon de toile — mais quelque chose dans sa posture, dans la raideur de son dos, dans la façon dont ses mains reposaient sur ses genoux, paumes tournées vers le bas, disait qu’il portait encore l’uniforme en dessous. On ne quitte pas la Garde de Fer en changeant de chemise.
— Andrei, dit Irina. Voici Émile. L’homme dont je t’ai parlé.
Andrei leva les yeux. Émile vit le visage d’Irina en plus jeune, en plus flou, en plus inachevé — les mêmes traits, mais sans la précision, sans la dureté, sans cette qualité minérale qui faisait d’Irina une personne qu’on ne pouvait pas ignorer. Andrei était beau, mais d’une beauté molle, inquiète, une beauté de cire qui n’avait pas encore pris sa forme définitive.
— Vous êtes le Français, dit Andrei.
— Oui.
— Irina dit que vous pouvez m’aider à partir.
— C’est possible.
— Partir pour où ?
— La Turquie. Istanbul. De là, vous pouvez aller n’importe où — la Palestine, l’Égypte, l’Afrique du Sud. L’important, c’est de quitter le pays avant que les frontières se ferment.
Andrei regarda le lac. Des canards glissaient sur l’eau verte, laissant derrière eux des sillages en V qui s’élargissaient puis disparaissaient, comme si le lac effaçait toutes les traces. Un enfant lançait des morceaux de pain depuis la berge. L’enfant riait.
— Et si je ne veux pas partir ?
Irina ferma les yeux. Une seconde. Pas plus. Le temps d’absorber le coup.
— Andrei…
— Non, écoute-moi. Écoute-moi pour une fois. Tu m’as traîné ici, tu m’as présenté cet homme, tu as organisé tout ça derrière mon dos — comme toujours, comme Papa, comme la famille, toujours décider pour moi, toujours savoir mieux que moi ce qui est bon pour moi. Mais tu ne sais pas. Tu ne sais pas ce que c’est, la Légion. Tu ne sais pas ce qu’on ressent quand on fait partie de quelque chose de plus grand que soi. Papa était libéral — et qu’est-ce que ça lui a rapporté ? La disgrâce, l’exil, le mépris. Les libéraux ont perdu. Ils ont perdu parce qu’ils n’avaient rien à offrir — pas de foi, pas de force, pas de certitude. La Légion offre tout ça.
— La Légion offre la violence, dit Irina, et sa voix était si basse, si contrôlée, qu’elle semblait venir de très loin. La Légion bat des gens dans la rue. La Légion tue des Juifs. La Légion a assassiné un Premier ministre. C’est ça, ta certitude ?
— Tu ne comprends pas.
— Non. Je ne comprends pas. Et je ne veux pas comprendre. Je veux que tu vives.
Le silence qui suivit eut la densité d’un mur. Andrei regardait le lac. Irina regardait Andrei. Émile regardait les deux — et se sentait, pour la première fois depuis des années, complètement superflu. Pas inutile — il avait un rôle, les papiers, la logistique — mais superflu au sens où ce qui se jouait entre le frère et la sœur était d’une profondeur à laquelle il n’avait pas accès, parce qu’il n’avait jamais aimé personne de cette façon-là, avec cette fureur impuissante, cette tendresse qui ressemble à de la rage.
Andrei se leva.
— Je réfléchirai, dit-il.
Il s’éloigna le long du lac, les mains dans les poches, la démarche un peu voûtée — pas la démarche militaire de la chemise verte, mais celle d’un garçon de vingt-quatre ans qui ne sait pas quoi faire de sa vie et qui a choisi la pire des réponses à cette question.
Irina ne le regarda pas partir. Elle fixait un point sur l’eau — peut-être un canard, peut-être rien.
— Il ne partira pas, dit-elle.
— Peut-être.
— Il ne partira pas. Je le connais. Quand il dit « je réfléchirai », ça veut dire « j’ai déjà décidé, mais je n’ai pas le courage de te le dire ». Il a toujours été comme ça. Même enfant. Quand il ne voulait pas manger sa soupe, il ne disait pas non. Il disait « peut-être plus tard ». Et plus tard ne venait jamais.
Elle se leva. Ses mains tremblaient — les mains d’Irina, qui ne tremblaient jamais.
— Faites quand même les papiers, dit-elle. On ne sait jamais. Peut-être que la peur sera plus forte que la fierté. Peut-être qu’il y aura un moment — un moment où les bottes dans la rue seront trop bruyantes, où le sang sera trop rouge, où la certitude deviendra trop lourde à porter. Et à ce moment-là, il faudra que les papiers soient prêts.
Elle s’éloigna à son tour, dans l’allée ombragée, sous les marronniers. Les feuilles faisaient des ombres mouvantes sur le gravier, et pendant un instant, Irina elle-même sembla faite d’ombre — une silhouette mobile, découpée dans la lumière du Cișmigiu, qui marchait vers quelque chose qu’Émile ne pouvait pas voir.
Il resta seul sur le banc. L’enfant lançait toujours du pain aux canards. Le pain tombait dans l’eau avec de petits ploufs qui ressemblaient à des points d’exclamation muets. Le lac effaçait les traces. Bucarest transpirait. Et quelque part, dans un atelier du quartier arménien, un graveur nommé Hagop taillait des tampons dans du cuivre avec la patience des artisans qui savent que leur travail, qu’il serve la loi ou qu’il la viole, est de toute façon le même — c’est du travail bien fait.
Émile pensa à Vasilescu, dont l’argent attendait d’être volé. Il pensa à Weidmann, dont les informations attendaient d’être livrées. Il pensa à Fitch, dont le bridge attendait d’être joué. Et il pensa à Irina, qui ne lui avait rien demandé qu’il n’eût déjà décidé de donner.
Quatre jours. Dans quatre jours, les papiers seraient prêts.
Dans quatre jours, aussi, la Roumanie aurait perdu un roi.
Mais ça, personne ne le savait encore. Sauf l’Athénée Palace, peut-être. L’Athénée Palace savait toujours avant tout le monde.
CHAPITRE 14
L’ABDICATION
Le roi Carol II abdiqua le 6 septembre 1940, un vendredi.
Émile se souviendrait toujours du jour de la semaine, parce que le vendredi était le jour où Grigore changeait les fleurs du comptoir de la conciergerie — des œillets rouges, toujours des œillets rouges, par superstition ou par habitude — et que ce vendredi-là, les œillets étaient encore dans leur seau d’eau, pas arrangés, pas coupés, comme si le concierge avait été interrompu en plein geste par l’effondrement d’un règne.
La nouvelle arriva par la radio. Pas par les journaux, pas par le téléphone, pas par le bouche-à-oreille habituel — par la radio, ce qui signifiait que c’était officiel, irréversible, et que le temps des rumeurs était terminé. Le général Ion Antonescu, nommé Premier ministre deux jours plus tôt, avait exigé l’abdication. Le roi avait cédé. Son fils Michel, dix-huit ans, redevenait roi — pour la deuxième fois de sa vie, comme si le destin, en Roumanie, bégayait.
L’Athénée Palace, ce matin-là, fut le premier endroit de Bucarest à savoir et le dernier à comprendre. Les gens savaient — la radio l’avait dit, les couloirs bruissaient, les visages étaient graves — mais personne ne comprenait ce que cela signifiait, parce que l’abdication d’un roi, dans un pays qui avait fait du roi le centre de toute chose, était un événement si énorme, si fondamental, qu’il dépassait la capacité de compréhension des cerveaux individuels. On savait, mais on ne réalisait pas. On parlait, mais on ne disait rien. On buvait, mais on n’avait pas soif.
Émile descendit au hall à huit heures. Le spectacle était hallucinant.
Le hall était plein — pas plein comme d’habitude, mais plein d’une façon nouvelle, chaotique, comme si toutes les couches de l’hôtel s’étaient mélangées en une seule masse indifférenciée. Des diplomates en pyjama parlaient avec des officiers en uniforme. Des femmes en robe de chambre fumaient dans les fauteuils. Le Prince Dobrovolski, en smoking — toujours en smoking, même à huit heures du matin, comme si le smoking était sa peau et qu’il ne pouvait pas l’enlever — se tenait debout au milieu du hall, un verre de champagne à la main, et disait à qui voulait l’entendre :
— Le deuxième roi que je vois tomber. Le premier était Nicolas. Celui-ci est Carol. Les rois tombent toujours de la même façon — d’abord lentement, puis très vite. Comme les feuilles. Comme les empires. Comme les gens qui boivent trop. Je le sais — j’ai été un empire, j’ai été un homme qui boit trop, et je serai peut-être un jour une feuille. En attendant, je bois à la santé du roi Michel, qui a dix-huit ans et qui ne sait pas encore ce qui l’attend. Pauvre garçon. Pauvre, pauvre garçon.
Émile chercha Vasilescu. Le boyar était au bar — à huit heures du matin, au bar, pour la deuxième fois en trois mois, ce qui confirmait que les repères s’effondraient. Il buvait du țuică, les yeux fixes, les bajoues pendantes. En voyant Émile, il se leva — un mouvement lourd, mécanique, comme un ours qui se dresse sur ses pattes arrière.
— Dorvières. Les papiers de la banque. Où en sont-ils ?
— Presque prêts. Zurich a confirmé. Quelques jours encore.
— Quelques jours. Quelques jours. Il n’y a plus de jours, Dorvières. Il n’y a plus que des heures. Carol est parti. Antonescu est là. La Garde de Fer est dans la rue. Vous savez ce que ça veut dire ? Ça veut dire que dans une semaine, peut-être deux, les chemises vertes seront au pouvoir, et les chemises vertes, Dorvières, n’aiment pas les boyards. Ils n’aiment pas les riches. Ils n’aiment pas les Juifs. Ils n’aiment personne, sauf eux-mêmes et leur Capitaine mort. Il faut que l’argent parte. Maintenant.
— Demain, dit Émile. Demain, je vous apporterai les formulaires de transfert. Tout sera en ordre.
Vasilescu le saisit par le bras. Sa poigne était celle d’un homme qui se noie — forte, aveugle, indifférente à la douleur qu’elle cause.
— Demain, Dorvières. Demain. Je compte sur vous.
Émile monta dans sa chambre. Il ouvrit la valise — celle du papier à en-tête — et prépara les formulaires. Des formulaires magnifiques, imprimés sur du papier de soie ivoire, avec l’en-tête de la Banque Helvétique, des cases pour les montants, les numéros de compte, les signatures. Des formulaires qui ne valaient rien — du papier, de l’encre, du vide habillé en finance — mais qui, dans les mains d’un homme terrifié, auraient la solidité du marbre.
Il les prépara avec soin. Puis il s’assit au bureau et regarda par la fenêtre.
La place était différente. Des soldats — des vrais, en uniforme, avec des fusils — avaient pris position aux carrefours. Un camion militaire traversa lentement la place, chargé de jeunes hommes en chemise verte qui chantaient. Les gladiolas rouges — ou les dahlias, ou quoi que fût la fleur du moment — tremblaient dans le vent chaud. Le dôme de l’Athénée roumain brillait dans le soleil de septembre comme un casque abandonné sur un champ de bataille.
Carol était parti. Le monde d’hier était parti avec lui — le monde des boyards, des soirées à l’Athénée, des conversations en français, des promenades sur la Calea Victoriei. Le monde de demain n’était pas encore là, mais on le sentait venir, dans le bruit des bottes, dans le chant des légionnaires, dans le silence des gens qui baissaient les yeux.
Et Émile, le faux vicomte, le vrai escroc, était assis entre les deux mondes, les formulaires de la fausse banque devant lui, les faux papiers d’Andrei chez Hagop l’Arménien, et cette sensation de plus en plus insistante que le sol sous ses pieds n’était pas du sol — que c’était de la glace, fine, transparente, et qu’en dessous, l’eau était noire et profonde.
*
La fuite du roi fut, en elle-même, un roman picaresque.
On l’apprit dans les jours suivants, par fragments, par rumeurs, par éclats — comme on apprend les histoires les plus incroyables, c’est-à-dire par les détails les plus absurdes. Carol avait quitté le palais dans la nuit. Un convoi de voitures, puis un train spécial. Avec lui : Magda Lupescu, quelques fidèles, et trente camions chargés de ses biens personnels — de l’or, des bijoux, des tableaux, des fourrures, des meubles, un assortiment de richesses si extravagant qu’il aurait fallu un inventaire de trois jours pour en faire le tour. Trente camions. Un roi en fuite avec trente camions de butin — c’était du Molière joué par l’Histoire, du vaudeville avec des balles réelles.
Parce qu’il y avait eu des balles. À Timișoara, la Garde de Fer avait tenté d’arrêter le train royal en tirant sur les wagons. Des balles avaient traversé les parois. Magda Lupescu, dit-on, s’était jetée sous un siège. Le roi, dit-on, avait hurlé. Les trente camions de trésors, eux, n’avaient rien senti — les objets n’ont pas peur.
Le Prince Dobrovolski raconta l’histoire au bar, le soir même, avec un mélange de jubilation et de tristesse qui était sa marque de fabrique.
— Trente camions, dit-il en levant son verre. Nicolas, quand il est parti — enfin, quand on l’a emmené — n’avait rien. Pas un kopeck. Pas une bague. Il est parti en pyjama, avec sa femme et ses enfants, dans un train qui sentait la sueur et le désespoir. Et il est mort dans une cave. Carol, lui, part avec trente camions d’or et des balles dans la carrosserie. La différence entre un tsar et un roi, mes amis, c’est la taille des valises.
Il but. Le champagne, ce soir-là, avait un goût de cendres et de fin d’époque. Tout le bar le sentait. Même les Allemands — même les Allemands, qui avaient pourtant toutes les raisons d’être satisfaits — avaient quelque chose de contenu dans le regard, comme si l’ampleur de ce qu’ils étaient en train de gagner commençait à les inquiéter eux-mêmes.
CHAPITRE 15
LES CONSÉQUENCES
Le lendemain de l’abdication, Émile remit les formulaires à Vasilescu.
La scène eut lieu dans la chambre du boyar — une suite au deuxième étage, plus grande que celle d’Émile, avec des meubles lourds, des rideaux de velours cramoisie et une odeur de tabac froid et de țuică qui flottait dans l’air comme un brouillard intérieur. Vasilescu était assis à son bureau, les manches retroussées, les bagues retirées — un détail qui frappa Émile, parce qu’un boyar qui retire ses bagues est un boyar qui a cessé de jouer le boyar.
Il signa les formulaires sans les lire. Émile le regarda faire et sentit, pour la deuxième fois — après le dîner au restaurant, après la poignée de main au bar —, ce pincement, cette contraction quelque part entre l’estomac et la conscience. Vasilescu signait avec l’application d’un enfant qui fait ses devoirs — la langue entre les dents, le front plissé, la main appliquée. C’était la signature d’un homme qui croyait sauver sa vie. Et Émile, qui savait que cette signature ne sauvait rien du tout — qu’elle envoyait de l’argent dans un trou noir, un compte qui n’existait que le temps d’être vidé —, regarda la main du boyar tracer les lettres de son nom et pensa : c’est la dernière fois que je fais ça.
La pensée le surprit. Pas par son contenu — il avait dit « la dernière fois » après chaque arnaque, c’était un rituel, une superstition d’escroc, comme les marins qui disent « dernier voyage » avant chaque traversée. Mais cette fois, la pensée avait un poids différent. Elle n’était pas une formule. Elle était vraie.
— Voilà, dit Vasilescu en posant le stylo. C’est fait. Quand l’argent sera-t-il à Zurich ?
— Quarante-huit heures après le transfert. Je vous ferai parvenir la confirmation de Hartmann.
— Hartmann. Le protestant aux chaussettes noires.
— Lui-même.
Vasilescu eut un sourire fatigué — un sourire qui n’attendait rien, qui ne demandait rien, qui disait simplement : j’ai fait ce que je pouvais, et maintenant, le reste ne m’appartient plus.
— Merci, Dorvières. Vous êtes le seul homme à Bucarest en qui j’ai confiance.
Émile sortit de la chambre avec les formulaires signés dans sa poche intérieure et le goût de la trahison dans la bouche. Il traversa le couloir — moquette épaisse, lumière tamisée, silence d’aquarium — et s’arrêta devant l’ascenseur. Il appuya sur le bouton. L’ascenseur monta avec ses grincements de vieil homme.
C’est dans l’ascenseur qu’il prit sa décision.
Il ne volerait pas l’argent de Vasilescu.
La décision ne vint pas comme une illumination, pas comme un éclair moral, pas comme une conversion spectaculaire du mal vers le bien. Elle vint comme viennent les décisions les plus importantes — doucement, latéralement, presque par accident, comme un courant d’air qui passe sous une porte qu’on croyait fermée. Il ne volerait pas Vasilescu parce que Vasilescu avait retiré ses bagues. Parce que Vasilescu avait signé sans lire. Parce que Vasilescu avait dit « vous êtes le seul homme en qui j’ai confiance » avec la voix d’un homme qui n’a plus personne. Ce n’était pas de la morale — Émile n’avait pas de morale, ou du moins il n’en avait jamais eu l’usage. C’était autre chose. Quelque chose de plus primitif, de plus animal. Un refus du corps, comme quand on ne peut plus avaler un aliment qu’on a trop mangé.
Il monta dans sa chambre. Il prit les formulaires. Il les posa sur le bureau. Il les regarda.
Puis il les déchira.
Soigneusement, méthodiquement, en petits morceaux réguliers, comme un homme qui défait un puzzle qu’il a mis des semaines à assembler. Les morceaux tombèrent dans la corbeille à papier — la Banque Helvétique de Commerce et d’Investissement en confettis, le Directeur Hartmann en lambeaux, toute l’architecture du mensonge réduite à ce qu’elle avait toujours été : du papier.
Il s’assit sur le lit. Il regarda le plafond. Il pensa : et maintenant ?
Maintenant, il n’avait plus d’arnaque. Plus de plan. Plus de raison d’être à Bucarest, sinon les faux papiers d’Andrei, le double jeu avec Weidmann et Fitch, et Irina. C’est-à-dire rien qui le concernât vraiment — rien qui le nourrirait, rien qui paierait sa chambre d’hôtel, rien qui justifiât sa présence dans un pays qui s’effondrait.
Et pourtant, il resta.
*
Le soir même, Weidmann vint le trouver au bar.
Pas à leur table habituelle du petit-déjeuner — au bar, le soir, ce qui était une rupture de protocole. Les ruptures de protocole, chez Weidmann, étaient des signaux d’alarme.
— Dorvières, dit-il en s’asseyant. Un problème.
— Quel genre ?
— Le genre qui nécessite une explication. Vos petits rapports hebdomadaires — nos conversations du mardi matin — sont très intéressants. Informatifs. Détaillés. Peut-être un peu trop détaillés, d’ailleurs, pour un homme qui prétend ne faire que glaner l’écume des conversations. Mais passons. Le problème n’est pas là.
Il fit signe au barman. Un whisky apparut.
— Le problème, c’est que certaines informations que vous m’avez transmises — des impressions, des humeurs, comme nous disions — se sont retrouvées, sous une forme légèrement modifiée, dans des rapports de la légation britannique. Pas les mêmes mots, bien sûr. Les Anglais ont leurs propres mots. Mais la substance, la saveur, la direction — les mêmes. Ce qui me conduit à une hypothèse désagréable.
Émile ne cilla pas. L’art de ne pas ciller, encore. Mais cette fois, l’effort était plus grand.
— Quelle hypothèse ?
Weidmann sourit. Le sourire mince, privé, le sourire qui ne s’adressait qu’à lui-même.
— L’hypothèse que vous ne travaillez pas seulement pour moi. Ce qui, en soi, n’est pas un crime — dans cet hôtel, tout le monde travaille pour tout le monde. Mais c’est un manque de transparence. Et le manque de transparence, dans notre type d’arrangement, est un problème plus grave que la trahison. La trahison, on peut la punir. Le manque de transparence, on ne peut que le constater — et constater, pour un homme comme moi, c’est déjà décider.
Le silence entre eux dura cinq secondes. Cinq secondes qui eurent la densité d’une heure.
— Je ne vous menace pas, Dorvières, reprit Weidmann. Les menaces sont vulgaires, et je ne suis pas un homme vulgaire. Je vous informe. À partir de maintenant, nos conversations du mardi matin n’auront plus lieu. Notre arrangement est terminé. Ce qui ne signifie pas que nous sommes ennemis — simplement que nous ne sommes plus associés. La nuance est importante. Un ennemi, on le combat. Un ancien associé, on le surveille. C’est moins violent, mais c’est plus durable.
Il finit son whisky. Se leva. Lissa une ride imaginaire sur sa veste.
— Un conseil, Dorvières. Quittez Bucarest. Bientôt. Ce qui va se passer ici dans les semaines qui viennent ne sera pas agréable pour les gens qui n’ont pas de camp. Et vous, si je ne m’abuse, n’avez de camp nulle part. Ce qui est charmant en temps de paix et suicidaire en temps de guerre.
Il s’éloigna. Émile resta seul avec un verre vide et le sentiment très précis d’un filet qui se resserrait.
Weidmann savait. Weidmann avait compris le double jeu. Et si Weidmann avait compris, combien de temps avant que d’autres ne comprennent — la police roumaine, la Securitate royale, la Garde de Fer, tous ces yeux qui regardaient, toutes ces oreilles qui écoutaient dans cet hôtel qui n’était qu’une oreille géante ?
Il fallait partir. Weidmann avait raison — il fallait partir. Mais pas seul.
Il monta au troisième étage, frappa à la porte d’Irina — chambre 312, il connaissait le numéro par Grigore, qui connaissait tous les numéros — et quand elle ouvrit, il dit :
— Il faut qu’on parte. Tous les trois. Vous, moi et Andrei. Les papiers sont prêts. Hagop a fini. Il faut partir maintenant.
Irina le regarda. Ses yeux gris-vert étaient calmes — d’un calme terrible, le calme des gens qui ont déjà accepté le pire et pour qui tout ce qui suit est une variation.
— Andrei ne partira pas, dit-elle.
— Il faut le convaincre.
— On ne convainc pas Andrei. On ne l’a jamais convaincu de rien. Quand il avait huit ans, il refusait de manger sa soupe. Quand il avait quinze ans, il refusait d’étudier. Quand il a vingt-quatre ans, il refuse de quitter un mouvement qui va le tuer. C’est le même refus. C’est le même garçon.
— Alors on part sans lui.
Irina ferma les yeux. Le même geste qu’au Cișmigiu — une seconde, pas plus. Le temps d’absorber.
— Non, dit-elle. On ne part pas sans lui. On essaie encore une fois. Une dernière fois. Et si ça ne marche pas — si ça ne marche pas, Émile, alors je reste.
— Vous ne pouvez pas rester.
— Si. Je peux. Parce qu’il est mon frère. Et parce que les gens qui partent sans ceux qu’ils aiment ne partent pas vraiment — ils fuient. Et les gens qui fuient passent le reste de leur vie à courir. Je ne veux pas courir. Je ne suis pas faite pour ça.
Elle le regarda. Et dans ce regard, Émile vit quelque chose qu’il n’avait jamais vu dans les yeux de personne — pas de la résignation, pas du courage, pas de la folie, mais les trois à la fois, fondus en une seule substance, dure et transparente, comme un diamant taillé dans la peur.
— Demain, dit-elle. Demain soir. Amenez les papiers. J’arrangerai la rencontre.
Émile hocha la tête. Il redescendit dans sa chambre. Il ne dormit pas. Dehors, un camion militaire traversa la place, lentement, ses phares balayant la façade de l’hôtel comme les yeux d’un animal qui cherche sa proie. Les gladiolas — ou les dahlias, ou les chrysanthèmes, les fleurs changeaient mais la couleur restait rouge, toujours rouge — tremblaient dans le souffle du véhicule.
L’Athénée Palace, cette nuit-là, ne dormait pas non plus. L’hôtel respirait, craquait, grinçait. Des portes s’ouvraient et se fermaient dans les étages. Des pas résonnaient dans les couloirs. Des voix murmuraient derrière les cloisons minces.
L’hôtel écoutait. L’hôtel savait. L’hôtel attendait.
CHAPITRE 16
LA DERNIÈRE NUIT
Le rendez-vous eut lieu dans la chambre d’Irina, pas au Cișmigiu. Plus le temps pour les parcs, les bancs, les canards. Le temps des jardins publics était fini. On en était au temps des chambres fermées, des rideaux tirés, des voix basses.
Andrei vint à neuf heures du soir. Sans chemise verte — en civil, un costume froissé, une cravate dénouée. Il avait l’air d’un homme qui n’a pas dormi depuis plusieurs jours, ce qui était probablement le cas. Ses yeux — les yeux d’Irina en plus jeune, en plus flou — avaient des cernes violets, et quelque chose dans son regard avait changé depuis le Cișmigiu. La fièvre était toujours là, mais en dessous, quelque chose d’autre — de la fatigue, peut-être, ou du doute, ou cette forme particulière de lucidité qui vient quand le corps est trop épuisé pour maintenir les illusions.
— Dis-moi, fit Irina.
Andrei s’assit sur le lit. Il regarda ses mains. Des mains de garçon, fines, pas encore formées.
— Il y a eu des choses, dit-il. Des choses que je ne peux pas raconter. Enfin, que je ne veux pas raconter. Des choses dans la rue. Des gens. Des gens qu’on…
Il s’arrêta. Avala. Reprit.
— Il y avait un vieux. Un vieux Juif. Un horloger. Rue Văcărești. Ils l’ont sorti de sa boutique. Ils l’ont traîné dans la rue. Je n’ai pas — je n’ai pas participé. Je regardais. Je regardais seulement. Mais regarder, c’est…
Il ne finit pas la phrase. Il n’avait pas besoin de la finir. Le silence qui suivit contenait tout — la honte, l’horreur, la compréhension tardive que regarder, dans certaines circonstances, c’est participer.
Irina ne dit rien. Elle ne le prit pas dans ses bras. Elle ne le consola pas. Elle le laissa assis sur le lit, avec ses mains de garçon et ses yeux cernés, et elle attendit — parce qu’Irina savait que les gens qui arrivent à la vérité n’ont pas besoin d’être poussés. Ils ont besoin qu’on les attende de l’autre côté.
— Je veux partir, dit Andrei.
Trois mots. Trois mots qui valaient trois mois de conversations, de supplications, de rendez-vous au Cișmigiu, de nuits blanches. Trois mots que la soupe avait refusé de dire quand il avait huit ans.
Émile sortit les papiers de sa poche intérieure. Le passeport — magnifique, un chef-d’œuvre de Hagop, les tampons impeccables, la photographie collée avec une précision d’orfèvre, le tout au nom d’Alexandru Marinescu, étudiant en agronomie, né à Brăila, se rendant à Istanbul pour des études — une identité si banale, si transparente, qu’elle en devenait invisible. Un sauf-conduit du ministère de l’Intérieur — faux, bien sûr, mais faux avec la même conviction que les vrais, ce qui, dans un pays où les vrais documents étaient souvent aussi douteux que les faux, ne faisait guère de différence.
Andrei prit le passeport. L’ouvrit. Regarda la photographie — sa propre photo, qu’Irina avait fournie, prise deux ans plus tôt, avant la chemise verte, avant les bottes, avant le vieil horloger de la rue Văcărești. Un visage de garçon qui ne savait pas encore ce qu’il allait devenir. Un visage d’avant.
— Alexandru Marinescu, lut-il. Étudiant en agronomie. C’est moi, ça ?
— C’est toi pour les deux prochains jours, dit Irina. Après, tu seras qui tu voudras.
— Et toi ?
— Moi, je reste.
— Non.
— Si.
— Irina…
— Je reste parce qu’il faut que quelqu’un reste. Papa est à la campagne. Il est vieux. Il est seul. Si je pars, il n’a plus personne. Et un vieil homme seul dans une Roumanie qui devient folle, c’est un vieil homme qui meurt. Je ne peux pas. Tu comprends ? Je ne peux pas.
Le silence revint. Plus doux, cette fois. Le silence des choses décidées, des routes choisies, des adieux qui ne disent pas leur nom.
Émile regarda Irina. Elle se tenait debout près de la fenêtre, les bras croisés, la silhouette découpée contre les rideaux de brocart. Elle ne pleurait pas. Elle ne tremblait pas. Elle était simplement là — solide, verticale, indestructible de cette façon que seules les personnes qui ont renoncé à elles-mêmes pour quelqu’un d’autre peuvent être indestructibles.
— Le train pour Constanța part à six heures du matin, dit Émile. De Constanța, un bateau pour Istanbul. J’ai les billets. Le passeport est en ordre. Il faut être à la gare du Nord avant cinq heures et demie — assez tôt pour éviter les contrôles de la Garde de Fer, qui commencent à six heures.
— Vous venez avec moi ? demanda Andrei.
Émile ouvrit la bouche pour dire oui. C’était le plan — partir avec Andrei, quitter Bucarest, prendre le train pour Constanța, le bateau pour Istanbul, disparaître dans une autre ville, un autre palace, une autre identité. C’était le plan, et c’était le plan le plus raisonnable, le plus sûr, le plus conforme à tout ce qu’il avait toujours fait — partir avant que les choses ne tournent mal, glisser entre les mailles du filet, survivre.
Mais en regardant Irina — debout, les bras croisés, le dos droit — il sut qu’il ne partirait pas. Pas ce soir. Pas avec Andrei. Pas maintenant.
— Je vous accompagne à la gare, dit-il. Après, je reviens.
— Pourquoi ? demanda Andrei.
Émile ne répondit pas. Irina, elle, ne posa pas la question. Elle savait pourquoi. Et cette connaissance partagée — silencieuse, totale, sans un mot échangé — fut peut-être la chose la plus vraie qui se passa entre eux dans tout l’été 1940.
*
Ils partirent à quatre heures du matin. L’hôtel dormait — ou faisait semblant. L’ascenseur était trop bruyant, ils prirent l’escalier. Émile portait la valise d’Andrei — une seule valise, légère, presque vide. Un garçon de vingt-quatre ans qui fuit sa vie avec une valise presque vide — il y avait quelque chose de déchirant dans cette légèreté, quelque chose qui disait que la jeunesse est le seul bagage qu’on n’a pas besoin de porter parce qu’on le porte en soi.
Dans le hall, Grigore était à son poste.
Il ne dit rien. Il ne posa aucune question. Il ouvrit la porte de service — pas la porte principale, pas la porte tambour, mais une petite porte latérale, discrète, que seul le personnel utilisait — et il les laissa passer. En sortant, Émile croisa son regard. Le regard de Grigore avait la profondeur d’un puits — un puits dans lequel on pouvait voir, si on regardait bien, vingt ans de nuits, de secrets, de départs silencieux.
— Les cerises sont toujours bonnes, murmura-t-il.
Émile sourit.
— Vrai ou inventé ?
Grigore ne répondit pas. Il ferma la porte derrière eux.
*
La gare du Nord, à quatre heures et demie du matin, était un lieu de non-être. Pas encore le jour, plus tout à fait la nuit — un entre-deux grisâtre, cotonneux, dans lequel les formes flottaient comme des poissons dans une eau trouble. Quelques voyageurs attendaient sur le quai, le visage tiré, les épaules rentrées. Un vendeur de simits dormait debout, son plateau en équilibre sur la tête. Un chat errait entre les rails avec l’assurance de ceux qui n’ont pas de billet et qui n’en ont pas besoin.
Le train pour Constanța était là. Un vieux convoi aux wagons de bois, le vernis écaillé, les vitres sales, les banquettes en moleskine usée — un train qui avait transporté des soldats, des réfugiés, des rois, des escrocs, et qui les avait tous traités avec la même indifférence fatiguée.
Andrei monta. Il se retourna sur le marchepied.
— Dites à Irina…
Il s’arrêta. Quoi ? Qu’il l’aimait ? Qu’il avait honte ? Qu’il ne savait pas si ce qu’il faisait était du courage ou de la lâcheté ? Qu’il se souvenait de la soupe, du jardin, de la mort de leur mère, du manoir en Valachie où les fantômes étaient plus vivants que les vivants ?
— Dites-lui que la soupe était bonne, dit-il.
Et il disparut dans le wagon.
Émile resta sur le quai. Le train s’ébranla avec un grincement de ferraille — le même bruit que l’ascenseur de l’Athénée Palace, en plus grand, en plus définitif. Les wagons défilèrent devant lui, de plus en plus vite. Le visage d’Andrei apparut à une fenêtre, pâle, brouillé, puis il disparut, emporté par la vitesse et par la distance et par tout ce qui sépare un homme de vingt-quatre ans qui fuit de l’homme qu’il aurait pu devenir s’il n’avait pas eu à fuir.
Le train s’éloigna. Le quai redevint vide. Le chat revint entre les rails.
Émile retourna à l’Athénée Palace. Il entra par la porte de service — Grigore avait laissé la porte ouverte, parce que Grigore laissait toujours les portes ouvertes pour les gens qui revenaient, c’était sa philosophie de concierge.
Il monta dans sa chambre. Il s’allongea sur le lit. Il regarda le plafond. Le plafond avait un trou — un petit trou, presque invisible, dans le coin gauche, là où le plâtre avait craqué. Un trou par lequel on pouvait peut-être entendre les voix de l’étage au-dessus, les murmures, les secrets, les mensonges. L’hôtel qui écoutait.
Il ferma les yeux.
Il ne dormit pas. Mais pour la première fois depuis trois mois — depuis le jour où il était descendu du train de Budapest avec deux valises, un faux nom et un panama volé à Trieste —, il se sentit, étrangement, inexplicablement, en paix.
Pas heureux. Pas satisfait. En paix.
C’était nouveau.
ÉPILOGUE
QUELQUE PART AILLEURS
Istanbul, octobre 1940.
L’hôtel s’appelait le Pera Palace. Un autre palace, d’autres couloirs, d’autres lustres, d’autres fantômes. Émile y était arrivé quinze jours plus tôt, par le même chemin qu’Andrei — Constanța, le bateau, le Bosphore. Avec une seule valise, cette fois. Celle des vêtements. L’autre — celle du papier à en-tête zurichois, des cartes de visite du vicomte, du nécessaire de toilette volé au Gellért — il l’avait laissée à l’Athénée Palace, dans l’armoire de la chambre 307, comme on laisse une mue.
Il n’avait pas dit au revoir au Prince. Le Prince dormait — il dormait toujours, à quatre heures du matin, dans son fauteuil du hall, le smoking froissé, la coupe vide. Émile l’avait regardé une dernière fois en traversant le hall dans la lumière grise de l’aube. Le visage du Prince, dans le sommeil, avait perdu ses rides, son ironie, sa mélancolie de vieux Russe — il avait l’air d’un enfant qui rêve de Saint-Pétersbourg, d’un hiver qui n’existe plus, d’un bal auquel personne ne sera jamais invité.
Il n’avait pas dit au revoir à Grigore. Il n’avait pas eu besoin — Grigore, en lui ouvrant la porte pour la dernière fois, avait dit tout ce qu’il y avait à dire dans un seul mouvement de moustache. Un mouvement lent, définitif, qui signifiait : allez, partez, vivez, et ne revenez pas, parce que cet hôtel mange les gens qui reviennent.
Il n’avait pas dit au revoir à Fitch, qui ne disait jamais au revoir à personne, parce que les Anglais considèrent les adieux comme une forme de défaite.
Il avait dit au revoir à Irina.
C’était dans le couloir du troisième étage, devant la porte de la chambre 312, après le départ d’Andrei. Il était remonté pour lui dire que le train était parti, que le garçon était dedans, que les papiers avaient fonctionné. Elle avait ouvert la porte. Elle portait la même robe que le premier soir — la robe en crêpe de soie couleur d’encre, simple, sans bijoux. Ou alors c’était une autre robe, et c’était le souvenir qui la rendait identique. Les souvenirs font ça — ils habillent les gens de la première image qu’on a d’eux, et tout le reste n’est que variation.
— Il est parti, dit Émile.
— Oui.
— Il a dit de vous dire que la soupe était bonne.
Irina eut un sourire. Pas un demi-sourire, pas une inclinaison ironique de la tête — un vrai sourire, qui dura une seconde, peut-être deux, et qui transforma son visage en quelque chose que Émile n’avait jamais vu : quelque chose de doux. Puis le sourire disparut, et le visage redevint ce qu’il était — anguleux, précis, blindé.
— Merci, dit-elle. Pour les papiers. Pour Andrei. Pour tout.
— Je n’ai rien fait.
— Vous avez fait exactement ce qu’il fallait. Ce qui est rare. La plupart des gens font trop ou pas assez. Vous avez fait juste ce qu’il fallait. C’est un talent que je ne vous soupçonnais pas.
Ils restèrent un moment dans le couloir. La lumière tamisée, la moquette épaisse, le silence de l’hôtel entre quatre et cinq heures du matin — ce silence qui n’est pas le silence mais la respiration d’un bâtiment qui fait semblant de dormir.
— Venez avec moi, dit Émile.
— Non.
— Irina…
— Non. Mon père. Le manoir. La Valachie. Je vous l’ai dit — je ne suis pas faite pour fuir.
— Ce n’est pas fuir.
— Si. C’est fuir. C’est fuir avec quelqu’un au lieu de fuir seul, ce qui est plus agréable, mais c’est quand même fuir. Et je ne fuis pas.
Elle le regarda. Longtemps. Avec ces yeux gris-vert qui avaient la couleur de la Dâmbovița, de la fumée, du crépuscule, de tout ce qui est entre deux choses et qui n’appartient ni à l’une ni à l’autre.
— Partez, Émile. Partez pendant que vous le pouvez. Et quand vous serez quelque part — n’importe où, un autre hôtel, une autre ville, un autre nom —, pensez à Bucarest de temps en temps. Pensez à l’English Bar. Aux tilleuls. Aux mititei. Au Prince et à son champagne. À Grigore et à ses proverbes. Pensez à tout ça, et dites-vous que ça a existé — que pendant trois mois, dans un hôtel qui écoutait tout, deux personnes se sont parlé sans mentir. C’est rare. C’est peut-être la chose la plus rare qui puisse arriver dans un endroit comme celui-ci.
Elle recula d’un pas. Posa sa main sur la porte.
— Au revoir, Vicomte.
— Au revoir, Irina.
La porte se ferma.
*
À Istanbul, Émile loua une chambre au Pera Palace — par habitude, par ironie, par ce besoin qu’il avait de vivre dans les palaces comme d’autres vivent dans les églises : pour le décor, pour le rituel, pour cette illusion de permanence que seuls les très vieux bâtiments savent offrir. Il s’inscrivit au registre sous le nom d’Émile Dorval. Sans titre. Sans particule. Sans vicomte. Juste Dorval. Le nom de son père, le mercier de Clermont-Ferrand. C’était la première fois depuis dix ans qu’il signait son vrai nom quelque part, et la plume hésita — une seconde, pas plus — avant de former les lettres. Comme si la main ne reconnaissait plus le chemin.
Il resta trois semaines à Istanbul. Il ne fit rien. Pas d’arnaque, pas de faux papier, pas de charme déployé. Il marchait le long du Bosphore, il buvait du thé dans les çay bahçesi de Beyoğlu, il regardait les ferries traverser le détroit avec cette lenteur majestueuse des bateaux qui ne sont pressés par rien. Le soir, il s’asseyait au bar du Pera Palace — un autre bar, d’autres fauteuils, d’autres silhouettes — et il buvait un whisky en pensant à un autre bar, à d’autres fauteuils, à d’autres silhouettes.
Il n’eut pas de nouvelles d’Irina. Il n’en attendait pas. Les nouvelles, dans un monde en guerre, sont des oiseaux qui voyagent mal — ils se perdent, ils se blessent, ils arrivent morts.
Il eut des nouvelles d’Andrei. Un télégramme, bref, laconique, envoyé depuis Le Caire — le garçon avait réussi à passer d’Istanbul en Égypte, par la Palestine, par des chemins qu’Émile ne connaissait pas et ne chercha pas à connaître. Le télégramme disait : ARRIVÉ STOP MERCI STOP SOUPE TOUJOURS BONNE STOP.
Émile garda le télégramme. C’était le premier document vrai qu’il possédait depuis des années — pas un faux papier, pas une lettre d’introduction inventée, pas un formulaire bancaire truqué. Un télégramme réel, envoyé par une personne réelle, qui disait des mots réels. Il le glissa dans la poche intérieure de sa veste, là où il gardait autrefois les cartes de visite du vicomte de Dorvières.
C’était un échange équitable.
Un matin, en descendant au petit-déjeuner, il croisa un homme dans le hall du Pera Palace — un homme en costume de lin, avec un panama et des chaussures bicolores, qui parlait français avec un accent légèrement aristocratique et qui se présenta au réceptionniste comme le Baron de quelque chose. L’homme avait le sourire numéro trois — celui qui dit : je suis charmant, je le sais, et je sais que vous le savez. Les chaussures étaient impeccables. La posture, parfaite. Le mensonge, invisible.
Émile le regarda passer. Il reconnut tout — les gestes, le ton, la démarche, le panama. C’était lui. Ou plutôt, c’était ce qu’il avait été. Un homme en costume, avec un faux nom et de vraies chaussures, qui traversait un hall d’hôtel en croyant que le monde était un décor et que les gens étaient des figurants.
Il sourit. Pas le sourire numéro deux, ni le trois, ni aucun des sourires qu’il avait catalogués et classés pendant dix ans, comme un entomologiste classe ses papillons. Un sourire neuf. Un sourire sans numéro. Le sourire d’un homme qui se souvient d’un hôtel à Bucarest, d’un concierge à moustache, d’un prince russe en smoking, d’une femme aux yeux gris-vert, et qui sait — sans pouvoir le prouver, sans même pouvoir l’expliquer — que quelque chose a changé.
Pas tout. Pas la vie entière. Quelque chose.
Il commanda un café. Il l’but lentement. Le café était turc — épais, sucré, sirupeux. Le même qu’à Bucarest. Le même que partout.
Dehors, le Bosphore brillait. Les mouettes criaient. Un ferry traversait le détroit, lent, blanc, indifférent.
Et quelque part, très loin, dans une ville qu’on appelait autrefois le Petit Paris, un vieil hôtel continuait de veiller. De respirer. D’écouter. Les rois passaient, les espions passaient, les escrocs passaient. L’hôtel restait.
FIN