La saison des dieux — Chapitres 1 à 5

La saison des dieux

La saison des dieux

Chapitres 1 à 5

Galle Face Hotel, Colombo, 1925

Chapitre 1

Le paquebot entra dans le port de Colombo par un matin sans vent et Étienne Lagrande, accoudé au bastingage tribord, eut l’impression que le ciel se couchait sur la mer. Tout était blanc. L’air, l’eau, la ligne de côte — un blanc laiteux, épais, qui ne ressemblait à aucune lumière d’Europe. Il plissa les yeux. La sueur naissait déjà entre ses omoplates et coulait le long de sa colonne vertébrale avec une lenteur animale, comme une chose vivante qui aurait choisi de descendre là.

Il avait embarqué à Marseille six semaines plus tôt. Les Messageries Maritimes, le Général-Voyron, cent quatre-vingts passagers dont une moitié de fonctionnaires coloniaux et leurs épouses. Il avait traversé la Méditerranée, le canal, la mer Rouge — cette fournaise — et puis l’océan Indien s’était ouvert, immense, presque doux, d’un bleu qui n’existait sur aucune de ses planches de couleur. Pendant la traversée, il avait travaillé. Ses malles contenaient quatre caisses de matériel — filets, bocaux de formol, pinces, loupes binoculaires, un microscope Nachet dans son coffret de noyer — et une caisse de livres, dont les trois volumes des Poissons de l’océan Indien de Sauvage et le Faune de Ceylan de Kelaart, annoté dans les marges au crayon fin. Il était naturaliste. Rattaché au Muséum de Paris, chargé d’une mission de collecte et de classification des espèces marines de la côte occidentale de Ceylan. Six mois. Il avait un programme, un calendrier, des lettres d’introduction auprès du directeur du Colombo Museum et de deux ou trois fonctionnaires britanniques supposés faciliter ses déplacements.

Six mois, et pas un jour de plus. Étienne Lagrande n’était pas un homme à s’attarder.

Il avait trente-sept ans. Un visage étroit, des yeux d’un gris très clair qui donnaient à ceux qui le rencontraient l’impression vaguement désagréable d’être examinés comme des spécimens. Ce n’était pas faux. Il regardait le monde avec l’attention minutieuse et sans tendresse de celui qui a passé sa vie à ouvrir les choses pour voir comment elles étaient faites à l’intérieur. Sa thèse portait sur les nudibranches de la Méditerranée occidentale — ces limaces de mer aux couleurs insensées, translucides, qui ressemblent à des fragments de vitraux tombés au fond de l’eau. Il les avait dessinées une par une avec une précision glacée, chaque papille, chaque branchie, et ses planches étaient célèbres dans les milieux restreints qui s’intéressent à ce genre de merveilles. On disait de lui qu’il avait l’œil le plus sûr du Muséum. On disait aussi, plus bas, qu’il n’avait pas grand-chose d’autre.

Le paquebot avançait maintenant dans la rade. À travers la brume de chaleur, Colombo se dessinait par fragments — des toits, un clocher, une cheminée d’usine, et puis, très loin sur la gauche, une longue bande verte bordée d’une façade blanche qui semblait flotter entre le ciel et la mer. Un passager à côté de lui, un sous-lieutenant de la Royal Navy qui rentrait de permission, suivit son regard.

— Le Galle Face Hotel, dit-il. You’ll be comfortable there.

Comfortable. Le mot anglais tombait comme un couvercle. Étienne ne répondit pas. Il regardait cette masse blanche posée au bord de l’océan et il se dit — il se le dit avec la netteté un peu tranchante qui était sa manière de penser — que ce bâtiment ressemblait à un paquebot échoué, un navire qui aurait décidé de ne plus repartir.

La pensée le traversa et s’en alla. Il ne la retint pas.

Sur le quai, ce fut le chaos. Un chaos ordonné, à la manière des colonies — chaque geste avait sa place dans une hiérarchie que les Britanniques avaient mise deux siècles à perfectionner. Des coolies en sarong attrapaient les malles, les hissaient sur leurs têtes, se faufilaient entre les charrettes à bœufs et les premières automobiles avec une agilité fluide qui tenait de la danse. Des fonctionnaires en blanc, casque colonial, moustache taillée, attendaient leurs collègues au pied de la passerelle. Des marchands tendaient des noix de coco ouvertes, du thé, des colliers de jasmin, et l’odeur monta d’un coup — poisson séché, épices, gazole, fleurs, sueur, coprah — une seule odeur en réalité, l’odeur de Colombo, que personne n’oublie.

Étienne avait réservé au Galle Face sur les conseils de Marchand, son directeur au Muséum, qui y avait séjourné en 1911. « Un hôtel très correct, avait dit Marchand. Propre. Vue sur la mer. Demandez la chambre du deuxième, côté océan. Et méfiez-vous des courants, si vous allez nager. » Marchand était un homme de peu de mots, tous utiles. Étienne avait noté.

Le rickshaw le déposa devant l’entrée principale. Il y avait là un portique à colonnes, un auvent blanc, des palmiers en pot, et un homme.

L’homme se tenait debout sous le portique, très droit, les mains jointes dans le dos. Il portait un sarong blanc immaculé et une veste à col Nehru boutonnée jusqu’au menton. Sa peau était d’un brun profond et soyeux. Ses cheveux, tirés en arrière, étaient d’un noir de jais. Il pouvait avoir quarante ans ou soixante, il était impossible de le dire, et quelque chose dans l’immobilité de son visage suggérait que la question n’avait pas d’importance — qu’il avait toujours été là, debout sous ce portique, les mains dans le dos, à regarder les voyageurs arriver.

— Bienvenue au Galle Face, monsieur.

Le français était impeccable. À peine une ombre de chantonnement dans les voyelles, une musique très légère, comme si les mots avaient été trempés dans quelque chose de tiède.

— Je suis Anura. Maître d’hôtel.

Il prit les bagages en main — non pas physiquement, il ne toucha rien, mais d’un geste à peine visible deux porteurs surgirent et les malles disparurent à l’intérieur — et guida Étienne vers la réception. Le hall était immense, dallé de marbre, et les ventilateurs au plafond brassaient l’air avec une lenteur résignée qui ne rafraîchissait rien mais donnait au silence une sorte de rythme, un pouls mécanique. Il y avait des fauteuils de rotin, des plantes vertes, un portrait du roi George V, et cette odeur particulière des grands hôtels coloniaux — cire, bois de teck, linge empesé, et dessous, toujours, l’humidité, l’humidité patiente de l’île qui s’infiltrait par les joints, sous les plinthes, entre les lames du parquet.

— Chambre 214, dit Anura. Deuxième étage, côté océan. Comme vous l’avez demandé.

Étienne nota — mais sans y prêter attention, ou si peu — que l’homme avait dit « comme vous l’avez demandé » et non « comme il a été demandé ». Comme s’il savait déjà. Comme si la lettre de réservation, envoyée trois mois plus tôt, avait été lue par cet homme et retenue, chaque mot, rangée quelque part derrière cette façade impeccable.

La chambre était vaste. Un lit à baldaquin sous une moustiquaire, un bureau de teck, une armoire, une salle d’eau carrelée de blanc. Et la fenêtre. Étienne ouvrit les volets et reçut l’océan Indien en plein visage — le vent, le sel, la lumière, et cette étendue verte en contrebas, le Galle Face Green, où des enfants faisaient voler des cerfs-volants dans un ciel qui avait viré au bleu intense maintenant que la brume du matin se dissipait. Au-delà du Green, la digue, et au-delà de la digue, la mer. Elle n’était pas bleue. Elle était d’un gris-vert profond, agité, vivant, qui ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. La Méditerranée était une baignoire. Ceci était autre chose. Quelque chose qui respirait.

Il sortit son carnet — un Moleskine à couverture noire qu’il utilisait depuis des années, toujours le même format — et nota : « Colombo, 14 mars 1925. Arrivée 7h40. Ciel blanc puis bleu. Chaleur immédiate, saturante. Hôtel imposant, face à la mer. Personnel remarquable. Commencer les visites au Museum demain. »

Il referma le carnet. Il s’assit au bord du lit. La moustiquaire pendait autour de lui comme un voile de mariée. Il resta un long moment immobile, les mains à plat sur les genoux, à écouter le bruit des ventilateurs et, derrière, beaucoup plus loin, comme venant d’un autre monde, le battement sourd de l’océan contre la digue.

Il ne savait pas pourquoi il ne défaisait pas ses malles.

Chapitre 2

Les deux premiers jours furent exactement ce qu’Étienne avait prévu qu’ils seraient, et cette exactitude le rassura. Il se leva tôt — cinq heures, avant la chaleur — prit son thé sur la véranda du Galle Face en regardant les pêcheurs tirer leurs filets sur la plage au-delà du Green, puis se fit conduire en rickshaw au Colombo Museum, un bâtiment blanc à colonnades construit par les Britanniques dans le style qu’ils employaient partout, de Calcutta à Rangoon, comme s’il n’existait qu’une seule façon de loger le savoir.

Le directeur, un certain Dr. Pearson, le reçut avec la cordialité distraite des hommes qui passent leur vie au milieu d’objets morts. Il avait des lunettes rondes, une barbe en pointe qui appartenait à un autre siècle, et des mains d’une délicatesse extraordinaire — des mains de restaurateur de porcelaine — qu’il posait sur les vitrines avec une tendresse que la plupart des hommes ne montrent pas à leur épouse. Il fit visiter les collections. Les minéraux. Les masques de danse. Les bouddhas de pierre grise alignés dans la pénombre comme une assemblée de juges endormis. Et puis la salle de zoologie, les spécimens empaillés, les bocaux de formol où des serpents laqués flottaient dans une éternité jaunâtre.

— Votre prédécesseur, dit Pearson, était un homme charmant. Un certain Vaillant. 1906, si ma mémoire est bonne. Il a passé huit mois ici. Il a rapporté des choses remarquables — trois espèces nouvelles de nudibranches, un crabe que personne n’avait décrit. Et puis il est parti et on n’a plus jamais eu de nouvelles. C’est fréquent, ici. L’île avale les gens et ne les rend pas toujours.

Il dit cela comme on dit qu’il fait chaud — un constat, sans émotion — et passa à la salle des papillons.

Étienne nota le nom de Vaillant dans son carnet. Il nota aussi que Pearson n’avait pas précisé ce que « ne pas rendre » voulait dire, et qu’il n’avait pas posé la question. Il se dit que c’était sans importance. Un naturaliste disparu dans les collines, une fièvre, un accident de route, l’opium peut-être — les colonies étaient pleines de ces histoires-là, et elles n’avaient rien de mystérieux. Seulement de triste.

Le deuxième jour, il commença ses propres collectes. Un pêcheur du port, recommandé par Pearson, lui apportait chaque matin le contenu de ses filets dans des seaux de bois — des poissons qu’Étienne triait sur la véranda arrière de l’hôtel, celle qui donnait sur la cour, loin des regards des clients britanniques qui n’auraient pas apprécié l’odeur. Il dessinait vite et bien. Un trait au crayon pour la forme générale, puis l’encre, puis les couleurs à l’aquarelle, avec des annotations latines dans les marges. Chaque poisson avait droit à sa fiche — longueur, poids, nombre de rayons aux nageoires dorsales, couleur des branchies, contenu stomacal. La précision comme rempart. La nomenclature comme prière laïque. Si le monde avait un sens, c’était dans l’exactitude des mesures.

Anura venait parfois observer. Il se tenait à distance, debout, les mains dans le dos, avec cette immobilité qui était sa signature. Il ne posait pas de questions. Il regardait les planches qu’Étienne étalait sur la table pour les faire sécher, ces dessins d’une minutie presque hallucinante — chaque écaille, chaque épine, chaque nuance de bleu ou de roux — et un pli très léger se formait au coin de ses lèvres, qui n’était pas tout à fait un sourire.

— Vous les voyez vraiment comme ça ? demanda-t-il un matin.

Étienne leva les yeux de son labre à demi disséqué.

— Comme quoi ?

— Comme des morceaux. Des parties. Des choses à compter.

Étienne ne répondit pas tout de suite. La question était étrange. Il la retourna dans sa tête et ne trouva rien d’autre à dire que :

— C’est ce qu’ils sont.

Anura hocha la tête. Ce hochement pouvait signifier n’importe quoi — l’accord, la politesse, la pitié, ou simplement ce geste que les Cinghalais ont, un léger balancement latéral du crâne qui ne veut rien dire de précis et qui signifie peut-être tout.

— Si vous le dites, monsieur Lagrande.

Et il s’en alla, silencieux, le long du couloir.

Le soir, Étienne dînait dans la grande salle du Galle Face. C’était un rituel immuable, orchestré avec la rigueur d’une messe anglicane. Sept heures trente, les convives descendaient. Les hommes en veste blanche, parfois en smoking si la soirée l’exigeait, les femmes en robe légère avec des éventails. Le ventilateur central — une immense pale de bois actionnée par un mécanisme caché — battait l’air au-dessus des tables avec un souffle qui faisait trembler les flammes des bougies. Les serveurs, pieds nus sur le marbre, glissaient entre les tables comme des ombres en sarong blanc.

Étienne mangeait seul. Il préférait cela. La conversation des coloniaux l’ennuyait — le polo, les domestiques, le climat, les domestiques encore, et cette plainte sourde, lancinante, qui revenait dans toutes les bouches comme un refrain : l’Angleterre leur manquait, la pluie leur manquait, le froid leur manquait, mais aucun d’entre eux ne rentrait jamais. Ils restaient, accrochés à leurs privilèges comme des bernacles à la coque d’un navire, et ils se plaignaient, et ils buvaient du gin, et la soirée passait.

Il observait pourtant. C’était son métier d’observer, et il ne pouvait pas s’en empêcher, même ici, même devant un curry de crevettes qu’il trouvait d’ailleurs excellent. Il observait la table du fond, où un colonel retraité mangeait tous les soirs la même chose — un mulligatawny soup suivi d’un roast beef qui arrivait de Dieu savait où — avec une détermination sinistre, comme si le fait de manger anglais le protégeait de quelque chose. Il observait les deux sœurs Ashworth, des Anglaises sèches et identiques, venues à Ceylan pour une raison que personne ne connaissait et qui se regardaient par-dessus la table avec une hostilité muette qui fascinait tout le monde. Il observait le jeune couple de passage — des Hollandais en voyage de noces, brûlés de soleil, si visiblement amoureux que c’en était presque indécent, et qui ne resteraient pas, ceux-là, qui repartiraient dans trois jours vers Batavia avec leur bonheur intact et leur ignorance du monde.

Et il observait Anura. Le maître d’hôtel évoluait dans la salle comme un chef d’orchestre silencieux. Un geste, et le vin arrivait. Un regard, et le serveur qui traînait accélérait le pas. Il connaissait le nom de chaque client, le numéro de sa chambre, ses préférences, ses manies, ses allergies. Il portait toute la mécanique de l’hôtel sur ses épaules étroites et il le faisait sans effort apparent, avec cette grâce économe que les Européens prennent pour de la servitude et qui est en réalité de la maîtrise — la maîtrise absolue d’un homme qui sait exactement ce qu’il fait et pourquoi il le fait.

Le troisième matin, Étienne décida de visiter la ville. Il avait étudié la carte — Colombo était un puzzle de quartiers collés les uns aux autres, chacun avec son identité, sa langue, son odeur. Le Fort, le quartier administratif britannique. Pettah, le grand bazar cinghalais. Et Sea Street, qu’on appelait aussi la rue des temples — le quartier tamoul.

Il n’avait aucune intention d’aller à Sea Street. Son programme de la journée était clair : le marché aux poissons de Pettah — il voulait voir ce que les pêcheurs ramenaient des profondeurs, des espèces qu’il n’aurait pas par ses fournisseurs habituels — puis une visite au jardin botanique de Slave Island. Il le nota dans son carnet en soulignant les horaires.

Mais Pettah était un labyrinthe, et les labyrinthes ont leur logique propre, qui n’est pas celle des carnets.

Il marcha longtemps. La foule le portait — des marchands de fruits, des femmes en sari, des moines bouddhistes en robe safran, des enfants pieds nus, des charrettes chargées de sacs de riz, et partout ce bruit, ce bruit incessant, criard, vivant, qui n’avait rien à voir avec le silence feutré du Galle Face. Les rues étaient étroites, les auvents de toile jetaient des ombres courtes, et l’odeur changeait à chaque coin — cannelle, poivre, poisson fumé, encens, huile de coco, et quelque chose de plus âcre, de plus profond, qu’il ne reconnaissait pas.

Il tourna un angle et la rue changea.

Ce fut aussi simple que ça. Un pas, et il était ailleurs.

Les façades devinrent plus hautes, plus sombres. Au-dessus des toits, des sculptures — des corps peints, des visages grimaçants ou sereins, des bras multiples, des animaux impossibles — s’élevaient en pyramide vers le ciel. Un gopuram. Il en avait vu des photographies dans les livres, mais la photographie ne rendait pas l’effet de cette chose, cette prolifération de formes qui montait comme une fièvre de pierre et de couleur au-dessus d’une rue où du linge séchait aux balcons et où des enfants jouaient dans la poussière.

Sea Street. Il ne l’avait pas cherchée. Elle l’avait trouvé.

Il s’arrêta. Devant lui, la porte d’un kovil — un temple hindou — était ouverte. De l’intérieur venait une odeur épaisse, grasse, sucrée — du camphre brûlé, du ghee, des fleurs écrasées — et un son. Un son qu’il n’avait jamais entendu. Pas de la musique, pas exactement. Un bourdonnement, une vibration, comme si quelqu’un faisait résonner un objet de métal très ancien au fond d’une pièce obscure. Une cloche. Mais une cloche qui ne sonnait pas — qui chantait.

Étienne Lagrande, naturaliste, rationaliste, fils de la IIIe République et de la méthode expérimentale, resta immobile devant cette porte ouverte pendant un temps qu’il ne mesura pas.

Puis il entra.

Chapitre 3

L’obscurité l’avala.

Après la blancheur de la rue, le temple était un monde englouti. Ses yeux mirent du temps à s’ajuster — dix secondes, quinze peut-être — et pendant ce temps il ne vit rien, il ne fut que sensation. L’odeur, d’abord, qui se referma sur lui comme une main : le camphre brûlé, le beurre clarifié, le jasmin, le santal, et autre chose encore, quelque chose d’animal, de vivant, la transpiration de centaines de corps qui avaient prié là, la sueur mêlée aux fleurs, et par-dessus tout cela, dominante, impérieuse, l’odeur du feu sacré. Puis le son — cette cloche qui n’en finissait pas de vibrer, et maintenant d’autres sons qui se dégageaient du bourdonnement, un tambour quelque part, très loin ou très près, un murmure de voix, et un chant qu’une seule gorge produisait, un chant nasal, monocorde, qui montait et descendait sur deux notes comme une respiration.

Puis il vit.

Le sanctuaire était petit. Beaucoup plus petit que la façade ne le laissait supposer — un couloir, en réalité, un corridor de pierre noire qui s’enfonçait vers le fond, vers un point de lumière. Des colonnes sculptées bordaient le passage. Dans la pénombre, Étienne distingua des formes — des figures humaines qui n’étaient pas humaines, des corps à quatre bras, à six bras, des visages sereins surmontés de couronnes de flammes, des pieds posés sur des démons accroupis. La pierre était noire et luisante, enduite d’huile, et dans le tremblement des lampes à mèche les sculptures semblaient bouger — un bras qui se levait, une paupière qui s’ouvrait, une langue de démon qui sortait d’une bouche grimaçante et y rentrait.

Il connaissait le panthéon hindou. Il l’avait étudié, dans la mesure où un naturaliste étudie ce qui n’est pas de son domaine — c’est-à-dire en surface, avec une curiosité honnête mais sans adhésion. Shiva, Vishnou, Ganesh, Kali — des noms, des attributs, une mythologie complexe et fascinante qu’il rangeait dans la même catégorie que les mythes grecs ou les légendes médiévales, c’est-à-dire des productions humaines remarquables mais appartenant à un autre ordre que le réel. Il avait lu Max Müller. Il avait lu Renan. Il savait ce que c’était qu’un dieu — une projection, un récit, un besoin.

Mais ici, dans l’obscurité grasse du kovil de Sea Street, les dieux n’étaient pas des récits. Ils étaient là. Ils étaient dans la pierre, dans l’huile, dans l’odeur, dans le son de cette cloche qui n’en finissait pas. Ils avaient une présence physique, massive, indiscutable, comme celle d’un animal endormi dans une pièce obscure — on ne le voit pas encore, mais on sent la chaleur de son souffle.

Étienne avança. Le sol était humide sous ses semelles, glissant d’huile et de pétales écrasés. Des dévots — il n’y en avait que quelques-uns à cette heure — étaient assis par terre, les jambes croisées, les yeux fermés, le visage tourné vers le sanctuaire du fond. Personne ne le regarda. Personne ne sembla remarquer la présence de ce Français en costume de lin clair, carnet à la main, qui déambulait dans leur temple comme dans un muséum.

Au fond du corridor, la lumière. Une lampe à huile — non, plusieurs, des dizaines, un chandelier de flammes tremblantes disposées en cercle autour d’une statue. Étienne s’approcha.

Le dieu était noir. Noir de la noirceur de la pierre, noir de l’huile dont on l’avait enduit pendant des siècles, un noir luisant, vivant, qui absorbait la lumière et la rendait autrement. Il avait quatre bras. Deux tenaient des objets qu’Étienne ne reconnut pas — une lance, un disque, peut-être — et les deux autres étaient levés dans des gestes qui signifiaient quelque chose, mais il ne savait pas quoi. Le visage était jeune, presque enfantin, avec de grands yeux en amande qui regardaient droit devant eux avec une fixité terrible, une attention sans objet, ou plutôt dont l’objet était tout — tout ce qui existait, tout ce qui passait devant ce regard, depuis des centaines d’années, les dévots, les prêtres, les conquérants portugais, les Hollandais, les Britanniques, et maintenant ce naturaliste français avec ses yeux gris et son carnet.

Skanda. Murugan. Le fils de Shiva. Le dieu de la guerre, le dieu de la jeunesse, le dieu de Kataragama. Étienne ne savait pas encore ces noms. Il ne voyait qu’un visage de pierre noire qui le regardait avec une intensité qu’aucun visage humain ne lui avait jamais montrée.

— Murugan vel, dit une voix derrière lui.

Il se retourna. Un homme se tenait là, à deux pas, dans l’ombre. Il était petit, maigre, le torse nu, la peau très sombre, les cheveux tirés en un chignon noué au sommet du crâne. Il portait un dhoti blanc autour des reins et des marques sur le front — trois lignes horizontales de cendre blanche barrées d’un point rouge. Ses yeux étaient extraordinaires. Noirs, immenses, avec un éclat liquide qui donnait l’impression qu’il venait de pleurer ou qu’il allait rire, et que ces deux choses étaient exactement la même.

— Le vel, répéta-t-il en montrant la lance dans la main de la statue. L’arme de Murugan. Celle qui tranche l’ignorance.

Son français était hésitant, mêlé d’anglais et de tamoul, mais la voix était douce, posée, avec une autorité tranquille qui ne venait pas du ton mais de plus loin, de plus bas, de quelque part dans la poitrine.

— Vous êtes venu voir ?

Étienne faillit dire oui. Oui, je suis venu voir, c’est ce que je fais, je vois, j’observe, je note, je classe, c’est mon métier et ma nature, et ce temple est un objet d’observation comme un autre.

Mais ce n’est pas ce qu’il dit.

— Je ne sais pas pourquoi je suis venu.

Le prêtre — car c’en était un, c’était le pûjari du kovil, l’officiant, le gardien — sourit. Ce sourire n’avait rien de triomphal ni de condescendant. C’était le sourire de quelqu’un qui reconnaît un son familier, un bruit qu’il a déjà entendu, la même note jouée par un instrument différent.

— C’est mieux, dit-il. Ceux qui savent pourquoi ne reviennent pas. Ceux qui ne savent pas reviennent toujours.

Il dit cela comme une information pratique, du même ton qu’Anura dirait « le dîner est servi à sept heures trente », et disparut dans l’obscurité du sanctuaire. Étienne l’entendit murmurer quelque chose — un mantra, une prière, un mot qu’il ne comprit pas — puis le son de la cloche reprit, et il se retrouva seul devant le dieu noir.

Il resta encore un moment. Combien de temps, il n’aurait pas su le dire. La notion du temps avait quelque chose de différent ici, quelque chose de plus épais, comme si les minutes n’avançaient pas en ligne droite mais tournaient sur elles-mêmes, revenaient, s’enroulaient autour des colonnes de pierre noire.

Quand il sortit dans la rue, la lumière l’écrasa. Il cligna des yeux. Sea Street grouillait de vie — les marchands, les femmes au sari, les enfants — et tout était normal, tout était exactement ce que c’était, une rue de Colombo en milieu de matinée, bruyante et ordinaire. Il se secoua. Il regarda ses mains. Elles étaient normales. Son carnet était dans sa poche. Ses chaussures étaient tachées d’huile et de pétales de jasmin.

Il regagna le Galle Face à pied. Le trajet lui prit quarante minutes. Il ne prit pas de rickshaw. Il avait besoin de marcher, de sentir le sol sous ses pieds, de compter ses pas — mille deux cents de Pettah au Fort, sept cents du Fort au Green, cent cinquante du Green à l’entrée de l’hôtel. Les chiffres le rassuraient. Les chiffres étaient vrais.

Anura l’attendait sous le portique. Non pas qu’il l’attendît réellement — il était toujours là, c’était sa fonction, son poste, sa nature — mais Étienne eut l’impression, fugace et absurde, que le maître d’hôtel savait exactement d’où il venait.

— Monsieur Lagrande. Votre déjeuner sera servi sur la véranda. Il fait frais aujourd’hui, avec le vent de mer.

Il dit cela d’un ton parfaitement neutre. Mais ses yeux, un instant, descendirent jusqu’aux chaussures d’Étienne, jusqu’aux pétales de jasmin collés à la semelle, et remontèrent sans commentaire.

Ce soir-là, Étienne ne dîna pas dans la grande salle. Il prit un repas léger dans sa chambre — du riz, un curry de poisson, un thé — et s’assit au bureau pour rédiger ses notes de la journée. Il écrivit trois pages sur les collections du musée, deux pages sur le marché de Pettah, une demi-page sur les espèces observées dans les seaux du pêcheur.

Du kovil, il n’écrivit rien.

Il se coucha tôt. Le sommeil ne vint pas. L’océan battait contre la digue avec un rythme qui ressemblait à un mot répété, un seul mot, toujours le même, mais il n’arrivait pas à le comprendre. La moustiquaire formait autour de lui un cocon de gaze blanche qui tremblait au souffle du ventilateur. Il ferma les yeux.

Dans l’obscurité de ses paupières, il vit le visage du dieu noir. Les yeux en amande. Le regard fixe. Et le sourire du pûjari, ce sourire de reconnaissance, comme si quelqu’un, enfin, avait répondu à un appel lancé depuis très longtemps.

Il se tourna sur le côté. Le matelas était trop mou. La chaleur était là, partout, même avec le ventilateur, même avec la brise de mer — une chaleur qui ne venait pas du dehors mais de l’intérieur, de quelque part sous la peau.

Il s’endormit très tard, et rêva de poissons noirs aux yeux d’amande.

Chapitre 4

Il devait partir pour Kandy le mardi. Le mardi passa.

Ce n’était pas une décision. Les décisions impliquent un choix, une pesée, un pour et un contre. Ce fut quelque chose de beaucoup plus simple — il ne fit rien. Le train pour Kandy partait à six heures quarante de la gare de Maradana. Le lundi soir, Étienne ne prépara pas ses affaires. Le mardi matin, il se leva, prit son thé sur la véranda comme les autres matins, regarda les pêcheurs, dessina un poisson-ange que son fournisseur lui avait apporté dans un seau — un spécimen magnifique, Pomacanthus imperator, les flancs rayés de bleu et de jaune comme un drapeau de pays impossible — et quand il regarda sa montre, il était neuf heures. Le train était parti depuis deux heures.

Il nota dans son carnet : « Kandy reporté. Reste à Colombo pour approfondir les collectes marines. Espèces du port encore insuffisamment documentées. » C’était raisonnable. C’était vrai. Les espèces du port étaient effectivement insuffisamment documentées. Mais ce n’était pas la raison, et quelque part, dans un recoin de sa conscience qu’il n’éclairait pas, il le savait.

Le mercredi, il retourna à Sea Street.

Cette fois, il n’eut pas besoin de s’y perdre. Il y alla directement, en rickshaw, comme on va à un rendez-vous. Le conducteur, un Tamoul à la moustache tombante, ne posa aucune question. Sea Street était Sea Street — les temples, les marchands d’or, les vendeurs de fleurs qui tressaient des guirlandes de jasmin et d’œillets d’Inde avec une rapidité hypnotique, leurs doigts filant dans le blanc et l’orange comme des araignées dans leur toile.

Le kovil était ouvert. Il l’était toujours, apprendrait-il plus tard — jour et nuit, toujours ouvert, parce qu’un dieu ne dort pas et qu’il serait inconvenant de fermer sa porte. Étienne enleva ses chaussures à l’entrée — il avait observé les autres faire la veille — et entra pieds nus sur la pierre tiède.

Tout était pareil et tout était différent. Les mêmes colonnes noires, la même odeur épaisse, les mêmes flammes tremblantes au fond du corridor. Mais ce matin il y avait du monde. Quinze, vingt personnes peut-être, des femmes en sari, des vieillards, des enfants, et un bruit de tambour plus fort que la veille, plus insistant, un rythme qui ne montait pas et ne descendait pas mais qui était là, constant, comme un cœur.

Le pûjari officiait. Étienne le reconnut — le même petit homme au torse nu, les trois lignes de cendre sur le front, les yeux immenses. Il se tenait devant le sanctuaire, face au dieu noir, et il accomplissait un rituel dont Étienne ne comprit rien et dont il comprit tout. Le prêtre versait du lait sur la statue — du lait blanc qui coulait sur la pierre noire, sur les quatre bras, sur le visage aux yeux d’amande, et qui s’accumulait au pied du dieu en une flaque pâle et tiède. Il chantait. C’était le même chant nasal, monocorde, mais cette fois il y avait quelque chose de plus — une urgence, une supplication, ou peut-être une jubilation, il était impossible de distinguer. Le tambour battait. Les flammes dansaient. Le lait coulait.

Et les dévots priaient. Pas à genoux, pas les mains jointes à la manière chrétienne — ils se prosternaient, front contre le sol, le corps entier étendu sur la pierre humide, les bras allongés devant eux, et ils se relevaient et se prosternaient encore, et certains pleuraient, et d’autres souriaient, et une vieille femme près d’Étienne balançait le haut de son corps d’avant en arrière avec un gémissement bas qui n’exprimait ni la douleur ni la joie mais quelque chose pour lequel le français n’a pas de mot.

Étienne resta debout, le dos contre une colonne. Il ne bougea pas. Il ne prit pas de notes.

Le rituel dura une heure, peut-être deux. Il ne savait pas. Le temps, encore une fois, faisait quelque chose d’anormal — il se dilatait, se contractait, s’enroulait sur lui-même comme un serpent au soleil. Quand le pûjari eut fini, il vint vers Étienne avec un plateau de cuivre sur lequel brûlait une flamme de camphre. Il présenta la flamme. Étienne comprit qu’il devait passer ses mains au-dessus, les ramener vers son visage — il avait vu les autres faire — et il le fit, sans réfléchir, par mimétisme, et la chaleur toucha ses paumes et il porta ses paumes à ses yeux et il sentit l’odeur âcre et douce du camphre et quelque chose se passa.

Ce n’était rien. Ce n’était presque rien. Un vertige d’une demi-seconde, un vacillement du sol sous ses pieds, comme si le temple avait légèrement tangué, comme un bateau, et dans ce tangement, une fraction d’instant si brève qu’il pouvait déjà la nier, il avait vu — ou cru voir — les yeux de la statue bouger. Pas tourner, pas le regarder. Simplement un frémissement, un battement de paupières de pierre noire, plus rapide qu’un cillement de lézard. Puis tout fut stable de nouveau. La pierre était de la pierre. Le sol était le sol.

Le pûjari le regardait.

— Vous êtes revenu, dit-il.

Ce n’était pas une question.

— Je m’appelle Étienne Lagrande, dit Étienne, comme si donner son nom pouvait remettre les choses en ordre. Je suis naturaliste. Je travaille au Muséum d’histoire naturelle de Paris.

Le pûjari reçut ces informations sans qu’elles produisent sur son visage le moindre effet.

— Je suis Ramachandran, dit-il. Mais ici on m’appelle Rama. C’est plus simple et c’est faux, mais les noms sont souvent faux.

Il sourit encore, de ce même sourire de reconnaissance, et fit signe à Étienne de le suivre. Ils sortirent du sanctuaire par une porte latérale, traversèrent une cour intérieure — du linge séchait sur une corde, un enfant jouait avec un chien, on était soudain dans une domesticité si ordinaire qu’elle en devenait déroutante après la solennité du rituel — et pénétrèrent dans une pièce minuscule, encombrée de textes, de feuilles de palme séchées, de statuettes de bronze et de sacs de riz. La pièce sentait le bois de santal et le vieux papier.

Rama s’assit par terre et fit signe à Étienne de s’asseoir en face de lui. Le sol était couvert d’une natte de paille. Le naturaliste, avec ses longues jambes et son costume de lin, mit un moment à trouver une position qui ne fût pas ridicule.

— Vous étudiez les poissons, dit Rama.

— Les poissons, les coraux, les mollusques. La faune marine.

— Les choses de la mer.

— Oui.

— La mer est Vishnou. Tout ce qui vit dans la mer appartient à Vishnou. Quand vous ouvrez un poisson, monsieur Lagrande, vous ouvrez le ventre d’un dieu.

Il dit cela sans emphase, sans provocation. C’était un fait. Comme de dire que le temple était ouvert jour et nuit, comme de dire que le camphre brûlait, comme de dire que la pierre était noire.

Étienne aurait dû sourire. Il aurait dû répondre avec la politesse condescendante de l’homme éclairé face à la superstition — intéressant, charmant, fascinant comme coutume locale, et maintenant parlons de choses sérieuses. C’est ce que Marchand aurait fait. C’est ce que n’importe quel membre de la Société des naturalistes de France aurait fait.

Mais Étienne ne sourit pas. Parce que — et c’était cela qui l’effrayait, un tout petit peu, juste assez pour qu’il ne puisse pas l’ignorer — quand Rama avait dit « vous ouvrez le ventre d’un dieu », quelque chose en lui, quelque part sous la raison, sous la méthode, sous les couches de savoir accumulé, quelque chose avait dit oui.

Il quitta le temple une heure plus tard, avec une invitation à revenir pour la puja du matin suivant. Le rickshaw le ramena au Galle Face. La façade blanche de l’hôtel brillait dans le soleil de l’après-midi comme un phare, comme un signal rassurant, et quand il franchit le seuil du hall climatisé, quand il sentit sous ses pieds le marbre frais et entendit le ronronnement civilisé des ventilateurs, il éprouva un soulagement violent — le soulagement d’un homme qui rentre chez lui après être allé trop loin.

Anura était à son poste.

— Monsieur Lagrande. Votre courrier est arrivé. Une lettre du Muséum.

— Merci, Anura.

Il prit la lettre. C’était Marchand qui lui demandait des nouvelles de ses premières collectes et lui rappelait que les crédits de la mission étaient alloués pour six mois exactement, pas un jour de plus.

Il monta dans sa chambre, posa la lettre sur le bureau, et se regarda dans le miroir de l’armoire. Son visage était le même — les yeux gris, le front haut, les joues un peu creuses. Rien n’avait changé. Il avait visité un temple, voilà tout. Des millions de touristes visitaient des temples. Ce n’était rien.

Sur sa table de nuit, son Kelaart ouvert à la page des Scorpaenidae — les poissons-scorpions. Il avait commencé à lire le chapitre la veille au soir. « Genre remarquable par son immobilité et sa capacité à se confondre avec son environnement. Le spécimen peut rester des heures, voire des jours, parfaitement immobile, invisible, attendant que la proie passe à sa portée. Le venin, concentré dans les épines dorsales, provoque une douleur décrite par tous les observateurs comme insupportable. »

Il referma le livre et alla dîner.

Chapitre 5

Elle apparut le sixième jour. Ou peut-être avait-elle toujours été là et il ne l’avait pas vue, ce qui, pour un homme dont le métier était de voir, aurait dû être humiliant. Mais le Galle Face avait cette particularité — les gens y apparaissaient et y disparaissaient comme des poissons dans un récif, visibles un instant, fondus dans le décor l’instant d’après.

Elle était assise à une table de la véranda, seule, un livre ouvert devant elle qu’elle ne lisait pas. Elle regardait la mer. Ce fut cela qu’Étienne remarqua d’abord — non pas le visage, non pas le corps, mais le regard. Un regard d’une fixité étrange, posé sur l’horizon comme on pose un objet fragile sur un meuble — avec précaution, avec l’intention de ne pas le reprendre.

Elle n’était pas belle au sens où les femmes de la colonie étaient belles — ces Anglaises soignées, poudrées, qui descendaient dîner dans des robes importées de Londres avec un air de sacrifice patriotique. Elle était autre chose. Mince, les épaules un peu voûtées, la peau d’une pâleur qui n’était pas celle de l’Europe mais celle de quelqu’un qui ne s’expose jamais au soleil, une pâleur entretenue, voulue, presque maladive. Ses cheveux étaient noirs, tirés en arrière, et ses yeux — quand elle tourna enfin la tête vers Étienne qui la regardait depuis trop longtemps — étaient d’un brun si sombre qu’on ne distinguait pas la pupille de l’iris.

— Vous la fixez, dit Anura derrière lui, sans reproche, sans amusement, du ton de quelqu’un qui constate un phénomène naturel.

— Qui est-ce ?

— Mademoiselle Fonseka. Elle vit ici depuis trois mois.

— Elle vit à l’hôtel ?

— Certaines personnes vivent à l’hôtel, monsieur Lagrande. L’hôtel les garde.

Il dit « les garde » comme on dirait d’une cage qu’elle garde un oiseau, ou d’une vitrine qu’elle garde un bijou, et il s’éloigna avant qu’Étienne puisse demander ce qu’il voulait dire par là.

Fonseka. Le nom était burgher — cette communauté métisse de Ceylan, descendants de Portugais et de Hollandais mêlés aux Cinghalais, qui occupaient une position particulière dans la hiérarchie coloniale, ni tout à fait blancs, ni tout à fait indigènes, suspendus entre deux mondes avec une grâce précaire. Ils portaient des noms européens — De Silva, Pereira, Fernando, Fonseka — parlaient anglais, allaient à l’église, et dansaient le foxtrot au Grand Oriental Hotel les samedis soir, mais quelque chose dans leurs visages, dans la courbe de leurs yeux, dans la couleur de leur peau, rappelait aux Britanniques que l’ordre colonial n’était pas aussi étanche qu’ils le prétendaient.

Elle s’appelait Devi. Devi Fonseka. Il l’apprit le soir même, à table — non pas à sa table, mais à celle d’à côté, car un hasard du placement l’avait mis à moins de deux mètres d’elle, et dans le silence relatif de la salle à manger, entre le bruit des couverts et le battement du ventilateur, il entendit Anura s’adresser à elle :

— Mademoiselle Devi, le poisson est très frais ce soir. Du thon. Pêché ce matin.

— Merci, Anura. Pas de poisson.

Sa voix était basse, un peu rauque, avec un accent qu’Étienne ne put identifier — un anglais teinté de quelque chose d’autre, de plus chaud, de plus rond, comme si les mots avaient été mâchés dans une autre langue avant d’être prononcés en anglais.

Devi. Un prénom hindou sur un patronyme portugais. Le mélange était Ceylan en miniature.

Les jours suivants, il établit, malgré lui, une géographie de ses apparitions. Elle prenait le thé sur la véranda à quatre heures. Elle marchait sur le Galle Face Green au crépuscule, seule, les bras croisés sur la poitrine comme si elle avait froid dans la chaleur du soir. Elle lisait — des romans anglais, toujours, il reconnut un Conrad et un Forster — et elle ne parlait à personne, sauf à Anura, et ces conversations étaient brèves et murmurées, comme entre complices.

Il ne lui adressa pas la parole. Il l’observait. C’était suffisant pour l’instant — ou c’est ce qu’il se disait.

Pendant ce temps, il retournait chaque matin à Sea Street.

Le rituel s’était installé sans qu’il l’eût décidé. Le thé à cinq heures sur la véranda. Le rickshaw à sept heures. Sea Street à sept heures et demie. Le kovil. La puja du matin. Et puis Rama.

Le pûjari ne lui enseignait rien, à proprement parler. Il ne lui faisait pas de cours sur l’hindouisme, ne lui expliquait pas la théologie shivaïte, ne lui donnait pas de textes à lire. Il parlait, c’est tout. Il parlait comme on respire — de tout et de rien, du prix du riz, de la mousson qui viendrait dans deux mois, de son fils qui travaillait à Jaffna, et parfois, sans transition, de choses qui n’avaient plus rien à voir avec le prix du riz.

— Le monde est une illusion, monsieur Lagrande. Pas une illusion au sens où il n’existerait pas — il existe, évidemment, touchez cette table, elle est dure — mais une illusion au sens où ce que vous en voyez n’est pas ce qu’il est. Vous regardez un poisson et vous voyez des écailles, des nageoires, un système nerveux. Moi je regarde un poisson et je vois Vishnou qui joue. Lequel de nous deux se trompe ?

— Les deux, peut-être.

Rama rit. Un rire bref, sec, qui ressemblait au claquement d’une branche sèche.

— Oui. Oui, peut-être les deux. Mais celui qui sait qu’il se trompe est plus près de la vérité que celui qui croit avoir raison.

Étienne notait dans son carnet. Pas dans le carnet des collectes — dans un autre, un carnet neuf qu’il avait acheté à Pettah, à couverture rouge, et dans lequel il écrivait des choses qui ne figureraient jamais dans aucun rapport au Muséum. Des phrases de Rama. Des descriptions du rituel. Des tentatives pour saisir l’odeur du kovil avec des mots — le camphre, le ghee, le jasmin — et l’aveu, répété de page en page, qu’il n’y arrivait pas. Que les mots glissaient sur l’expérience comme l’eau sur la pierre huilée.

Un soir, en rentrant du temple, il trouva Devi sur la véranda. C’était l’heure du crépuscule — cette demi-heure de lumière rosée où le ciel de Colombo se transformait en un spectacle si extravagant qu’il en paraissait vulgaire, des roses, des ors, des violets que même Turner n’aurait pas osés. Elle était assise dans un fauteuil de rotin, le Conrad fermé sur ses genoux, et elle regardait le ciel.

— Vous allez aux temples, dit-elle.

Ce n’était pas une question. Il s’assit dans le fauteuil voisin, sans qu’elle l’y eût invité, et cela lui ressemblait si peu — cette audace, cette familiarité — qu’il en fut lui-même surpris.

— Oui.

— Sea Street ?

— Oui.

— Les gens qui vont à Sea Street ne reviennent pas toujours les mêmes.

Elle dit cela en regardant le ciel, pas lui, et sa voix était neutre, informative, comme celle de quelqu’un qui donne les horaires des marées.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Elle tourna enfin la tête. Ses yeux sombres le regardèrent avec une attention qui ressemblait à celle de Rama — cette attention qui ne juge pas, qui ne classe pas, qui se contente de voir.

— Mon père était naturaliste, dit-elle. Comme vous. Il est venu à Ceylan en 1908 pour étudier les papillons. Les papillons de la forêt humide, dans le sud, vers Sinharaja. Il devait rester six mois.

Silence.

— Il est encore là ?

Elle sourit. C’était un sourire très étrange — pas triste, pas amer, quelque chose de plus ancien que la tristesse, un sourire qui avait eu le temps de passer par toutes les émotions et d’arriver de l’autre côté.

— Il est mort en 1919. La grippe espagnole. Mais il n’était plus vraiment lui-même depuis longtemps. Il était devenu autre chose. L’île l’avait changé.

— Changé comment ?

Mais Anura apportait le thé, et Devi se leva, et la conversation resta suspendue dans l’air tiède du soir comme un cerf-volant abandonné au-dessus du Green — encore visible, encore flottant, mais sans personne pour tenir le fil.

Étienne ne dormit pas cette nuit-là. Il resta allongé sous la moustiquaire, les yeux ouverts, et il écouta. L’océan. Le ventilateur. Et un autre son, très faible, venu d’on ne sait où — un chant, peut-être, ou une prière, ou simplement le vent dans les palmiers, mais qui ressemblait, si l’on tendait l’oreille avec une attention déraisonnable, au bourdonnement de la cloche du kovil.

Lire la suite…


wallpaper-1019588
Comment bien préparer un premier voyage en Albanie ?
wallpaper-1019588
Visiter la Loire en 7 jours : les meilleurs circuits en croisière fluviale !
wallpaper-1019588
Comment préparer un voyage en all inclusive ?