La saison des dieux — Chapitres 6 à 10

Publié le 25 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

La saison des dieux

La saison des dieux

Chapitres 6 à 10

Chapitre 6

Noel Coward arriva un vendredi, par le paquebot de Bombay.

Étienne ne le connaissait pas. Ce nom ne signifiait rien pour un naturaliste français qui ne fréquentait pas les théâtres londoniens et dont la culture mondaine se limitait à ce qu’il avait retenu de conversations à demi écoutées dans les dîners du Muséum. Mais le Galle Face, lui, le connaissait. Ou plutôt le Galle Face connaissait l’onde de choc qu’un certain type de personnage produit quand il entre dans un hall d’hôtel — ce frémissement imperceptible, ce léger redressement des colonnes vertébrales, cette accélération du service.

Il était mince, jeune — vingt-cinq ans, peut-être moins —, avec un visage anguleux et mobile qui changeait d’expression comme un ciel d’avril, et une façon de marcher qui était déjà du théâtre. Il portait un costume de soie crème, une pochette de couleur improbable, et il fumait avec une élégance si travaillée qu’elle en devenait naturelle. Deux malles et un domestique le suivaient à distance respectueuse.

— My dear man, dit-il à Anura en traversant le hall, if this hotel is half as divine as they say, I shall never leave. Which, come to think of it, might be the problem.

Anura ne cilla pas. Il avait vu passer des vice-rois, des maharajas, des actrices en fuite et des généraux en disgrâce. Un jeune dramaturge anglais ne pouvait pas l’impressionner. Mais Étienne, qui prenait son thé dans un fauteuil du hall, nota que le coin des lèvres d’Anura — ce pli infime qui n’était pas un sourire — bougea d’un millimètre. L’Anglais était amusant. L’Anglais le savait. Et Anura savait qu’il le savait.

Coward s’installa chambre 312, troisième étage, vue sur le Green et sur la mer. Dès le premier soir, il descendit dîner dans un smoking blanc qui fit sensation dans la salle à manger et commanda un gin tonic avec l’autorité tranquille de quelqu’un qui a passé sa vie à commander des gin tonics dans des hôtels coloniaux, alors qu’il n’avait quitté l’Angleterre que pour la première fois un mois plus tôt.

Étienne l’observa. C’était plus fort que lui — les gens étaient des spécimens, il ne pouvait pas s’empêcher de les classer. Coward était une espèce qu’il n’avait pas encore rencontrée : un homme qui transformait tout ce qu’il touchait en spectacle, y compris sa propre personne, et qui le faisait avec une conscience aiguë, presque douloureuse, de la comédie en cours. Il y avait quelque chose de vertigineux là-dedans — un miroir dans un miroir, un homme jouant un homme jouant un homme, et au fond, derrière toutes les couches de jeu, quoi ? Peut-être rien. Ou peut-être quelque chose de si vulnérable qu’il fallait toutes ces couches pour le protéger.

— Vous êtes français, dit Coward en s’arrêtant devant sa table, le deuxième soir. Je reconnais les Français à leur façon de manger seuls. Les Anglais mangent seuls par nécessité. Les Français mangent seuls par choix, ce qui est infiniment plus suspect.

— Étienne Lagrande. Naturaliste.

— Noel Coward. Naturaliste aussi, d’une certaine manière — mais j’observe des créatures beaucoup plus dangereuses que les vôtres. Les êtres humains, mon cher. Absolument mortels.

Il s’assit sans y être invité — mais chez cet homme, l’invitation était superflue, il créait autour de lui un espace où les règles ordinaires ne s’appliquaient plus — et commanda une bouteille de vin blanc, « le moins mauvais que vous ayez, Anura, et ne me dites pas qu’il est bon, nous savons tous les deux que ce serait un mensonge ».

Ils dînèrent ensemble. Coward parla. C’est-à-dire qu’il déploya autour de la table un tissu de mots si brillant, si serré, si constamment inattendu qu’Étienne eut l’impression d’assister à une performance — ce qui, d’une certaine manière, était le cas. Il parla de Londres, du théâtre, d’une pièce qu’il venait d’écrire et qui serait un triomphe ou un désastre, il n’y avait jamais rien entre les deux, d’une comtesse qui l’avait invité à passer l’hiver en Italie et qu’il avait fuie jusqu’à Ceylan parce que les comtesses italiennes sont plus dangereuses que les cobras, et de son projet d’écrire quelque chose ici, quelque chose de différent, quelque chose qui aurait le goût de l’Orient, cette saveur d’épices et de mélancolie que l’Occident recherche comme une drogue.

— Et vous ? demanda-t-il soudain. Qu’est-ce qui vous retient ici ? Parce que vous avez la tête de quelqu’un qu’on retient.

La question était si directe, si désinvolte dans sa cruauté, qu’Étienne faillit dire la vérité. Mais la vérité était quoi, exactement ? Qu’il allait chaque matin dans un temple hindou écouter un prêtre tamoul lui parler de dieux auxquels il ne croyait pas ? Qu’il n’avait pas pris le train pour Kandy sans savoir pourquoi ? Qu’il avait rêvé, trois nuits de suite, d’un poisson aux yeux d’amande ?

— Les poissons, dit-il. Je suis ici pour les poissons.

Coward le regarda avec ces yeux perçants, amusés, impitoyables, qui étaient peut-être ses vrais yeux, sous tous les masques.

— Les poissons, répéta-t-il. Oui. Je suis sûr que les poissons sont tout à fait passionnants.

Il leva son verre.

— Aux poissons, alors.

Ils burent. Le vin était mauvais. Coward avait raison.

Les jours qui suivirent, une espèce de triangle se forma — non pas un triangle amoureux, rien de si simple — mais un triangle d’observations. Étienne observait Devi. Coward observait Étienne. Et Devi n’observait rien, ou observait tout, avec cette immobilité de regard qui était sa manière d’être au monde.

Coward s’était installé sur la véranda comme un monarque en exil. Il y tenait sa cour — si l’on peut appeler cour un cercle de deux ou trois coloniaux anglais, un journaliste du Ceylon Observer, et un officier de marine aux joues rouges qui riait trop fort. Il écrivait aussi — Étienne le voyait parfois, à l’aube, assis dans un coin avec un cahier à spirale et un crayon, le visage transformé, vidé de toute ironie, concentré avec une intensité presque féroce. Dans ces moments-là, on comprenait que le masque n’était pas le talent. Le talent était ce qui restait quand le masque tombait.

Un matin, Coward vit Étienne monter dans le rickshaw pour Sea Street.

— Vous allez encore chez vos poissons ?

— Pas exactement.

— Mon cher Lagrande, vous avez un secret. C’est tout à fait délicieux. Un Français avec un secret dans un hôtel colonial — c’est le début de tous les romans que je n’écrirai jamais parce que Somerset Maugham les a déjà écrits.

Étienne ne répondit pas. Le rickshaw s’éloigna. Dans le rétroviseur — le rickshaw n’avait pas de rétroviseur, mais il se retourna, ce qui revient au même — il vit Coward sur la véranda, immobile pour une fois, qui le regardait partir avec une expression qu’il ne lui connaissait pas encore. Pas de l’ironie. Quelque chose de plus sérieux. De l’inquiétude, peut-être. Ou de la reconnaissance — celle d’un homme qui sait ce que c’est que d’être happé par quelque chose de plus fort que soi.

À Sea Street, Rama l’attendait. Mais ce matin-là, le pûjari ne parlait pas. Il accomplissait le rituel avec une gravité accrue, des gestes plus lents, plus appuyés, et quand il eut fini, il s’assit en face d’Étienne dans la petite pièce encombrée et resta silencieux pendant un très long moment.

— Il y a une fête, dit-il enfin. Dans trois jours. Ici, dans ce temple. Une grande puja pour Murugan. Les dévots viendront de tout Colombo. Il y aura des danses. Il y aura des transes. Ce sera… différent de ce que vous avez vu.

Il regarda Étienne avec une attention nouvelle, presque clinique.

— Vous n’êtes pas obligé de venir.

La phrase était étrange. Pourquoi un prêtre dissuaderait-il quelqu’un d’assister à une cérémonie de son propre temple ? À moins que la phrase ne fût pas une dissuasion mais un avertissement — une manière de dire : ce qui va se passer n’est pas un spectacle, et si vous venez, vous ne serez pas spectateur.

— Je viendrai, dit Étienne.

Rama hocha la tête. Le même hochement ambigu, le même balancement du crâne, et dans ses yeux immenses, un éclat qui pouvait être de la joie ou de la compassion, et qui était peut-être les deux.

En rentrant au Galle Face, Étienne croisa Devi dans l’escalier. Elle montait, il descendait. Ils se croisèrent sur le palier du premier étage, dans la lumière jaune que les persiennes à demi closes filtraient en lames obliques.

— Vous êtes pâle, dit-elle.

— La chaleur.

— Ce n’est pas la chaleur.

Elle le regarda un instant — un de ces regards qui duraient trop longtemps pour être polis et pas assez longtemps pour être intimes — et dit, très bas :

— Mon père avait le même teint, les derniers mois. Comme si la lumière passait à travers.

Puis elle monta. Étienne resta sur le palier, la main sur la rampe de teck, et il sentit sous ses doigts le bois usé par des décennies de mains, de sueurs, de passages — tous ces gens qui avaient monté et descendu cet escalier depuis 1864, des Britanniques, des Cinghalais, des fantômes, des vivants — et il eut le sentiment très net, pour la première fois, que l’hôtel ne le laisserait pas partir facilement.

Chapitre 7

La nuit du onzième jour, quelque chose changea dans la chambre 214.

Ce n’était pas un bruit. Ce n’était pas une présence. C’était plus subtil que cela — une modification de la qualité de l’air, un épaississement, comme si l’humidité avait franchi un seuil au-delà duquel elle devenait autre chose. Substance. Matière. L’air avait un poids.

Étienne se réveilla à deux heures du matin. Il le sut parce qu’il regarda sa montre, posée sur la table de nuit — une Lip en argent que son père lui avait donnée quand il avait soutenu sa thèse — et que les aiguilles marquaient deux heures et sept minutes. Il resta allongé, les yeux ouverts derrière la moustiquaire, et écouta.

L’océan. Le ventilateur. Les bruits habituels de l’hôtel la nuit — un craquement de bois, un pas dans le couloir, le miaulement d’un chat sur la véranda. Et quelque chose d’autre. Un son qu’il ne pouvait pas identifier. Pas le bourdonnement de la cloche du temple — il connaissait ce son maintenant, il l’aurait reconnu. C’était plus grave, plus continu, comme un souffle très lent, une respiration immense, régulière, qui venait de partout et de nulle part. Comme si l’hôtel respirait.

Il se leva. Ses pieds touchèrent le carrelage — tiède, alors qu’il aurait dû être frais à cette heure — et il marcha jusqu’à la fenêtre. Le Galle Face Green était désert. La mer, au-delà de la digue, était d’un noir d’encre, sans reflet, comme si la lune avait été absorbée. Pas de lune. Pas d’étoiles. Un ciel couvert, opaque, lourd.

Il se tourna vers le miroir de l’armoire. C’était un geste machinal — on se tourne vers un miroir comme on se tourne vers un interlocuteur, pour vérifier que l’on est toujours soi. Le miroir était ancien, légèrement piqué sur les bords, et dans l’obscurité de la chambre — il n’avait pas allumé la lampe — il ne reflétait presque rien. Une silhouette pâle. Des contours.

Mais les yeux. Les yeux dans le miroir n’étaient pas les siens.

Ce n’était pas qu’ils avaient changé de couleur ou de forme. Ils étaient à leur place, gris, dans son visage. Mais l’expression — si tant est qu’un reflet puisse avoir une expression — n’était pas la sienne. Les yeux dans le miroir le regardaient avec une attention qu’il ne se connaissait pas, une curiosité tranquille, patiente, l’attention de quelqu’un qui observe un spécimen intéressant et attend de voir ce qu’il va faire.

Les yeux du dieu noir.

Étienne recula d’un pas. Son pied glissa sur le carrelage tiède. Il heurta le lit. Il alluma la lampe. La lumière jaune inonda la chambre et dans le miroir il n’y avait que lui — Étienne Lagrande, naturaliste, les cheveux en désordre, le pyjama froissé, les yeux cernés, parfaitement ordinaire, parfaitement lui-même.

Il resta debout un long moment, la main sur l’interrupteur, le cœur battant. Puis il s’assit au bureau et ouvrit son carnet — le carnet rouge, pas l’autre — et écrivit : « Nuit du 24 mars. Insomnie. Hallucination visuelle au miroir. Durée : 2–3 secondes. Probablement liée à la fatigue et à la chaleur. Vérifier température demain. Possible début de fièvre malarienne. »

Il referma le carnet. Il ne se recoucha pas. Il resta assis au bureau jusqu’à l’aube, à écouter le souffle de l’hôtel, et quand la lumière revint — cette lumière de Colombo qui ne naît pas à l’est mais semble surgir de partout à la fois, de la mer, du ciel, du sol, une lumière blanche et totale — il se sentit revenir à lui-même comme un plongeur remonte à la surface.

Au petit déjeuner, il avait de la fièvre. Trente-huit deux. Il prit de la quinine — il en avait dans sa trousse, c’était la précaution élémentaire — et descendit sur la véranda. Anura le regarda et ne dit rien. Mais il fit apporter du thé au gingembre et une compresse fraîche sans qu’Étienne l’eût demandé, avec cette science de l’anticipation qui était sa forme de sollicitude.

— Anura.

— Monsieur Lagrande.

— La chambre 214. Qui l’occupait avant moi ?

Le maître d’hôtel ne répondit pas tout de suite. Il arrangea la théière sur le plateau, aligna la tasse avec la soucoupe, replaça le sucrier d’un demi-centimètre sur la gauche — des gestes inutiles, des gestes de quelqu’un qui se donne le temps de formuler une réponse.

— Beaucoup de gens, monsieur. L’hôtel a soixante ans.

— Récemment.

— Un officier britannique. Avant lui, un couple de Hollandais. Avant eux, un ecclésiastique anglican. Avant lui…

Il s’arrêta.

— Avant lui ?

— Un Français. Un naturaliste, comme vous. Un certain Vaillant. C’était il y a longtemps. 1907, 1908.

Vaillant. Le nom que Pearson avait mentionné au musée. Le prédécesseur. Celui qui était venu pour huit mois et dont on n’avait plus eu de nouvelles.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Anura le regarda avec une expression qu’Étienne n’arrivait pas à lire — pas de l’inquiétude, pas de la dissimulation, quelque chose de plus nuancé, comme le visage d’un médecin qui hésite entre dire la vérité et ménager son patient.

— Il est parti, dit-il. Finalement, tout le monde part.

— Mais Pearson a dit…

— Le Dr. Pearson dit beaucoup de choses. Le Dr. Pearson est anglais. Les Anglais aiment les histoires mystérieuses parce qu’elles leur donnent l’impression que l’Orient est dangereux, et si l’Orient est dangereux, alors leur présence ici est justifiée.

C’était la phrase la plus longue et la plus politique qu’Anura eût jamais prononcée devant lui. Elle fendit l’air de la véranda comme un couteau bien aiguisé, et avant qu’Étienne puisse répondre, Anura s’était incliné et avait disparu dans le hall.

L’après-midi, la fièvre monta. Trente-neuf. Étienne resta dans sa chambre, allongé sous le ventilateur, et le monde prit cette texture ouatée, légèrement flottante, que la fièvre donne aux choses — les contours tremblent, les sons arrivent avec un léger retard, le corps ne pèse plus rien ou pèse trop, et la frontière entre le sommeil et la veille se dissout comme un comprimé dans l’eau.

Il dessina. C’est-à-dire qu’il ouvrit son carnet de naturaliste — le noir, celui des planches scientifiques — et se mit à dessiner, mais ce qui sortit de son crayon n’était pas ce qu’il dessinait d’habitude. C’étaient des poissons, oui, mais des poissons dont la forme glissait, se tordait, dont les yeux étaient trop grands, dont les nageoires se transformaient en bras, en flammes, en feuilles de lotus. Des poissons-dieux. Des poissons qui nageaient dans une eau qui n’était pas de l’eau mais de la lumière, ou de l’huile, ou du lait — le lait que Rama versait sur la statue de Murugan.

Il regarda ses dessins. Ils n’étaient pas mauvais. Ils étaient même remarquables, d’un point de vue purement graphique — le trait était sûr, le mouvement juste, la composition étrangement harmonieuse. Mais ils ne ressemblaient à rien de ce qu’il avait fait auparavant. C’étaient les dessins d’un autre homme. Ou les dessins du même homme en train de devenir autre.

On frappa à la porte. C’était Devi.

Elle portait un sari — la première fois qu’il la voyait en sari, elle qui portait d’habitude des robes européennes — un sari d’un bleu profond bordé d’or, et ses cheveux noirs étaient défaits sur ses épaules, et elle tenait dans ses mains un bol de porcelaine qui contenait un liquide brun et fumant.

— De la part d’Anura, dit-elle. Une décoction. Gingembre, curcuma, poivre long. C’est cinghalais. Ça ne guérit pas, mais ça aide.

Elle posa le bol sur la table de nuit. Son regard tomba sur les dessins éparpillés sur le bureau. Elle s’approcha. Elle les regarda longtemps — trop longtemps — sans rien dire, et quelque chose passa sur son visage, une ombre, un souvenir, une reconnaissance.

— Mon père dessinait comme ça, dit-elle. À la fin.

Elle ne dit pas « à la fin de quoi ». Elle n’avait pas besoin de le dire.

Puis elle sortit, et la chambre fut de nouveau vide, et l’odeur du sari — jasmin, santal, quelque chose de plus sombre — resta suspendue dans l’air comme une phrase inachevée.

Étienne but la décoction. Elle était amère et brûlante et il la but entièrement, d’un trait, et la chaleur descendit en lui comme une main qui cherche quelque chose dans le noir.

Cette nuit-là, il ne regarda pas le miroir.

Chapitre 8

La fièvre tomba le lendemain, aussi brusquement qu’elle était venue. Trente-sept le matin. Trente-six huit à midi. Comme si le corps avait décidé que l’épisode était clos, que la leçon — si c’en était une — avait été donnée, et qu’on pouvait passer à la suite.

Étienne se leva, se rasa, enfila son costume de lin — le blanc, celui qu’il réservait aux visites officielles — et descendit prendre son petit déjeuner sur la véranda. Le monde était revenu à sa place. Les couleurs étaient les couleurs. Les sons étaient les sons. Le thé était du thé. Le toast était du toast. Le Galle Face Green s’étendait devant lui, immense, vert, bordé par la mer, et les cerfs-volants montaient dans un ciel bleu de faïence avec une gaieté qui n’avait rien de menaçant.

Coward était là, fumant sa première cigarette de la journée avec la dévotion d’un ritualiste.

— Lagrande ! Vous revenez d’entre les morts. Anura m’a dit que vous aviez la fièvre. La fièvre de Ceylan — c’est un classique, paraît-il. Tous les Européens y passent. L’île vous teste, comme un cheval teste son cavalier. Si vous tenez, elle vous accepte. Si vous ne tenez pas…

— Si on ne tient pas ?

Coward tira sur sa cigarette.

— On écrit de la mauvaise poésie et on épouse une locale. Ce qui revient au même.

Il sourit de son sourire de scène, celui qui coupait comme du verre, et ajouta, plus bas :

— Vous avez meilleure mine. Mais vos yeux ont changé.

— Changé comment ?

— Je ne sais pas. On dirait qu’ils regardent plus loin qu’avant. Ou plus profond. Ce qui dans les deux cas est assez inquiétant pour un Français.

Il termina sa cigarette et s’en alla écrire, le laissant seul avec le sentiment obscur que Coward, derrière ses mots d’esprit, voyait les choses avec une acuité redoutable.

Le jour de la grande puja arriva.

Étienne prit le rickshaw à cinq heures du matin. Sea Street était déjà en mouvement — pas le mouvement ordinaire du commerce et des allées et venues, mais un mouvement d’une autre nature, un mouvement de préparation, de tension, comme un théâtre avant le lever de rideau. Des femmes accrochaient des guirlandes de feuilles de manguier aux façades des maisons. Des marchands de fleurs dressaient des montagnes de jasmin, d’œillets d’Inde, de roses sur les trottoirs. Des hommes portaient des paniers de fruits — noix de coco, bananes, mangues — vers le temple. Et partout, cette odeur, démultipliée, intensifiée — le camphre, l’encens, le santal —, l’odeur du sacré en marche.

Le kovil avait changé. On avait nettoyé le sol, huilé les colonnes, remplacé les lampes. Des tissus brodés pendaient aux murs — des soies rouges et or qui transformaient le corridor de pierre noire en un tunnel de couleurs vives, presque aveuglantes. Le dieu noir, au fond du sanctuaire, était couvert de guirlandes de fleurs, à peine visible sous les couches de jasmin et de roses, et la lumière des dizaines de lampes à huile lui donnait un éclat mouvant, une apparence de vie qui n’avait plus rien à voir avec la pierre.

Rama était méconnaissable. Non pas qu’il eût changé physiquement — c’était le même petit homme sec aux yeux immenses — mais il portait des vêtements de cérémonie, un dhoti de soie blanche, des marques de cendre et de pâte de santal sur tout le torse, des bracelets de fleurs aux poignets, et quelque chose dans sa posture, dans sa façon de se mouvoir, avait changé de registre. Il n’était plus le pûjari bavard qui parlait du prix du riz et de Vishnou dans la même phrase. Il était un officiant. Un prêtre. Un intermédiaire entre deux mondes, et il se tenait à la lisière avec la gravité de quelqu’un qui sait que le passage est dangereux.

Il vit Étienne et hocha la tête — un seul mouvement, bref — et lui désigna un coin, contre un pilier, d’où il pourrait voir sans gêner. Étienne s’y installa. Le sol était couvert de pétales. L’odeur était si dense qu’elle en devenait presque solide, une matière que l’on respirait, que l’on mangeait, qui entrait par les pores de la peau.

Les dévots commencèrent à arriver. Cinquante, cent, deux cents peut-être — le temple, si petit d’ordinaire, semblait s’étirer pour les contenir, comme si les murs de pierre avaient reculé pendant la nuit. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Certains portaient des plateaux d’offrandes — fruits, fleurs, encens. D’autres venaient les mains vides, le visage déjà marqué par quelque chose qu’Étienne ne pouvait nommer — pas de la ferveur, pas de l’attente, quelque chose de plus animal, une disponibilité du corps entier, comme celle d’un danseur juste avant que la musique commence.

Puis les tambours.

Ils étaient trois — des thavil, apprendrait-il plus tard, des tambours à deux faces frappés à la main et au bâton — et leur son n’était pas un son, c’était une décharge. Cela frappa Étienne à la poitrine, physiquement, comme un coup, et pendant un instant il ne put plus respirer. Le rythme était rapide, asymétrique, impossible à suivre avec la logique — on croyait le tenir et il glissait, revenait par un autre chemin, accélérait, se brisait, repartait. Les thavil ne jouaient pas de la musique. Ils jouaient du système nerveux. Chaque coup de tambour était une impulsion qui remontait des pieds à la nuque en passant par le ventre, et le corps répondait avant que la pensée ait le temps de s’interposer.

Le nadaswaram se joignit — une sorte de hautbois, un tuyau de bois noir d’où sortait un son si aigu, si perçant, si continûment vibrant qu’il ressemblait à un cri humain transformé en métal. Le son du nadaswaram ne s’arrêtait jamais. Le musicien utilisait la respiration circulaire — inspirant par le nez tout en soufflant par la bouche — et le résultat était un flot ininterrompu de notes qui montait, montait, se tordait sur lui-même comme un serpent dans l’air brûlant du temple.

Rama commença le rituel. Il versa le lait. Il versa le miel. Il versa l’eau de rose. Il présenta le feu — la flamme de camphre tournant devant le visage du dieu noir — et les dévots levèrent les mains, paumes ouvertes, et la lumière de la flamme dansa sur leurs visages.

Alors les transes commencèrent.

Étienne ne comprit pas, d’abord, ce qu’il voyait. Un homme, au premier rang, se mit à trembler. Pas à trembler de froid ou de peur — à trembler de l’intérieur, comme si quelque chose sous sa peau cherchait à sortir. Le tremblement commença aux mains, remonta aux bras, gagna les épaules, la tête, et soudain l’homme poussa un cri — un cri qui ne venait pas de la gorge mais de plus bas, du ventre, un cri sans mots, sans forme, un son pur, brut — et se mit à danser. Mais ce n’était pas de la danse. Le corps bougeait de lui-même, sans contrôle, sans intention, des mouvements saccadés, violents, qui auraient dû être laids et qui ne l’étaient pas, qui avaient une grâce terrible, la grâce de ce qui n’est plus humain.

Une femme suivit. Puis une autre. Puis un garçon de quinze ans qui se mit à tourner sur lui-même, les bras écartés, les yeux révulsés, la bouche ouverte sur un sourire qui n’avait rien à voir avec la joie terrestre. Cinq, dix, vingt personnes en transe, et le temple vibrait sous les tambours, et l’odeur était devenue un mur, et la chaleur était un four, et le dieu noir regardait tout cela de ses yeux d’amande avec la même fixité, la même patience infinie.

Étienne se tenait à son pilier. Ses mains étaient crispées sur la pierre. Il sentait le rythme des tambours dans ses os, dans ses dents, dans le fond de ses yeux. Quelque chose en lui voulait bouger — pas danser, pas entrer en transe, mais bouger, simplement bouger, répondre à cette vibration qui le traversait comme un courant électrique. Il serra les dents. Il s’accrocha à la pierre. Il pensa aux nudibranches. Il pensa aux classifications linéennes. Il pensa à Paris, à la pluie, au Muséum, aux vitrines de verre froid où les spécimens flottaient dans le formol. Il pensa à tout ce qui était fixe, stable, classé, nommé.

Les tambours s’arrêtèrent.

Le silence fut plus violent que le bruit. Un silence total, assourdissant, dans lequel on n’entendait plus que la respiration de deux cents personnes et le crépitement des lampes à huile. Les danseurs en transe s’immobilisèrent, certains debout, d’autres effondrés au sol, les yeux ouverts sur quelque chose qu’Étienne ne pouvait pas voir. Le garçon de quinze ans souriait toujours.

Rama se tourna vers le fond du temple. Il fit face au dieu noir. Et il dit quelque chose — une phrase en tamoul, une seule phrase, d’une voix si basse qu’Étienne ne l’entendit qu’à peine — et le dieu, dans la lumière tremblante des lampes, derrière ses guirlandes de jasmin, eut l’air de répondre.

Étienne sortit du temple. Il ne marcha pas — il fut propulsé dehors, comme un homme qui remonte d’une plongée trop profonde et crève la surface en haletant. La lumière de Sea Street l’écrasa. Il s’adossa au mur du temple, le souffle court, les jambes tremblantes, et il regarda ses mains. Elles tremblaient. Pas beaucoup. Juste assez pour qu’un naturaliste, habitué à observer les tremblements d’un sismographe, sache que quelque chose, en profondeur, avait bougé.

Chapitre 9

Il arrêta de compter les jours.

Ce n’était pas un oubli. C’était un abandon — le même type d’abandon que celui du nageur qui cesse de lutter contre le courant et se laisse porter. Le carnet noir, celui des collectes, resta fermé sur le bureau. Les seaux de poissons que le pêcheur apportait chaque matin furent renvoyés — « pas aujourd’hui, merci, pas cette semaine » — et le pêcheur haussa les épaules avec la philosophie résignée de ceux qui ont vu beaucoup d’Européens arriver avec des projets et repartir avec des regards vides.

Étienne vivait maintenant entre deux pôles — le kovil de Sea Street et la chambre 214 du Galle Face — et entre les deux, rien. Colombo avait cessé d’exister en tant que ville. Les rues, les marchés, les bâtiments coloniaux, le port, les paquebots — tout cela était devenu un décor de théâtre, une toile peinte qu’on traverse sans la toucher. Seul le trajet comptait — le rickshaw du matin, l’odeur du camphre qui grandissait à mesure qu’on approchait de Sea Street, et le retour au crépuscule, quand la façade blanche du Galle Face s’allumait dans la lumière rasante comme un os blanchi par le soleil.

Rama lui parlait tous les jours maintenant. Pas de théologie, pas de doctrine — de choses plus étranges, plus personnelles, des histoires qui n’avaient pas de morale et pas de fin, des contes tamouls où les dieux se conduisaient avec une cruauté joyeuse et une tendresse insoutenable, où un berger devenait roi et un roi devenait pierre, où une femme attendait son mari pendant mille ans et quand il revenait elle ne le reconnaissait pas parce qu’elle était devenue un fleuve.

— Vous comprenez ? demandait Rama.

— Non.

— C’est bien. Ne comprenez pas. Comprendre est le dernier refuge de l’ignorance.

Ces phrases, Étienne les notait dans le carnet rouge, avec une écriture qui changeait — il s’en rendit compte un soir en feuilletant les pages — qui devenait plus grande, plus déliée, moins contrôlée. Les lettres penchaient davantage. Les mots se chevauchaient. Des dessins s’intercalaient entre les phrases — pas les dessins précis du naturaliste, mais des croquis rapides, presque violents, des visages à quatre yeux, des mains ouvertes d’où jaillissaient des flammes, des poissons enroulés sur eux-mêmes comme des serpents qui se mordent la queue.

Un après-midi, Devi frappa à sa porte.

Il ne l’attendait pas. Il ne l’avait pas vue depuis trois jours — elle avait disparu de la véranda, de la salle à manger, du Green — et il s’était surpris à la chercher, à guetter son pas dans le couloir, son ombre dans l’escalier, et cette découverte — qu’il guettait une femme, lui, Étienne Lagrande, qui n’avait jamais guetté personne — l’avait troublé plus que les transes du temple.

Elle entra sans attendre qu’il l’y invite. Elle regarda la chambre — les carnets éparpillés, les dessins punaisés au mur, les livres ouverts sur le sol, le Kelaart couvert de notes en marge, le microscope Nachet qui n’avait pas servi depuis des jours et qui prenait la poussière sur le bureau — et elle ne dit rien. Elle s’assit dans le fauteuil de rotin, près de la fenêtre, et le regarda.

— Asseyez-vous, dit-elle. C’est votre chambre, après tout.

Il s’assit sur le lit. La moustiquaire pendait entre eux comme un rideau de gaze.

— Racontez-moi votre père, dit-il.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regarda par la fenêtre — le Green, la mer, le ciel de cinq heures qui commençait à rosir — et quand elle parla, ce fut d’une voix très calme, détachée, la voix de quelqu’un qui a raconté cette histoire tellement de fois qu’elle est devenue celle d’un autre.

— Il s’appelait Arthur Fonseka. Sa mère était burgher, son père était anglais — un administrateur de Kandy qui avait eu une liaison avec une femme de Matara et qui avait eu l’honnêteté, ou la folie, de reconnaître l’enfant. Arthur a grandi entre deux mondes. Ni anglais ni cinghalais. Ni blanc ni brun. Il parlait anglais, singhalais, tamoul, et un peu de hollandais. Il était brillant. Il a étudié à Oxford — zoologie — et il est revenu ici pour étudier les papillons de la forêt humide. Les papillons étaient sa passion. Il disait qu’ils étaient la preuve que Dieu existe, parce que rien d’aussi inutilement beau ne pouvait être le produit du hasard.

Elle sourit — le même sourire ancien, usé, celui qui avait traversé toutes les émotions.

— Il est arrivé en 1908. Il avait vingt-huit ans. Il devait rester six mois. Comme vous.

— Et il est resté.

— Il est resté. Pas à cause des papillons — il les a trouvés, il les a classés, il a publié un article remarquable dans les Proceedings de la Linnean Society. Non. Il est resté à cause de Kataragama.

Kataragama. Le nom revenait. Le sanctuaire du sud, le lieu où bouddhistes et hindous se retrouvaient dans les mêmes transes, les mêmes marches sur le feu, les mêmes mortifications. Le domaine de Skanda — de Murugan — le dieu jeune, le dieu de la guerre, le dieu dangereux.

— Il est allé à Kataragama pour le festival annuel, en juillet. Par curiosité scientifique, disait-il. Pour observer. Il est revenu changé. Je ne sais pas ce qu’il a vu là-bas. Il n’en parlait pas. Mais il a cessé de dessiner ses papillons. Il s’est mis à dessiner autre chose — des formes, des visions, des choses qu’il disait voir la nuit, dans le noir, derrière ses paupières. Des dieux. Des démons. Des créatures qui n’étaient ni l’un ni l’autre.

Elle se tut un instant.

— Il a épousé ma mère en 1910. Une Cinghalaise. Un scandale, bien sûr — un homme éduqué à Oxford qui épouse une femme du village. Ils se sont installés à Colombo, dans une maison de Colpetty, et il a continué ses recherches, mais ses recherches n’étaient plus les mêmes. Il ne cherchait plus des papillons. Il cherchait quelque chose qu’il ne pouvait pas nommer, et quand il croyait l’avoir trouvé, ça se dérobait, et il recommençait.

— La fièvre mystique.

— Si vous voulez appeler ça comme ça. Lui appelait ça « voir ». Il disait qu’il avait appris à voir, et que maintenant il ne pouvait plus ne pas voir, et que c’était merveilleux et terrible à la fois. Comme de regarder le soleil en face — on voit tout, mais on devient aveugle.

Étienne sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine — pas de la peur, pas de l’excitation, quelque chose entre les deux, une tension qui ressemblait à celle du fil de pêche quand le poisson mord.

— Et la fin ?

Devi tourna la tête vers lui. Ses yeux sombres étaient secs. Pas de larmes. Les larmes appartenaient à une étape qu’elle avait dépassée depuis longtemps.

— La grippe espagnole. 1919. Mais il était déjà parti avant de mourir. Son corps était là, dans la maison de Colpetty, mais lui — ce qui faisait qu’il était lui — était ailleurs. À Kataragama, peut-être. Ou dans ces visions qu’il dessinait sur tous les murs. Ma mère repeignait les murs et il recommençait. Toujours les mêmes formes. Les mêmes yeux. Vous savez quels yeux.

Les yeux d’amande. Les yeux du dieu noir. Les yeux dans le miroir de la chambre 214.

— Vous me racontez ça pour me prévenir, dit Étienne.

— Je vous raconte ça parce que vous m’avez demandé de vous le raconter.

C’était vrai. Et c’était insuffisant comme réponse, et ils le savaient tous les deux, mais Devi n’était pas une femme qui disait plus que nécessaire, et Étienne n’était pas un homme qui insistait. Ils restèrent assis en silence, la moustiquaire entre eux, le bruit de l’océan montant par la fenêtre ouverte, et ce silence n’était pas inconfortable — il était habité, plein de quelque chose qui n’avait pas encore de nom mais qui en aurait un bientôt.

Quand elle se leva pour partir, elle posa la main sur les dessins punaisés au mur — ces poissons-dieux, ces créatures hybrides que la fièvre avait fait naître — et dit :

— Ils sont beaux.

Puis, sur le seuil :

— Mon père disait que les plus beaux dessins sont ceux qu’on fait quand on ne sait plus ce qu’on dessine.

La porte se referma. Étienne resta debout au milieu de sa chambre, entouré de ses dessins, et il regarda ses mains — les mains qui avaient fait ces dessins — et il les reconnut et ne les reconnut pas, comme on reconnaît un visage familier dans une foule et qu’on s’aperçoit, en s’approchant, que ce n’est pas la bonne personne.

Il ouvrit le Kelaart à la page du poisson-scorpion. Il relut la description. « Immobilité parfaite. Se confond avec son environnement. Invisible. Mortel. » Et il écrivit dans la marge, d’une écriture qui n’était déjà plus tout à fait la sienne : « Et s’il ne se confondait pas avec son environnement ? Et si c’était l’environnement qui se confondait avec lui ? »

Chapitre 10

Anura vint le voir un matin, très tôt, avant l’aube.

Étienne ne dormait plus, ou dormait autrement — par fragments, par éclats, des sommeils de dix minutes entrecoupés d’heures de veille immobile pendant lesquelles il regardait le plafond et les ombres du ventilateur tourner avec une lenteur qui n’était plus mécanique mais organique, comme la rotation d’un astre très lent au-dessus de son lit. Il entendit frapper et dit entrez, et Anura entra, et la lumière n’était pas encore là, et le maître d’hôtel était une silhouette dans l’encadrement de la porte, une ombre plus dense que les autres ombres.

— Monsieur Lagrande. Puis-je vous parler ?

— Asseyez-vous, Anura.

C’était la première fois qu’il invitait le maître d’hôtel à s’asseoir. Anura hésita — une hésitation d’un quart de seconde, invisible pour quiconque ne l’observait pas avec l’attention d’un naturaliste — puis s’assit sur le bord du fauteuil de rotin, le dos droit, les mains posées sur les genoux.

— Vous ne mangez plus, dit Anura.

— Je mange.

— Vous ne mangez plus vraiment. Le riz que je vous fais monter redescend presque intact. Le thé refroidit. Les fruits ne sont pas touchés.

— La chaleur coupe l’appétit.

Anura ne répondit pas à cela. Il laissa le silence s’installer entre eux, et dans ce silence, Étienne sentit le poids de ce que le maître d’hôtel ne disait pas — toutes les années passées dans cet hôtel, tous les voyageurs qu’il avait vus arriver et partir, tous ceux qui n’étaient pas partis, et ce qu’il savait de la nature exacte de cette île et de ce qu’elle faisait aux hommes qui s’y attardaient.

— Monsieur Lagrande. Le prochain paquebot pour Singapour part dans dix jours. Le suivant ne partira pas avant trois semaines. Si vous deviez poursuivre votre mission vers les îles, ce serait le moment.

— Je sais.

— Vos malles ne sont pas prêtes.

— Je sais.

— Vos collectes ne sont pas emballées. Vos bocaux de formol n’ont pas été utilisés depuis douze jours. Votre microscope est couvert de poussière.

Il énonçait ces faits sans reproche, sans jugement, avec la précision d’un inventaire — le même ton qu’il aurait employé pour dire « nous n’avons plus de gin, les serviettes de la 312 doivent être changées, le ventilateur du couloir est en panne ». Mais derrière l’inventaire, il y avait autre chose — une sollicitude grave, presque paternelle, qui n’avait rien à voir avec le service hôtelier et tout à voir avec quelque chose de plus ancien, de plus profond.

— Le Français d’avant, dit Étienne. Vaillant. Vous l’avez connu.

Ce n’était pas une question.

— J’étais jeune. J’avais dix-huit ans. J’étais boy — porteur de bagages. Ce n’est que plus tard que je suis devenu maître d’hôtel.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Anura regarda la fenêtre. L’aube naissait — cette lumière de Colombo, blanche, totale, qui ne s’annonce pas mais explose.

— Il est venu pour les poissons. Comme vous. Il était méthodique, brillant, solitaire. Comme vous. Il a découvert Sea Street. Le kovil. Le pûjari de l’époque — pas Ramachandran, un autre, un vieux, qui est mort depuis. Et il a glissé.

— Glissé.

— C’est le mot que j’emploie. Les Anglais diraient « gone native ». Les Cinghalais diraient qu’il a été pris. Moi je dis qu’il a glissé. Comme on glisse sur une pierre mouillée. On ne décide pas de glisser. Le sol se dérobe.

Il se tut un instant, puis :

— Il est parti. Finalement. Pas par le paquebot. Par la route du sud. Vers Kataragama. On l’a vu une dernière fois à Galle, dans une auberge, pieds nus, la barbe longue, vêtu d’un sarong. Il ne parlait plus français. Il parlait tamoul. Un tamoul parfait, m’a-t-on dit, comme s’il l’avait toujours parlé. Et après Galle, plus rien. Disparu. Avalé.

Le mot resta dans l’air. Avalé. L’île qui avale.

— Anura. Pourquoi me racontez-vous ça ?

Le maître d’hôtel se leva. Il redressa le col de sa veste, rajusta ses manches — des gestes de métier, des gestes qui remettaient le monde en ordre — et regarda Étienne avec ses yeux calmes, son visage sans âge, son expression de sphinx bienveillant.

— Parce que je vous aime bien, monsieur Lagrande. Et que j’ai aimé Vaillant aussi. Et que j’ai soixante ans et que je n’ai pas envie de voir la même chose deux fois.

Il sortit. Ses pas dans le couloir furent absorbés par le silence de l’hôtel comme des cailloux dans de l’eau profonde.

Ce jour-là, Étienne n’alla pas à Sea Street. Il resta dans sa chambre. Il ouvrit le carnet noir — le carnet scientifique, celui des collectes — et tenta de dessiner. Un poisson. N’importe quel poisson. Un labre, un mérou, un banal poisson-ange. Quelque chose de réel, de classifiable, de nommable.

Le crayon ne lui obéissait plus.

Ce n’était pas une paralysie. Sa main fonctionnait. Le trait sortait. Mais le trait allait où il voulait, pas où Étienne voulait, et ce qui apparaissait sur la page n’était pas un poisson — c’était un œil. Un seul œil, immense, en amande, qui le regardait depuis la page blanche avec la fixité du dieu noir.

Il déchira la page. Il recommença. Le même œil. Encore. Et encore.

Il ferma le carnet. Il se leva. Il sortit de la chambre, descendit l’escalier, traversa le hall — Anura n’était pas à son poste, pour la première fois — et sortit sur la véranda.

Coward était là, comme toujours, avec son gin et sa cigarette et son cahier à spirale. Mais il n’écrivait pas. Il regardait Étienne, et son visage était sérieux — dépouillé de toute ironie, de tout masque, nu comme Étienne ne l’avait jamais vu.

— Asseyez-vous, Lagrande.

Étienne s’assit.

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Je ne sais pas.

— Vous le savez. Vous ne voulez pas le dire. Ce n’est pas la même chose.

Coward écrasa sa cigarette avec une précision chirurgicale.

— Je suis un observateur, mon cher. C’est mon métier, comme les poissons sont le vôtre. Et ce que j’observe depuis quinze jours, c’est un homme en train de se défaire. Vous maigrissez. Vous ne dormez plus. Vous parlez seul — oui, on vous entend à travers les cloisons, l’hôtel est vieux et les murs sont minces. Vous parlez dans une langue qui n’est pas le français. Et vos dessins…

— Vous avez vu mes dessins ?

— La femme de chambre les a vus. Les femmes de chambre voient tout et parlent à tout le monde, surtout à un Anglais qui donne de bons pourboires. Lagrande, vos dessins ne sont pas normaux. Ce n’est pas une critique esthétique — ils sont remarquables, je le dis sans ironie — mais ils ne sont pas les dessins d’un naturaliste. Ils sont les dessins de quelqu’un qui voit des choses que les autres ne voient pas. Et dans mon expérience — limitée, j’en conviens — les gens qui voient des choses que les autres ne voient pas finissent soit au Royal Academy, soit à Bedlam, et souvent les deux.

Il alluma une nouvelle cigarette. Sa main tremblait très légèrement. Noel Coward, dont la main ne tremblait jamais.

— Je ne vous connais pas bien, reprit-il. Je vous connais depuis quinze jours. Mais je vous aime bien, et les gens que j’aime bien, je ne les regarde pas se noyer sans rien dire. Alors je vous dis : prenez le prochain paquebot. Partez. Allez à Singapour, allez à Hong Kong, allez au diable si vous voulez, mais partez de cette île.

Étienne regarda la mer. Le Galle Face Green. Les cerfs-volants. Un enfant courait sur l’herbe, pieds nus, en poussant des cris de joie. Le monde était là, intact, lumineux, parfaitement réel. Et en même temps, derrière cette réalité, comme une image en surimpression, il voyait autre chose — les colonnes noires du kovil, la flamme de camphre, le visage de Murugan, les yeux d’amande — et les deux images coexistaient, superposées, transparentes, et il ne savait plus laquelle était le fond et laquelle était la surface.

— Merci, Coward, dit-il.

— Ce n’est pas une réponse.

— Non.

Coward le regarda un long moment. Puis il hocha la tête — pas le hochement ambigu d’Anura, mais un hochement anglais, sec, résigné, celui d’un homme qui comprend qu’il ne peut rien faire et qui l’accepte avec la grâce douloureuse de quelqu’un qui a l’habitude de ne rien pouvoir faire.

— Je serai sur cette véranda si vous avez besoin de moi, dit-il. Je serai toujours sur cette véranda. C’est mon rôle. Le témoin. Celui qui regarde et qui ne peut rien empêcher. C’est le rôle le plus cruel du théâtre, mais c’est le mien.

Cette nuit-là, le couloir du deuxième étage changea.

Étienne sortit de sa chambre à minuit — il ne savait pas pourquoi, il n’avait aucune raison de sortir, mais ses pieds le portèrent à la porte et sa main tourna la poignée et il fut dans le couloir — et le couloir était trop long. Beaucoup trop long. La chambre 214 était à vingt mètres de l’escalier, il le savait, il avait compté les pas, et maintenant le couloir s’étirait devant lui comme un tunnel, les portes se succédant dans une enfilade impossible, 215, 216, 217, 218, des numéros qui n’existaient pas, il le savait, le deuxième étage n’avait que douze chambres, et pourtant les portes continuaient, identiques, en bois de teck, avec leurs poignées de cuivre, et le tapis rouge sous ses pieds était doux et interminable, et l’odeur — cette odeur d’humidité patiente, de teck, de cire — se transformait insensiblement en autre chose, en camphre, en jasmin, en huile de lampe.

Il marcha. Combien de temps, il ne sut pas. Les portes défilaient. Le couloir ne finissait pas. Et au bout — très loin, ou très près, la distance n’avait plus de sens — une lumière. Une flamme. Petite, tremblante, et dans cette flamme, un visage. Le visage qu’il connaissait maintenant, les yeux d’amande, le sourire immobile, jeune et ancien, cruel et tendre.

Il tendit la main.

La lumière s’éteignit.

Il était debout devant l’escalier. Le couloir avait sa longueur normale — vingt mètres, douze portes. Le tapis rouge. Les poignées de cuivre. Un ventilateur qui grinçait au fond. Rien d’anormal. Rien du tout.

Il rentra dans sa chambre. Il ferma la porte à clé. Il s’assit au bureau et écrivit dans le carnet rouge, en lettres très grandes, comme un homme qui écrit un message dans une bouteille : « JE SUIS ENCORE MOI. »

Mais le point d’interrogation qu’il n’avait pas écrit flottait dans la pièce comme l’odeur du camphre.

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