La saison des dieux — Chapitres 11 à 14

La saison des dieux

La saison des dieux

Chapitres 11 à 14

Chapitre 11

Rama vint le chercher au Galle Face.

C’était la première fois que le pûjari quittait Sea Street — du moins la première fois qu’Étienne le voyait ailleurs que dans le kovil ou dans la petite pièce encombrée qui lui servait de cellule. Et le voir ici, debout dans le hall de l’hôtel, pieds nus sur le marbre, le torse nu sous un châle de coton, les trois lignes de cendre sur le front, au milieu des fauteuils de rotin et du portrait du roi George V, était un spectacle si incongru qu’Étienne eut l’impression de voir deux mondes se percuter — deux plaques tectoniques qui auraient glissé l’une contre l’autre et produit, au point de friction, un tremblement de terre silencieux.

Anura le regarda traverser le hall avec une expression indéchiffrable. Il ne l’arrêta pas. Il ne lui demanda pas ce qu’il faisait là. Il le regarda comme on regarde un phénomène naturel — une marée, un orage, quelque chose qui vient et contre lequel on ne lutte pas.

— Aujourd’hui, dit Rama à Étienne, nous allons à Kelaniya.

Kelaniya. Le temple bouddhiste le plus ancien de Colombo — pas un kovil hindou, pas un sanctuaire de Murugan, mais un vihara bouddhiste, un lieu où le Bouddha lui-même, selon la légende, avait posé le pied il y a deux mille cinq cents ans. Étienne ne comprenait pas. Rama était un prêtre hindou, un shivaïte, un serviteur de Murugan. Qu’allait-il faire dans un temple bouddhiste ?

— Vous ne comprenez pas, dit Rama, et ce n’était pas une question. À Ceylan, les dieux ne se font pas la guerre. Bouddha et Vishnou et Shiva et Murugan boivent le même thé. C’est les hommes qui séparent. Les dieux, eux, savent.

Ils prirent un char à bœufs — pas un rickshaw, un char à bœufs, lent, brinquebalant, tiré par un zébu blanc aux yeux doux — et le trajet vers Kelaniya dura une heure, à travers les faubourgs de Colombo, les cocoteraies, les rizières, les villages de pêcheurs le long de la rivière Kelani. Le monde défilait avec une lenteur hypnotique — les femmes lavaient le linge dans la rivière, les enfants nageaient, les buffles dormaient dans la boue, et tout cela avait une beauté si simple, si absolue, qu’Étienne sentit quelque chose se desserrer en lui, un nœud qu’il n’avait pas su qu’il portait.

Le temple de Kelaniya était blanc. Blanc et or, avec un dagoba — un stupa — d’une blancheur éblouissante qui brillait dans le soleil du matin comme un crâne poli. Des moines en robe safran marchaient dans la cour avec une lenteur méditative, chaque pas posé comme un mot dans une prière. L’odeur ici n’était pas celle de Sea Street — pas le camphre épais, pas le ghee — mais l’encens léger, le lotus, la cire d’abeille, et quelque chose de floral et de frais, comme si la sérénité avait un parfum.

Rama l’emmena à l’intérieur. Les murs étaient couverts de fresques — des peintures anciennes, rafraîchies au fil des siècles, qui racontaient la vie du Bouddha et la légende de sa visite à Ceylan. Les couleurs étaient vives, presque naïves — des rouges, des jaunes, des verts — et les personnages avaient des visages sereins, des corps souples, des gestes d’une grâce irréelle. Mais dans les coins, dans les marges des fresques, Étienne vit d’autres figures — des démons, des nagas, des esprits de la forêt, des êtres à mi-chemin entre l’humain et l’animal, qui grimaçaient ou souriaient avec une ambiguïté troublante. Le bouddhisme de Ceylan n’avait pas chassé les anciens dieux. Il les avait absorbés. Ils étaient là, dans les coins, dans les ombres, à la périphérie du nirvana, et ils attendaient.

— Regardez, dit Rama.

Il montrait une fresque, dans une alcôve latérale, que la plupart des visiteurs ne remarquaient pas. Elle représentait un homme — un Européen, visiblement, d’après ses vêtements — agenouillé devant un naga, un serpent divin à sept têtes. L’homme avait les bras ouverts, le visage levé, et son expression n’était ni de la terreur ni de l’adoration mais quelque chose entre les deux — une stupéfaction totale, comme celle d’un enfant qui voit la mer pour la première fois.

— Cette fresque a été peinte il y a trois cents ans, dit Rama. Quand les Portugais sont arrivés. L’artiste a peint ce qu’il voyait — un homme d’Occident touché par les dieux de l’île. Cela arrive. Cela a toujours été. Ce n’est pas un accident, monsieur Lagrande. C’est un appel.

— Un appel de qui ?

— De l’île. De Murugan. De la mer. Appelez ça comme vous voulez. Les noms sont des vêtements que les choses portent pour ne pas effrayer les hommes. Dessous, c’est nu. Dessous, c’est immense.

Ils restèrent longtemps à Kelaniya. Rama pria — mais sa prière n’avait rien de la puja exubérante du kovil, c’était un silence, une immobilité, un effacement de soi si total que pendant de longues minutes Étienne oublia qu’il était là. Le pûjari se fondait dans le temple comme un poisson dans le récif. Le poisson-scorpion. L’image vint et resta.

Au retour, dans le char à bœufs, le crépuscule tombait sur la rivière Kelani. L’eau était d’un rose inouï, un rose de chair, de pétale, de fièvre. Des chauves-souris géantes — des roussettes, Pteropus giganteus, le naturaliste en lui les identifia machinalement — traversaient le ciel en formations silencieuses, leurs ailes noires découpées contre le rose comme des idéogrammes. Le monde était d’une beauté si excessive qu’elle en devenait presque insupportable, et Étienne comprit — avec une clarté qui lui coupa le souffle — pourquoi les hommes qui voyaient cette beauté ne pouvaient plus la quitter. Ce n’était pas de la faiblesse. C’était de la lucidité. C’était voir le monde tel qu’il était — pas tel que la raison le filtre, le réduit, le nomme — mais tel qu’il était réellement, dans sa splendeur nue, insoutenable, dévorante.

— Rama, dit-il.

— Oui.

— Je ne retrouve plus mes dessins.

— Vos dessins de poissons ?

— Mes anciens dessins. Ceux d’avant. Quand je dessine maintenant, ce sont d’autres choses qui sortent. Des choses que je ne contrôle pas.

Rama ne le regarda pas. Il regardait la rivière.

— Quand Murugan prend la main d’un homme, la main ne dessine plus ce que l’homme veut. Elle dessine ce que le dieu veut.

— Je ne crois pas en Murugan.

— Murugan croit en vous. C’est suffisant.

Le char à bœufs arriva au Galle Face à la nuit tombée. Étienne descendit. Rama resta sur le char. Leurs regards se croisèrent dans la lueur du réverbère — le prêtre tamoul pieds nus et le naturaliste français en lin froissé — et quelque chose passa entre eux, pas un adieu, pas une promesse, quelque chose de plus nu que les mots, une reconnaissance.

— Venez demain, dit Rama. Il y aura le feu.

Puis le char s’éloigna, et le bruit des roues sur la route se fondit dans le bruit de l’océan, et Étienne resta seul devant la façade blanche de l’hôtel, et la façade blanche de l’hôtel le regardait avec ses fenêtres allumées comme autant d’yeux, et il entra.

Devi l’attendait dans le hall. Non — elle ne l’attendait pas. Elle était là, c’est tout, assise dans un fauteuil de rotin, les jambes repliées sous elle, le Conrad fermé sur ses genoux. Mais quand il entra, elle leva la tête, et son visage — son visage pâle aux yeux sombres — eut une expression qu’il n’y avait jamais vue. Du soulagement.

— Vous êtes revenu, dit-elle.

Et dans ces trois mots, il y avait tout — la peur qu’il ne revienne pas, la mémoire de son père qui n’était pas revenu, et autre chose encore, plus fragile, plus neuf, quelque chose qui ressemblait à de l’attachement et qui n’avait pas encore trouvé sa forme.

Il s’assit à côté d’elle. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Ils restèrent assis dans le hall du Galle Face, sous le portrait du roi George V et les ventilateurs qui brassaient l’air tiède, et le silence entre eux n’était plus un silence — c’était une conversation, la plus importante qu’ils aient jamais eue, et elle se passait de mots.

Chapitre 12

Le feu fut préparé à l’aube.

Dans la cour du kovil, derrière le sanctuaire, là où d’ordinaire le linge séchait et les enfants jouaient, on avait creusé une fosse longue de dix mètres et large de deux. Des braises y rougeoyaient — du bois de margousier brûlé toute la nuit, réduit en un tapis incandescent qui pulsait dans le petit matin comme le cœur d’un animal monstrueux. La chaleur montait en vagues visibles, déformant l’air au-dessus de la fosse, et même à cinq mètres, Étienne sentait la morsure sur son visage, sur ses mains, sur la peau exposée de ses avant-bras.

Les dévots étaient là. Plus nombreux que lors de la grande puja — trois cents, peut-être quatre cents, entassés dans la cour et dans la rue, débordant sur les toits voisins d’où des grappes d’enfants regardaient avec des yeux immenses. Les tambours battaient déjà. Le nadaswaram chantait son cri continu. Et les dévots se préparaient — certains jeûnaient depuis trois jours, d’autres s’étaient enduit le corps de cendre et de pâte de curcuma, et leurs visages avaient cette expression qu’Étienne avait appris à reconnaître, cette disponibilité totale, ce vide qui n’est pas l’absence mais l’attente.

Rama officiait, debout au bord de la fosse, les pieds à quelques centimètres des braises, et il n’avait pas chaud, ou il avait chaud et cela n’avait pas d’importance, et il chantait les mantras avec une voix qui n’était plus sa voix mais celle de quelque chose de plus ancien, de plus vaste, une voix qui venait du fond de la gorge et du fond des siècles.

Le premier marcheur s’avança. Un homme d’une cinquantaine d’années, le torse nu, les yeux fermés. Il posa le pied sur les braises. Le pied nu, sans protection. Étienne entendit — ou crut entendre — le grésillement de la peau sur le charbon. L’homme marcha. Lentement. Dix mètres. Chaque pas posé avec une précision de somnambule. Et il ne brûla pas. Son visage ne montrait aucune douleur. Ses pieds posés sur le feu ne brûlaient pas. Quand il atteignit l’autre bout de la fosse, il ouvrit les yeux, et dans ces yeux il y avait quelque chose qu’Étienne reconnut — la même fixité, la même profondeur sans fond — les yeux du dieu noir.

Puis une femme. Puis un jeune homme. Puis un vieillard si fragile qu’il semblait fait de papier et de cendre, et qui traversa les braises avec la légèreté d’un oiseau. Un par un, dix, vingt, trente, et les tambours accéléraient, et le nadaswaram montait, et la foule chantait, et la fumée des braises se mêlait à la fumée du camphre et de l’encens, et tout cela — le son, l’odeur, la chaleur, la lumière — formait un seul bloc sensoriel, une masse indistincte qui entrait par tous les pores du corps et ne laissait rien intact.

Étienne se tenait au bord. Il regardait. Son carnet était dans sa poche mais il ne le sortit pas. Il n’y avait rien à noter. Les mots ne servaient à rien ici. La science ne servait à rien. Le rationalisme, la méthode, Linné, Cuvier, Darwin — toute l’architecture de la pensée occidentale qu’il portait sur ses épaules comme une armure — ne servait à rien face à un vieil homme en dhoti blanc qui marchait sur le feu sans brûler.

Rama s’approcha de lui. Le pûjari avait le visage couvert de sueur et de cendre, les yeux plus grands que jamais, brillants d’une lumière qui n’était pas celle du feu.

— Vous voulez marcher ?

La question était si simple, si directe, qu’elle transperça toutes les couches — les défenses, les doutes, les peurs, les certitudes — et atteignit quelque chose de nu au fond de lui, un endroit qu’il ne savait pas avoir, un endroit d’avant la raison, d’avant les mots, d’avant Étienne Lagrande naturaliste.

— Je ne peux pas.

— Ce n’est pas ce que je vous ai demandé.

— Non.

Rama hocha la tête. Pas de déception. Pas de jugement. Le même balancement du crâne, ambigu et doux. Et il retourna au bord de la fosse, et les marcheurs continuaient, et le feu ne s’éteignait pas.

Étienne resta jusqu’à la fin. Quand le dernier marcheur eut traversé, quand les braises commencèrent à blanchir, quand les tambours se turent et que le silence retomba sur Sea Street comme un voile, il sentit dans son corps quelque chose qu’il ne pouvait nommer qu’avec un mot emprunté à une langue qui n’était pas la sienne — un craquement. Comme une coquille qui se fend. Comme un œuf.

Il rentra au Galle Face à pied. La marche dura une heure. Il ne prit pas le chemin le plus court — il longea la côte, suivit la digue, les vagues à sa droite, l’écume qui léchait les rochers. Le soleil était haut, implacable, et sa peau brûlait, mais c’était une brûlure extérieure, honnête, compréhensible — du soleil sur de la peau — et il s’y accrocha comme à une preuve que le monde physique existait encore.

Quand il arriva au Galle Face, un panneau avait été placé dans le hall, en lettres noires sur fond blanc :

S.S. DORASTUS — P&O LINE

DÉPART COLOMBO POUR SINGAPOUR ET HONG KONG

11 AVRIL 1925

PASSAGERS PRIÉS DE CONFIRMER LEUR EMBARQUEMENT

AUPRÈS DE LA COMPAGNIE AVANT LE 8 AVRIL

Le 11 avril. Dans six jours.

Étienne resta debout devant le panneau. Les mots étaient clairs, nets, sans ambiguïté — le monde des horaires, des compagnies maritimes, des itinéraires, le monde qui va quelque part et qui sait où. Un monde où les bateaux partent à des dates précises et où les gens montent à bord et s’en vont.

Anura apparut à côté de lui. Le maître d’hôtel regarda le panneau, regarda Étienne, et ne dit rien. Son silence était une question. Étienne le sentit comme on sent un courant sous l’eau — invisible, mais qui vous tire.

— Six jours, dit Étienne.

— Oui, monsieur.

— Et après le Dorastus ?

— Le suivant ne partira que fin avril, monsieur. Peut-être début mai. La saison des pluies approche. Les liaisons seront moins régulières.

La saison des pluies. La mousson. Après quoi Colombo serait coupé du monde — pas réellement, les bateaux continuaient, mais le rythme ralentissait, les liaisons s’espaçaient, et rester deviendrait non plus un choix mais une conséquence. On ne reste pas à Ceylan pendant la mousson — on y est retenu.

— Merci, Anura.

— Monsieur Lagrande. Si vous souhaitez que je fasse préparer vos malles…

— Pas encore.

Le maître d’hôtel s’inclina et disparut. Et Étienne resta seul dans le hall, entre le panneau du P&O et le portrait du roi George V, entre le départ et la permanence, et le ventilateur au plafond brassait l’air tiède avec son pouls mécanique, et quelque part dans le temple de Sea Street un dieu noir aux yeux d’amande attendait, et quelque part sur la véranda Noel Coward écrivait, et quelque part dans l’hôtel Devi Fonseka lisait un livre qu’elle ne lisait pas, et l’océan Indien battait contre la digue avec le même mot, toujours le même mot, et Étienne ne le comprenait toujours pas mais il était de plus en plus sûr que c’était son nom.

Chapitre 13

Le poisson-scorpion apparut le 9 avril.

Étienne ne le cherchait plus. Il avait cessé de le chercher depuis des jours — cessé de chercher quoi que ce soit, en réalité, comme si l’acte même de chercher appartenait à un homme qu’il avait été et qu’il n’était plus tout à fait. Mais le poisson-scorpion le trouva.

C’était le matin, très tôt, avant la chaleur. Il était descendu sur les rochers en contrebas de la digue du Galle Face, là où la mer se brisait en flaques tièdes entre les blocs de granit. Il allait là parfois, par habitude, par le reste de naturaliste qui survivait en lui comme une braise sous la cendre. Les flaques étaient des mondes en miniature — des oursins, des anémones, des crevettes transparentes, des petits gobies qui filaient entre les algues. Le vocabulaire du vivant, fidèle, rassurant, classifiable.

Il le vit parce qu’il ne le cherchait pas. C’est toujours ainsi que les poissons-scorpions sont trouvés — par accident, par distraction, quand l’œil relâche son attention et que la forme surgit du fond comme un secret qu’on ne peut voir que du coin de l’œil.

Il était là. Posé sur le granit, dans dix centimètres d’eau, parfaitement immobile. Brun, granuleux, couvert d’excroissances qui imitaient les algues et la roche avec une exactitude hallucinante. Seize centimètres, peut-être dix-huit. Les yeux — deux billes noires et fixes, posées au sommet de la tête comme des sentinelles — le regardaient. Ou ne le regardaient pas. Avec le poisson-scorpion, c’était impossible à dire. Il regardait tout et rien. Il attendait.

Étienne s’accroupit. Lentement. Sans geste brusque. Le naturaliste en lui — ce fantôme de plus en plus pâle — nota les détails. Scorpaenopsis diabolus, probablement. Les épines dorsales, dressées, chargées de venin. La bouche immense, disproportionnée, capable de s’ouvrir en une fraction de seconde pour aspirer une proie. Et cette immobilité — cette immobilité qui n’était pas la paix mais la guerre, la patience absolue du prédateur qui sait que le temps joue pour lui.

Il tendit la main. Pas pour toucher — il connaissait le danger, le venin, la douleur — mais pour s’approcher, pour réduire la distance entre sa peau et cette peau qui n’en était pas une, cette armure de pierre et d’algue qui faisait du poisson une partie du rocher et du rocher une partie du poisson. Où finissait l’animal ? Où commençait le monde ? La frontière n’existait pas. Le poisson-scorpion avait résolu la question que le naturaliste se posait depuis des semaines — la question de la séparation, de la limite, du contour qui isole chaque chose du reste et permet de la nommer. Le poisson-scorpion n’avait pas de contour. Il était le monde.

L’animal ne bougea pas. Les yeux noirs regardaient Étienne. Et Étienne regardait les yeux noirs. Et dans ce regard croisé — l’homme et le poisson, le savant et la bête, le nommeur et l’innommable — quelque chose se dit, qui n’avait pas besoin de mots.

Puis le poisson bougea. Un mouvement si rapide qu’Étienne ne le vit pas — une contraction, un éclair brun dans l’eau claire — et il avait disparu. Fondu dans le rocher voisin. Invisible de nouveau. Comme s’il n’avait jamais été là.

Étienne resta accroupi. L’eau tiède lui mouillait les genoux. Le soleil montait. Les mouettes criaient. Le monde était le monde.

Il remonta vers l’hôtel avec le sentiment très précis — trop précis pour être une illusion, trop étrange pour être une certitude — que le poisson-scorpion n’était pas un poisson.

Ce jour-là, il retourna à Sea Street une dernière fois.

Le kovil était calme. Pas de cérémonie, pas de tambours, pas de foule. Juste la pénombre, les lampes à huile, le dieu noir couvert de ses guirlandes de jasmin, et le silence. Ce silence qui n’était pas l’absence de son mais la présence de quelque chose de plus vaste que le son.

Rama était assis dans sa pièce, au milieu de ses textes et de ses statuettes. Il leva les yeux quand Étienne entra et le regarda comme on regarde un fruit qui arrive à maturité — sans impatience, avec une attention tendre et détachée.

— Le bateau part après-demain, dit Étienne.

— Je sais.

— Vous savez tout.

— Non. Je sais très peu de choses. Mais les choses importantes, oui, je les sais. Elles sont peu nombreuses.

Étienne s’assit par terre, les jambes croisées. Son corps avait appris la position, ses genoux ne protestaient plus, et cette adaptation du corps — cette reddition physique à un usage qui n’était pas le sien — lui parut soudain significative, comme le premier symptôme d’une maladie ou le premier signe d’une guérison, et il ne savait pas lequel.

— Rama. Qu’est-ce qui m’arrive ?

Le pûjari ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient plus sombres, plus profonds, comme si quelqu’un d’autre regardait à travers.

— Vous êtes venu à Ceylan pour classer le monde. Pour séparer les choses — les poissons des poissons, les roches des roches, les dieux des hommes. Vous êtes venu avec des boîtes et des étiquettes. Et l’île vous a montré qu’il n’y a pas de boîtes. Qu’il n’y a pas de séparation. Que le poisson est la roche et que la roche est le dieu et que le dieu est vous.

— Ce n’est pas possible.

— Pourquoi ?

— Parce que si c’est vrai, alors tout ce que j’ai fait — toute ma vie, mes études, mes classifications, mes planches, mes rapports — tout cela ne sert à rien.

— Tout cela est magnifique, dit Rama. Vos dessins de nudibranches sont magnifiques. Chaque écaille, chaque nageoire. Magnifique et inutile, comme un mandala de sable que les moines balaient quand il est fini. L’acte de dessiner est sacré. Le dessin est poussière.

Étienne sentit quelque chose monter dans sa gorge — pas des larmes, il ne pleurait pas, il n’avait pas pleuré depuis l’enfance — mais quelque chose de la même famille, un gonflement, une pression, comme si toute l’eau de l’océan Indien essayait de passer par un seul point de son corps.

— Rama. Je ne sais plus qui je suis.

Le pûjari sourit. Le même sourire. Depuis le premier jour, le même sourire.

— Enfin, dit-il.

Ils restèrent longtemps assis en silence. Puis Rama se leva, alla dans le sanctuaire, et revint avec quelque chose dans la main — un petit objet qu’il posa dans la paume d’Étienne. C’était un vel — une lance miniature, en bronze, pas plus grande qu’un doigt. L’arme de Murugan. Celle qui tranche l’ignorance.

— Gardez-la, dit Rama. Quoi que vous fassiez. Que vous partiez ou que vous restiez. Gardez-la.

Étienne referma la main sur le bronze. Il était tiède — plus tiède qu’il n’aurait dû l’être — et dans sa paume le petit objet pesait un poids impossible, le poids de quelque chose qui ne se mesure pas en grammes mais en années, en vies, en couches de sens accumulé.

Il quitta le temple. Il ne dit pas au revoir. Les au revoir appartenaient à un monde de séparations, et les séparations, il commençait à le comprendre, étaient une illusion. L’une des dernières.

Le soir, au Galle Face, il dîna avec Coward et Devi. C’était la première fois qu’ils étaient trois à la même table, et Anura les installa avec une solennité discrète, comme s’il mettait en scène un dernier acte.

Coward fut brillant — plus brillant que d’habitude, comme si l’imminence du départ d’Étienne le poussait à une performance finale, un feu d’artifice verbal pour illuminer ce qui allait s’éteindre. Il parla de la pièce qu’il écrirait — « une comédie cruelle, mon cher, sur des Anglais qui font semblant d’être civilisés dans un décor qui leur rappelle qu’ils ne le sont pas » — et de l’Orient qui n’était pas un lieu mais un état d’esprit, et de Somerset Maugham qui avait tout compris et rien dit, et de la différence entre le secret et le mystère.

— Un secret, c’est quelque chose que quelqu’un connaît et cache. Un mystère, c’est quelque chose que personne ne connaît et qui se montre quand même. Vous, Lagrande, vous êtes arrivé ici avec un secret — votre solitude, votre sécheresse, peu importe — et vous repartez avec un mystère. C’est un échange tout à fait inégal, et je vous envie.

Devi ne parla presque pas. Elle mangeait lentement — du riz, un curry de légumes — et ses yeux allaient d’Étienne à Coward et de Coward à la mer avec cette attention flottante qui était sa façon d’être présente. À un moment, sous la table, sa main toucha celle d’Étienne. Ce n’était pas un geste amoureux. C’était un geste de reconnaissance — la main de quelqu’un qui sait ce que c’est que d’être pris par l’île et qui touche la main de quelqu’un qui est en train d’être pris. Un contact de naufragés.

Étienne ne retira pas sa main.

Ils se séparèrent après le dîner. Coward monta en lançant par-dessus son épaule : « N’oubliez pas — si vous restez, vous me devez une pièce de théâtre. Si vous partez, vous me devez un roman. » Devi s’attarda dans le hall, debout près de l’escalier, et dit simplement :

— Je serai là demain.

Ce qui était, peut-être, sa façon de dire qu’il pouvait faire ce qu’il voulait — partir ou rester — et qu’elle serait là, quoi qu’il arrive, dans cet hôtel blanc face à l’océan, avec ses livres et son silence et son souvenir d’un père qui avait vu trop loin.

Étienne monta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre. L’océan était là, immense, noir, bruissant. Le Galle Face Green était désert. Pas de cerfs-volants. Pas d’enfants. Juste l’herbe, la digue, et l’eau.

Il sortit le vel de sa poche. La petite lance de bronze. Il la posa sur la table de nuit, à côté de la montre Lip de son père. Deux objets. Deux mondes. Deux façons de mesurer le temps — l’une en heures et en minutes, l’autre en kalpas, en cycles, en éternités.

Il se coucha sans fermer les volets. La lune entra dans la chambre. Elle se posa sur le miroir de l’armoire, et le miroir brilla doucement dans l’obscurité, comme un œil ouvert.

Étienne ne regarda pas le miroir. Il n’en avait plus besoin. Ce qui était dans le miroir était maintenant partout — dans l’air, dans le bruit de la mer, dans la chaleur du bronze, dans la mémoire de la main de Devi sur sa main. Le dieu n’était plus dans le miroir. Le dieu était dans la chambre. Le dieu était la chambre.

Il ferma les yeux et ne dormit pas. Il attendit l’aube comme on attend un verdict.

Chapitre 14

Le 11 avril 1925, le S.S. Dorastus de la P&O Line entra dans le port de Colombo à six heures du matin.

Étienne le vit depuis la fenêtre de sa chambre. Le paquebot était gris, massif, banal — un navire comme des centaines d’autres, avec sa cheminée, ses mâts, son pont-promenade où des passagers en blanc se pressaient déjà pour apercevoir la côte. Il arrivait de Bombay et repartirait le soir même pour Singapour, Hong Kong, Shanghai. La route de l’Orient. Le monde qui continue de tourner, avec ses horaires et ses billets et ses bagages étiquetés.

Ses malles n’étaient pas prêtes. Le microscope Nachet était toujours sur le bureau, couvert de poussière. Les bocaux de formol étaient vides. Les filets n’avaient pas été rangés. Le carnet noir — celui des collectes — était fermé depuis des jours. Seul le carnet rouge était ouvert, et sur la dernière page, un dessin — pas un dessin de naturaliste, pas un dessin de fou, mais quelque chose entre les deux, un poisson qui n’était pas un poisson, un dieu qui n’était pas un dieu, une forme qui n’avait pas de nom et qui, peut-être à cause de cela, était la plus vraie de toutes.

Il descendit.

Le hall du Galle Face sentait le thé et la cire. Le portrait du roi George V regardait droit devant lui avec sa barbe taillée et son air de ne rien comprendre. Les ventilateurs tournaient. Quelque part, une horloge sonnait six heures et quart.

Anura était à son poste. Comme toujours. Comme le premier jour. Debout sous le portique, les mains jointes dans le dos, le sarong blanc, la veste boutonnée, le visage sans âge.

— Monsieur Lagrande.

— Anura.

Ils se regardèrent. Et dans ce regard, tout fut dit — tout ce qui n’avait pas besoin de mots, tout ce que les mots auraient abîmé. La sollicitude du maître d’hôtel. L’étonnement du voyageur. Et entre les deux, suspendu comme un cerf-volant au-dessus du Green, le mystère de ce qui arrive quand un homme s’arrête assez longtemps dans un lieu pour que le lieu entre en lui.

— Le Dorastus est arrivé, dit Anura.

— Je sais.

— Souhaitez-vous que je fasse préparer vos malles ?

La question. La seule qui importait. La question sur laquelle un mois entier avait basculé, et qui maintenant se tenait devant lui, simple, nue, comme un poisson-scorpion sur un rocher — invisible jusqu’au moment où on la voyait, et alors impossible à ignorer.

Étienne ne répondit pas tout de suite. Il sortit sur la véranda. L’air du matin était frais — frais pour Colombo, c’est-à-dire tiède pour n’importe où ailleurs — et le Galle Face Green s’étirait devant lui, vert, immense, encore vide à cette heure. La mer derrière la digue avait cette couleur de l’aube — un gris nacré, ni jour ni nuit, un entre-deux qui ne durait que quelques minutes et que les gens qui dorment ne voient jamais.

Coward était là. Assis dans son fauteuil, avec une tasse de thé, sans cigarette pour une fois. Il portait une robe de chambre de soie et ses cheveux n’étaient pas coiffés, et sans sa coiffure et sans sa cigarette et sans ses mots d’esprit, il ressemblait à un jeune homme ordinaire, vulnérable, qui regarde la mer en se demandant ce que le jour va apporter.

— Le bateau est là, dit Coward.

— Oui.

— Vous allez monter à bord ?

— Je ne sais pas.

Coward hocha la tête. Il ne dit rien. Pas de mot d’esprit, pas de conseil, pas de pirouette. Juste un hochement de tête, et ses yeux qui regardaient Étienne avec quelque chose qui ressemblait à de l’affection — une affection retenue, pudique, anglaise — et qui le restera toujours.

— Quoi que vous fassiez, dit-il enfin, ce fut un plaisir, Lagrande. Un vrai plaisir.

Étienne remonta dans sa chambre. Devi était dans le couloir du deuxième étage. Elle portait un sari blanc — blanc sur sa peau pâle — et ses cheveux noirs étaient défaits, et elle ne lisait pas, et elle ne regardait pas la mer, et elle le regardait, lui.

— Le bateau, dit-elle.

— Oui.

— Et ?

Il la regarda. Elle le regarda. Le couloir du deuxième étage — vingt mètres, douze portes, le tapis rouge, les poignées de cuivre — était parfaitement normal, parfaitement stable, et en même temps il ne l’était pas, il ne l’avait jamais été, il avait toujours été ce couloir impossible, infiniment long, qui menait quelque part qu’on ne pouvait pas nommer.

— Je ne sais pas, dit-il.

Elle prit sa main. Pas comme la veille au soir, sous la table — à découvert, au milieu du couloir, sa main dans la sienne, les doigts noués. Sa main était fraîche. C’était la chose la plus réelle qu’il avait touchée depuis des jours.

— Mon père ne savait pas non plus, dit-elle. Jusqu’au moment où il a su. Et alors c’était trop tard pour que savoir change quoi que ce soit.

Elle lâcha sa main. Elle entra dans sa chambre. La porte se referma.

Étienne entra dans la 214. La chambre était la même — le lit, la moustiquaire, le bureau, l’armoire, le miroir. Le vel de bronze sur la table de nuit, à côté de la montre Lip. Les dessins au mur — les poissons-dieux, les formes hybrides, les yeux d’amande. Le Kelaart ouvert à la page des Scorpaenidae. Et par la fenêtre, le port, et dans le port, le Dorastus, gris et patient, qui attendait.

Il s’assit au bureau. Il ouvrit le carnet rouge — la dernière page, celle du dessin — et écrivit en dessous, d’une écriture qu’il ne reconnut ni comme l’ancienne ni comme la nouvelle mais comme une troisième, qui n’appartenait peut-être à aucun des deux hommes qu’il avait été et qu’il était en train de devenir :

« Colombo, 11 avril 1925. Le Dorastus est dans le port. Singapour ce soir, Hong Kong dans dix jours, Shanghai dans trois semaines. Le monde continue. Il a toujours continué. Les paquebots partent et les paquebots arrivent et les hommes montent à bord ou ne montent pas, et dans les deux cas le monde continue, et dans les deux cas quelque chose meurt et quelque chose naît, et dans les deux cas le dieu noir regarde avec ses yeux d’amande et ne dit rien, parce qu’il n’y a rien à dire, parce que tout a déjà été dit, depuis le commencement, dans une langue que nous ne parlons pas encore. »

Il posa le crayon. Il referma le carnet. Il se leva.

La sirène du Dorastus résonna à onze heures — un son grave, long, qui traversa Colombo de part en part, qui fit trembler les vitres du Galle Face et les lampes du kovil de Sea Street et la surface de la rivière Kelani et les feuilles des frangipaniers du jardin botanique et les ailes des roussettes endormies dans les arbres et la surface de la mer qui était grise et puis verte et puis bleue et puis d’une couleur qui n’avait pas de nom et qui était peut-être la couleur de tout.

La sirène résonna, et le Galle Face Green trembla, et les cerfs-volants montèrent.

Sur la véranda, le fauteuil d’Étienne Lagrande était vide. Sa tasse de thé refroidissait sur la table, à côté d’un carnet à couverture noire — le carnet des collectes — et d’une montre Lip en argent dont les aiguilles marquaient onze heures et trois minutes.

Anura vint. Il regarda le fauteuil vide. Il regarda le carnet. Il regarda la montre. Il prit la tasse, la posa sur le plateau, et essuya la table avec le geste lent, circulaire, patient, de quelqu’un qui a fait ce geste des milliers de fois et qui le fera des milliers de fois encore.

Puis il leva les yeux vers le port, où le Dorastus commençait à bouger — à peine, un frémissement, un décalage infime entre la coque et le quai — et il regarda, et son visage ne montra rien, pas de surprise, pas de tristesse, pas de soulagement, rien, parce qu’il avait vu cela tant de fois — les hommes qui partent, les hommes qui restent, les hommes qui disparaissent entre les deux — et que la différence, si différence il y avait, n’était visible que pour celui qui l’avait vécue.

Le Dorastus glissa vers le large. L’écume blanche de son sillage se dissolut dans le gris-vert de l’océan Indien. Les mouettes crièrent. Le soleil monta.

Sur la table de nuit de la chambre 214, le vel de bronze était toujours là.

La montre Lip n’y était plus.


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