Poirot rentre au pays — Chapitres 1 à 5

Poirot rentre
au pays

Poirot rentre au pays

Chapitres 1 à 5

Hôtel Metropole, Bruxelles, 1937

I

L’ARRIVÉE

Le train entra dans Bruxelles par le sud, lentement, comme s’il hésitait. Louis Fraysse regardait défiler les faubourgs sans les voir — des maisons de brique rouge, des jardins minuscules, des cheminées qui fumaient dans le ciel de septembre. Il avait quitté Paris le matin même, gare du Nord, avec un billet de première classe payé par la rédaction du Figaro et une mission dont il se serait bien passé : un article sur le renouveau de la scène artistique belge. Un sujet mou, pensait-il. Un sujet de remplissage pour les pages culturelles d’automne, entre une chronique sur Guitry et un compte rendu d’exposition coloniale.

Il avait quarante-deux ans et cette lassitude particulière des hommes qui ont trop longtemps vécu par les mots des autres. Vingt ans de journalisme. Des reportages dans les Balkans, en Espagne pendant les premiers mois de la guerre civile, au Maroc. Et maintenant la Belgique. L’art belge. Il y avait quelque chose de vaguement humiliant dans cette affectation, et Louis le savait, et son rédacteur en chef le savait aussi, et c’était peut-être précisément le but.

À la gare du Midi, il récupéra sa valise — une seule, en cuir fatigué, qui avait connu Salonique et Barcelone — et chercha un taxi. L’air de Bruxelles avait une odeur différente de celui de Paris. Plus humide, plus minérale, avec quelque chose de marin qui venait de loin, de la côte peut-être, portée par le vent d’ouest. Un chauffeur flamand le conduisit à l’Hôtel Metropole sans un mot, par des rues qu’il ne connaissait pas. Il n’avait jamais mis les pieds à Bruxelles. Cela lui faisait une drôle d’impression — être étranger dans une ville qui parlait à moitié sa langue.

Le taxi remonta un boulevard planté d’arbres, tourna, et s’arrêta devant une façade qui lui coupa le souffle sans qu’il s’y attendît.

L’Hôtel Metropole se dressait là, au coin de la place de Brouckère, avec l’assurance tranquille des bâtiments qui savent qu’on les regarde. La façade était en pierre blanche, ornée de colonnes et de caryatides noircies par la pluie, et au-dessus de l’entrée, les lettres dorées du nom brillaient dans la lumière déclinante de l’après-midi. C’était un immeuble de la fin du siècle dernier, construit pour impressionner, et quarante ans plus tard il impressionnait encore. Louis paya le chauffeur, glissa la monnaie dans sa poche, et resta un instant sur le trottoir, sa valise à la main, à contempler cette chose excessive et belle.

Il poussa la porte tambour.

Le hall du Metropole était un monde. Un monde clos, capitonné, où la lumière tombait d’un plafond à caissons Renaissance à travers des lustres de cristal qui projetaient sur les murs des éclats de soleil prisonniers. Le sol était en marbre. Les colonnes étaient corinthiennes. Partout, de l’or — sur les moulures, sur les cadres, sur les poignées de porte — un or discret et ancien qui ne cherchait plus à éblouir mais qui éblouissait quand même. Louis traversa le hall en silence, ses chaussures ne faisant presque aucun bruit sur le marbre, et il eut l’impression de marcher dans un rêve très précis.

À la réception, un homme en jaquette noire lui tendit un registre. Il signa. On lui donna une clé. Chambre 214, deuxième étage. Un groom en livrée bordeaux prit sa valise et le guida vers l’ascenseur — un de ces vieux ascenseurs à grille dorée qui montaient avec une lenteur majestueuse, comme s’ils transportaient des choses fragiles.

La chambre était vaste, haute de plafond, avec des rideaux de velours vert et une vue sur la place de Brouckère. Louis posa sa valise sur le lit sans l’ouvrir. Il alla à la fenêtre. En bas, les tramways passaient dans un tintement de cloche, des passants se croisaient sous les réverbères qu’on allumait déjà, et sur le trottoir d’en face, un homme vendait des gaufres dont l’odeur, chaude et sucrée, montait jusqu’à l’étage dans l’air du soir.

Il resta là un moment. Il ne pensait à rien. Ou plutôt il pensait à ce vide particulier qu’il avait rapporté de Paris comme un bagage invisible — le vide laissé par Hélène, qui l’avait quitté en juillet, sans drame, sans cris, avec cette politesse terrible des fins de règne. Trois ans ensemble. Un appartement rue du Bac qu’il avait rendu en août. Des livres qu’il n’avait pas récupérés. Il n’était pas malheureux à proprement parler. Il était creux. Et Bruxelles, avec ses rues étrangères et son hôtel magnifique, ne remplissait rien.

Il descendit au bar.

Le bar du Metropole était un autre rêve. Plus sombre, plus intime, avec des boiseries d’acajou et des vitraux Art nouveau qui filtraient la lumière en camaïeux de jaune et de vert. Des banquettes de cuir patiné. Des miroirs biseautés qui multipliaient l’espace et les visages. Au plafond, des fresques allégoriques que personne ne regardait plus — des nymphes et des satyres figés dans une danse dont le sens s’était perdu, des corps enlacés dans un mouvement que le temps avait rendu immobile. Le comptoir était en marbre vert, strié de veines blanches comme un paysage vu d’avion, et derrière le comptoir des rangées de bouteilles captaient la lumière des appliques avec un éclat de vitrail. Louis s’installa sur un tabouret haut et commanda une bière — une gueuze, que le barman lui servit avec la gravité d’un prêtre versant le vin de messe.

Le barman s’appelait Joseph. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, chauve, avec une moustache poivre et sel et des yeux qui avaient cette qualité particulière des yeux de barman — la capacité de vous regarder sans vous juger, de tout voir sans rien retenir, de vous donner l’illusion de la confidence sans jamais en abuser. Il servait les bières avec des gestes d’une lenteur cérémonieuse, inclinant le verre, laissant couler la mousse, la découpant d’un coup de spatule, posant le verre devant vous avec la précision d’un chirurgien posant un instrument. Chaque bière était un acte.

La gueuze avait un goût acide et complexe, un goût qui n’avait rien à voir avec ce qu’on buvait à Paris. C’était une bière qui exigeait quelque chose de vous — de l’attention, de la patience, un palais capable d’accueillir l’amertume et d’y trouver du plaisir. Louis but lentement. Il sortit son carnet de la poche intérieure de sa veste et griffonna quelques lignes sans conviction. Scène artistique belge. Ensor à Ostende. Magritte quelque part dans Bruxelles. Delvaux et ses femmes nues dans des gares. Il ne savait pas par où commencer. Il ne savait même pas s’il voulait commencer.

Il pensa à Hélène. Il y pensait de moins en moins souvent, mais quand il y pensait c’était avec une précision cruelle — le souvenir de sa nuque quand elle lisait le soir, la manière dont elle se retournait dans le lit en emportant tout le drap, l’odeur de son savon à la verveine dans la salle de bain. Des détails. Des miettes de vie commune. C’est toujours par les détails qu’on mesure l’étendue de ce qu’on a perdu.

Autour de lui, le bar se remplissait. Des hommes d’affaires flamands qui parlaient fort, une femme seule en robe noire qui fumait en regardant la pluie qui commençait à tomber, un couple d’Anglais qui consultait un guide Baedeker. Un pianiste s’était installé au fond de la salle — Louis ne l’avait pas vu entrer — et jouait des airs de Cole Porter avec un doigté paresseux, comme un homme qui joue pour se tenir compagnie et pour qui le public est un accident. La musique se mêlait au bruit des conversations et au tintement des verres et au murmure de la pluie sur les vitraux, et tout cela formait une sorte de symphonie basse, un ronronnement de monde civilisé qui était peut-être le son le plus réconfortant que Louis eût entendu depuis des mois.

Et dans un coin, à une table ronde, un détail qui retint l’oeil de Louis sans qu’il sût d’abord pourquoi : un petit homme impeccablement vêtu, avec une moustache noire extraordinaire — cirée, relevée aux pointes comme deux accents circonflexes — qui sirotait un sirop de cassis en consultant un journal belge. En face de lui, un homme plus grand, plus large, au visage ouvert et rougeaud, buvait une pale ale avec l’air satisfait de quelqu’un qui se trouve exactement là où il doit être.

Louis ne les connaissait pas. Il ne pouvait pas les connaître. Et pourtant quelque chose dans ce duo — le contraste entre le petit et le grand, entre la méticulosité de l’un et la décontraction de l’autre — lui donna l’impression fugace d’avoir déjà vu cette scène quelque part, dans un livre peut-être, ou dans un souvenir qui n’était pas le sien.

Il commanda une deuxième gueuze et cessa d’y penser.

La pluie tombait sur Bruxelles. Les tramways sonnaient dans la nuit. Et l’Hôtel Metropole, avec ses ors et ses colonnes et ses fantômes de fin de siècle, se refermait doucement sur Louis Fraysse comme un coquillage sur une perle qu’il ne savait pas encore contenir.

II

LES DEUX ANGLAIS

Le lendemain matin, Louis se réveilla tard. La lumière entrait par les rideaux qu’il avait oublié de fermer et posait sur les murs de la chambre une clarté laiteuse, très belge, qui ne ressemblait pas au soleil. Il prit un bain dans la baignoire à pieds de griffon, se rasa devant un miroir ovale encadré d’or, et descendit prendre son petit déjeuner dans la salle à manger du rez-de-chaussée.

La salle était presque vide à cette heure — il était dix heures passées. Quelques clients attardés finissaient leur café sous les plafonds peints. Un garçon en tablier blanc lui apporta un plateau chargé de choses qu’il n’avait pas commandées : du pain gris, du beurre salé, un pot de confiture d’airelles, des tranches de fromage, un oeuf mollet, un pichet de café au lait. Louis mangea avec un appétit qui le surprit lui-même. Il y avait dans cette nourriture simple quelque chose de réconfortant, de maternel presque, et il se sentit pour la première fois depuis des semaines un peu moins creux.

C’est à ce moment-là que le petit homme à la moustache entra dans la salle à manger.

Il portait un costume gris perle coupé avec une précision militaire, une cravate de soie lavande piquée d’une épingle en or, et des souliers vernis si brillants qu’on aurait pu s’y mirer. Il avançait d’un pas mesuré, légèrement penché en avant, avec cette démarche particulière des hommes de petite taille qui refusent que leur stature les diminue. Sa moustache était un événement. Louis la contempla avec une fascination involontaire — c’était une oeuvre d’art, une construction architecturale, chaque pointe relevée et fixée avec une symétrie qui tenait du prodige.

L’homme choisit une table près de la fenêtre. Le garçon se précipita. Il y eut un échange en français — un français impeccable, sans accent, mais avec une musicalité légèrement différente, plus ronde, plus chantante, qui n’était ni parisienne ni provinciale. Louis comprit : l’homme était belge. Belge et méticuleux et élégant et — il en eut soudain la certitude — absolument redoutable sous ses dehors de dandy miniature.

Quelques minutes plus tard, le compagnon de la veille fit son apparition. Grand, les épaules larges, une moustache beaucoup plus modeste — blonde et tombante, une moustache honnête, une moustache britannique —, il traversa la salle avec la décontraction d’un homme qui ne doute jamais de sa bienvenue. Il portait un costume de tweed qui avait dû être coupé à Savile Row une décennie plus tôt et qui avait gardé cette noblesse un peu fatiguée des bons tissus anglais. Il s’assit en face du petit homme avec un sourire radieux.

— Poirot ! Belle matinée, n’est-ce pas ? J’ai fait le tour de la place, c’est tout à fait charmant. On se croirait presque dans un décor de théâtre.

Le nom frappa Louis comme une balle perdue. Poirot. Il reposa sa tasse de café. Hercule Poirot. Le détective. Celui dont les journaux anglais ne cessaient de parler, dont Scotland Yard consultait les avis, dont les affaires criminelles les plus retorses portaient l’empreinte. Il vivait à Londres depuis des années, depuis la guerre, mais il était belge — belge de naissance, et voilà qu’il était là, à Bruxelles, à l’Hôtel Metropole, en train de commander un chocolat chaud avec une précision maniaque sur la température du lait.

Et l’autre, le grand, ce devait être Hastings. Le capitaine Hastings. L’ami, le chroniqueur, le fidèle compagnon. Louis avait lu ses récits dans le Strand Magazine — des histoires d’enquêtes racontées avec cette candeur très anglaise qui faisait tout le charme de la chose. Hastings écrivait comme il devait vivre : avec enthousiasme, avec loyauté, avec une certaine naïveté qu’on ne pouvait s’empêcher de trouver touchante.

Louis hésita. Le journaliste en lui — celui qui n’était pas encore tout à fait mort sous les couches de désenchantement — sentit quelque chose s’éveiller. Une interview de Poirot. Sur ses terres natales. Pour le Figaro. Cela valait mieux qu’un article sur Magritte et ses pommes.

Il attendit la fin du petit déjeuner. Poirot mangeait avec une lenteur cérémonieuse, découpant chaque chose en portions égales, alignant les croûtes de pain sur le bord de son assiette avec une géométrie troublante. Hastings, lui, dévorait. Il tartinait, beurrait, mordait, parlait la bouche pleine, renversait du café sur la nappe — et chaque fois, Poirot fermait les yeux une demi-seconde, comme un homme qui s’est résigné depuis longtemps à souffrir en silence.

Louis se leva et s’approcha de leur table.

— Excusez-moi, messieurs. Louis Fraysse, journaliste au Figaro. Je ne voudrais pas être importun, mais… seriez-vous par hasard monsieur Hercule Poirot ?

Le petit homme leva les yeux. Son regard était d’un vert très pâle, presque gris, et d’une acuité qui vous donnait l’impression d’être radiographié. Puis un sourire se forma sous la moustache — un sourire satisfait, un sourire qui disait que oui, bien sûr, il était Hercule Poirot, et que la question même était superflue, car qui d’autre au monde aurait pu porter cette moustache ?

— Monsieur Fraysse. Asseyez-vous, je vous en prie.

Hastings se leva à moitié, serra la main de Louis avec une vigueur excessive, et se rassit en renversant le pot de lait.

— Hastings ! fit Poirot avec une douleur contenue.

— Désolé, mon vieux. Enchanté, monsieur Fraysse. Capitaine Hastings. Nous sommes en vacances, figurez-vous. Des vraies vacances. Poirot m’a traîné jusqu’ici pour me montrer sa Belgique. Ce qui jusqu’à présent a principalement consisté à critiquer la façon dont on prépare le chocolat chaud dans son propre pays.

— La température du lait, Hastings. La température du lait est fondamentale. À Londres, on me sert un liquide bouillant qui assassine le cacao. Ici, dans mon pays, j’espérais mieux. Mais hélas, le progrès a ses victimes.

Louis s’assit. Quelque chose se desserrait en lui — quelque chose qui avait été noué depuis Paris, depuis Hélène, depuis la gare du Nord. Ces deux hommes avaient un don, sans le savoir, pour rendre le monde habitable. Poirot avec sa manie de l’ordre, Hastings avec son désordre chaleureux — ensemble ils formaient une sorte de comédie humaine miniature qui rendait la vie plus légère.

Ils parlèrent. De Bruxelles d’abord — Poirot en parlait avec un amour critique, comme on parle d’une mère qu’on adore et qui vous exaspère. Il était né ici, pas exactement ici, un peu plus loin, mais la ville était la sienne, il la connaissait rue par rue, café par café, et il souffrait de la voir changer. Les boulevards qu’on avait élargis. Les vieilles maisons qu’on avait détruites. L’Art nouveau qu’on laissait mourir — ces façades de Horta qu’on recouvrait de crépi comme on recouvre un péché.

— Et vous, monsieur Fraysse ? Que fait un journaliste du Figaro dans notre petite Belgique ?

Louis expliqua. L’article sur la scène artistique. Ensor, Magritte, Delvaux. Poirot écouta en inclinant la tête, les yeux mi-clos, avec l’attention concentrée d’un homme qui classe chaque information dans un tiroir mental étiqueté et rangé par ordre alphabétique.

— Magritte, dit Poirot. Un homme qui peint des pipes qui ne sont pas des pipes. Je ne suis pas certain de comprendre, mais je respecte la méthode. Il y a de l’ordre dans cette folie.

— Vous connaissez Magritte ? demanda Louis.

— Je connais tout le monde à Bruxelles, monsieur Fraysse. Ou plutôt, tout le monde à Bruxelles me connaît. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Hastings rit. Louis sourit. Et la matinée passa ainsi, dans la salle à manger de l’Hôtel Metropole, entre le café tiède et les miettes de pain gris, tandis que la pluie reprenait dehors et que les tramways sonnaient sur la place de Brouckère comme des horloges lointaines qui auraient perdu le fil du temps.

III

LA VILLE ÉTRANGE

L’après-midi, Poirot proposa une promenade. Il dit le mot avec une solennité qui laissait entendre qu’il ne s’agissait pas d’un simple tour de quartier mais d’un pèlerinage — un retour aux sources exécuté avec la rigueur d’une opération militaire. Hastings enfila un imperméable. Louis prit son carnet. Et les trois hommes sortirent de l’Hôtel Metropole sous un ciel gris qui hésitait entre la pluie et l’armistice.

Poirot marchait devant, le pas court et vif, son parapluie sous le bras comme une arme de cérémonie. Il commentait chaque rue, chaque façade, chaque coin de trottoir avec la précision d’un guide et la tendresse d’un exilé. Ici, cette boulangerie qui faisait autrefois les meilleurs cramiques de Bruxelles. Là, cette maison de maître dont le balcon en fer forgé avait été dessiné par Hankar. Plus loin, ce café où l’on servait un stoemp aux poireaux dont le souvenir seul suffisait à lui rendre supportable l’idée du retour à Londres.

Hastings écoutait tout avec un enthousiasme de bon élève, s’émerveillant de choses que Poirot jugeait banales et passant à côté de détails que Poirot jugeait essentiels. Louis, entre les deux, observait. C’était son métier. Observer. Et ce qu’il observait, dans cette promenade bruxelloise, c’était moins la ville que la manière dont ces deux hommes la traversaient — l’un avec la nostalgie féroce du natif, l’autre avec l’innocence du touriste anglais pour qui tout continent est une curiosité.

Ils descendirent vers la Grand-Place.

Elle apparut d’un coup, au détour d’une rue étroite, comme une explosion silencieuse. Louis s’arrêta. Il avait vu des places — la place Vendôme, la piazza San Marco, la plaza Mayor — mais celle-ci avait quelque chose d’unique, quelque chose qui tenait à la fois du décor d’opéra et du rêve éveillé. Les façades des maisons de corporation montaient vers le ciel avec une exubérance dorée, chargées de statues, de colonnes, de frontons sculptés, et au centre de tout cela, l’Hôtel de Ville dressait sa flèche gothique comme un doigt pointé vers les nuages.

— Magnifique, murmura Louis.

— Oui, dit Poirot. Et remarquez, monsieur Fraysse, la symétrie. Chaque maison est différente, et pourtant l’ensemble est d’une harmonie parfaite. C’est le paradoxe de la Grand-Place. L’ordre dans la diversité. Comme dans une bonne enquête — chaque élément semble disparate, et pourtant, à la fin, tout s’emboîte.

Hastings photographiait tout avec un petit appareil Kodak qu’il sortait de sa poche avec des gestes maladroits. Il photographia les façades, les pavés, un chat qui dormait sur un rebord de fenêtre, et Poirot qui levait les yeux au ciel à chaque déclic.

— Hastings, ce chat ne vous a rien fait.

— Mais c’est un chat belge, Poirot ! Un chat qui dort sur la Grand-Place ! C’est historique !

— C’est un chat, Hastings. Il dort. C’est tout ce que font les chats. Les chats belges ne font pas exception.

Ils s’installèrent à la terrasse d’un estaminet, sous les arcades, et commandèrent des bières. Poirot prit une kriek — une bière aux cerises, rose et acide — qu’il but à petites gorgées en fermant les yeux. Hastings goûta une trappiste et déclara que c’était la meilleure bière qu’il eût jamais bue, ce qui provoqua chez Poirot un sourire indulgent.

— Vous dites cela chaque fois, Hastings.

— Et chaque fois c’est vrai, mon vieux.

Un garçon leur apporta une assiette de crevettes grises — des toutes petites crevettes de la mer du Nord, décortiquées, servies dans un verre avec un filet de citron et une branche de persil. Louis n’en avait jamais mangé. Le goût le surprit — iodé, délicat, avec une douceur presque sucrée qui évoquait les plages du Nord et les filets de pêche séchant au vent. Poirot les mangeait une par une, du bout des doigts, avec une délectation méticuleuse.

— Les crevettes grises, dit-il, sont le secret le mieux gardé de la Belgique. Les Français ne les connaissent pas. Les Anglais ne veulent pas les connaître. Et les Belges, dans leur sagesse, ne font rien pour les faire connaître. Un peuple qui garde pour lui ses meilleures choses est un peuple qui se respecte.

Louis sortit son carnet. Il ne prenait pas de notes sur l’art belge — il avait oublié l’art belge. Il griffonnait des fragments, des impressions, des bouts de phrases : la lumière sur les façades dorées, le goût de la kriek, la moustache de Poirot qui se reflétait dans le verre de bière comme deux petites virgules inversées. Il ne savait pas encore qu’il était en train d’écrire le début d’une tout autre histoire.

L’après-midi s’étira. Poirot les guida à travers un dédale de ruelles médiévales — la rue de l’Étuve, la rue du Chêne, la rue des Bouchers avec ses restaurants qui exposaient des montagnes de fruits de mer et des homards vivants dans des aquariums éclairés au néon. Ils passèrent devant le Manneken-Pis et Hastings s’arrêta, incrédule.

— Mais il est minuscule !

— La grandeur, Hastings, ne se mesure pas à la taille. Vous devriez le savoir, puisque vous me fréquentez.

Louis éclata de rire. C’était un rire vrai, un rire qu’il n’avait pas entendu sortir de sa propre bouche depuis longtemps, et il en fut presque effrayé. Comme si quelque chose en lui, quelque chose de rouillé et de grippé, s’était remis en mouvement sans prévenir.

Poirot les entraîna ensuite dans les galeries Saint-Hubert — cette longue verrière de verre et de fer qui traversait le centre de Bruxelles comme un passage secret, un tunnel de lumière bordé de boutiques, de librairies, de cafés et d’un théâtre. La lumière y tombait d’en haut à travers le vitrage, une lumière diffuse, aquatique, qui donnait aux passants des visages de noyés et aux vitrines un éclat de musée. Louis s’arrêta devant une librairie. En vitrine, un exemplaire de La Trahison des images de Magritte, le fameux tableau de la pipe, reproduit sur la couverture d’une revue d’art. Ceci n’est pas une pipe. Il pensa que Bruxelles tout entière était comme ce tableau — une ville qui ressemblait à une ville mais qui n’en était pas tout à fait une, qui ressemblait à Paris mais n’était pas Paris, qui ressemblait à quelque chose de familier mais qui, à chaque coin de rue, dérapait légèrement dans l’étrange.

— Savez-vous, dit Poirot en s’arrêtant devant une chocolaterie au bout des galeries, que ces galeries ont été inaugurées en 1847 ? Avant les passages couverts de Milan. Avant tout. Bruxelles, monsieur Fraysse, est une ville qui invente les choses avant les autres et qui oublie de s’en vanter. C’est son charme et c’est son drame.

Dans un café au fond des galeries — un vieux café bruxellois avec des miroirs ternis et des banquettes de velours rouge mangé par le temps —, ils croisèrent un homme que Poirot connaissait. Un homme mince, vif, avec une moustache fine et des yeux moqueurs, qui parlait français avec un accent bruxellois prononcé et qui dessinait sur un coin de nappe des croquis que Louis ne put voir. Poirot le salua. L’homme lui rendit son salut d’un geste amusé. Ils échangèrent quelques mots en flamand — chose extraordinaire de la part de Poirot, qui ne parlait flamand que dans les circonstances les plus intimes — et l’homme retourna à ses croquis.

— Qui est-ce ? demanda Louis en sortant.

— Un artiste, dit Poirot. Un artiste qui fait de très belles choses avec des choses très ordinaires. Mais il n’aime pas qu’on parle de lui, et je respecte les gens qui n’aiment pas qu’on parle d’eux. Ce sont les seuls qui méritent qu’on en parle.

Louis n’insista pas. Mais en sortant des galeries, il se retourna et vit, à travers la vitre embuée du café, la silhouette de l’homme penché sur sa nappe, et il crut distinguer, dans le croquis, quelque chose qui ressemblait à un chapeau melon flottant au-dessus d’un visage vide.

Ils remontèrent vers le Sablon — la place du Grand Sablon, avec ses antiquaires et ses chocolatiers, ses façades Renaissance et son église gothique posée là comme un vaisseau échoué au milieu de la ville. Poirot s’arrêta devant la vitrine d’un chocolatier et contempla les pralines avec une expression qui tenait de l’extase et de l’expertise.

— Hastings, dit-il, les pralines belges sont la preuve que la civilisation n’est pas un vain mot. Il y a dans un bon praliné une complexité, une harmonie, un équilibre des saveurs qui surpassent bien des symphonies.

Il entra. Il acheta une boîte. Il en offrit une à Louis — un praliné au café, enrobé de chocolat noir, dont la saveur se déploya dans sa bouche comme un petit orchestre silencieux. Louis ferma les yeux. Il pensa, sans savoir pourquoi, à Hélène. Puis il cessa d’y penser.

Le soir tombait quand ils regagnèrent l’Hôtel Metropole. La ville s’allumait. Les réverbères jetaient des cercles jaunes sur les trottoirs mouillés. Dans les cafés, des silhouettes se découpaient derrière des vitres embuées. Et quelque part dans Bruxelles — Louis ne sut jamais exactement où, il crut apercevoir, au coin d’une rue, un homme en chapeau melon et pardessus sombre qui fumait une pipe devant une vitrine. L’homme avait un visage rond, lisse, parfaitement ordinaire, et il regardait le ciel comme s’il s’attendait à y voir autre chose que des nuages. Puis il disparut. Louis ne mentionna pas cette apparition à ses compagnons. Il n’était même pas sûr de l’avoir vue.

Au bar du Metropole, ils retrouvèrent leurs places de la veille. Le barman les reconnut — il reconnaissait tout le monde, c’était son métier et son don. Louis commanda une gueuze. Poirot son sirop de cassis. Hastings une pale ale.

Et c’est à cet instant que Louis remarqua, pour la première fois, la jeune femme.

Elle traversait le bar avec un plateau de verres vides, en uniforme noir et tablier blanc, les cheveux ramassés sous une coiffe. Des cheveux auburn — d’un roux profond, presque cuivré, qui captait la lumière des lustres et la transformait en quelque chose de vivant. Elle avait un visage fin, pâle, des yeux clairs qui ne regardaient personne, et cette manière qu’ont certaines personnes de traverser les pièces comme si elles n’y étaient pas — comme si elles appartenaient à un autre plan de la réalité, un plan parallèle où les gens qui servent sont invisibles aux gens qu’on sert.

Louis la remarqua. Et puis — il ne le comprit que bien plus tard — il vit Hastings la remarquer aussi. Ce ne fut rien. Un regard. Un quart de seconde. Les yeux du capitaine qui suivirent la jeune femme à travers le bar, qui s’attardèrent une fraction d’instant sur les cheveux auburn, sur le profil pâle, sur les mains qui tenaient le plateau — puis qui revinrent se poser sur sa pale ale avec un empressement un peu trop vif, un empressement de coupable.

Poirot ne vit rien. Ou peut-être vit-il tout et ne dit rien. Avec Poirot, on ne savait jamais.

IV

LE VOL

Le troisième jour, Louis se réveilla avec l’intention d’écrire. Il s’installa au petit bureau de sa chambre, devant la fenêtre qui donnait sur la place de Brouckère, et tenta de rédiger les premières lignes de son article sur la scène artistique belge. Il écrivit une phrase. La ratura. En écrivit une autre. La ratura aussi. Au bout d’une heure, il n’avait devant lui qu’une feuille couverte de ratures et le sentiment familier de son inutilité.

Il descendit prendre un café au bar.

Il était un peu plus de dix heures du matin quand le bruit commença.

Ce ne fut d’abord qu’une agitation — des pas rapides dans le couloir du premier étage, une voix masculine qui parlait fort en flamand, puis en français, puis de nouveau en flamand, comme un homme qui ne sait plus dans quelle langue exprimer sa colère. Louis, assis au comptoir, leva les yeux de son café. Le barman, un homme placide dont rien ne semblait pouvoir troubler l’équanimité, fronça imperceptiblement les sourcils.

Puis la voix descendit dans le hall.

Viktor Janssens était un homme massif, rouge de visage, avec des yeux petits et durs enchâssés dans une chair épaisse. Il portait un costume trois-pièces qui avait dû coûter une fortune et qui ne parvenait pas à lui donner l’allure qu’il recherchait — il y avait dans sa corpulence quelque chose de paysan, de terrien, que ni la soie ni le cachemire ne pouvaient dissimuler. Il était industriel à Anvers, dans les métaux non ferreux, et il possédait une collection d’art qu’il exhibait comme d’autres exhibent des médailles — non par amour de la beauté, mais par besoin que le monde sache qu’il pouvait se l’offrir.

Ce matin-là, Viktor Janssens criait.

— Volé ! On m’a volé ! Dans cet hôtel ! Dans ma chambre ! Une aquarelle de Spilliaert — un Spilliaert authentique — disparue ! Volatilisée !

Le directeur de l’hôtel accourut — un homme mince et distingué nommé Monsieur Verhulst, qui avait le teint cendré de ceux qui passent leur vie à résoudre les problèmes des autres et la voix basse de ceux qui savent que les murs ont des oreilles. Il prit Janssens par le bras, tenta de le guider vers un salon privé, parla de discrétion, de procédure, de la police qu’on allait appeler.

— La police ! tonna Janssens. La police belge ! Autant demander à une vache de résoudre une équation !

Louis s’était levé. Il s’approcha du hall, carnet en main, par réflexe professionnel. Le journaliste n’était pas mort, finalement — il dormait, et les cris de Janssens l’avaient réveillé. Il se posta dans un angle où il pouvait voir sans être vu et écouta.

L’aquarelle avait disparu pendant la nuit. Janssens l’avait apportée de sa résidence d’Anvers pour la montrer à un acheteur potentiel — un rendez-vous d’affaires qui devait avoir lieu le lendemain dans un des salons de l’hôtel. Il l’avait accrochée au mur de sa chambre, la 118, au premier étage, par-dessus un paysage flamand insipide fourni par l’hôtel. Ce matin, le cadre était toujours là, mais l’aquarelle avait été retirée avec soin — décadrée proprement, sans déchirure, par quelqu’un qui savait manipuler une oeuvre d’art.

La porte n’avait pas été forcée. Janssens jurait l’avoir verrouillée avant de se coucher. Ce qui signifiait que le voleur possédait une clé — un passe-partout. Et les seules personnes qui possédaient des passe-partout à l’Hôtel Metropole étaient les membres du personnel.

Louis griffonna dans son carnet. Spilliaert. Aquarelle. Chambre 118. Passe-partout.

Il décrivit aussi, en quelques mots, l’aquarelle telle que Janssens la décrivait aux policiers qui arrivèrent une heure plus tard : une femme vue de dos, sur la digue d’Ostende, la nuit, avec la mer noire derrière elle et un réverbère qui jetait sur ses épaules une lumière malade. C’était un petit format, trente centimètres sur quarante peut-être, mais d’une puissance qui dépassait ses dimensions. Spilliaert avait peint ça vers 1908, dans sa période la plus sombre, celle où les visages se défaisaient et où les rues d’Ostende ressemblaient à des couloirs de cauchemar. L’aquarelle valait, selon Janssens, une somme considérable. Selon les experts, elle n’avait pas de prix.

Louis pensait à autre chose. Il pensait à cette femme de dos, sur la digue, la nuit, et il se demandait si les cheveux de la femme peinte par Spilliaert étaient auburn. Il ne savait pas pourquoi cette pensée lui venait. Elle lui vint, c’est tout, comme une note dissonante dans une mélodie familière.

Ce fut Hastings qui, le premier, proposa l’intervention de Poirot.

Ils étaient tous les trois au bar — Louis, Hastings, et Poirot qui sirotait son éternel sirop de cassis avec l’air de quelqu’un qui ne prête attention à rien et qui prête attention à tout. L’agitation provoquée par le vol avait gagné l’ensemble de l’hôtel. Les clients chuchotaient. Le personnel rasait les murs. Les deux policiers envoyés par la Sûreté interrogeaient les femmes de chambre dans un petit bureau derrière la réception, et l’atmosphère de l’Hôtel Metropole avait basculé en quelques heures de la sérénité feutrée à la nervosité sourde.

— Je dis, Poirot, commença Hastings avec cette impétuosité qu’il ne contrôlait jamais tout à fait. Nous pourrions peut-être… enfin, vous savez… jeter un oeil ? Nous sommes en vacances, bien sûr, mais tout de même. Un vol dans un hôtel. Sur votre terrain. Ce serait presque un affront personnel de ne pas s’en mêler.

Poirot ne répondit pas immédiatement. Il tourna son verre de cassis entre ses doigts — des doigts petits, soignés, aux ongles impeccables — et regarda la surface sombre du liquide comme s’il y cherchait une réponse.

— Hastings, dit-il enfin. Nous sommes en vacances.

— Oui, mais…

— En vacances, Hastings. Savez-vous combien de temps il m’a fallu pour accepter l’idée de vacances ? Des années. Des années de travail acharné au service de l’ordre et de la méthode. Et maintenant que je suis enfin ici, dans ma ville natale, à boire un sirop de cassis dans un hôtel que je connais depuis l’enfance, vous voudriez que je me lance dans une enquête sur un vol de tableau ?

Un silence.

— Bien sûr, je vais le faire, dit Poirot. Mais pas parce que vous me le demandez, Hastings. Parce qu’il m’est physiquement impossible de ne pas le faire. Un mystère non résolu est comme un bouton de manchette mal aligné. On ne peut pas vivre avec.

Louis Fraysse sourit dans sa gueuze. Et l’enquête commença.

V

LES PREMIERS SOUPÇONS

Poirot commença par la chambre 118.

Monsieur Verhulst, le directeur, l’y conduisit avec une déférence mêlée d’inquiétude. La réputation de Poirot l’impressionnait, mais la présence d’un détective célèbre dans son hôtel, au moment même où un vol venait d’y être commis, le plongeait dans un embarras considérable. Un hôtel comme le Metropole vivait de sa réputation. Si l’affaire s’ébruitait — si les journaux s’en emparaient — les conséquences seraient désastreuses.

— Monsieur Poirot, dit-il dans le couloir du premier étage, sa voix réduite à un murmure, je compte sur votre discrétion absolue.

— La discrétion, monsieur Verhulst, est la vertu des gens qui n’ont rien d’intéressant à dire. Moi, j’ai des choses intéressantes à dire. Mais rassurez-vous — je les dirai uniquement aux personnes concernées.

La chambre 118 était vaste, luxueuse dans le style un peu surchargé du Metropole — papier peint à motifs floraux, rideaux de damas, un lit à baldaquin qui aurait pu accueillir une famille entière. Sur le mur face à la fenêtre, un cadre vide. Le cadre était en bois doré, simple, sans fioritures. L’aquarelle en avait été retirée avec précaution — les quatre coins du passe-partout ne montraient aucune trace de déchirure. Louis nota ce détail. Poirot, lui, ne nota rien — du moins pas sur papier. Poirot notait dans sa tête, dans cet organe prodigieux qu’il appelait ses petites cellules grises et qu’il traitait avec la dévotion d’un moine envers ses reliques.

Il examina la serrure. Aucune trace d’effraction. Il examina les fenêtres — fermées de l’intérieur, au premier étage, sans accès par l’extérieur. Il se mit à genoux — ce qui, vu sa corpulence et son souci vestimentaire, constituait un sacrifice considérable — et inspecta le sol, les plinthes, le dessous du lit. Il ouvrit les armoires. Il souleva les coussins. Il passa un doigt sur le rebord de la cheminée et contempla la poussière avec un air de reproche personnel, comme si chaque grain de poussière était un témoin récalcitrant.

— Hastings, dit-il. Qu’observez-vous ?

Hastings, qui était resté debout au milieu de la pièce avec l’expression d’un homme qui veut désespérément être utile, regarda autour de lui.

— Eh bien… la chambre est en ordre. Le cadre est vide. Pas de trace de lutte.

— Admirable, Hastings. Vous avez décrit la scène avec la précision d’un inventaire de mobilier. Et vous, monsieur Fraysse ?

Louis hésita. Il n’était pas détective. Mais il avait l’oeil d’un journaliste — un oeil entraîné à remarquer les choses qui ne collaient pas.

— L’odeur, dit-il.

Poirot se retourna. Ses yeux brillèrent.

— Continuez.

— Il y a une odeur dans cette chambre qui n’est pas celle de Janssens. Janssens porte un parfum lourd — je l’ai senti dans le hall ce matin, quelque chose de musqué, d’ostentatoire. Ici, il y a autre chose. Quelque chose de plus léger. De la lavande, peut-être.

Un silence. Poirot regarda Louis avec une expression nouvelle — une expression qui n’était plus celle de la courtoisie professionnelle mais celle de l’intérêt véritable.

— De la lavande, répéta Poirot. Oui. De l’eau de lavande. Très faint, mais présente. Quelqu’un qui porte de l’eau de lavande est entré dans cette chambre récemment — quelqu’un qui n’est pas monsieur Janssens.

Hastings se pencha et renifla l’air avec l’enthousiasme d’un chien de chasse.

— Je ne sens rien du tout, avoua-t-il.

— Cela ne m’étonne pas, Hastings. Votre nez est un instrument charmant mais d’une sensibilité limitée.

Ils sortirent de la chambre. Dans le couloir, ils croisèrent la première suspecte sans le savoir.

Elle venait du fond du couloir, grande, enveloppée dans un châle de soie brodé, avec des cheveux noirs relevés en un chignon compliqué et des yeux sombres qui avaient dû être magnifiques vingt ans plus tôt et qui l’étaient encore, d’une beauté plus tragique, plus chargée. Elle marchait avec la lenteur majestueuse d’une diva habituée aux ovations, et quand elle vit les trois hommes devant la porte de la 118, elle s’arrêta — un arrêt infime, presque imperceptible, comme un battement de coeur manqué — puis reprit sa marche avec un sourire.

— Messieurs, dit-elle en passant, avec un accent italien qui transformait chaque consonne en musique.

— Madame, répondit Poirot en s’inclinant.

Elle disparut au bout du couloir. Louis se retourna.

— Qui est-ce ?

— La comtesse Ferrante, murmura Monsieur Verhulst. Elle loge ici depuis trois semaines. Chambre 121. Une ancienne cantatrice italienne. Elle a chanté à La Scala, à l’Opéra de Paris, partout. Elle est… comment dire… une habituée des grands hôtels.

— Sa chambre est au même étage que celle de Janssens, observa Louis.

— Au même étage et dans le même couloir, précisa Poirot. Trois portes plus loin. Intéressant. Monsieur Verhulst, je voudrais la liste complète des occupants de ce couloir, ainsi que les horaires de service du personnel de nuit et les noms des personnes en possession d’un passe-partout.

Verhulst pâlit mais acquiesça.

Ils redescendirent au rez-de-chaussée. Dans le hall, Janssens faisait les cent pas, le visage cramoisi, un cigare éteint entre les doigts. En apercevant Poirot, il fondit sur lui comme un taureau sur un torero.

— Alors ? Vous avez trouvé quelque chose ? On me dit que vous êtes détective. Le grand Hercule Poirot. Eh bien, trouvez mon tableau ! Trouvez-le ou je fais un scandale qui fera trembler les murs de cet hôtel !

Poirot soutint le regard de l’industriel sans ciller. Il y avait dans ses yeux verts cette tranquillité absolue des hommes qui ne se laissent impressionner par rien — ni par la fortune, ni par la colère, ni par la corpulence.

— Monsieur Janssens, dit-il d’une voix douce. Je trouverai votre tableau. Mais je le ferai à mon rythme, selon ma méthode, et certainement pas parce que vous criez. Les cris, monsieur, n’ont jamais résolu un mystère. Le silence, en revanche, dit beaucoup de choses. Et le vôtre — votre silence sur certains sujets — me dit déjà plus que vous ne le pensez.

Janssens ouvrit la bouche. La referma. Quelque chose passa dans ses petits yeux durs — de la surprise, de l’inquiétude, ou peut-être la reconnaissance confuse que cet homme minuscule était beaucoup plus dangereux qu’il n’en avait l’air.

Il tourna les talons sans un mot.

Louis griffonna dans son carnet : Janssens — que cache-t-il ?

L’après-midi, Poirot s’entretint avec le personnel. Louis l’accompagnait — Poirot avait accepté sa présence avec une magnanimité qui n’était peut-être pas désintéressée. Un journaliste, avait-il dit, voit des choses qu’un détective ne voit pas, parce qu’il ne cherche pas la même chose.

Ils interrogèrent d’abord Fernand, le concierge en chef. C’était un homme d’une soixantaine d’années, maigre, le crâne dégarni, avec des mains noueuses et un regard qui avait la profondeur impénétrable d’un puits. Il travaillait au Metropole depuis trente-deux ans. Il avait connu le roi Léopold II de passage, le poète Verhaeren au bar, Sarah Bernhardt dans la suite royale. Il connaissait chaque recoin de l’hôtel, chaque marche qui craquait, chaque serrure qui résistait. Et il connaissait son personnel comme un capitaine connaît son équipage.

— Monsieur Poirot, dit Fernand avec une dignité qui n’admettait aucune familiarité, aucun de mes gens n’a volé ce tableau. Je me porte garant de chacun d’entre eux.

— C’est tout à votre honneur, Fernand. Mais les garanties personnelles ne sont pas des preuves. Qui avait le passe-partout cette nuit ?

— Trois personnes. Le veilleur de nuit, Marcel Devos. La femme de chambre de l’étage, Mieke Desmet. Et moi-même — mais je n’étais pas de service.

— Mieke Desmet, répéta Poirot. C’est la jeune fille aux cheveux roux ?

— Auburn, corrigea Fernand. Oui. C’est une bonne petite. Sérieuse. Discrète. Elle fait ce couloir — le couloir du premier — depuis deux ans.

Louis nota le nom. Mieke Desmet. Il revit les cheveux auburn dans la lumière du bar, le visage pâle, les yeux qui ne regardaient personne. Et il revit, comme un écho, le regard de Hastings.

Ils interrogèrent ensuite Albert, le garçon d’étage. C’était un jeune homme de vingt ans, blond, nerveux, avec des mains qui ne tenaient pas en place et un regard fuyant qui vous donnait immédiatement envie de le soupçonner de quelque chose — n’importe quoi. Il répondit aux questions de Poirot avec une précipitation suspecte, niant tout, jurant qu’il n’avait rien vu, rien entendu, qu’il était resté dans l’office toute la nuit.

— Toute la nuit ? dit Poirot.

— Toute la nuit.

— Sans en bouger ?

— Sans en bouger, monsieur.

— Et pourtant, Albert, on vous a vu dans le couloir du premier étage vers une heure du matin. Le veilleur de nuit vous a aperçu. Que faisiez-vous dans ce couloir à une heure du matin si vous n’avez pas bougé de l’office ?

Albert blêmit. Ses mains tremblèrent. Il ouvrit la bouche, la referma, et fixa le sol avec l’intensité d’un homme qui cherche une trappe par laquelle disparaître.

— Je… j’ai fait une ronde, dit-il. Une ronde de vérification. C’est normal.

— Normalement, les rondes de vérification ne se font pas avec un morceau de poulet froid dans la poche, observa Poirot. Car c’est bien ce que vous aviez, n’est-ce pas, Albert ? Un morceau de poulet froid prélevé sur le plateau du dîner d’un client. Et peut-être aussi un bout de fromage. Et peut-être un petit pain.

Le garçon s’effondra. Pas physiquement — moralement. Il avoua tout, d’un coup, comme un barrage qui cède : oui, il prenait de la nourriture sur les plateaux des clients, depuis des mois, pour l’apporter à sa mère et à ses deux petites soeurs qui vivaient aux Marolles dans un appartement sans chauffage. Son père était mort l’année précédente. Sa mère ne travaillait plus. Le salaire d’Albert était la seule rentrée d’argent de la famille, et ce salaire ne suffisait pas.

Poirot écouta en silence. Quand Albert eut fini, le détective hocha la tête.

— Je ne suis pas intéressé par votre poulet, Albert. Je suis intéressé par ce que vous avez vu dans ce couloir. Avez-vous vu quelqu’un ? Quelqu’un qui n’aurait pas dû s’y trouver ?

Albert hésita. Puis, très bas :

— J’ai vu la comtesse. La comtesse italienne. Elle sortait d’une chambre qui n’était pas la sienne.

La pièce se figea. Louis cessa d’écrire. Poirot ne bougea pas un muscle.

— De quelle chambre sortait-elle, Albert ?

— De la 118, monsieur. La chambre de monsieur Janssens.

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