Poirot rentre
au pays
Poirot rentre au pays
Chapitres 6 à 10
VI
LA COMTESSE FERRANTE
La comtesse Ferrante les reçut dans sa chambre — la 121 — avec la grandeur d’une reine recevant des ambassadeurs. Elle était assise dans un fauteuil près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas, et autour d’elle flottait un parfum capiteux, un mélange de tubéreuse et de quelque chose de plus sombre, de plus ancien, qui évoquait les loges d’opéra et les bouquets fanés.
La chambre était un chaos organisé. Des châles sur chaque surface, des flacons de parfum alignés devant le miroir, des partitions empilées sur la table de nuit, un gramophone dans un coin avec un disque de Verdi resté sur le plateau. Des photographies encadrées — la comtesse jeune, en Tosca, en Violetta, en Butterfly, avec des dédicaces de chefs d’orchestre et de ténors dont les noms avaient fait trembler les salles d’Europe.
— Asseyez-vous, messieurs, dit-elle. Si vous trouvez où.
Poirot déplaça un châle avec une précaution chirurgicale, s’assit, et croisa les mains sur ses genoux. Louis resta debout, adossé au mur, son carnet à la main. Hastings trouva un tabouret.
— Comtesse, commença Poirot, je suis navré de vous importuner. Mais une aquarelle a disparu de la chambre 118, et certains témoignages suggèrent que vous pourriez détenir des informations utiles.
La comtesse leva un sourcil. Un seul. C’était un geste théâtral, parfaitement maîtrisé, qui contenait à lui seul plus d’expression que n’en auraient eu dix phrases.
— Des informations ? Moi ? Sur un vol de tableau ? Mon cher monsieur Poirot, je suis cantatrice. Ancienne cantatrice, si vous préférez. Mon domaine est la musique, pas la peinture. Et encore moins le larcin.
— Bien sûr, comtesse. Cependant, on vous a vue sortir de la chambre 118 la nuit dernière, aux alentours d’une heure du matin.
La comtesse ne broncha pas. Pas un tressaillement, pas un battement de cils. Des années de scène lui avaient donné un contrôle absolu de ses expressions faciales — ou presque absolu, car Louis, qui observait depuis le mur, vit quelque chose passer dans ses yeux sombres, quelque chose de fugace et de brûlant qui ressemblait à de la panique.
— On m’a vue ? dit-elle. Et qui est ce on si bien informé ?
— Cela n’a pas d’importance. Ce qui en a, c’est la raison de votre présence dans cette chambre.
Un long silence. La comtesse regarda par la fenêtre. Dehors, la pluie avait recommencé — une pluie fine, obstinée, typiquement bruxelloise, qui ne tombait pas tant qu’elle s’installait, comme une brume qui aurait renoncé à être un nuage. Quand elle se retourna vers Poirot, quelque chose avait changé dans son visage. La grandeur de la diva s’était fissurée, et sous la fissure apparaissait quelque chose de plus humain, de plus vulnérable.
— Monsieur Poirot, dit-elle, ce que je vais vous dire ne doit pas sortir de cette pièce. Je ne le dis pas pour me protéger — à mon âge, la protection n’a plus guère de sens. Je le dis pour protéger ce qui me reste de dignité.
Poirot inclina la tête. Louis ferma son carnet.
— J’étais dans la chambre de Viktor Janssens parce que Viktor Janssens est mon amant.
Le mot tomba dans la pièce comme un objet lourd sur un sol de marbre. Hastings rougit jusqu’aux oreilles. Poirot ne cilla pas.
— Depuis quatre mois, continua la comtesse. Nous nous sommes rencontrés à Ostende, cet été, lors d’un gala de bienfaisance. Il n’est pas beau. Il n’est pas raffiné. Il mange trop vite et il parle trop fort et il ne connaît rien à la musique. Mais il y a chez lui une… une vitalité, une force brute qui… Enfin. Vous ne me demandez pas de vous expliquer les mystères du coeur, monsieur Poirot. Vous me demandez ce que je faisais dans sa chambre.
— En effet.
— J’y étais depuis onze heures du soir. J’en suis sortie vers une heure. Viktor dormait. Le tableau était au mur quand je suis arrivée. Je ne l’ai pas regardé en partant — je ne regarde jamais les murs quand je quitte une chambre qui n’est pas la mienne. Voilà. Vous savez tout.
Poirot réfléchit. Ses doigts tapotèrent son genou en un rythme régulier — un métronome intérieur qui battait la mesure de ses pensées.
— Comtesse, quand vous êtes sortie de la chambre 118, avez-vous croisé quelqu’un dans le couloir ?
La comtesse fronça les sourcils. Elle fouillait sa mémoire, visiblement, avec la conscience professionnelle d’une femme habituée à reconstituer des scènes.
— Non… Attendez. Si. En sortant, j’ai vu quelqu’un au bout du couloir. Près de l’escalier de service. Une silhouette. Petite. Qui se déplaçait vite.
— Un homme ? Une femme ?
— Je ne sais pas. C’était sombre. Mais la silhouette portait quelque chose — quelque chose de plat, sous le bras. Un carton, peut-être. Ou un cadre.
Louis et Poirot échangèrent un regard. Quelque chose de plat, sous le bras. L’aquarelle faisait trente centimètres sur quarante. Elle pouvait se glisser sous un bras.
— Pourriez-vous reconnaître cette silhouette, comtesse ?
— Non. Il faisait trop sombre. Et j’avais d’autres préoccupations que de jouer les guetteuses. Je voulais regagner ma chambre sans être vue. Ce qui, apparemment, fut un échec.
Poirot se leva. Il remercia la comtesse avec une courtoisie exquise, lui assura que sa confidence resterait entre ces murs, et sortit, suivi de Hastings et de Louis.
Dans le couloir, il s’arrêta.
— Eh bien, messieurs ? Que pensez-vous ?
— Elle dit la vérité, dit Louis. Personne n’invente un aveu aussi humiliant pour le plaisir.
— Je suis d’accord, dit Poirot. La comtesse n’a pas volé le Spilliaert. Mais elle a vu quelqu’un. Quelqu’un de petite taille, qui se déplaçait vite, qui portait un objet plat, et qui se dirigeait vers l’escalier de service.
— Albert ? suggéra Hastings. Le garçon d’étage ? Il est petit. Et il était dans le couloir cette nuit-là.
— Albert volait du poulet, Hastings. Pas des aquarelles. Et un morceau de poulet ne se porte pas sous le bras comme un cadre.
— Alors qui ?
Poirot lissa sa moustache — un geste qui, chez lui, signifiait que les petites cellules grises travaillaient à plein régime.
— C’est la question, mon ami. C’est toujours la question. Et la réponse est quelque part dans cet hôtel. Entre ces murs. Parmi ces gens qui dorment, qui mangent, qui montent et descendent ces escaliers. L’un d’entre eux a pris ce tableau. Et l’un d’entre eux sait pourquoi.
Il se dirigea vers l’ascenseur d’un pas vif, sa silhouette petite et impeccable se découpant dans la lumière dorée du couloir comme une figurine dans un décor trop grand pour elle.
Louis le suivit. Et il remarqua — c’était peut-être rien, c’était peut-être tout — que Hastings, derrière eux, avait le regard ailleurs. Tourné vers l’escalier de service. Là où descendait, à cet instant précis, une jeune femme en uniforme noir, un trousseau de clés à la ceinture, les cheveux auburn ramassés sous sa coiffe.
Mieke Desmet ne leva pas les yeux.
VII
LES MAROLLES
Le lendemain, Poirot décida de sortir de l’hôtel. Le mystère, dit-il, ne se trouvait pas seulement entre les murs du Metropole — il se trouvait aussi dans la ville, dans les connexions invisibles qui reliaient les personnages entre eux, dans les rues et les arrière-boutiques où les choses volées finissent par échouer.
— Nous allons aux Marolles, annonça-t-il au petit déjeuner.
— Les Marolles ? demanda Hastings, la bouche pleine de tartine.
— Le vieux quartier populaire. Là où l’on vend ce que le reste de la ville ne veut plus. Des meubles cassés, des tableaux douteux, des histoires qu’on préférerait oublier. Si un Spilliaert volé devait être revendu à Bruxelles, c’est par les Marolles qu’il transiterait.
Ils partirent à pied. La route descendait depuis le Sablon par des rues escarpées, pavées de grès, bordées de maisons étroites dont les façades penchaient les unes vers les autres comme des vieillards en conversation. L’air changeait. L’odeur changeait. On quittait le Bruxelles des hôtels et des ambassades pour entrer dans le Bruxelles des cours intérieures et des lessives qui séchaient aux fenêtres, des cris d’enfants et des odeurs de chou, de friture et de bière brune. Les Marolles parlaient un dialecte que même Poirot avait du mal à suivre — un mélange de flamand, de français, d’espagnol et de choses innommables qui n’appartenaient qu’à ce quartier et qu’à ces gens.
— C’est le brusseleer, expliqua Poirot. La langue des Marolles. Même moi, qui suis belge, j’en perds la moitié. C’est une langue qui refuse d’être classée, qui échappe à toute méthode. Ce qui, pour un esprit comme le mien, est à la fois irritant et fascinant.
Ils arrivèrent sur la place du Jeu de Balle — un vaste espace pavé où se tenait le marché aux puces, un bazar permanent où l’on trouvait de tout et surtout de rien : des chaises bancales, des pendules arrêtées, des cadres sans tableaux et des tableaux sans cadres, des livres jaunes, des uniformes militaires d’un autre siècle, des poupées borgnes, des instruments de musique désaccordés. Louis eut le sentiment de marcher dans le grenier du monde.
Hastings s’arrêta devant un étal de médailles militaires. Il en prit une, la retourna dans sa main — une médaille belge de la Grande Guerre, ternie, avec un ruban effiloché — et quelque chose passa sur son visage, quelque chose de bref et de grave, le souvenir d’un homme qui avait lui-même porté l’uniforme et qui savait ce que pesait ce genre de métal dans le creux de la main.
— Remettez ça, Hastings, dit Poirot. Nous ne sommes pas ici pour les souvenirs.
— Non. Non, bien sûr.
Mais Hastings reposa la médaille avec une lenteur qui disait le contraire.
Louis flâna parmi les étals. Il y avait là toute une vie de choses abandonnées — des cadres photographiques sans photos, des lunettes sans verres, des clés sans serrures, des lettres sans enveloppes empilées dans des boîtes à chaussures. Il en prit une au hasard — une lettre en flamand, datée de 1912, écrite d’une main fine et tremblante, adressée à quelqu’un dont le nom avait été effacé par le temps. Il ne comprenait pas le flamand, mais il reconnut, dans le dessin des lettres, dans l’inclinaison de l’écriture, cette urgence particulière des lettres d’amour — l’urgence de dire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard, avant que le temps ne passe, avant que le destinataire ne soit perdu. Il reposa la lettre dans sa boîte et s’éloigna.
Un vieil homme vendait des oiseaux dans des cages en osier. Des pinsons, des chardonnerets, des serins qui chantaient avec une insistance désespérée, comme s’ils croyaient que le volume de leur chant finirait par ouvrir les barreaux. Louis s’arrêta devant les cages. Les oiseaux le regardèrent avec des yeux ronds, parfaitement indifférents à sa compassion. Il pensa, absurdement, que l’Hôtel Metropole était aussi une cage — une cage dorée, certes, avec des lustres et du marbre, mais une cage tout de même, où des gens enfermés dans leurs rôles chantaient chacun leur chanson sans que personne n’écoute celle du voisin.
Poirot se dirigea vers une ruelle adjacente, la rue Haute, et s’arrêta devant une boutique dont la vitrine était si encombrée qu’on ne voyait plus le verre. Une enseigne fanée annonçait : MOREELS — ANTIQUITÉS ET CURIOSITÉS. Poirot poussa la porte. Une clochette tinta.
L’intérieur de la boutique était un capharnaüm savant. Des tableaux empilés contre les murs, des bronzes sur des commodes, des tapis roulés dans les coins, des lampes Art déco suspendues au plafond comme des méduses de verre. Et au milieu de tout cela, assis derrière un bureau enseveli sous les papiers, un homme qui semblait faire partie du décor.
Édouard Moreels avait la cinquantaine élégante et trouble. Un visage fin, des yeux gris très vifs, des cheveux argentés ramenés en arrière, des mains de pianiste. Il portait un costume de velours côtelé vert foncé et une cravate nouée avec un négligé étudié. Il avait le charme des hommes qui vivent entre le licite et l’illicite, à cette frontière exacte où l’un se confond avec l’autre, et son sourire — large, carnassier, complice — vous donnait immédiatement envie de lui acheter quelque chose et de vérifier votre portefeuille en sortant.
— Hercule Poirot ! dit-il en se levant. Par tous les saints du Sablon. On m’avait dit que vous étiez à Bruxelles, mais je n’osais y croire.
— Vous me connaissez, monsieur Moreels ?
— Tout Bruxelles vous connaît, monsieur Poirot. Vous êtes notre exportation la plus célèbre — après les pralines et le surréalisme. Asseyez-vous. Je vous offre un café. Ou un genièvre, si vous préférez.
Ils s’assirent. Louis examina les tableaux qui s’entassaient contre les murs — des paysages flamands, des portraits de bourgeois, des marines, des natures mortes. Pas de Spilliaert. Mais cela ne voulait rien dire. Un Spilliaert volé ne se mettait pas en vitrine.
Poirot alla droit au but.
— Monsieur Moreels, une aquarelle de Spilliaert a été dérobée à l’Hôtel Metropole. Une femme sur la digue d’Ostende, la nuit. Vers 1908. Vous êtes marchand d’art à Bruxelles depuis — combien ? — vingt ans. Vous connaissez le marché. Vous connaissez les collectionneurs. Vous connaissez les circuits. Si ce tableau devait être revendu, par où passerait-il ?
Moreels écouta sans cesser de sourire. Il alluma une cigarette — une Boule Nationale, la cigarette des Bruxellois — et souffla la fumée vers le plafond.
— Un Spilliaert, dit-il. Quel dommage. Spilliaert est sous-estimé, vous savez. Les Français ne le connaissent pas — pardon, monsieur Fraysse. Les Anglais encore moins — pardon, capitaine. Mais ici, en Belgique, ceux qui savent savent. Et un Spilliaert de la période d’Ostende, 1908… C’est un chef-d’oeuvre. Petit, certes. Mais la taille, en peinture, ne fait pas la grandeur.
— Comme dans d’autres domaines, murmura Poirot.
— Exactement. Pour répondre à votre question : si ce tableau devait être revendu à Bruxelles, il ne passerait pas par les circuits officiels. Il passerait par des mains discrètes — des collectionneurs privés, des gens qui ne posent pas de questions. Et ces gens-là, oui, je les connais. Mais monsieur Poirot, je dois vous dire quelque chose : je n’ai pas volé ce tableau.
— Je ne vous accuse de rien, monsieur Moreels.
— Non, mais vous y pensez. Et vous avez raison d’y penser. J’ai un passé — comment dire — sinueux. J’ai fait des choses que la loi réprouve et que l’art pardonne. Des copies, disons. Des attributions… généreuses. J’étais jeune, j’avais du talent et pas d’argent, ce qui est la pire combinaison possible dans le commerce de l’art. Mais cette époque est révolue. Je suis devenu honnête — par lassitude plus que par vertu, je l’admets. Et un Spilliaert volé à l’Hôtel Metropole, c’est exactement le genre de chose dont je n’ai pas besoin.
Poirot l’écouta avec cette immobilité qui était sa marque — une immobilité de chat, patiente, concentrée, prête à bondir.
— Où étiez-vous avant-hier soir, monsieur Moreels ?
— Au bar du Metropole. Comme presque tous les soirs. J’y ai mes habitudes. J’y suis resté jusqu’à — quoi ? — minuit, une heure peut-être. Le barman pourra vous le confirmer. Et votre ami français aussi, d’ailleurs — nous avons bu ensemble. N’est-ce pas, monsieur Fraysse ?
Louis acquiesça. C’était vrai. Il se souvenait de Moreels au bar, ce soir-là — son rire, ses histoires, ses opinions tranchantes sur la peinture belge. Ils avaient parlé d’Ensor, de Khnopff, de cette étrangeté spécifiquement belge qui faisait que même les paysages les plus paisibles avaient quelque chose d’inquiétant, comme si sous chaque champ de blé dormait un cauchemar.
— Voilà, dit Moreels. J’ai un alibi. Un alibi arrosé de gueuze et de conversation. Ce qui ne prouve rien, je le sais — un alibi ne prouve que la présence, jamais l’innocence. Mais c’est tout ce que j’ai.
Ils sortirent de la boutique. La place du Jeu de Balle grouillait de monde. Des vieux fouillaient dans des caisses. Des enfants couraient entre les étals. Un joueur d’orgue de Barbarie faisait tourner sa manivelle au coin de la rue, et la musique — une valse ralentie, déformée, un peu sinistre — montait dans l’air gris des Marolles comme un souvenir de fête foraine.
Poirot décréta qu’on déjeunerait là, dans le quartier. Il connaissait un endroit. Il connaissait toujours un endroit. Il les mena par des rues de plus en plus étroites jusqu’à une porte basse, sans enseigne, qu’il poussa avec l’assurance d’un habitué. C’était un estaminet de quartier — une salle minuscule, six tables, un comptoir en zinc, des murs couverts de vieilles affiches de kermesse et de photographies jaunies. L’odeur de cuisine était puissante — oignons, beurre, bière, viande braisée — et elle vous prenait à la gorge avec la violence tendre d’un souvenir d’enfance.
La patronne, une femme massive aux bras nus et au tablier taché, reconnut Poirot. Louis ne sut jamais comment c’était possible — Poirot vivait à Londres depuis plus de vingt ans — mais elle le reconnut. Elle dit quelque chose en brusseleer que Louis ne comprit pas, et Poirot répondit en riant, d’un rire qu’on ne lui connaissait pas, un rire plus jeune, plus libre, un rire de gamin de Bruxelles qui refaisait surface sous le vernis londonien.
On leur servit une carbonade flamande — du boeuf mijoté dans la bière brune, avec des oignons fondus, de la moutarde, du pain d’épice émietté dans la sauce, le tout si longuement cuit que la viande se défaisait au contact de la fourchette. Avec cela, des frites — pas les frites dorées et croustillantes des friteries de rue, mais des frites épaisses, blondes, un peu molles, les frites de grand-mère, les frites des dimanches d’autrefois. Et de la bière, bien sûr — une brune, épaisse comme du velours, qui laissait un goût de caramel et de pain grillé sur la langue.
Hastings mangeait avec un bonheur sans réserve. Il avait les joues rouges et les yeux brillants et il déclarait à intervalles réguliers que la cuisine belge était la meilleure du monde, ce qui arrachait à Poirot des soupirs d’exaspération ravie.
— Ce n’est pas la meilleure du monde, Hastings. C’est la meilleure de toutes. Ce qui est différent.
Louis mangeait en silence. Il pensait à Paris, aux restaurants où il avait l’habitude de déjeuner — des endroits élégants, chers, où la nourriture était belle et froide et où l’on mangeait pour se montrer plus que pour manger. Ici, dans cette salle minuscule des Marolles, avec les affiches de kermesse et l’odeur de bière, la nourriture était laide et chaude et bonne, et on mangeait pour être vivant, pour remplir un vide que rien d’autre ne pouvait remplir. Louis sentit quelque chose craquer en lui — quelque chose de dur et de sec, un os de solitude, qui cédait sous la pression de cette chaleur inattendue.
Après le déjeuner, Poirot commanda un café — un café filtre, fort et noir, servi dans une tasse épaisse comme un bol de soupe — et parla.
Il parla de son enfance à Bruxelles. C’était rare. Poirot ne parlait presque jamais de son passé — il vivait dans le présent de l’enquête, dans l’éternel maintenant du mystère à résoudre. Mais le brusseleer de la patronne, ou la carbonade, ou la bière brune, avaient déverrouillé quelque chose en lui, et il parla — de son père, qui était fonctionnaire, de sa mère, qui faisait des gaufres de Liège le dimanche, de la rue où il avait grandi, une rue qui n’existait plus, rasée pour faire place au Palais de Justice. Il en parla sans nostalgie apparente, avec cette distance méthodique qui était sa manière de tout aborder. Mais Louis, qui écoutait, entendait sous les mots quelque chose que les mots ne disaient pas — le murmure d’un homme qui avait quitté son pays trop jeune et qui n’y était jamais vraiment revenu, parce que revenir c’est constater que ce qui n’est plus ne reviendra pas, et que cette constatation est la plus cruelle des déductions.
— Il est charmant, dit Hastings en parlant de Moreels quand ils furent de nouveau dans la rue. Et complètement indigne de confiance.
— Au contraire, Hastings. Il est tout à fait digne de confiance — dans son indignité. Un homme qui avoue aussi librement ses péchés passés est soit un saint, soit quelqu’un qui a des péchés présents beaucoup plus graves à cacher. Mais dans le cas de Moreels, je pencherais pour une troisième possibilité : un homme qui dit la vérité parce que la vérité, pour une fois, est de son côté.
— Alors ce n’est pas lui ?
— Probablement pas. Mais le monde de l’art bruxellois est petit, Hastings. Et Moreels en connaît chaque recoin. Il nous sera utile — d’une manière ou d’une autre.
Ils remontèrent vers le centre par des rues que Poirot ne reconnaissait plus. Les Marolles changeaient. On démolissait des maisons pour construire le Palais de Justice, cette montagne de pierre que Poirot considérait comme une offense personnelle à l’harmonie urbaine. Il en parla longuement, avec une indignation contenue, tandis qu’ils passaient devant le chantier.
— Ils ont rasé un quartier entier pour construire cette… cette chose. Des familles déplacées. Des rues effacées. Et pour quoi ? Pour un palais de justice qui ressemble à un cauchemar babylonien. Bruxelles est une ville qui se détruit elle-même, monsieur Fraysse. Elle mange ses propres enfants. C’est son drame et son mystère.
Louis écoutait. Il commençait à comprendre quelque chose de Bruxelles — cette ville qui ne ressemblait à aucune autre, qui n’avait pas la majesté de Paris ni l’aplomb de Londres, mais qui avait autre chose, quelque chose de plus fragile et de plus étrange : une beauté qui ne savait pas qu’elle était belle, une laideur qui ne savait pas qu’elle était laide, et entre les deux une zone grise, une zone trouble, où le merveilleux et le banal cohabitaient sans se regarder.
Ils rentrèrent au Metropole à la nuit tombante. Et dans le hall de l’hôtel, assis dans un fauteuil près de la cheminée, un journal allemand sur les genoux, les attendait un homme que Louis n’avait pas encore vu : grand, mince, les cheveux blonds coupés court, un visage anguleux d’une pâleur nordique, vêtu d’un costume sombre à la coupe impeccable. Il leva les yeux à leur entrée et les salua d’un hochement de tête courtois — un hochement militaire, précis, qui sentait la discipline prussienne.
Werner Kessler, diplomate allemand, venait de faire son entrée dans l’histoire.
VIII
L’OMBRE ALLEMANDE
Louis remarqua Kessler avant que Poirot ne le remarque — ou du moins avant que Poirot ne montrât qu’il le remarquait, car avec Poirot il était impossible de savoir quand l’observation commençait et quand elle finissait. L’homme était assis dans le hall avec la raideur étudiée de ceux qui veulent avoir l’air détendus. Il lisait le Völkischer Beobachter — le journal officiel du parti nazi — et cette seule présence, ce rectangle de papier plié sur un genou croisé, suffisait à modifier l’atmosphère du hall comme une goutte d’encre dans un verre d’eau.
On était en septembre 1937. L’Allemagne était devenue une chose lourde et menaçante à l’horizon de l’Europe, un orage qui ne cessait de gronder sans éclater. Les accords, les traités, les discours apaisants — tout cela formait une musique de fond que personne n’écoutait plus vraiment. Et les diplomates allemands, partout en Europe, dans les hôtels, les réceptions, les couloirs feutrés des ambassades, tissaient des fils que personne ne voyait, ou que tout le monde voyait sans vouloir les nommer.
Le lendemain matin, Louis décida de mener sa propre enquête. Poirot avait sa méthode — les cellules grises, l’observation, la déduction. Louis avait la sienne — l’instinct du journaliste, la conversation de comptoir, le flair des choses qui ne collent pas. Et quelque chose chez Kessler ne collait pas.
Il le trouva au restaurant de l’hôtel, attablé devant un petit déjeuner frugal — café noir, pain sec, pas de beurre. Un ascète, ou un homme qui voulait en donner l’impression. Louis s’assit à la table voisine et engagea la conversation avec la désinvolture feinte qui était son outil principal.
— Belle journée, dit-il en français.
Kessler leva les yeux. Son français était excellent — trop excellent, avec cette perfection légèrement mécanique des langues apprises dans les académies diplomatiques plutôt que dans la vie.
— En effet, monsieur. Vous êtes français ?
— Journaliste. Louis Fraysse, du Figaro. Je couvre la scène artistique belge. Et vous, si je ne suis pas indiscret ?
— Werner Kessler. Attaché culturel à l’ambassade d’Allemagne. Je suis à Bruxelles pour un échange artistique — une exposition de peinture allemande contemporaine qui doit se tenir au Palais des Beaux-Arts le mois prochain.
Un attaché culturel. Louis avait suffisamment couvert les affaires internationales pour savoir que le titre d’attaché culturel, dans l’Allemagne de 1937, couvrait un spectre d’activités qui allait de l’organisation d’expositions à des choses beaucoup moins avouables. Les services de renseignement du Reich utilisaient les postes diplomatiques comme couverture avec une régularité que tout le monde connaissait et que personne ne dénonçait — par prudence, par lâcheté, ou par cette complicité sourde qui était le vrai mal de l’époque.
Ils parlèrent d’art. Kessler était cultivé — réellement cultivé, pas seulement informé. Il connaissait les expressionnistes allemands, Kirchner, Nolde, Beckmann, et il en parlait avec une admiration contenue que Louis trouva surprenante, car ces peintres étaient précisément ceux que le régime qualifiait de dégénérés. Il y avait chez Kessler une fissure — une brèche entre l’homme de culture et l’homme de fonction — et Louis, sans en être certain, eut l’intuition que cette fissure était peut-être la clé de sa présence au Metropole.
— Vous connaissez Viktor Janssens ? demanda Louis, innocemment.
Une pause. Infime. Un battement de paupière.
— De nom, dit Kessler. Un industriel anversois, je crois. Les métaux.
— Il loge ici.
— Ah ? Je ne le savais pas.
Il mentait. Louis en eut la certitude immédiate, instinctive, la même certitude qu’il avait eue en Espagne quand un officier franquiste lui avait juré qu’il n’y avait pas de fosses communes derrière l’église. Kessler connaissait Janssens. Kessler était peut-être là pour Janssens. Et si c’était le cas, le vol du Spilliaert prenait une tout autre dimension.
Il rapporta cette conversation à Poirot dans l’après-midi. Le détective l’écouta dans le salon de lecture, un espace silencieux où des journaux du monde entier étaient disposés sur des tables basses et où personne ne lisait jamais. Hastings somnolait dans un fauteuil, son chapeau sur le visage.
— Kessler connaît Janssens, dit Louis. Il a menti en disant le contraire. Un diplomate allemand et un industriel belge dans les métaux non ferreux — ce n’est pas anodin, Poirot. L’Allemagne a besoin de métaux. Pour le réarmement. Pour les usines. Janssens est en position de fournir. Et si Kessler est là pour négocier…
— …alors le vol du tableau pourrait être un moyen de pression, compléta Poirot. Oui. J’y ai pensé. Voler le Spilliaert non pas pour sa valeur marchande, mais pour envoyer un message à Janssens. Un message qui dirait : nous pouvons entrer dans votre chambre, nous pouvons prendre ce que nous voulons, nous pouvons vous atteindre.
— Exactement.
Poirot tapota son genou.
— C’est une hypothèse élégante, monsieur Fraysse. Trop élégante, peut-être. Les hypothèses élégantes ont un défaut : elles séduisent l’esprit au point de l’aveugler. Mais nous ne pouvons pas l’écarter.
Il se leva et réveilla Hastings d’une tape sur l’épaule.
— Hastings, nous allons rendre visite à monsieur Kessler.
— Hmm ? Quoi ? Qui ?
— L’Allemand, Hastings. Réveillez-vous. L’Allemand.
Kessler les reçut dans sa chambre — la 205, au deuxième étage, un étage au-dessus de la scène du crime. La chambre était impeccable. Rien ne traînait. Les vêtements étaient rangés dans l’armoire avec une précision géométrique. Pas un livre, pas un journal, pas une lettre — rien de personnel, rien qui trahît l’homme derrière la fonction. Poirot nota ce vide avec intérêt.
— Monsieur Kessler, dit-il. Vous savez pourquoi je suis ici.
— Le tableau volé, dit Kessler. Oui. L’hôtel en bruisse. Je ne vois pas en quoi je pourrais vous aider.
— Peut-être en me disant la vérité sur vos rapports avec monsieur Janssens.
Kessler ne bougea pas. Pas un muscle. C’était une immobilité différente de celle de la comtesse Ferrante — pas théâtrale, mais disciplinée, contrôlée, l’immobilité d’un homme formé à ne jamais rien montrer.
— Je n’ai aucun rapport avec monsieur Janssens.
— Monsieur Kessler, dit Poirot avec une douceur qui était pire qu’une menace, je suis belge. Ce qui signifie que je connais la Belgique. Et je sais que la société Janssens Métaux d’Anvers a signé, il y a six mois, un contrat d’approvisionnement en cuivre et en zinc avec le consortium Rheinmetall-Borsig, l’un des principaux fabricants d’armement du Reich. Ce contrat a été négocié — je dis bien négocié, pas simplement facilité — par le bureau de l’attaché commercial de l’ambassade d’Allemagne à Bruxelles. Votre bureau, monsieur Kessler. Ou du moins un bureau très voisin du vôtre.
Le silence qui suivit avait la densité du plomb. Louis, debout près de la porte, sentit quelque chose changer dans la pièce — un basculement, comme si l’air lui-même s’était épaissi. Kessler regardait Poirot avec une expression nouvelle, une expression où la surprise le disputait à quelque chose qui ressemblait, étrangement, au respect.
— Vous êtes bien informé, monsieur Poirot.
— Je lis les journaux, monsieur Kessler. Tous les journaux. Et je parle à des gens qui lisent les journaux que les journaux ne publient pas.
Kessler se leva. Il alla à la fenêtre. Dehors, la place de Brouckère vivait sa vie de fin d’après-midi — les tramways, les passants, les vendeurs de journaux qui criaient les titres du soir. Il parla sans se retourner.
— Oui. Je connais Janssens. Nos pays font des affaires ensemble. C’est de la diplomatie commerciale, rien de plus. Et cela n’a aucun rapport avec un tableau volé.
— Où étiez-vous la nuit du vol ?
— Dans ma chambre. Seul. Je me suis couché à dix heures et je me suis levé à six heures. Je n’ai rien entendu.
— Vous n’avez pas de témoin ?
— Les diplomates dorment rarement en compagnie, monsieur Poirot. C’est un des inconvénients du métier.
Poirot ne sourit pas. Il inclina la tête, remercia Kessler, et sortit. Dans le couloir, il marchait plus lentement que d’habitude — signe, chez lui, d’une réflexion intense.
— Il a un alibi invérifiable, dit Louis.
— Oui. Mais un alibi invérifiable n’est pas la même chose qu’un alibi faux. Kessler est un professionnel. S’il avait volé le tableau, il aurait fabriqué un alibi en béton — un dîner avec l’ambassadeur, une réception officielle. Le fait qu’il n’en ait pas un me dit qu’il n’a pas pensé à en avoir besoin. Ce qui me dit qu’il est probablement innocent — du vol, en tout cas. De tout le reste, c’est une autre affaire.
— Et la piste du moyen de pression ? demanda Hastings.
— Elle reste ouverte, Hastings. Mais elle s’affaiblit. Un service de renseignement qui veut envoyer un message ne vole pas un tableau — il brise une fenêtre, il laisse une lettre, il fait quelque chose de visible. Le vol d’une aquarelle est un acte trop délicat, trop intime, pour être politique. Non. Ce vol a été commis pour des raisons personnelles. Par quelqu’un qui voulait ce tableau — pas pour ce qu’il valait, mais pour ce qu’il représentait.
Il s’arrêta au milieu du couloir.
— Une femme sur la digue, la nuit, répéta-t-il. Pourquoi quelqu’un voudrait-il posséder cette image ? Qu’y a‑t-il dans cette image qui vaudrait le risque d’un vol ?
Il se parlait à lui-même. Louis le savait. Mais la question resta suspendue dans l’air du couloir du Metropole comme un parfum de lavande qui ne se dissipait pas.
IX
MIEKE
Louis parla à Mieke Desmet par hasard — ou par ce qui ressemble au hasard quand les choses sont en train de se mettre en place et que le monde, secrètement, vous pousse dans la direction où vous devez aller.
C’était le cinquième jour. Il était tard, presque minuit. Louis ne dormait pas. Il était descendu au bar pour boire un dernier verre, mais le bar était fermé, les lumières éteintes, les banquettes désertes. Il traversa le hall en direction de l’escalier et c’est là qu’il la vit — assise sur une chaise près de l’office du rez-de-chaussée, dans une flaque de lumière jaune, les mains posées sur les genoux, immobile. Elle ne faisait rien. Elle ne lisait pas, ne cousait pas, ne fumait pas. Elle était simplement assise là, dans son uniforme noir, ses cheveux auburn défaits pour la première fois — détachés, lâchés sur ses épaules, et dans cette lumière ils avaient la couleur exacte du cuivre poli, une couleur chaude et triste.
Elle leva les yeux en l’entendant. Pas de peur. Pas de surprise. Juste un regard — un regard clair, gris-vert, qui vous considérait avec la neutralité de quelqu’un qui a l’habitude d’être traversé par les regards des autres sans que personne ne s’arrête.
— Pardon, dit Louis. Je ne voulais pas vous déranger.
— Vous ne me dérangez pas, monsieur.
Sa voix était basse, un peu rauque, avec un accent flamand qui arrondissait les voyelles et adoucissait les consonnes. Elle parlait un français correct mais pas naturel — un français appris, pratiqué, maîtrisé avec effort.
— Vous ne dormez pas ? demanda Louis.
— Je finis à minuit. J’attends la relève.
Un silence. Louis aurait dû remonter. Il aurait dû lui souhaiter bonne nuit et regagner sa chambre. Mais quelque chose le retint — peut-être la lumière, peut-être l’heure, peut-être le fait que cette jeune femme assise seule dans un hall d’hôtel endormi avait l’air d’un personnage échappé d’un tableau de Spilliaert. Il s’assit sur une chaise en face d’elle.
— Vous travaillez ici depuis longtemps ?
— Deux ans. Avant, je travaillais dans un hôtel à Gand. Mais ma mère est morte et mon père est tombé malade, alors je suis venue à Bruxelles. Il y avait une place ici.
Elle disait cela sans plainte, sans apitoiement. C’étaient des faits. Sa mère était morte. Son père était malade. Elle travaillait. Le monde tournait. La simplicité de ce récit serra quelque chose dans la poitrine de Louis — quelque chose qu’il n’avait pas senti depuis longtemps, depuis Hélène peut-être, ou depuis avant Hélène, depuis cette époque lointaine où les gens lui faisaient encore quelque chose, où les histoires des autres entraient en lui au lieu de glisser sur sa surface.
— Votre père est à Gand ?
— À l’hôpital Sint-Lucas. Les poumons. Il travaillait dans une filature — la poussière de lin. Beaucoup d’ouvriers finissent comme ça.
— Vous le voyez souvent ?
— Quand je peux. Le train pour Gand coûte cher. Et les jours de congé sont rares.
Elle avait vingt-quatre ans. Louis lui en aurait donné moins — ou plus, selon l’éclairage. Son visage avait cette qualité étrange des visages qui ne se fixent pas, qui changent avec la lumière, qui sont jeunes le matin et vieux le soir. Un visage de Flandre. Un visage de bord de mer et de brouillard.
Ils parlèrent. De choses petites, d’abord — l’hôtel, les clients, les manies des uns et des autres. Mieke avait un humour discret, presque imperceptible, qui passait par un léger plissement des yeux et un mot inattendu glissé au milieu d’une phrase ordinaire. Elle imitait Janssens — son pas lourd, sa façon de claquer des doigts pour appeler le personnel — avec une précision qui fit rire Louis. Elle décrivit la comtesse Ferrante qui laissait des châles dans toutes les pièces de l’hôtel comme un chat laisse des poils. Elle parla de Fernand le concierge, qu’elle appelait Monsieur Fernand, avec un respect qui n’excluait pas l’affection.
— Monsieur Fernand m’a appris le métier, dit-elle. Pas seulement les gestes — comment plier un drap, comment frapper à une porte, comment disparaître quand il faut. Mais aussi… comment regarder les gens sans qu’ils sachent qu’on les regarde. Comment comprendre ce qu’ils veulent avant qu’ils le demandent. Il dit que c’est le secret d’un bon hôtel — que les clients ne doivent jamais avoir besoin de demander.
— Et vous aimez ce travail ?
Elle réfléchit. Longtemps. Ce n’était pas une question qu’on lui posait souvent — personne ne demande aux femmes de chambre si elles aiment leur travail, de même que personne ne demande au vent s’il aime souffler.
— J’aime les chambres vides, dit-elle enfin. Le matin, quand les clients sont sortis, et qu’il ne reste que leur odeur, leurs objets, les traces qu’ils ont laissées. Un livre ouvert sur la table de nuit. Un verre de vin pas fini. Des lettres froissées dans la corbeille. On voit des choses, dans les chambres vides. On voit qui les gens sont vraiment — pas qui ils sont en bas, dans le hall, avec leur costume et leur sourire. En haut, dans leur chambre, ils ne mentent plus. Les draps ne mentent pas. Les objets ne mentent pas.
Louis la regarda. Il y avait chez cette femme une intelligence du monde qui ne passait pas par les mots habituels — pas par la culture, pas par l’éducation — mais par l’observation pure, par cette attention au réel que la plupart des gens perdent en grandissant et que seuls gardent les artistes et ceux qui servent. Mieke voyait. Elle voyait les gens tels qu’ils étaient, dépouillés de leurs apparences, réduits à leurs traces. Et cette vision, Louis le comprit, était à la fois son don et sa prison — car voir les gens sans être vue par eux est peut-être la forme la plus aiguë de la solitude.
— Et les deux Anglais ? demanda Louis. Monsieur Poirot et le capitaine Hastings ?
Quelque chose changea dans le visage de Mieke. Ce ne fut rien — un frémissement, un infime déplacement de l’expression, comme une ride sur une eau lisse. Puis ce fut passé.
— Monsieur Poirot est très poli, dit-elle. Il dit toujours merci. Il dit s’il vous plaît. Il laisse sa chambre en ordre. C’est rare.
— Et le capitaine ?
— Le capitaine aussi est poli.
Elle avait dit cela trop vite. Ou trop lentement. Louis n’aurait su dire. Mais il y avait dans la manière dont elle avait prononcé le mot capitaine quelque chose qui n’appartenait pas au registre habituel d’une femme de chambre parlant d’un client — une inflexion, une chaleur, ou peut-être simplement un silence après le mot, un silence qui durait un battement de trop.
— Il laisse des pourboires sur l’oreiller, ajouta-t-elle après un moment. Toujours la même somme. Toujours au même endroit. Et une fois… une fois il a laissé un mot. Un petit mot, sur le papier à lettres de l’hôtel.
— Que disait-il ?
— Merci. En français. Avec une faute d’orthographe.
Elle sourit. C’était un sourire minuscule, presque invisible, un sourire de coin des lèvres qui n’atteignait pas les yeux mais qui disait quelque chose — quelque chose que Louis n’était pas sûr de vouloir comprendre. Parce que comprendre c’était voir, et voir c’était être impliqué, et être impliqué dans cette histoire-là — l’histoire d’un homme qui laisse des mots maladroits sur des oreillers — c’était entrer dans un territoire dont on ne revient pas tout à fait indemne.
Louis n’insista pas. Ils parlèrent d’autre chose. De Gand, que Mieke décrivait avec un amour sans illusion — la ville grise, le beffroi, le Gravensteen, les canaux qui sentaient la vase en été. Elle parla du béguinage, où sa tante avait vécu, un enclos de silence au milieu de la ville, avec des maisons blanches et un jardin où les fleurs poussaient sans que personne s’en occupe. De Paris, que Louis décrivait avec une ironie fatiguée — les boulevards, les terrasses, les gens qui parlent de tout sans rien dire. De la pluie, qui tombait de nouveau sur Bruxelles avec cette régularité qui faisait de la pluie belge non pas un événement météorologique mais un état permanent de l’être.
— À Ostende, dit Mieke, la pluie a un autre goût. Elle est salée. Ma grand-mère disait que c’était la mer qui pleurait.
Louis resta silencieux un moment. Il y avait dans cette phrase — la mer qui pleurait — une poésie involontaire, une poésie de gens qui ne savent pas qu’ils font de la poésie, et c’était la plus belle espèce, celle qui n’a pas conscience d’elle-même, celle qui dit les choses telles qu’elles sont et qui, en les disant ainsi, les transforme.
La relève arriva — une femme plus âgée, massive, en tenue de nuit, qui salua Mieke d’un signe de tête et disparut dans l’office. Mieke se leva.
— Bonne nuit, monsieur Fraysse.
— Bonne nuit, Mieke.
Elle hésita. Puis, très bas :
— Le tableau qu’on a volé… le Spilliaert. C’est une femme sur la digue, la nuit, n’est-ce pas ?
— Oui.
— J’aurais aimé la voir. Spilliaert est d’Ostende. Ma grand-mère aussi était d’Ostende. Elle marchait sur la digue, le soir, quand mon grand-père était en mer. Elle attendait les bateaux.
Elle dit cela avec une simplicité qui n’appelait aucune réponse. Puis elle tourna les talons et disparut par l’escalier de service, ses cheveux auburn captant une dernière fois la lumière du hall avant de s’éteindre dans l’ombre.
Louis remonta dans sa chambre. Il ne dormit pas tout de suite. Il resta longtemps assis sur le bord du lit, dans le noir, à écouter les bruits de l’hôtel — les craquements, les souffles, les pas lointains du veilleur de nuit dans les couloirs. Et il pensa à Mieke, à sa grand-mère d’Ostende, aux femmes qui attendent sur les digues. Et il pensa, sans savoir pourquoi, que quelqu’un d’autre dans cet hôtel avait vu la même chose que lui — la même solitude, la même beauté triste — et que ce quelqu’un avait voulu, pour des raisons qu’il ne comprenait pas encore, capturer cette image et l’offrir comme on offre ce qu’on n’a pas les mots pour dire.
X
LES COULISSES
Fernand accepta de leur faire visiter les coulisses de l’hôtel. Ce fut Poirot qui le lui demanda, avec cette politesse infaillible qui rendait impossible tout refus, et le vieux concierge les guida à travers le Metropole invisible — celui que les clients ne voient jamais, celui qui fait tourner la machine.
Ils commencèrent par les sous-sols. L’escalier de service descendait dans un monde de couloirs étroits, de plafonds bas, de tuyauterie apparente. L’odeur changeait — de la lavande et du bois ciré du hall, on passait à la vapeur, au savon, à la lessive, à la graisse de cuisine. C’était un autre univers, un univers parallèle, où les mêmes heures s’écoulaient mais dans un tempo différent, plus rapide, plus brutal, sans les ralentissements de la courtoisie et du décor.
La buanderie d’abord. Une salle immense, carrelée de blanc, où des femmes en tablier penchées sur des cuves fumantes lavaient les draps, les nappes, les serviettes de l’hôtel dans une vapeur qui leur rougissait les joues et les mains. Le bruit était assourdissant — les essoreuses tournaient, les fers claquaient sur les planches, les femmes criaient pour se faire entendre par-dessus le vacarme. Louis pensa à un enfer domestique, un enfer propre et blanc où l’on expiait la faute d’avoir sali le linge.
— Quarante femmes, dit Fernand. Elles commencent à cinq heures du matin. Elles finissent à six heures du soir. Treize heures de travail. Elles lavent, repassent, plient. Chaque chambre change ses draps tous les jours. Trois cents chambres. Six cents draps. Plus les nappes, les serviettes, les tabliers. Elles ne se plaignent jamais.
Poirot observait tout avec une attention méthodique. Il notait les entrées, les sorties, les portes qui fermaient à clé et celles qui ne fermaient pas. Il posait des questions — combien de personnes avaient accès à ce sous-sol la nuit ? Y avait-il un gardien ? Les portes de service donnant sur la rue étaient-elles verrouillées ?
— Verrouillées à partir de dix heures du soir, dit Fernand. Mais le personnel de nuit a une clé. Le veilleur, la femme de chambre de garde, le portier.
— Et ces clés — sont-elles comptabilisées ? Enregistrées ?
— Elles sont dans l’armoire de la conciergerie. Chaque clé est numérotée. On signe un registre quand on la prend et quand on la rend.
— Je voudrais voir ce registre.
Fernand les conduisit à la conciergerie — un petit bureau derrière la réception, encombré de casiers à courrier, de tableaux de clés, de registres empilés. Il sortit le registre de la nuit du vol et le tendit à Poirot.
Poirot l’examina. Louis lut par-dessus son épaule. La nuit du vol, trois personnes avaient signé pour un passe-partout : Marcel Devos, le veilleur de nuit, à vingt-deux heures. Mieke Desmet, femme de chambre, à vingt-deux heures trente. Et — le doigt de Louis s’arrêta — une troisième signature, à vingt-trois heures, d’une écriture différente, plus hésitante.
— Qui est-ce ? demanda Poirot.
Fernand regarda. Ses sourcils se froncèrent.
— C’est étrange. Cette signature… on dirait Albert. Mais Albert n’avait aucune raison de prendre un passe-partout cette nuit-là. Il n’était pas de service aux chambres.
— Il avait pourtant le droit d’en prendre un ?
— Techniquement, oui. Les garçons d’étage peuvent avoir besoin d’un passe-partout pour le service de nuit — les plateaux, le minibar. Mais Albert fait habituellement le service de jour.
Poirot referma le registre. Ses yeux verts brillaient d’un éclat particulier — cet éclat que Louis avait appris à reconnaître comme le signe d’une pensée en mouvement, d’un mécanisme intérieur qui venait de trouver un engrenage.
Ils visitèrent ensuite les cuisines. C’était un théâtre — un théâtre de feu et de bruit, où des hommes en blanc s’agitaient entre des fourneaux immenses, des casseroles de cuivre, des broches qui tournaient, des pyramides de légumes, des montagnes de viande. Le chef — un homme colossal avec des favoris roux et un accent liégeois — régnait sur ce chaos avec la voix d’un sergent-major et les gestes d’un chef d’orchestre. Il préparait le dîner du soir : waterzooi de poulet, carbonade flamande, sole meunière, crème brûlée au spéculoos.
Poirot goûta une cuillère de waterzooi et ferma les yeux.
— Ceci, dit-il, est la Belgique. Tout entière. Dans une cuillère.
Hastings goûta aussi et déclara que c’était meilleur que n’importe quel ragoût anglais, ce qui provoqua chez Poirot un regard signifiant que la comparaison même était une insulte.
Louis, lui, regardait les allées et venues du personnel. Les cuisines communiquaient avec le sous-sol par un couloir, et ce couloir menait à l’escalier de service — le même escalier qui montait aux étages. Quelqu’un qui connaissait la géographie de l’hôtel pouvait, la nuit, se déplacer des cuisines aux chambres sans jamais passer par le hall ni être vu par le portier. C’était un monde souterrain, un réseau de passages et de connexions que seuls les initiés connaissaient.
— Fernand, dit Poirot, qui connaît ces passages ?
— Tout le personnel, monsieur. Et quelques anciens clients. L’hôtel a quarante ans. Ses secrets ne sont plus très secrets.
Ils remontèrent. Dans le hall, la lumière du jour semblait étrangement vive après les sous-sols — comme si on revenait d’un autre monde, un monde d’ombres et de vapeur, pour retrouver la surface dorée et polie des apparences.
Louis s’assit dans le hall et regarda passer les clients. Il y avait Janssens, toujours furieux, toujours rouge, qui parlait au téléphone de la réception avec des gestes véhéments. Il y avait la comtesse Ferrante, en robe de soie mauve, qui traversait le hall avec un châle qui traînait derrière elle comme un sillage. Il y avait Kessler, assis dans son fauteuil habituel, un journal sur les genoux, le visage fermé. Il y avait Moreels, qui venait d’arriver pour son apéritif au bar et qui salua Louis d’un geste de la main.
Et il y avait Hastings.
Hastings, assis dans un fauteuil, un livre ouvert sur les genoux qu’il ne lisait pas, les yeux fixés sur un point invisible. Ou plutôt non — pas invisible. Fixés sur la porte de l’escalier de service par laquelle, à intervalles réguliers, passait le personnel. Les femmes de chambre. Les garçons d’étage. Et parmi eux, parfois, Mieke.
Louis observa Hastings pendant dix minutes. Le capitaine ne bougea pas. Il ne tourna pas une page. Il regardait la porte avec l’expression d’un homme qui attend quelque chose — ou quelqu’un — et qui ne sait pas lui-même ce qu’il attend.
Puis Mieke passa. Elle portait un plateau de serviettes propres. Elle ne regarda pas Hastings. Hastings ne la salua pas. Mais quelque chose passa entre eux — rien de visible, rien de nommable, quelque chose qui n’appartenait pas au registre des gestes ni des paroles mais à celui, beaucoup plus ancien, des regards qui se frôlent et des silences qui disent.
Louis referma son carnet. Il ne nota rien. Certaines observations n’ont pas leur place sur le papier — elles appartiennent à cette zone de l’esprit où l’on range les choses qu’on a vues et qu’on ne sait pas encore interpréter.
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