La clef du Claridge’s
La clef du Claridge’s
Chapitres 1 à 4
PROLOGUE
Dans lequel un hôtel prend le deuil et un journaliste prend le train
La nouvelle arriva au Claridge’s à six heures quatorze du soir, par la bouche d’un garçon d’étage qui avait le malheur de s’appeler Ernest et le malheur plus grand encore de croire que les nouvelles importantes devaient être annoncées avec des gestes importants.
« La reine, monsieur Edgewood ! La reine ! »
Mr. Edgewood, directeur du Claridge’s depuis onze ans, homme dont le visage avait la mobilité expressive d’une commode en acajou, leva les yeux du registre des réservations.
« Oui, Ernest ? »
« Elle est — elle est — »
« Morte, oui. » Mr. Edgewood tourna une page du registre. « Depuis quatre heures cet après-midi. J’ai reçu un télégramme à quatre heures sept. Les draps noirs ont été commandés à quatre heures neuf. Ils seront livrés demain matin. En attendant, assurez-vous que le thé de la duchesse de Marlborough soit servi à la température habituelle. La mort d’un monarque n’excuse pas un Earl Grey tiède. »
Ernest ouvrit la bouche, ne trouva rien à y mettre, et repartit.
C’était le 22 janvier 1901. Dehors, Londres apprenait la chose par étapes — d’abord les murmures, puis les éditions spéciales des journaux, puis ce silence particulier qui descend sur une ville quand quelque chose de très vaste vient de se briser. Victoria avait régné soixante-trois ans. La plupart des Anglais n’avaient jamais connu d’autre souverain. Apprendre sa mort, c’était un peu comme apprendre que la gravité avait décidé de prendre sa retraite — techniquement possible, mais difficile à intégrer.
Au Claridge’s, la chose fut intégrée en onze minutes.
C’est-à-dire qu’il fallut exactement onze minutes à Mr. Edgewood pour rédiger les instructions à l’ensemble du personnel. La note, rédigée d’une écriture si parfaitement verticale qu’elle semblait avoir été tracée par un homme qui n’avait jamais eu de doute sur rien, stipulait les points suivants :
- Les draps noirs seraient disposés aux fenêtres de la façade dès le lendemain matin.
- Le menu du dîner resterait inchangé, à l’exception du dessert, qui serait servi sans décoration.
- Le personnel porterait un brassard noir au bras gauche.
- La musique dans le salon serait suspendue jusqu’à nouvel ordre.
- Les clients seraient informés de la situation si — et seulement si — ils posaient la question.
- En aucun cas le service ne serait affecté.
Le point six était souligné deux fois.
Mr. Edgewood posa sa plume, relut la note, y ajouta un septième point — « Les fleurs du hall seront remplacées par des arrangements en blanc et mauve » — et la fit distribuer. Puis il retourna à son registre des réservations, où le mois de février s’annonçait chargé. Les funérailles attireraient du monde. Des souverains, des princes, des diplomates. Il faudrait des chambres. Il faudrait des draps. Il faudrait du champagne, parce que le deuil, dans les milieux qui fréquentaient le Claridge’s, était une activité qui se pratiquait à sec uniquement dans les discours.
Au troisième étage, dans la suite qu’il occupait à l’année depuis maintenant deux ans, Sir Percival Dunne apprit la mort de la reine par le Times du soir, haussa un sourcil — le gauche, celui qu’il réservait aux événements d’importance historique — et commanda un whisky.
« Soda, Sir Percival ? » demanda le valet.
« Non. La reine est morte. On ne met pas de soda dans un whisky quand la reine est morte. C’est dans la Bible, je crois. Ou dans Burke’s Peerage. L’un des deux. »
Il but son whisky, regarda par la fenêtre la nuit de janvier qui tombait sur Brook Street, et eut cette pensée étrange — qui n’était peut-être pas une pensée mais une sorte de pressentiment, une vibration dans l’air, comme une note jouée très loin sur un instrument qu’on ne connaît pas : les choses, désormais, allaient devenir intéressantes.
Dehors, un brouillard jaune, épais comme de la soupe, commençait à envelopper Mayfair. Dans le hall du Claridge’s, un courant d’air fit vaciller les flammes des bougies — toutes en même temps, comme si quelqu’un venait d’ouvrir une porte quelque part, une porte qui n’existait pas sur les plans.
Personne ne le remarqua.
* * *
À Nottingham, ce même soir, Arthur Finch apprit la mort de Victoria en renversant une tasse de thé sur son pantalon.
Ce n’était pas la mort de Victoria qui avait causé le renversement — c’était la vue de Mr. Hartley, rédacteur en chef du Nottingham Evening Post, traversant la salle de rédaction avec l’expression d’un homme qui s’apprête à déléguer quelque chose de désagréable. Mr. Hartley avait cette expression environ trois fois par jour, mais ce soir-là elle était teintée d’une urgence particulière qui fit trembler la main d’Arthur au moment précis où la tasse touchait ses lèvres.
« Finch ! »
« Monsieur ? »
« Brookes a la goutte. »
« Ah. »
« Il devait couvrir les funérailles. »
« Ah. »
« À Londres. »
« Ah. »
« Vous partez demain matin. »
Arthur regarda la tache de thé qui s’élargissait sur son genou gauche avec la lenteur mélancolique d’un empire en déclin, et pensa plusieurs choses en même temps : qu’il n’avait jamais couvert autre chose que les résultats du cricket du Nottinghamshire, que Londres était un endroit terrifiant, que son seul costume convenable avait un accroc au coude, et que la reine — la reine — était morte, ce qui était un événement d’une ampleur suffisante pour justifier l’envoi d’un journaliste compétent, ce qu’il n’était pas certain d’être.
« Monsieur Hartley, je ne suis pas sûr que — »
« L’hôtel est réservé. Le Claridge’s. »
Arthur cligna des yeux. Le Claridge’s était un nom qu’il connaissait de la même manière qu’il connaissait le nom du Taj Mahal ou celui du mont Olympe — comme un lieu théoriquement réel mais fondamentalement inaccessible.
« Le Claridge’s, monsieur ? »
« Brookes avait sa réservation. Autant qu’elle serve. Le journal ne rembourse pas les réservations perdues. »
Ce que Mr. Hartley ne dit pas — parce qu’il ne le savait pas lui-même, et qu’il ne le saurait jamais — c’est que la réservation avait été faite par erreur. Le bureau du Claridge’s avait reçu une demande du London Evening Post, quotidien respectable et de bonne tenue, et avait attribué une chambre en conséquence. Que le Nottingham Evening Post fût un journal de province tirant à huit mille exemplaires, principalement lu pour ses résultats de cricket et ses petites annonces matrimoniales, était une information qui ne figurait nulle part dans le système de réservation du Claridge’s, pour la bonne raison que le système de réservation du Claridge’s ne s’abaissait pas à vérifier ce genre de détails. Un journal du soir était un journal du soir. Une réservation était une réservation. Le reste n’était que géographie.
Arthur Finch prit le train de huit heures quarante-sept le lendemain matin, avec une valise qui avait connu des jours meilleurs, un costume qui avait connu des jours bien meilleurs, et un carnet neuf dans lequel il avait écrit, de son écriture nerveuse et penchée vers la droite, les mots suivants :
FUNÉRAILLES DE LA REINE VICTORIA
Notes pour article
Par A. Finch, correspondant spécial
Le mot « spécial » avait été ajouté, puis barré, puis ajouté de nouveau. La question de savoir si Arthur Finch était un correspondant spécial ne serait jamais vraiment tranchée. Mais le train partait, le brouillard de janvier enveloppait les Midlands comme un linceul, et quelque chose — quelque chose qu’Arthur ne pouvait ni nommer ni comprendre — l’attendait au bout de la ligne, dans un hôtel de Brook Street où les bougies vacillaient sans raison et où un homme nommé Percival Dunne buvait son whisky sans soda en regardant tomber la nuit sur un monde qui venait de changer.
* * *
PREMIÈRE PARTIE
L’ARRIVÉE
* * *
CHAPITRE PREMIER
Dans lequel Arthur Finch découvre qu’il est quelqu’un d’autre
Le Claridge’s, vu depuis le trottoir de Brook Street par un jour de janvier gris et humide, avait l’apparence d’un bâtiment qui savait exactement qui il était et qui ne voyait pas la nécessité de le prouver. Il ne s’imposait pas. Il ne cherchait pas à impressionner. Il était simplement là, massif, silencieux, avec ses fenêtres tendues de noir et sa façade qui semblait dire : « Entrez si vous le méritez. Sinon, il y a un pub au coin de la rue. »
Arthur Finch, debout sur le trottoir avec sa valise fatiguée et son costume à l’accroc au coude, eut le sentiment très net de ne pas le mériter.
Il regarda à droite. Il regarda à gauche. Il envisagea brièvement de tourner les talons, de reprendre le train pour Nottingham et d’expliquer à Mr. Hartley que les funérailles avaient été annulées. Puis il se rappela que les funérailles de la reine d’Angleterre n’étaient pas le genre de chose qu’on annulait, respira profondément — l’air de Mayfair avait un goût de charbon, de brouillard et de quelque chose d’autre qu’il ne pouvait pas identifier, quelque chose de très vieux et de légèrement sucré — et poussa la porte.
Le hall du Claridge’s était une cathédrale laïque.
C’est du moins ce qu’Arthur pensa, et il n’avait pas tort. Les plafonds étaient hauts comme des ambitions impériales. Le sol en marbre réfléchissait la lumière des lustres avec une perfection qui suggérait que même le marbre, ici, avait été formé à l’excellence du service. Des colonnes se dressaient à intervalles réguliers, soutenant un rien avec une dignité considérable. Et partout — aux fenêtres, sur les rampes, drapé sur les miroirs — le noir du deuil, qui donnait à l’ensemble l’allure d’un opéra tragique dont on aurait oublié de commander les acteurs.
Il y avait des gens, bien sûr. Des gens qui traversaient le hall avec cette démarche particulière qu’ont les clients des grands hôtels — ni pressée ni lente, une démarche qui dit : « Mon temps a de la valeur, mais je suis trop bien élevé pour le montrer. » Des femmes en noir. Des hommes en noir. Un groom en livrée qui portait une pile de bagages plus haute que lui avec l’équilibre mystérieux d’un acrobate oriental.
Et derrière le comptoir de la réception, un homme.
Arthur ne sut jamais si cet homme était Mr. Edgewood lui-même ou l’un de ses lieutenants, mais la chose n’avait guère d’importance. L’homme avait le visage lisse et impénétrable de tous les réceptionnistes de palace — un visage entraîné à ne rien exprimer, capable d’accueillir un roi ou un assassin avec la même inclination de tête, un visage qui avait depuis longtemps renoncé à la surprise comme à un luxe superflu.
« Bonjour, monsieur. »
« Bonjour. Je — j’ai une réservation. Finch. Arthur Finch. Du — » Il hésita. Il sentit, avec une netteté presque physique, que les trois prochains mots allaient déterminer quelque chose d’important. « Du Evening Post. »
C’était un compromis. Ni tout à fait un mensonge, ni tout à fait la vérité. Le Evening Post existait bel et bien. Qu’il fût précédé du mot « Nottingham » plutôt que du mot « London » était un détail qu’Arthur décida, à cet instant précis, de laisser dans un état de flou artistique.
Le réceptionniste consulta son registre.
« Ah oui. Mr. Finch. Evening Post. Chambre 412. » Il fit un signe et un groom apparut — un garçon d’une quinzaine d’années, brun, avec des yeux noirs et vifs qui semblaient enregistrer tout ce qu’ils voyaient avec une précision photographique. « Yusuf vous conduira. »
Arthur suivit Yusuf dans le couloir, traînant sa valise qui produisait un bruit de raclement humiliant sur le marbre. Le groom ne fit aucun commentaire. Il marchait devant, droit comme un minaret, avec cette grâce naturelle des gens qui savent exactement où ils vont.
L’ascenseur était une cage de fer forgé et de bois ciré, un objet qui appartenait autant au XIXe siècle qu’au XXe et qui semblait hésiter entre les deux. Yusuf tira la grille, appuya sur un bouton en cuivre, et la machine commença à s’élever avec un grondement poli — le bruit que ferait un dragon si un dragon avait des manières.
« Première fois au Claridge’s, monsieur ? » demanda Yusuf.
Son anglais était excellent, à peine teinté d’un accent que Arthur n’arrivait pas à situer.
« Oui. Je suis ici pour les funérailles. Je suis journaliste. »
« Tout le monde est ici pour les funérailles, monsieur. Même ceux qui ne le savent pas encore. »
Arthur ne sut pas quoi faire de cette phrase. Il la rangea dans un coin de son esprit, à côté de toutes les autres choses qu’il ne comprenait pas et qui commençaient à former une collection respectable.
La chambre 412 était, aux yeux d’Arthur Finch, un appartement.
Elle avait un lit si large qu’on aurait pu y organiser un match de cricket — pas un vrai match, certes, mais un match entre gentlemen, avec des pauses pour le thé. Elle avait des rideaux en velours grenat qui tombaient du plafond jusqu’au sol avec le poids majestueux des décisions dynastiques. Elle avait un bureau, une coiffeuse, deux fauteuils, une cheminée dans laquelle un feu brûlait déjà, et une salle de bains dont la baignoire, en cuivre et porcelaine, aurait pu servir d’embarcation en cas d’inondation.
Arthur posa sa valise au pied du lit. La valise, dans ce contexte, ressemblait à un orphelin qu’on aurait déposé par erreur dans la salle du trône.
« Si monsieur a besoin de quoi que ce soit, dit Yusuf depuis la porte, il n’a qu’à tirer le cordon. »
Arthur regarda le cordon — un gland de soie dorée qui pendait près du lit, aussi ornemental qu’un bijou de la Couronne.
« Merci, Yusuf. »
Le garçon hocha la tête. Il allait partir, puis se retourna.
« Monsieur ? »
« Oui ? »
« L’hôtel est un peu agité en ce moment. À cause de la reine. Ne vous inquiétez pas si vous entendez des bruits la nuit. Les vieux bâtiments parlent, parfois. Surtout quand quelque chose de grand se termine. »
Et il disparut, la porte se refermant derrière lui sans un bruit, comme si les portes du Claridge’s avaient été élevées dans l’art de ne pas déranger.
Arthur s’assit sur le lit. Le lit l’engloutit avec une douceur qui ressemblait à un piège. Il regarda la chambre autour de lui — le feu, les rideaux, le plafond orné de moulures qui représentaient des guirlandes de fleurs ou peut-être des serpents, il était difficile de dire dans cette lumière — et il eut, pour la première fois depuis son départ de Nottingham, le sentiment d’être entré dans un monde qui fonctionnait selon des règles qu’il ne connaissait pas.
Il sortit son carnet et écrivit :
22 janvier 1901. Arrivé au Claridge’s. La chambre est plus grande que notre salle de rédaction. Le garçon d’étage parle comme un prophète de l’Ancien Testament. La valise a l’air malheureuse.
Puis il descendit dîner, parce que la peur et le dépaysement, quelle que soit leur intensité, n’ont jamais réussi à abolir complètement l’appétit.
* * *
Le restaurant du Claridge’s, ce soir-là, était un théâtre en deuil.
Toutes les tables étaient dressées avec la même précision géométrique — les verres alignés comme des soldats, les couverts disposés selon un ordre qui relevait autant de la gastronomie que de la stratégie militaire. La lumière des bougies — l’électricité avait été installée mais on ne s’y fiait pas encore tout à fait, surtout pour les dîners — donnait aux visages cet éclat tremblant qui embellit les beaux et rend les autres intéressants. Le noir dominait : robes noires, cravates noires, serviettes — non, les serviettes étaient blanches, il y avait des limites.
Arthur fut conduit à une petite table près de la fenêtre par un maître d’hôtel dont l’expression faciale semblait avoir été conçue par un comité chargé de définir le mot « neutralité ». Le menu était en français. Arthur avait appris le français au lycée de Nottingham, ce qui est à peu près aussi utile pour lire un menu du Claridge’s que d’avoir appris à nager dans une baignoire pour traverser la Manche.
Il reconnut le mot « consommé ». Il reconnut le mot « agneau ». Le reste était un territoire aussi mystérieux que l’Afrique centrale sur une carte de 1850 — on savait que quelque chose s’y trouvait, mais on ne savait pas si c’était comestible.
Il était en train de contempler le menu avec l’expression d’un homme qui vient de recevoir un ultimatum en langue étrangère quand une voix s’éleva de la table voisine.
« Puis-je vous suggérer le faisan ? Il est remarquable ce soir. Le chef a un don pour le faisan qui confine au génie. Pour tout le reste, il est simplement compétent. Mais le faisan — ah, le faisan. »
Arthur leva les yeux.
L’homme qui venait de parler était assis seul à une table ronde, légèrement en retrait, comme quelqu’un qui préfère observer la salle plutôt qu’en faire partie. Il avait une trentaine d’années — peut-être trente-deux, peut-être trente-cinq, l’âge devenait flou au-delà d’un certain niveau de raffinement. Son visage était long, anguleux, avec un nez qui aurait pu être qualifié d’aristocratique si le mot n’avait pas été si galvaudé, et des yeux gris-vert qui brillaient de cette lumière particulière qu’on trouve chez les gens qui trouvent le monde simultanément fascinant et légèrement décevant. Il portait un costume sombre — le deuil — mais avec une cravate d’un gris argent qui n’était pas tout à fait noir, comme une concession minimale à la bienséance, la plus petite désobéissance possible.
« Merci, dit Arthur. Le faisan, donc. »
« Avec le bourgogne. Pas le bordeaux. Le bordeaux est correct, mais le bourgogne a du caractère. C’est la différence entre une femme correcte et une femme intéressante. Pardonnez la comparaison — elle est impardonnable, mais exacte. »
L’homme sourit. C’était un sourire d’une efficacité redoutable — il donnait l’impression d’avoir été conçu pour mettre les gens à l’aise tout en leur faisant comprendre qu’ils étaient en présence de quelqu’un de nettement supérieur.
« Percival Dunne, dit l’homme en inclinant la tête. Je vis ici. Enfin — j’habite ici. Ce n’est pas la même chose. On peut habiter un endroit sans y vivre, et vivre dans un endroit sans l’habiter. Mais je fais les deux, ce qui simplifie les choses. »
Arthur se présenta. Il dit « Evening Post » sans autre précision et Percival n’en demanda pas davantage, ce qui était soit de la courtoisie soit de l’indifférence — avec Percival, Arthur apprendrait qu’il était souvent impossible de distinguer les deux.
« Journaliste, dit Percival. Fascinant. Vous êtes ici pour les funérailles, naturellement. »
« Naturellement. »
« Tout le monde est ici pour les funérailles. C’est la grande mode. Mourir est terriblement à la mode en ce moment. Enfin — pour la reine. Pour le reste d’entre nous, c’est toujours aussi malvenu. »
Il fit signe au serveur, commanda le faisan pour deux et le bourgogne, et se tourna vers Arthur avec l’expression d’un homme qui vient d’adopter un projet.
« Dites-moi, Finch — vous permettez que je vous appelle Finch ? Excellent — dites-moi, Finch, avez-vous déjà séjourné dans un grand hôtel ? »
« Non. »
« Je m’en doutais. Vous avez cette expression. »
« Quelle expression ? »
« Celle d’un homme qui a peur que quelqu’un découvre qu’il n’est pas censé être là. Rassurez-vous. Personne n’est censé être là. C’est le secret des grands hôtels. Ils sont remplis de gens qui jouent un rôle. La seule différence entre vous et la duchesse de Marlborough, c’est qu’elle a davantage de pratique. »
Le faisan arriva. Il était, comme promis, remarquable. Le bourgogne aussi. Arthur mangea et but avec le soulagement d’un homme qui vient de découvrir que l’ennemi est hospitalier.
Percival parlait. Il parlait merveilleusement bien — c’est-à-dire qu’il parlait comme un homme qui a compris que la conversation est un art et le silence une ponctuation. Il parlait du Claridge’s comme d’un organisme vivant : les cuisines étaient son estomac, le hall son visage, les chambres ses rêves, et le personnel son système nerveux. Il parlait des clients — sans les nommer mais en les décrivant avec une précision si chirurgicale qu’on les reconnaissait immédiatement — comme d’une espèce animale fascinante mais légèrement incompréhensible. Il parlait de la reine — qu’il avait, prétendait-il, rencontrée une fois à Balmoral, « une femme minuscule avec un regard qui vous faisait sentir que même vos pensées les plus secrètes n’étaient pas à la hauteur ».
« Et maintenant elle est morte, dit Percival en reposant son verre. Et tout va changer. Pas tout de suite. Pas visiblement. Mais les fondations ont bougé. Vous le sentez ? »
Arthur ne le sentait pas. Il sentait le bourgogne, qui était excellent, et la chaleur du restaurant, qui était agréable, et la présence de Percival, qui était magnétique. Mais des fondations qui bougent — non.
« Je ne suis pas sûr de — »
« Évidemment que vous ne le sentez pas. Vous êtes journaliste. Les journalistes enregistrent les conséquences. C’est aux poètes de sentir les causes. » Percival sourit. « Je ne suis pas poète non plus, rassurez-vous. Mais je vis dans un hôtel, et les hôtels sentent ces choses-là. Ce sont des sismographes. La moindre vibration du monde se transmet à travers les murs, les tuyaux, la plomberie. Les grands événements passent par les hôtels avant de passer par les journaux. »
Arthur écrivit cette phrase dans son carnet, plus tard, dans sa chambre : Les grands événements passent par les hôtels avant de passer par les journaux. Il ne la publierait jamais. Mais elle resterait vraie.
Le dîner se termina tard. Percival insista pour payer — « Les résidents permanents ont des arrangements » — et accompagna Arthur jusqu’à l’ascenseur.
« Chambre 412 ? dit Percival.
— Oui.
— Intéressant.
— Pourquoi intéressant ?
— Pour rien. Dormez bien, Finch. Et si vous entendez des bruits cette nuit — c’est un vieil hôtel. Les vieux hôtels sont bavards. »
C’était la deuxième fois en une journée qu’on lui disait de ne pas s’inquiéter des bruits. Arthur trouva cela modérément inquiétant.
Il se coucha dans le lit immense, éteignit la lampe à gaz, et écouta. Il entendit le silence du Claridge’s, qui n’était pas un vrai silence mais une tapisserie de bruits minuscules — craquements, souffles, le murmure lointain de la plomberie, le tic-tac d’une horloge qu’il ne voyait pas. Et autre chose. Un bruit — ou plutôt une absence de bruit, un creux dans le tissu sonore, comme si quelque chose marchait dans le couloir avec une telle légèreté que le son lui-même n’osait pas se manifester.
Arthur ne dormit pas bien.
Mais le lendemain matin, quand il descendit au petit-déjeuner, le soleil d’hiver entrait par les fenêtres du restaurant avec cette timidité anglaise que le soleil anglais pratique comme un art, et tout semblait parfaitement normal, parfaitement ordonné, parfaitement à sa place — à l’exception d’un détail.
Sur la table de nuit, quand Arthur était sorti de sa chambre, il y avait quelque chose qui n’y était pas la veille au soir quand il s’était couché.
Une clé.
* * *
CHAPITRE II
Dans lequel on fait la connaissance de Sir Percival Dunne, et de plusieurs personnes qu’on n’avait pas prévu de rencontrer
Le petit-déjeuner au Claridge’s était une institution.
Non — le mot est faible. Le petit-déjeuner au Claridge’s était un dogme. Un article de foi. Quelque chose qui avait la permanence et la solennité d’une loi naturelle, comme la gravité ou le deuxième principe de la thermodynamique, et qui, comme ces phénomènes, ne nécessitait ni explication ni justification : il existait, il avait toujours existé, il existerait toujours, et ceux qui le contestaient étaient des barbares ou des Français, ce qui, pour certains clients du Claridge’s, revenait au même.
On servait les œufs de six façons différentes. Le toast était grillé selon un protocole qui, si on l’avait couché par écrit, aurait rempli un volume de la taille d’un petit testament. Le thé venait d’Assam, de Ceylan ou de Darjeeling selon les jours, selon les humeurs, selon un algorithme mystérieux que seul le chef sommelier comprenait et qu’il se refusait à partager, même sur son lit de mort. La marmelade était faite sur place par une femme écossaise nommée Mrs. MacPhail, qui ne souriait jamais et dont la marmelade d’oranges amères était, de l’avis unanime, la chose la plus proche de la perfection que l’espèce humaine eût produite depuis l’architecture de la chapelle Sixtine.
Arthur descendit à huit heures, avec la clé dans la poche de son gilet.
Il l’avait examinée dans sa chambre. Elle était lourde — plus lourde qu’une clé n’avait le droit de l’être —, en bronze, ou peut-être en un alliage qui ressemblait au bronze mais n’en était pas. Longue comme son index. Ancienne. Les dents étaient complexes, un arrangement de pleins et de vides qui évoquait un petit orgue vu de côté. Et il y avait des gravures sur le manche — des motifs fins, sinueux, qui semblaient représenter quelque chose sans jamais tout à fait se résoudre en une image identifiable. Il les avait regardés sous la lampe : vus d’un côté, on aurait dit des feuilles. De l’autre, des flammes. Et d’un troisième angle — mais les clés n’ont pas de troisième angle, et pourtant celle-ci semblait en avoir — quelque chose qui ressemblait à des visages.
Il avait cherché sous la table de nuit, dans les tiroirs, dans la salle de bains, une explication quelconque. Une enveloppe. Une note. Le genre de chose que le personnel d’un hôtel laisserait — « Monsieur Finch, voici la clé de la salle de lecture » ou « Monsieur Finch, cette clé donne accès à la cave à cigares ». Rien. La clé était là comme tombée du ciel — ou montée du sol.
Dans le restaurant du petit-déjeuner, il trouva Percival déjà installé.
C’est-à-dire que Percival ne semblait pas s’être installé mais avoir poussé là, comme un arbre élégant dans un sol fertile. Il était assis à une table ronde près de la fenêtre, le Times déployé devant lui comme un bouclier cérémoniel, une tasse de thé à sa droite, un œuf à la coque à sa gauche — non, deux œufs à la coque, en rang, comme des sentinelles —, et il lisait avec cette concentration particulière des Anglais du matin qui suggère que le journal n’est pas une source d’information mais un rituel, une prière laïque adressée au dieu du bon sens et de l’ordre mondial.
« Finch ! dit-il en levant les yeux. Asseyez-vous. Avez-vous dormi ? »
« Pas très bien, pour être honnête. »
« Personne ne dort bien la première nuit. L’hôtel vous étudie. Il décide si vous méritez son hospitalité. C’est un processus. Ne le prenez pas personnellement. Toast ? »
Arthur commanda un petit-déjeuner — un seul œuf, du toast, du thé, des choses qu’il connaissait — et sortit la clé de sa poche.
« J’ai trouvé ceci sur ma table de nuit. »
Percival posa son journal. C’était un geste significatif. Arthur apprendrait, au fil des jours, que Percival ne posait le Times que pour trois raisons : un tremblement de terre, une déclaration de guerre, ou quelque chose de véritablement intéressant.
Il prit la clé. La retourna. La tint à la lumière. Les gravures jouèrent sur sa surface comme des ombres chinoises.
« Hm, dit-il.
— Vous savez ce que c’est ? »
Percival examina la clé encore un moment. Son visage — d’ordinaire si lisible dans son illisibilité, si clairement conçu pour ne rien exprimer — laissa passer quelque chose. Un frémissement. L’ombre d’une reconnaissance. Puis le masque se remit en place, et Percival sourit de son sourire habituel.
« Intéressant. Ne la perdez pas. »
« Mais qu’est-ce que — »
« Du thé, Finch ? Le Darjeeling est acceptable ce matin. Pas transcendant, mais acceptable. »
La conversation fut détournée avec une habileté que Arthur ne put qu’admirer, de la même manière qu’on admire le pickpocket qui vient de vous voler votre montre : c’était condamnable, mais techniquement brillant.
Ils furent interrompus par l’arrivée d’un chat.
Le chat était blanc. Entièrement blanc. D’un blanc si pur et si intransigeant qu’il semblait porter un jugement moral sur tout ce qui n’était pas blanc. Il traversa le restaurant avec la démarche d’un souverain inspectant ses troupes, sauta sur la chaise vide à côté de Percival, et s’assit avec une dignité qui faisait paraître les convives humains légèrement vulgaires.
« Ah, dit Percival. Permettez-moi de vous présenter Lord Asquith. »
« Lord — le chat s’appelle Lord Asquith ? »
« C’est un nom de travail. Son vrai nom est imprononçable. Il appartenait — ou plutôt il tolérait la compagnie — d’un ambassadeur turc qui a quitté l’hôtel l’an dernier. Le chat, lui, a refusé de partir. La direction a tenté de le déloger. Le chat a gagné. Comme toujours. »
Lord Asquith regarda Arthur avec des yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient transparents, des yeux qui disaient très clairement : « Je vous évalue, et je ne suis pas impressionné. »
« Il n’aime pas tout le monde, dit Percival. S’il reste, c’est bon signe. S’il part, revoyez votre comportement. »
Lord Asquith resta.
C’est à ce moment qu’une femme fit son entrée dans le restaurant — ou plutôt, c’est à ce moment que le restaurant se réorganisa autour d’une femme. Elle était grande, majestueuse, vêtue d’un noir si complet et si architectural qu’il ne ressemblait pas à du deuil mais à un manifeste. Elle avait des cheveux blancs relevés en un édifice complexe, un visage qui avait dû être beau quarante ans plus tôt et qui était maintenant quelque chose de mieux que beau — il était monumental. Elle traversa la salle comme un cuirassé traverse une mer calme, ignorant les obstacles mineurs que constituaient les autres clients, et s’installa à une table avec le geste définitif d’un drapeau planté sur un territoire conquis.
« Mrs. Bramwell-Titherington, murmura Percival. Veuve. Trois fois. »
« Trois fois ? »
« Trois maris. Tous morts. Le premier à la chasse, le deuxième en Inde, le troisième dans son bain. Les circonstances du troisième n’ont jamais été entièrement éclaircies. Mais Mrs. Bramwell-Titherington est au-dessus de tout soupçon, principalement parce que personne n’ose la soupçonner. »
Un serveur approcha de la table de Mrs. Bramwell-Titherington. Arthur ne pouvait pas entendre la conversation, mais il vit la chose suivante : le serveur dit quelque chose. Mrs. Bramwell-Titherington répondit quelque chose. Le serveur pâlit. Mrs. Bramwell-Titherington répéta ce qu’elle avait dit, plus fort cette fois, suffisamment fort pour que la table voisine l’entende, et suffisamment fort pour qu’Arthur l’entende aussi.
« La reine n’est pas morte. La reine est indisposée. Et je prendrai mes œufs brouillés comme d’habitude. »
Le serveur s’inclina et partit. Il y avait dans son dos, dans la ligne de ses épaules, l’expression de quelqu’un qui vient de comprendre que la réalité et Mrs. Bramwell-Titherington ne sont pas toujours d’accord, et que dans ces cas-là, c’est généralement la réalité qui cède.
« Elle refuse d’admettre que Victoria est morte ? demanda Arthur.
— Depuis trois jours. Elle a déclaré au directeur que les journaux mentaient, que c’était une conspiration libérale, et que la reine serait de retour pour son jubilé. Edgewood a choisi de ne pas la contredire. La vie est plus simple quand on n’essaie pas de contredire Mrs. Bramwell-Titherington. »
Arthur voulait demander comment un être humain pouvait nier un fait aussi massif que la mort de la reine d’Angleterre, mais il fut interrompu par un son.
C’était un son de piano. Mais pas un son normal — un son étrange, hésitant, comme si l’instrument essayait de se souvenir d’une mélodie qu’il avait connue autrefois. Les notes tombaient une par une, espacées, interrogatives, dans le silence ouaté du restaurant, et elles avaient cette qualité bizarre de sembler venir de partout à la fois — du plafond, des murs, du sol — plutôt que d’un instrument précis.
Percival pencha la tête.
« Tiens, dit-il. Il recommence. »
« Le piano ? »
« Le piano du salon. Il joue depuis hier soir. »
« Et qui — »
« Personne. Le salon est fermé. Le piano joue tout seul. » Percival prit une gorgée de thé. « Du Haendel, si je ne m’abuse. Sarabande en ré mineur. Magnifiquement mal jouée. »
Arthur attendit la suite. L’explication. Le « bien sûr, il y a un mécanisme » ou le « c’est un piano mécanique, évidemment ». Mais Percival ne dit rien de plus. Il reprit son journal, tapota la tête de Lord Asquith, et murmura :
« Ça commence. »
Arthur ne demanda pas ce qui commençait.
Il n’était pas sûr de vouloir savoir.
* * *
CHAPITRE III
Dans lequel la reine est morte mais personne ne semble d’accord sur ce point
Les jours qui suivirent la mort de Victoria furent, pour le reste de l’Angleterre, des jours de recueillement solennel, de crêpe noir et de sermons dans les églises. Pour le Claridge’s, ce furent des jours d’une activité fébrile déguisée en immobilité majestueuse — comme un cygne qui glisse sur l’eau avec une sérénité parfaite tandis que, sous la surface, ses pattes battent avec la frénésie d’un télégraphiste transmettant un message urgent.
Les réservations affluaient. Des noms arrivaient par télégramme — des noms qui figuraient dans le Gotha, dans le Debrett’s, dans les cauchemars des républicains de toute l’Europe. Le roi de Grèce. Le grand-duc de Hesse. L’archiduc François-Ferdinand d’Autriche — un homme maigre, moustachu, à l’air perpétuellement contrarié, dont personne ne pouvait imaginer, à ce moment précis de l’histoire, qu’il serait un jour responsable de la fin du monde tel qu’on le connaissait. Pour l’instant, il voulait simplement une suite au deuxième étage et des oreillers fermes.
Mr. Edgewood gérait ce chaos avec la tranquillité d’un homme qui a vu pire. En vérité, Mr. Edgewood avait toujours l’air d’un homme qui a vu pire, ce qui laissait supposer soit une imagination très limitée, soit un passé très riche. Arthur, en l’observant depuis le hall, tenta plusieurs fois de surprendre sur son visage une émotion — n’importe laquelle, même minuscule : un froncement de sourcil, un tic au coin de la lèvre, l’ombre d’une inquiétude. Rien. Edgewood traversait les crises avec l’expression d’un homme qui traverse son jardin.
« Il est toujours comme ça ? demanda Arthur à Yusuf, qu’il croisa dans un couloir.
— Mr. Edgewood ? Oui, monsieur. On dit qu’il a souri une fois, en 1894, quand le chef a réussi un soufflé particulièrement délicat. Mais personne ne peut le confirmer. Le témoin est mort. »
Arthur n’arrivait pas à déterminer si Yusuf plaisantait. Le garçon avait cette qualité déconcertante de dire les choses les plus extraordinaires avec le sérieux d’un notaire lisant un acte de propriété.
Le deuil, au Claridge’s, avait ses règles.
On ne riait pas dans le hall. On pouvait rire dans les chambres, à condition de le faire discrètement. On pouvait rire au bar, parce que le bar était un espace à part, une zone franche où les conventions se relâchaient comme un corset après minuit. On ne parlait pas de la reine au passé en présence de Mrs. Bramwell-Titherington, ce qui, étant donné que Mrs. Bramwell-Titherington semblait être partout à la fois — dans le restaurant, dans le salon, dans le hall, dans les couloirs —, revenait à ne pas parler de la reine au passé du tout.
Cette femme exerçait sur l’hôtel une influence gravitationnelle. Les serveurs l’évitaient comme des comètes évitent un soleil trop puissant. Les clients changeaient de conversation quand elle approchait. Même Lord Asquith, le chat, semblait préférer les pièces où elle n’était pas — non pas par peur, car un chat ne connaît pas la peur, mais par un instinct territorial qui lui soufflait que deux souverains ne peuvent pas occuper le même espace.
Arthur tenta d’écrire son article. Il s’installa au bureau de sa chambre, ouvrit son carnet, trempa sa plume, et contempla la page blanche avec l’expression d’un homme qui vient de réaliser que l’océan est plus grand que sa barque.
FUNÉRAILLES DE LA REINE VICTORIA
par Arthur Finch, correspondant spécial
La nation tout entière est plongée dans le deuil à l’annonce du décès de Sa Majesté la Reine Victoria, survenu le 22 janvier à Osborne House, sur l’île de Wight. Votre correspondant, dépêché à Londres pour
Pour quoi ? Pour décrire un hôtel où les pianos jouent tout seuls et les veuves nient la mortalité des souverains ? Pour raconter qu’un aristocrate charmant lui a recommandé le faisan et qu’un chat blanc l’a jugé avec des yeux de prophète ? Le Nottingham Evening Post attendait un compte-rendu des préparatifs funéraires. Des faits. Des dates. Le nombre de soldats dans le cortège. La longueur de la procession. Le genre de choses que Mr. Hartley pourrait placer en première page entre les résultats du cricket et les tarifs des chemins de fer.
Arthur posa sa plume. Regarda par la fenêtre. Brook Street, en bas, vivait sa vie ordinaire d’artère de Mayfair — voitures, fiacres, piétons en noir, un vendeur de journaux dont la voix montait dans l’air froid comme de la fumée. Et au-delà, invisible mais présent, Londres — ce Londres de 1901 qui était encore la capitale du monde, le cœur d’un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, une ville qui avait la taille et l’assurance d’un continent et qui venait pourtant de perdre quelque chose d’irremplaçable, comme un géant à qui l’on aurait retiré son ombre.
Il descendit au salon.
Le salon du Claridge’s était une pièce oblongue, lambrissée de boiseries claires, meublée de fauteuils profonds et de tables basses sur lesquelles reposaient des magazines, des cendriers et des fleurs coupées dont la perfection avait quelque chose de surnaturel — elles ne semblaient pas tant avoir été coupées que mises au monde par des mains divines. Et dans un coin, sous un portrait à l’huile d’un gentilhomme du XVIIIe siècle dont le regard suivait les visiteurs avec une attention qui dépassait le talent du peintre, se trouvait le piano.
C’était un Bechstein demi-queue, noir et lustré comme un scarabée géant. Et il ne jouait pas. En ce moment précis, à trois heures de l’après-midi, il ne jouait pas. Il était silencieux, fermé, innocent, aussi immobile qu’un piano est censé l’être.
Arthur s’en approcha. Souleva le couvercle. Les touches étaient là — blanches et noires, alignées avec la régularité rassurante des choses qui ont un but et qui s’y tiennent. Il appuya sur un do. Le son résonna, clair, normal, un son de piano parfaitement banal.
« Il ne joue pas sur commande, vous savez. »
Arthur se retourna. Une femme était assise dans le fauteuil le plus proche — il aurait juré que le fauteuil était vide quand il était entré, mais les fauteuils du Claridge’s avaient cette profondeur traîtresse qui pouvait dissimuler une personne de taille moyenne avec la même efficacité qu’un paravent.
La femme était jeune — peut-être vingt-cinq ans, peut-être un peu plus. Française, à l’évidence, d’une manière qui n’avait rien à voir avec la langue et tout à voir avec une certaine façon de tenir sa tasse de thé, comme si la tasse était un objet philosophique autant que fonctionnel. Ses cheveux étaient noirs, relevés simplement, et ses yeux avaient la couleur brun sombre du café fort et la même intensité.
« Mademoiselle Odette Clavert, dit-elle, sans se lever. Pianiste. Enfin — pianiste officielle. C’est-à-dire que c’est moi qu’on paie pour jouer. Ce qui rend d’autant plus vexant qu’il joue gratis. »
« Le piano joue — »
« La nuit, principalement. Et le matin, parfois. Du Haendel. Toujours du Haendel. Et toujours faux. C’est ce qui est le plus insultant. S’il jouait bien, je pourrais admirer. Mais il joue comme un amateur, et on le laisse faire. »
Elle but une gorgée de thé avec l’expression d’une femme profondément offensée par l’univers.
« Moi, si je jouais faux, on me renverrait. Lui, il joue faux et on dit que c’est charmant. Que c’est atmosphérique. Mr. Edgewood m’a dit — il m’a dit, à moi, Odette Clavert, qui ai étudié au Conservatoire de Paris — il m’a dit : “Mademoiselle, le piano a peut-être un style différent du vôtre.” Un style différent ! Du Haendel massacré, et on appelle ça un style ! »
Arthur ne savait pas quoi dire. La situation — une pianiste jalouse d’un piano qui joue tout seul — avait cette qualité d’absurdité tranquille qu’il commençait à reconnaître comme la tonalité dominante du Claridge’s.
« Est-ce que quelqu’un a cherché une explication ? Un mécanisme, un — »
« Mr. Edgewood a fait venir un accordeur. L’accordeur a examiné le piano, a déclaré qu’il était en parfait état, qu’il n’y avait aucun mécanisme, aucune anomalie, rien d’inhabituel, et que l’instrument était exactement ce qu’il paraissait être — un piano. Puis il est parti, et le piano a joué la Sarabande en ré mineur pendant quarante minutes. L’accordeur a envoyé une lettre le lendemain pour dire qu’il partait à la campagne et qu’il ne souhaitait plus accorder de pianos. »
Arthur nota cette information dans son carnet. Non pas qu’il sût quoi en faire. Mais il avait le sentiment croissant que les choses qu’il notait dans ce carnet ne formeraient jamais un article pour le Nottingham Evening Post, mais peut-être, un jour, quelque chose d’autre — quelque chose pour lequel il n’avait pas encore de nom.
« Monsieur Finch ? » La voix d’Odette avait changé. Elle était plus basse, plus sérieuse. « Quand le piano joue… est-ce que vous entendez autre chose ? »
« Comment ça, autre chose ? »
« Derrière la musique. Sous la musique. Comme des voix. Pas des voix qu’on peut comprendre. Des voix comme des murmures très anciens, qui auraient été pris dans les murs et qui essaieraient de sortir. »
Arthur la regarda. Elle ne plaisantait pas. Ses yeux bruns étaient fixes, concentrés, et dans leurs profondeurs il y avait quelque chose qui ressemblait à de la peur, mais une peur cultivée — une peur que la musicienne en elle voulait comprendre plutôt que fuir.
« Non, dit-il. Je n’ai pas entendu de voix. »
« Tant mieux, dit Odette. Tant mieux. »
Elle reprit son thé. Le portrait au-dessus du piano — le gentilhomme du XVIIIe siècle — semblait regarder Arthur avec un intérêt renouvelé. Mais c’était la lumière, évidemment. La lumière de janvier, basse et oblique, qui jouait des tours dans les vieux bâtiments.
Évidemment.
* * *
Ce soir-là, Arthur dîna de nouveau avec Percival.
C’était devenu une habitude — ou plutôt, c’était devenu une évidence, de la même manière qu’il devient évident, après deux jours dans un pays étranger, qu’on a besoin d’un guide. Et Percival était un guide magnifique. Il connaissait l’hôtel comme un anatomiste connaît le corps humain — chaque couloir, chaque recoin, chaque particularité. Il savait que la troisième marche de l’escalier principal craquait en fa dièse. Il savait que le miroir du deuxième étage avait un défaut qui faisait paraître les gens plus minces, raison pour laquelle les dames s’y attardaient. Il savait que la cuisine préparait, le jeudi, un pudding au citron qui n’était pas au menu mais qu’on pouvait obtenir en disant au serveur : « Mr. Richardson me l’a recommandé » — Mr. Richardson étant un client mort en 1889 dont personne n’avait eu le cœur de retirer le nom du livre de commandes.
« Cet hôtel, dit Percival ce soir-là en découpant son canard avec la précision d’un chirurgien, est un palimpseste. Vous savez ce qu’est un palimpseste, Finch ? »
« Un manuscrit ancien dont on a gratté le texte pour écrire par-dessus. »
« Exactement. Mais le texte original ne disparaît jamais complètement. Il reste en dessous, comme un fantôme sous la peau. C’est la même chose ici. Chaque époque a laissé sa marque. Les murs se souviennent. Le bois se souvient. Le marbre se souvient. Et quand quelque chose de suffisamment important se produit — la mort d’une reine, par exemple — les couches anciennes remontent à la surface. Comme un palimpseste qu’on tiendrait devant une lumière très forte. »
Arthur pensa à la clé, dans sa poche.
« Percival — la clé que j’ai trouvée — »
« Ah, la clé. Oui. L’avez-vous essayée ? »
« Essayée ? Sur quoi ? »
« Sur les portes, Finch. C’est une clé. Les clés ont un rapport intime avec les portes. C’est leur raison d’être. Comme les journalistes et les questions. »
Il y avait dans le ton de Percival quelque chose de nouveau — pas de la moquerie, pas exactement, mais une sorte d’amusement tendu, comme celui d’un homme qui regarde un autre homme marcher vers un précipice et qui se demande s’il doit prévenir ou observer.
« Essayez-la, dit Percival. Pas ce soir. Demain. À la lumière du jour. Et ne commencez pas par le troisième étage. »
« Pourquoi pas le troisième étage ? »
« Parce que le troisième étage est compliqué en ce moment. »
Arthur attendit la suite. La suite ne vint pas. Percival changea de sujet avec la fluidité d’une rivière qui contourne un obstacle — on ne voyait pas le moment du changement, on constatait simplement qu’on parlait désormais d’autre chose.
« Avez-vous rencontré le Dr. Fang ? Non ? Vous le rencontrerez. Il arrive demain. Edgewood l’a convoqué. Un homme fascinant. Sino-Écossais — son père était un médecin cantonais installé à Édimbourg, sa mère une sage-femme des Highlands. Le résultat est… particulier. Il se spécialise dans ce qu’il appelle les “perturbations atmosphériques d’origine métaphysique”, ce qui est une façon polie de dire qu’il chasse les fantômes avec un pendule et un verre de scotch. Ses résultats sont discutables. Sa conversation est excellente. »
Arthur nota le nom dans son carnet : Dr. Aloysius Fang. Perturbations atmosphériques. Pendule. Scotch.
La liste de choses qu’il ne comprenait pas continuait de s’allonger.
Après le dîner, il monta se coucher. Le couloir du quatrième étage était silencieux — ce silence particulier des hôtels la nuit, un silence capitonné, étouffé, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle. Les becs de gaz projetaient des ombres longues sur la moquette, des ombres qui se déplaçaient lentement, paresseusement, comme des créatures sous-marines.
Arthur s’arrêta devant la chambre 412. Sortit sa clé de chambre — sa vraie clé, celle que la réception lui avait donnée. L’inséra dans la serrure. La porte s’ouvrit normalement.
Puis il regarda la porte d’en face. Chambre 411. Fermée. Personne n’y logeait — du moins personne dont il eût aperçu les allées et venues.
Il sortit l’autre clé. La clé en bronze. La tint devant lui. Elle était lourde dans sa main, plus lourde que tout à l’heure — ou était-ce son imagination ? — et les gravures semblaient bouger sous ses doigts, un mouvement infime, à peine perceptible, comme des veines qui pulsent.
Non. Ridicule. C’était une clé. Un objet inanimé. La fatigue, le bourgogne du dîner, l’atmosphère de cet hôtel qui vous faisait croire des choses impossibles — voilà l’explication.
Il rangea la clé dans sa poche et entra dans sa chambre.
Le feu brûlait. Les rideaux étaient tirés. Le lit était ouvert, les draps rabattus en un triangle parfait, comme une enveloppe à demi ouverte. Et sur la table de nuit — sur la table de nuit où il avait trouvé la clé ce matin — il y avait autre chose.
Un bout de papier.
Arthur s’approcha. Le papier était ancien — jauni, fragile, avec cette texture granuleuse du papier fait main d’une autre époque. Il y avait quelques mots écrits dessus, à l’encre brune, dans une écriture fine et penchée :
Chambre 64. Pas encore.
C’était tout. Pas de signature. Pas de date. Pas d’explication. Deux mots et un chiffre, posés là comme une énigme ou comme un avertissement, et Arthur resta debout au milieu de sa chambre pendant un long moment, le papier dans une main et la clé dans l’autre, tandis que dehors, dans les couloirs du Claridge’s, quelque chose qui n’avait pas de poids et pas de nom passait en silence, et que le piano, en bas, commençait à jouer.
* * *
CHAPITRE IV
Dans lequel une clé apparaît sans avoir été invitée, et dans lequel certaines portes mènent à des endroits inattendus
Arthur ne dormit pas.
Il ne dormit pas parce que le piano jouait — du Haendel, encore, cette Sarabande en ré mineur qui tombait note par note dans le silence de l’hôtel comme des gouttes d’eau dans un puits très profond. Il ne dormit pas parce que le papier sur sa table de nuit refusait de devenir ordinaire, de s’expliquer, de se ranger dans une catégorie rassurante. Il ne dormit pas parce que, vers deux heures du matin, il entendit des pas dans le couloir — des pas légers, hésitants, qui s’arrêtaient devant chaque porte comme quelqu’un qui chercherait la bonne, et qui passèrent devant la 412 avec un ralentissement infime, presque imperceptible, avant de continuer.
Il se leva. Ouvrit la porte. Le couloir était vide.
Mais pas tout à fait vide. Il y avait, dans l’air, un parfum — ou plutôt le souvenir d’un parfum, quelque chose de fleuri et de désuet, de la violette peut-être, ou de l’iris, un parfum que personne ne portait plus, un parfum d’un autre siècle. Et sur la moquette, devant sa porte, une empreinte — pas une empreinte de pied, non, mais une marque, une dépression dans le tissu, comme si quelqu’un s’était tenu là, immobile, pendant très longtemps, et que son poids — un poids réel, un poids de chair et d’os — avait laissé sa trace.
Arthur referma la porte. S’assit sur le lit. Regarda la clé, posée sur la table de nuit à côté du papier. Les gravures, dans la lumière tremblante du gaz, formaient des motifs qui — mais non. Il fallait dormir. Il fallait que les choses aient une explication. Il fallait que les pianos aient des pianistes, que les pas aient des marcheurs, que les clés aient des serrures. Le monde fonctionnait ainsi. Le monde avait toujours fonctionné ainsi.
Sauf qu’au Claridge’s, en cette dernière semaine de janvier 1901, le monde semblait avoir décidé de fonctionner autrement.
Il s’endormit vers quatre heures, d’un sommeil superficiel et peuplé de rêves qu’il oublierait au réveil — des rêves de couloirs, de portes, de visages aperçus dans des miroirs qui ne reflétaient pas ce qu’ils auraient dû.
* * *
Au petit-déjeuner, il montra le papier à Percival.
Percival le lut. Le relut. Le retourna. Le tint à la lumière, comme il avait tenu la clé la veille. Son visage resta impassible — mais ses yeux, ces yeux gris-vert qui voyaient tout et ne montraient rien, eurent un mouvement rapide, un éclair, comme une porte qui s’ouvre et se referme très vite sur une pièce éclairée.
« Chambre 64, dit-il. Intéressant. »
« Percival, vous êtes dans la chambre 64. »
« En effet. »
« Quelqu’un me dit de ne pas aller dans votre chambre. »
« Pas de ne pas y aller. De ne pas y aller encore. La nuance est considérable, Finch. “Pas encore” implique un futur. Un moment approprié. Ce n’est pas un interdit — c’est un calendrier. »
Arthur le regarda avec l’expression d’un homme dont la patience, bien que considérable, commence à percevoir ses propres limites.
« Percival, je vais vous poser une question directe, et j’aimerais une réponse directe. Savez-vous ce qui se passe dans cet hôtel ? »
Percival beurra son toast. Le geste était d’une lenteur délibérée — il appliquait le beurre avec la concentration d’un artiste appliquant de l’or à la feuille sur un retable.
« Ce qui se passe dans cet hôtel, dit-il enfin, c’est ce qui se passe dans tous les grands hôtels quand le monde change. Les coutures craquent. Les murs deviennent poreux. Les choses qui étaient séparées cessent de l’être. Passé, présent. Réel, irréel. Vivants, morts. Ce sont des distinctions commodes, Finch, mais ce ne sont que des distinctions. Comme les murs d’un hôtel — ils séparent les chambres, mais ils ne sont que du plâtre et de la brique. Poussez assez fort, et votre main passe au travers. »
Il mordit dans son toast.
« Essayez la clé aujourd’hui, ajouta-t-il. Commencez par le premier étage. Ne forcez rien. Si une porte ne veut pas s’ouvrir, n’insistez pas. Et si une porte s’ouvre sur quelque chose que vous ne comprenez pas — ne paniquez pas. Observez. Notez. Vous êtes journaliste, après tout. C’est votre métier. »
« Et si — »
« Et ne faites pas confiance aux miroirs. Pas cette semaine. »
Il plia son journal, se leva, tapota la tête de Lord Asquith qui dormait sur la chaise voisine, et quitta le restaurant avec la démarche d’un homme qui se rend à un rendez-vous agréable plutôt qu’au cœur d’un mystère.
* * *
Arthur passa la matinée à essayer la clé.
Le premier étage du Claridge’s était un couloir long et silencieux, tapissé de papier peint à motifs floraux — des roses, des pivoines, des fleurs dont Arthur ne connaissait pas le nom et qui semblaient le regarder avec une curiosité botanique. Les portes se succédaient, numérotées en chiffres dorés : 101, 102, 103. Derrière certaines, des bruits de vie — une voix, un tiroir qu’on ouvre, le tintement d’une cuillère contre une tasse. Derrière d’autres, le silence.
Arthur choisit une porte silencieuse. La 107. Approcha la clé de la serrure.
La clé entra sans effort. C’est-à-dire — elle n’entra pas tant qu’elle ne fut aspirée, comme si la serrure l’attendait, comme un gant attend une main. Arthur tourna. La serrure céda avec un déclic doux, presque musical.
Il ouvrit la porte.
Ce qu’il vit n’était pas une chambre d’hôtel.
Ou plutôt — c’était une chambre d’hôtel, mais pas la chambre 107 du Claridge’s en 1901. C’était une chambre plus ancienne, d’un autre temps. Les meubles étaient différents — plus lourds, plus sombres, dans le style Régence plutôt que victorien. Les rideaux étaient d’un vert profond qui n’existait plus nulle part dans l’hôtel actuel. Et sur une table, au centre de la pièce, il y avait une tasse de thé.
La tasse fumait.
Arthur resta sur le seuil. Son cœur battait — pas de peur, pas encore, mais d’une émotion qu’il ne pouvait pas nommer, quelque chose entre l’émerveillement et le vertige, l’impression d’avoir mis le pied sur une surface qu’il croyait solide et qui s’est révélée être la surface d’un lac gelé, intact mais transparent, laissant voir en dessous des profondeurs insoupçonnées.
Il entra.
La pièce sentait le tabac et le bois ciré. Un livre était ouvert sur le fauteuil — un volume relié en cuir, petit, dont le titre était illisible, les lettres dorées effacées par le temps. La cheminée contenait des cendres encore tièdes. Quelqu’un avait été là. Quelqu’un venait de partir. Ou quelqu’un était sur le point d’arriver.
Arthur toucha la tasse de thé. Elle était chaude.
Il recula. Sortit de la chambre. Referma la porte. Attendit dix secondes. Rouvrit la porte avec sa clé de chambre — la clé normale, celle de la 412.
La porte ne s’ouvrit pas.
Il essaya la clé en bronze. La porte s’ouvrit. Et cette fois, derrière la porte, il y avait une chambre d’hôtel ordinaire — la 107 telle qu’elle devait être en 1901 : décorée dans le style du jour, meublée normalement, vide, propre, sentant le savon et le linge frais. Pas de tasse fumante. Pas de livre. Pas de cendres dans la cheminée.
Arthur referma la porte et s’adossa au mur du couloir.
Son carnet. Il lui fallait son carnet. Il remonta à la 412, s’assit au bureau, et écrivit :
25 janvier. La clé ouvre la chambre 107. Mais pas la chambre 107 d’aujourd’hui. Une autre chambre 107. Plus ancienne. Il y avait du thé chaud. Du thé chaud dans une chambre vide. Essayé de nouveau : chambre normale. La clé ouvre deux versions de la même porte.
Il relut ce qu’il avait écrit. Ça ne tenait pas debout. Aucun rédacteur en chef au monde — pas même Mr. Hartley, qui acceptait des articles sur la reproduction des pigeons dans le parc de Nottingham — ne publierait une chose pareille.
Il descendit et essaya la chambre 114. La clé l’ouvrit sur un couloir — non pas une chambre, un couloir, étroit, bas de plafond, éclairé par des bougies dans des appliques en laiton. Le couloir n’existait pas. Il ne pouvait pas exister — il aurait traversé les chambres adjacentes, il aurait percé le mur extérieur de l’hôtel, il aurait débouché dans Brook Street ou dans le vide. Mais il était là, avec ses bougies, sa moquette usée, son odeur de cire et de poussière, et au bout, très loin, une porte.
Arthur ne s’engagea pas dans le couloir. Il referma la porte. Essaya la chambre 118. La clé ne tourna pas. Essaya la 120. Ne tourna pas non plus. Essaya la 122.
La 122 s’ouvrit sur la 122 — une chambre normale, occupée, dont le client — un homme âgé en robe de chambre — le regarda avec stupéfaction.
« Qu’est-ce que — qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entré ? »
« Je — pardonnez-moi — erreur — terrible erreur — »
Arthur battit en retraite avec la grâce d’un crabe pris en faute et remonta à sa chambre au pas de course, le visage en feu, le cœur battant, la clé brûlante dans sa main — littéralement brûlante, ou du moins très chaude, comme si le métal avait absorbé quelque chose à chaque ouverture, une énergie, une substance, un morceau de ce qui se trouvait derrière les portes.
Il s’assit au bureau. Respira. Écrivit :
La clé ouvre certaines portes sur d’autres temps, d’autres espaces. Pas toutes. Certaines portes restent normales. Certaines ne s’ouvrent pas du tout. Il y a un choix — ou un hasard — ou une logique que je ne vois pas.
Question : qui a mis cette clé sur ma table de nuit ?
Question : que se passe-t-il dans cet hôtel ?
Question : pourquoi est-ce que je ne suis pas en train de courir vers la gare ?
Il ne trouva de réponse à aucune de ces questions. Mais la troisième, au moins, il la connaissait intuitivement : il ne courait pas vers la gare parce que, pour la première fois de sa vie de journaliste provincial, quelque chose de véritablement extraordinaire était en train de se produire, et qu’il était au milieu, et que fuir aurait été non seulement lâche mais — pire encore — inintéressant.
* * *
Il trouva Percival au bar, en fin d’après-midi.
Le bar du Claridge’s était un lieu à part — un sanctuaire dans le sanctuaire, un espace où les conventions du deuil et du protocole se dissolvaient dans le whisky et la fumée de cigare. Les fauteuils y étaient plus profonds, les lumières plus basses, et les conversations plus libres, comme si le simple fait de franchir le seuil du bar constituait un accord tacite de confidentialité.
Percival était installé dans son fauteuil habituel — le deuxième en partant de la cheminée, celui qui donnait une vue sur l’entrée sans être directement visible depuis le hall, un emplacement stratégique qu’il avait choisi, sans doute, avec le même soin qu’un général choisit sa position sur un champ de bataille.
Arthur s’assit en face de lui et raconta ce qu’il avait vu. Tout. La chambre Régence avec le thé fumant. Le couloir impossible. La clé chaude. Il parla vite, sans se relire, comme un homme qui dicte un rapport urgent avant que les faits ne s’effacent.
Percival écouta. C’était l’une de ses qualités les plus rares — dans un monde où tout le monde parlait, Percival savait écouter avec une attention si complète qu’elle ressemblait à une forme de respect. Il ne l’interrompit pas. Il ne hocha pas la tête. Il ne sourit pas. Il écouta, et quand Arthur eut terminé, il resta silencieux un moment — un long moment, pendant lequel le feu craquait et le bar bourdonnait doucement autour d’eux.
Puis il dit :
« Vous n’avez pas essayé le troisième étage ? »
« Non. Vous m’aviez dit — »
« Bien. Le troisième étage est — comment dire — plus avancé. Ce que vous avez vu au premier, c’est l’écume. Le troisième, c’est le courant. »
Il commanda deux whiskys. Sans soda.
« Finch, ce que je vais vous dire va vous paraître extravagant. J’ai la réputation d’un homme frivole — c’est une réputation que je cultive, parce que les gens frivoles sont rarement soupçonnés de savoir quoi que ce soit, ce qui est un avantage considérable quand on sait beaucoup de choses. Mais je suis sérieux. Écoutez-moi. »
Il but une gorgée.
« Cet hôtel est un lieu de passage. Je ne parle pas des clients — les clients passent, oui, comme dans tous les hôtels. Je parle d’un passage plus ancien, plus profond. Certains lieux sont des carrefours. Des endroits où le temps est plus mince, où la membrane entre ce qui est et ce qui a été devient translucide. Les églises, les ponts, les auberges — et les grands hôtels. Les grands hôtels plus que tout. Parce qu’un grand hôtel est un lieu de transit par nature. Les gens y arrivent, y dorment, y rêvent, y souffrent, y meurent parfois, et repartent. Chaque passage laisse une trace. Chaque nuit passée dans une chambre y dépose un sédiment. Au bout de cent ans, cinquante ans, les sédiments s’accumulent, et la chambre n’est plus simplement une chambre — c’est un registre. Une mémoire. »
Il marqua une pause.
« D’habitude, la mémoire dort. Mais quand le monde est secoué — quand un règne s’achève, quand un siècle tourne, quand la terre elle-même semble hésiter entre deux états — la mémoire se réveille. Les couches remontent. Les portes qui ne menaient nulle part mènent quelque part. Et les anciens clients — les fantômes, si vous préférez le mot, mais je le trouve vulgaire — les anciens clients reprennent leurs habitudes. »
Arthur regardait Percival et cherchait sur son visage un signe d’ironie, un clin d’œil, le signal que tout cela était une plaisanterie élaborée, le genre de farce qu’un aristocrate désœuvré joue à un journaliste crédule. Il n’en trouva pas.
« La clé, dit Arthur. D’où vient-elle ? »
« La clé est plus ancienne que l’hôtel. Elle était là avant. Elle sera là après. Elle choisit à qui se montrer. Elle vous a choisi. »
« Pourquoi moi ? »
« Excellente question. J’aimerais beaucoup connaître la réponse. »
Percival termina son whisky.
« Finch, dans les jours qui viennent, les choses vont s’intensifier. Les funérailles approchent. Le monde entier sera tourné vers Londres, et toute cette attention, toute cette émotion, toute cette fin — c’est du combustible. L’hôtel va se nourrir de cette énergie. Les passages vont s’ouvrir plus largement. Les fantômes seront plus nombreux, plus présents, plus réels. Et la clé — votre clé — va vous montrer des choses. »
Il se leva.
« Dormez, cette nuit. Demain arrive le Dr. Fang, et les choses deviendront considérablement plus compliquées. Et plus divertissantes. Ce qui, dans mon expérience, est souvent la même chose. »
Il quitta le bar. Lord Asquith, qui s’était matérialisé sur un tabouret avec cette capacité qu’ont les chats d’apparaître sans qu’on les ait vus arriver, regarda Arthur avec ses yeux pâles, sauta au sol, et suivit Percival dans le couloir.
Arthur resta seul dans le bar, avec son whisky, son carnet, et le poids de la clé dans sa poche.
Dehors, le brouillard avait pris possession de Londres. Il s’insinuait sous les portes, rampait le long des fenêtres, transformait les réverbères en lunes floues et les passants en silhouettes. Brook Street avait disparu. Mayfair avait disparu. Le monde s’était réduit au Claridge’s — ce vaisseau immobile dans un océan de brume — et Arthur pensa, sans savoir pourquoi, que c’était peut-être le but, que le brouillard n’était pas un phénomène météorologique mais un complice, qu’il isolait l’hôtel pour que ce qui devait se passer à l’intérieur puisse se passer sans témoins extérieurs.
Il monta se coucher.
Sur sa table de nuit, un nouveau papier.
Même écriture. Même encre brune. Deux mots :
Bienvenue, monsieur Finch.
Le piano, en bas, jouait du Haendel.
Arthur éteignit la lumière et resta dans le noir, les yeux ouverts, la clé serrée dans sa main, et écouta l’hôtel respirer.
* * *