La clef du Claridge’s — Chapitres 5 à 10

Publié le 24 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

La clef du Claridge’s

La clef du Claridge’s

Chapitres 5 à 10

DEUXIÈME PARTIE

L’ESCALADE

* * *

CHAPITRE V

Dans lequel les morts se plaignent du service

Le premier fantôme officiellement signalé au Claridge’s — c’est-à-dire le premier à figurer dans un rapport écrit, car les fantômes officieux circulaient probablement depuis des jours — apparut le 26 janvier 1901, à trois heures et quart du matin, dans le restaurant.

Le témoin était Thomas Weekes, garçon de nuit, vingt-deux ans de service, un homme dont la fiabilité était considérée comme un fait acquis, au même titre que la rotation de la terre ou la ponctualité des trains entre Paddington et Oxford. Thomas Weekes ne buvait pas. Thomas Weekes ne rêvait pas — du moins pas pendant les heures de travail. Thomas Weekes avait un rapport au réel si solide, si inflexible, si dénué d’imagination que le réel lui-même s’en remettait à lui comme à une référence.

Ce que Thomas Weekes vit cette nuit-là, dans le restaurant désert du Claridge’s, tandis qu’il effectuait sa ronde habituelle, fut ceci :

Une femme.

Elle était assise à la table 7, celle près de la colonne, celle que Mrs. Bramwell-Titherington réclamait chaque soir et que les serveurs gardaient pour elle avec la vigilance de prétoriens. La femme portait une robe — pas une robe de 1901, pas le noir du deuil ni les manches gigot ni les corsets baleinés de l’époque — une robe d’un autre temps, ample, fluide, d’un bleu ciel qui brillait faiblement dans l’obscurité comme de la soie au clair de lune. Une crinoline. Les cheveux relevés en boucles complexes. Des gants blancs. Et sur la table, devant elle, un verre de vin à moitié plein.

Thomas Weekes s’arrêta. Son esprit, cette machine magnifique de pragmatisme, tenta de traiter l’information.

Hypothèse 1 : une cliente somnambule. Possible. Cela arrivait.

Hypothèse 2 : une dame de la nuit qui s’était introduite dans l’hôtel. Peu probable. Le Claridge’s avait des portiers.

Hypothèse 3 : une actrice en costume. Envisageable, bien que les actrices fussent rares au Claridge’s, l’hôtel considérant le théâtre comme une profession à peine supérieure au cambriolage.

Thomas Weekes s’approcha.

« Madame ? L’hôtel est fermé. Puis-je vous raccompagner à votre chambre ? »

La femme leva les yeux. Son visage était beau — d’une beauté froide, ciselée, le genre de beauté qu’on voit dans les portraits de l’école anglaise du XVIIIe siècle, une beauté qui ne cherchait pas à plaire mais à exister, simplement, avec autorité. Et ses yeux — Thomas Weekes le noterait dans son rapport, avec la précision d’un homme qui ne se permettrait jamais d’inventer — ses yeux n’avaient pas de couleur. Pas d’iris. Pas de pupille. Ils étaient blancs. D’un blanc lumineux, doux, comme de la nacre.

« Le service est d’une lenteur inadmissible, dit la femme. J’attends mon consommé depuis une heure. »

Sa voix était parfaitement claire. Pas spectrale, pas d’outre-tombe — une voix de femme du monde, irritée par un retard, le genre de voix qu’on entendait au Claridge’s trente fois par jour.

Thomas Weekes ouvrit la bouche. Aucun mot n’en sortit. Thomas Weekes, qui n’avait jamais été à court de mots en vingt-deux ans de service, qui avait répondu à des ducs, à des généraux, à un empereur du Brésil en visite privée, Thomas Weekes ne trouva rien à dire.

La femme soupira.

« C’est toujours la même chose. On vous ignore. On vous fait attendre. Et quand on se plaint, on vous regarde comme si vous étiez transparente. »

Elle prit son verre de vin — le geste était parfaitement naturel, la main gantée de blanc se refermant sur le cristal avec l’assurance de l’habitude — but une gorgée, reposa le verre, et regarda Thomas Weekes avec une expression qui oscillait entre l’agacement et la pitié.

Puis elle s’estompa.

Le mot est exact. Elle ne disparut pas — cela aurait été trop brutal, trop théâtral. Elle s’estompa, comme une aquarelle qu’on dilue, les contours se fondant dans l’air, les couleurs pâlissant, la robe bleue devenant brume, le visage devenant lumière, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien — rien sauf le verre de vin sur la table, qui contenait encore, Thomas Weekes le vérifia, du liquide.

Il goûta le vin. C’était un bourgogne. Un très bon bourgogne.

Thomas Weekes alla trouver Mr. Edgewood.

* * *

Le rapport de Mr. Edgewood à la direction — un document d’une page et demie, rédigé dans un style si neutre qu’il aurait pu concerner une fuite de robinet ou un problème d’approvisionnement en beurre — mentionnait « un incident inhabituel dans le restaurant, impliquant une manifestation visuelle de nature indéterminée, observée par un membre du personnel de confiance ». Il recommandait « une attention accrue aux conditions atmosphériques de l’établissement » et « la consultation d’un spécialiste ».

Arthur apprit l’existence du rapport par Percival, qui l’avait apprise par Yusuf, qui l’avait apprise de la femme de chambre du deuxième étage, qui l’avait apprise de Thomas Weekes lui-même, effondré dans la cuisine devant un thé au brandy.

« C’est le premier rapport officiel, dit Percival au petit-déjeuner, en décapitant son œuf avec la précision d’un bourreau. Mais pas le premier incident. La blanchisseuse a vu un homme en perruque poudrée la semaine dernière. Un valet a trouvé des shillings géorgiens sous un oreiller. Et le cuisinier de nuit — Rodriguez, un Portugais solide, pas le genre à halluciner — jure qu’un homme en habit lui a demandé un consommé à quatre heures du matin et a disparu en laissant un pourboire sur le comptoir. Des pièces en or. Datées de 1782. »

Arthur prenait des notes. Sa main tremblait légèrement.

« Et personne ne — personne ne s’inquiète ? »

Percival le regarda avec cet air qu’il avait parfois — un mélange de tendresse et d’exaspération, le regard d’un homme qui explique les marées à quelqu’un qui n’a jamais vu la mer.

« S’inquiéter de quoi, Finch ? Ils ne font de mal à personne. La dame au consommé veut dîner. L’homme à la perruque se promène. Ils sont contrariés, pas dangereux. Ils sont — comment dire — des clients insatisfaits qui reviennent se plaindre. Ce qui, au Claridge’s, est somme toute assez banal. »

Mrs. Bramwell-Titherington, à sa table habituelle, mangeait ses œufs brouillés avec la sérénité d’une femme pour qui le surnaturel n’était qu’un désagrément supplémentaire dans un monde déjà largement insatisfaisant.

« Les morts ne me dérangent pas, déclara-t-elle quand Percival, avec un aplomb magnifique, alla la consulter sur la question. Ce sont les vivants qui sont insupportables. Au moins, les morts ont des manières. »

« Mrs. Bramwell-Titherington, dit Percival en s’inclinant, vous êtes un roc dans la tempête. »

« Je suis une Bramwell, monsieur. Les Bramwell ne tremblent pas. Mon premier mari a été chargé par un rhinocéros à Nairobi et n’a pas lâché son gin-tonic. C’est dans le sang. »

Odette Clavert, en revanche, était au bord de la crise.

Arthur la trouva dans le salon, debout devant le piano, les bras croisés, le regard meurtrier, dans l’attitude d’une femme qui s’apprête à provoquer un instrument de musique en duel.

« Il a joué cette nuit, dit-elle. Pendant quatre heures. Quatre heures de Haendel. La Sarabande. Les Variations. Le Menuet en sol mineur — et il l’a joué en la mineur, ce qui est un sacrilège, monsieur Finch, un sacrilège musical comparable à — à — je n’ai même pas de comparaison. C’est au-delà de la comparaison. »

« Mademoiselle Clavert, peut-être que le piano — »

« Ne me dites pas que le piano “fait ce qu’il peut”. Le piano est un Bechstein. Un Bechstein ne fait pas ce qu’il peut. Un Bechstein fait ce qu’il doit. Et ce qu’il doit, c’est rester silencieux quand personne ne le touche. C’est la règle fondamentale de l’existence d’un piano. C’est — c’est le contrat social entre un instrument et la civilisation. »

Arthur hocha la tête avec la sagesse d’un homme qui sait qu’il est inutile de raisonner quelqu’un qui a raison pour les mauvaises raisons.

« Et ce matin, poursuivit Odette en baissant la voix, ce matin, j’ai trouvé ceci sur le pupitre. »

Elle lui tendit un bout de papier. C’était une feuille de musique — une partition manuscrite, d’une écriture ancienne, à l’encre qui avait viré au sépia. En haut, un titre : Aria pour un hôtel endormi. Et en dessous, une note, dans la même écriture que les messages qu’Arthur trouvait sur sa table de nuit :

Pour Mademoiselle. Avec mes compliments. — G.F.H.

Arthur regarda la partition. Regarda Odette. Regarda la partition.

« G.F.H. ? »

Odette serra les lèvres.

« Georg Friedrich Händel, monsieur Finch. Georg Friedrich Händel est mort en 1759 et il m’écrit des partitions. »

Elle marqua une pause.

« Et le pire — le pire — c’est que la mélodie est ravissante. »

* * *

Les jours suivants virent une multiplication des incidents que Mr. Edgewood, dans ses rapports, continua obstinément à qualifier d’« inhabituels » — un adjectif qui, comme un élastique trop étiré, finissait par ne plus rien signifier du tout.

Le 27 janvier, un client du quatrième étage — un industriel de Birmingham nommé Mr. Cradock — descendit à la réception à sept heures du matin pour signaler qu’un homme en uniforme militaire du XVIIIe siècle était assis au pied de son lit quand il s’était réveillé, et qu’il lisait son journal.

« Mon journal, Mr. Edgewood. Le Times. Mon Times. Celui que j’avais commandé pour ce matin. »

« Le gentleman a‑t-il fait des commentaires sur les nouvelles, Mr. Cradock ? »

« Il a dit — il a dit que la politique étrangère de Lord Salisbury manquait de rigueur et que le cours de l’étain allait baisser. Puis il a disparu. Avec mon journal. »

Mr. Edgewood nota l’incident. Fit porter un nouveau Times à Mr. Cradock. Le cours de l’étain, nota Arthur dans la marge de son carnet, baissa effectivement de trois points le lendemain.

Le 28 janvier, la femme de chambre du premier étage — une Irlandaise nommée Brigid, qui avait le tempérament inflammable de sa nation et la franchise de ceux qui n’ont rien à perdre — déclara à qui voulait l’entendre qu’elle avait trouvé, dans la chambre 109, un lit défait, un verre de porto vide et des chaussures à boucles d’un modèle qu’on ne fabriquait plus depuis la mort de George III. La chambre 109 était inoccupée depuis une semaine.

« J’ai refait le lit, dit Brigid. J’ai lavé le verre. J’ai rangé les chaussures dans le placard. Si les morts veulent un service de chambre, ils l’auront, mais ils pourraient au moins laisser un pourboire. »

Le 29 janvier, un événement plus troublant. Arthur, en passant devant le grand miroir du premier étage — ce miroir dont Percival lui avait dit qu’il faisait paraître les gens plus minces — s’arrêta et se regarda. Il ne se vit pas. C’est-à-dire qu’il se vit, mais pas seul. Dans le miroir, derrière son reflet, il y avait le hall — le même hall, avec les mêmes colonnes, les mêmes lustres, le même sol en marbre. Mais le hall du miroir était plein de monde. Des gens que le hall réel ne contenait pas. Des dizaines de personnes en tenues de différentes époques — crinolines, hauts-de-forme, perruques, uniformes — qui traversaient le hall dans toutes les directions, qui se croisaient, qui se saluaient, qui vivaient leur vie d’un autre temps avec la même désinvolture que les clients de 1901 vivaient la leur. Et, au milieu de cette foule impossible, debout près de la réception, une silhouette qui ne bougeait pas — un homme, grand, en habit sombre, qui regardait droit vers le miroir, droit vers Arthur, avec une expression qui n’était ni hostile ni amicale mais simplement — attentive.

Arthur se retourna. Le hall réel était presque vide. Un groom. Un client qui traversait. Mr. Edgewood derrière son comptoir. Pas de foule. Pas d’homme en habit.

Il regarda de nouveau le miroir. Son propre reflet, seul, dans un hall vide.

Il monta à sa chambre et écrivit dans son carnet, d’une écriture qui commençait à perdre sa régularité :

Les miroirs montrent le passé. Percival avait raison. Ne pas faire confiance aux miroirs.

* * *

CHAPITRE VI

Dans lequel le Dr. Fang arrive avec un pendule et des certitudes

Le Dr. Aloysius Fang arriva au Claridge’s le 29 janvier à onze heures du matin, par un fiacre noir tiré par un cheval gris qui avait l’air aussi excentrique que son passager.

Le Dr. Fang était un homme qu’on ne pouvait pas ne pas remarquer, de la même manière qu’on ne peut pas ne pas remarquer un incendie dans une bibliothèque — il était spectaculaire, déplacé, et légèrement dangereux pour l’ordre établi. Il était petit — peut-être cinq pieds quatre pouces — et mince, avec un visage qui témoignait de ses deux héritages avec une franchise que les phrénologues de l’époque auraient trouvée fascinante et que les gens civilisés trouvaient simplement intéressant. De son père cantonais, il avait les pommettes hautes, la précision du regard, et une certaine économie de mouvement qui suggérait que chaque geste avait été réfléchi et approuvé avant d’être exécuté. De sa mère des Highlands, il avait les sourcils — des sourcils roux, broussailleux, indisciplinés, qui vivaient leur propre vie au-dessus de ses yeux noirs comme deux renards au-dessus d’un lac sombre. Le résultat était saisissant, et le Dr. Fang le savait et en jouait avec le plaisir discret d’un homme qui a compris que son apparence est son meilleur outil de travail.

Il portait un costume trois-pièces en tweed écossais, un gilet brodé de motifs qu’on aurait dit chinois mais qui étaient peut-être celtiques — ou les deux —, une montre à gousset, et un chapeau melon. Il transportait deux valises : une grande, en cuir, contenant ses affaires personnelles, et une petite, en bois laqué noir, contenant — comme Arthur le découvrirait bientôt — ses instruments.

Mr. Edgewood l’accueillit avec la même impassibilité qu’il accueillait tout le monde, mais Arthur crut déceler — pour la première fois — une nuance dans cette impassibilité. Pas de l’inquiétude, non. Pas du soulagement non plus. Quelque chose comme de l’expectative. L’expression d’un homme qui a appelé le médecin et qui attend le diagnostic avec un mélange de curiosité et de fatalisme.

« Dr. Fang. Merci d’être venu. »

« Mr. Edgewood. » Le Dr. Fang serra la main du directeur avec une poignée brève et ferme. Sa voix avait un accent d’Édimbourg si prononcé qu’il transformait chaque phrase en paysage montagneux. « Vous avez des fantômes. »

Ce n’était pas une question.

« Nous avons des incidents inhabituels, corrigea Edgewood.

— Vous avez des fantômes, répéta le Dr. Fang avec la patience d’un homme qui a l’habitude qu’on refuse d’appeler les choses par leur nom. Combien ? »

« Difficile à dire. Plusieurs. »

« Plusieurs. » Le Dr. Fang regarda le hall avec l’expression d’un médecin qui examine un patient et qui voit immédiatement ce que le patient ne veut pas qu’on voie. « Oui. Je sens ça. L’air est épais. Beaucoup de résidus. Beaucoup de strates. C’est un bâtiment ancien ? »

« Le Claridge’s existe sous sa forme actuelle depuis 1856. Mais l’emplacement — »

« L’emplacement est plus ancien. Oui. Bien sûr. » Le Dr. Fang posa sa valise noire sur le sol, l’ouvrit, et en sortit un pendule — un pendule en cristal, suspendu à une chaîne d’argent, qui capta la lumière des lustres et la dispersa en arcs-en-ciel miniatures sur les murs. Il le tint devant lui et le regarda osciller.

Le pendule ne bougea pas. Puis il bougea. Pas de gauche à droite, pas en cercle — il bougea vers le haut. Vers le plafond. La chaîne se tendit et le cristal s’éleva, doucement, comme tiré par un fil invisible, jusqu’à pointer verticalement vers le ciel.

Le Dr. Fang hocha la tête.

« Fascinant, dit-il. Absolument fascinant. La perturbation est verticale. Pas horizontale. Ce qui signifie que le problème n’est pas spatial mais temporel. Les couches ne sont pas côte à côte — elles sont empilées. Comme un millefeuille. Vous vivez dans un millefeuille métaphysique, Mr. Edgewood. »

Mr. Edgewood accueillit cette information avec le même stoïcisme qu’il aurait accueilli l’annonce que les canalisations avaient besoin d’une révision.

« Pouvez-vous résoudre le problème, Dr. Fang ? »

« Résoudre ? » Le Dr. Fang rangea son pendule avec le soin d’un chirurgien rangeant un scalpel. « Mon cher monsieur, on ne résout pas un millefeuille. On le mange. Ou on le laisse tranquille. Je suis ici pour comprendre, pas pour guérir. Certaines maladies ne sont pas des maladies — ce sont des conditions. Et la condition de votre hôtel, en ce moment, est d’être hanté. C’est un état temporaire, lié à la mort de la reine. Quand le deuil sera fait — quand l’ancienne époque aura accepté de céder la place à la nouvelle —, les couches se restabiliseront et vos fantômes rentreront chez eux. En attendant — » Il sourit, et son sourire avait la chaleur inattendue d’un whisky bu au coin du feu par une nuit d’hiver. « — en attendant, tâchons de ne pas les vexer. »

* * *

Le Dr. Fang passa le reste de la journée à arpenter l’hôtel avec son pendule, sa petite valise noire et un carnet dans lequel il notait des choses en sténographie — ou en mandarin, ou dans un système d’écriture de son invention, Arthur ne parvint jamais à déterminer lequel. Il frappait les murs avec les jointures de ses doigts et écoutait le son avec l’attention d’un accordeur. Il posait la paume de sa main sur les portes et fermait les yeux pendant de longues secondes. Il parlait aux murs.

Arthur le suivait, carnet en main, dans un état mêlé de fascination et de doute. Le Dr. Fang ne semblait pas se soucier de sa présence — ou plutôt, il l’avait acceptée avec la même indifférence qu’il acceptait tout le reste, comme un fait du paysage.

« Vous êtes le journaliste, dit-il dans le couloir du deuxième étage, en collant son oreille contre le mur comme un médecin ausculte un thorax. Percival m’a parlé de vous. Il dit que vous avez la clé. »

« Vous connaissez Percival ? »

« Tout le monde connaît Percival. Percival est l’un de ces hommes qui sont impossibles à ignorer et dangereux à connaître. Un peu comme le typhus, mais avec de meilleures manières. Oui, je le connais. Nous avons eu des — disons des intérêts communs. Par le passé. »

Il frappa le mur. Écouta. Fronça ses sourcils roux.

« Ce mur est mince, dit-il. Pas physiquement — structurellement, il est solide. Mais temporellement, il est mince. Comme un tissu usé. On voit presque au travers. » Il se tourna vers Arthur. « Montrez-moi la clé. »

Arthur la sortit de sa poche. Le Dr. Fang la prit, la retourna, la porta à son oreille — Arthur n’inventa pas ce détail — comme on écoute un coquillage.

« Elle chante, dit le Dr. Fang. Très bas. Un bourdonnement. Vous ne l’entendez pas ? Non, bien sûr que non. Il faut l’oreille entraînée. Cette clé est très ancienne, Mr. Finch. Plus ancienne que l’hôtel. Plus ancienne que le bâtiment. Elle est liée à l’emplacement, pas à la structure. Quoi qu’il y ait eu ici avant le Claridge’s — une auberge, une maison, un champ — cette clé en faisait partie. »

Il la rendit à Arthur.

« Et elle vous a choisi. Ce qui est intéressant, parce que d’habitude — » Il s’arrêta.

« D’habitude quoi ? »

« D’habitude, elle choisit Percival. »

* * *

Arthur trouva Percival au bar, en fin d’après-midi, dans son fauteuil habituel, avec Lord Asquith sur les genoux et un whisky à la main — une scène si parfaitement composée qu’elle aurait pu être un tableau de genre : Aristocrate au repos, avec chat, circa 1901.

« Le Dr. Fang dit que la clé vous choisit habituellement. »

Percival ne cilla pas.

« Le Dr. Fang est un homme brillant mais indiscret. Deux qualités qui, ensemble, sont très utiles chez les autres et très gênantes chez soi. Oui, la clé m’a choisi autrefois. La première année de mon séjour ici. Elle est apparue sur ma table de nuit, exactement comme sur la vôtre. Elle m’a montré des choses. Des portes, des couloirs, des chambres d’autres temps. J’ai exploré. J’ai — » Il caressa la tête de Lord Asquith, qui ronronnait avec la suffisance d’un être qui a résolu tous les problèmes de l’existence. « J’ai peut-être exploré trop loin. »

« Et ? »

« Et un jour, elle est partie. Disparue de ma table de nuit. Je ne l’ai plus revue pendant un an. Puis Victoria est morte, et la clé est réapparue — sur votre table de nuit, pas sur la mienne. Ce qui signifie — » Il but une gorgée de whisky. « — ce qui signifie soit qu’elle en a fini avec moi, soit qu’elle me punit, soit qu’elle a ses raisons. Les clés, comme les chats, ont leurs raisons, et elles ne se donnent pas la peine de les expliquer. »

Arthur s’assit. Commanda un whisky. Sentit que la conversation allait devenir le genre de conversation après laquelle on ne voit plus le monde de la même façon.

« Percival, qu’avez-vous vu ? Quand la clé vous a montré des choses — qu’avez-vous vu ? »

Percival regarda le feu. Les flammes dansaient dans ses yeux gris-vert, et pendant un instant — un instant seulement — le masque tomba. Derrière le charme, derrière l’ironie, derrière le whisky et les bons mots, il y avait un homme qui avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir, et qui ne savait pas si c’était un cadeau ou une malédiction.

« J’ai vu les gens qui ont dormi dans ma chambre, dit-il doucement. Pas leurs fantômes — eux. Tels qu’ils étaient de leur vivant. Un diplomate français qui écrivait des lettres à une femme qu’il n’avait pas le droit d’aimer. Une cantatrice russe qui pleurait dans son bain. Un vieil homme qui parlait à sa femme morte comme si elle était assise dans le fauteuil en face de lui. Des vies entières, Finch. Comprimées dans les murs. Jouées en boucle, comme un phonographe qui n’arrive pas à s’arrêter. »

Il marqua une pause.

« Et j’ai vu la chambre 64 — ma chambre — telle qu’elle sera. Pas telle qu’elle était. Telle qu’elle sera. C’est pour ça que la clé ne l’ouvre pas pour vous. Pas encore. Ce qu’il y a derrière cette porte, ce n’est pas le passé. C’est — autre chose. »

Il reprit son masque. Comme ça. En un instant. Le sourire revint, l’ironie revint, le Percival public remplaça le Percival privé avec la fluidité d’un changement de costume.

« Mais ne nous assombrissons pas, Finch. La vie est courte, l’éternité est longue, et le whisky est excellent. Parlez-moi plutôt de vos articles. Le Nottingham Evening Post attend son correspondant spécial, j’imagine ? »

Arthur ne répondit pas à la question. Il pensait à la chambre 64. À ce que Percival avait vu. Et à ce mot — « pas encore » — qui figurait aussi sur le papier trouvé sur sa table de nuit.

Chambre 64. Pas encore.

Quelqu’un — quelque chose — savait qu’il irait. Et lui disait d’attendre.

La question était : attendre quoi ?

* * *

CHAPITRE VII

Dans lequel l’ascenseur développe des opinions et dans lequel un étage refuse d’exister

Le Dr. Fang présenta ses premières conclusions à une réunion informelle qui se tint, le 30 janvier au matin, dans le bureau de Mr. Edgewood — une pièce qui ressemblait à son occupant : sobre, ordonnée, sans le moindre objet superflu, à l’exception d’une photographie encadrée de la reine Victoria qui semblait observer les visiteurs avec l’expression d’une femme qui en a vu d’autres et qui n’est pas impressionnée.

Étaient présents : Mr. Edgewood, Percival, Arthur (qui n’avait pas été invité mais que personne n’avait eu le cœur de chasser), et Lord Asquith, qui s’était installé sur le bureau du directeur avec l’autorité d’un président de séance.

Le Dr. Fang se tenait debout devant un tableau noir qu’il avait fait installer — « Les tableaux noirs sont essentiels à la pensée claire, Mr. Edgewood. Un homme qui pense sans tableau noir est un homme qui conduit sans phares » — et sur lequel il avait dessiné un diagramme qui ressemblait à un gâteau en coupe transversale.

« Messieurs, dit-il. L’hôtel est stratifié. »

Il pointa le diagramme.

« Imaginez un gâteau à sept couches. Chaque couche est une époque. La couche supérieure — celle où nous vivons — est 1901. En dessous, les années 1880. En dessous encore, le milieu du siècle. Et ainsi de suite, jusqu’à la couche la plus profonde, qui remonte au XVIIIe siècle — l’époque de la première auberge qui se trouvait sur cet emplacement. D’habitude, ces couches sont séparées — isolées les unes des autres, comme les étages d’un bâtiment. Mais en ce moment — à cause de la mort de Victoria, à cause du changement d’ère, à cause de la quantité considérable d’émotion collective qui circule dans ce pays — les cloisons sont devenues poreuses. Les couches communiquent. Le passé suinte dans le présent. D’où les fantômes. D’où le piano. D’où — » il regarda Arthur « — d’où la clé, qui est un passe-partout temporel. »

Mr. Edgewood considéra le diagramme.

« C’est-à-dire que le problème va s’aggraver ? »

« Jusqu’aux funérailles, oui. Les funérailles sont le point de bascule. Le moment où le deuil atteint son apogée et où le monde ancien accepte de lâcher prise. Jusque-là, les couches vont continuer à se mélanger. Après — si tout se passe normalement — elles se restabiliseront. »

« Et si tout ne se passe pas normalement ? »

Le Dr. Fang hésita. C’était la première fois qu’Arthur le voyait hésiter.

« Dans ce cas, les couches pourraient fusionner. De manière permanente. L’hôtel deviendrait — comment dire — un espace hors du temps. Un lieu où toutes les époques coexistent. Ce qui serait fascinant sur le plan scientifique mais catastrophique sur le plan commercial. »

Mr. Edgewood hocha la tête. On sentait que le mot « commercial » avait résonné en lui avec une clarté que le mot « fascinant » n’avait pas eue.

« Que recommandez-vous, Dr. Fang ? »

« La patience. La politesse envers les manifestations — elles sont des clients, Mr. Edgewood, des clients d’une autre époque, mais des clients. La fermeture du troisième étage, qui est le plus affecté. Et — » il regarda Percival « — la surveillance de la chambre 64. »

Percival leva un sourcil.

« Ma chambre ? »

« Votre chambre, Sir Percival, est le point de convergence. L’endroit où les couches sont le plus minces. Si les choses doivent — disons — s’emballer, c’est par là que ça commencera. »

Percival sourit.

« Formidable. Mon hôtel est hanté, ma chambre est le centre de la catastrophe, et mon chat est le seul être vivant qui n’a pas l’air surpris. Edgewood, faites monter une bouteille de whisky à ma chambre. Et une soucoupe de lait pour Lord Asquith. Si nous devons affronter l’apocalypse, autant le faire confortablement. »

* * *

L’ascenseur du Claridge’s commença à se comporter étrangement le 30 janvier au soir.

Le Claridge’s possédait un ascenseur — un appareil hydraulique, installé en 1898, qui constituait l’un des fiertés de l’établissement. C’était une cage en fer forgé et en bois de noyer ciré, avec des portes à grille en laiton, un miroir intérieur encadré de dorures, et un banc capitonné pour les clients qui souhaitaient s’asseoir pendant l’ascension — l’ascension étant, à cette époque, un événement suffisamment remarquable pour justifier de s’asseoir. L’appareil était opéré par un liftier nommé Albert, un homme de quarante ans dont la profession était sa vocation et dont la vocation était de faire monter et descendre des gens avec une régularité métronomique.

Ce soir-là, Albert remarqua que l’ascenseur s’arrêtait au mauvais étage.

Pas toujours. Pas systématiquement. Mais de temps en temps — avec une irrégularité qui excluait un problème mécanique et qui suggérait quelque chose de pire : une volonté — l’ascenseur refusait d’aller où on lui demandait d’aller et allait ailleurs.

Un client demandait le deuxième étage. L’ascenseur montait au quatrième. Un autre demandait le quatrième. L’ascenseur restait au rez-de-chaussée. Mrs. Bramwell-Titherington demandait le troisième — son étage — et l’ascenseur monta, descendit, monta de nouveau, s’arrêta entre deux étages pendant trente secondes d’un silence embarrassé, puis la déposa au cinquième.

« Albert, dit Mrs. Bramwell-Titherington avec la voix d’une femme qui a survécu à trois maris et à un rhinocéros et qui ne se laissera certainement pas intimider par un ascenseur, cet appareil est indiscipliné.

— J’en suis désolé, Madame. Il a des — il a des moments.

— Les appareils n’ont pas de “moments”, Albert. Les femmes ont des moments. Les appareils ont des dysfonctionnements. Faites-le réparer. »

Albert fit venir un mécanicien. Le mécanicien examina le système hydraulique, les câbles, les poulies, les contacts, et déclara que tout était en parfait état de marche. L’ascenseur, pendant l’examen, se comporta de manière irréprochable — montant quand on le lui demandait, descendant quand on le lui demandait, s’arrêtant aux bons étages avec la précision d’un chronomètre suisse. Puis le mécanicien partit et l’ascenseur recommença.

Arthur, qui avait assisté à la scène du cinquième étage — où Mrs. Bramwell-Titherington avait été déposée comme un colis à la mauvaise adresse —, nota dans son carnet :

L’ascenseur a des caprices. Ou des préférences. Ce qui revient au même. Il n’aime pas le troisième étage — il ne s’y arrête presque plus. Et il y a un étage où il va de lui-même, un étage qui n’existe pas.

Car c’était là le fait le plus troublant. Dans l’après-midi du 30, alors qu’Arthur montait seul — Albert avait été appelé dans les cuisines pour un problème de monte-charge —, l’ascenseur s’arrêta entre le troisième et le quatrième étage. Non pas qu’il se bloquât — il s’arrêta délibérément, avec la douceur contrôlée d’un arrêt normal, et les portes s’ouvrirent.

Sur un couloir.

Un couloir qui n’existait pas entre le troisième et le quatrième étage du Claridge’s, parce qu’entre le troisième et le quatrième étage du Claridge’s il n’y avait rien — de l’air, du plâtre, des tuyaux, l’espace intestinal du bâtiment. Et pourtant : un couloir. Étroit. Éclairé par des appliques à gaz qui brûlaient avec une flamme bleue — pas jaune comme les autres, bleue, d’un bleu froid et calme comme celui des glaciers. Les murs étaient tapissés d’un papier peint à motifs géométriques — des losanges et des cercles entrelacés — dans des tons de gris et de mauve. Et la moquette, sous les pieds d’Arthur — car il posa un pied hors de l’ascenseur, un seul pied, poussé par cette curiosité qui est la vertu et la malédiction des journalistes — la moquette était épaisse, douce, et tiède.

Le couloir s’étendait devant lui, parfaitement droit, avec des portes de chaque côté — des portes numérotées. Mais les numéros n’étaient pas des nombres entiers. La première porte disait 3½.1. La suivante, 3½.2. Et ainsi de suite, jusqu’au bout du couloir où une porte, plus grande que les autres, n’avait pas de numéro du tout.

Arthur ne s’engagea pas dans le couloir. Son pied était sur le seuil, un pied dedans, un pied dans l’ascenseur, comme un homme qui hésite entre deux mondes — ce qui, réalisa-t-il, était exactement sa situation.

L’air du couloir sentait quelque chose. Pas le renfermé, pas la poussière. Quelque chose de plus subtil. Un parfum de temps — si le temps avait un parfum, ce serait celui-là : du papier ancien, de la cire de bougie, du bois sec, et dessous, très loin, comme un souvenir de souvenir, l’odeur de la mer.

Il recula dans l’ascenseur. Les portes se refermèrent. L’ascenseur monta au quatrième étage comme si rien ne s’était passé.

Arthur raconta l’épisode au Dr. Fang, qu’il trouva dans le couloir du deuxième étage en train de parler à un mur.

« L’étage trois et demi, dit le Dr. Fang sans cesser de parler au mur — ou plutôt en cessant de parler au mur pour parler à Arthur, ce qui n’était qu’un changement d’interlocuteur, pas un changement de méthode. Oui. C’est cohérent. Les couches intermédiaires créent des espaces interstitiels. Des entre-deux. L’étage trois et demi est un espace qui n’appartient à aucune époque — il est la couture entre deux époques, l’endroit où elles se touchent. C’est logique. »

« Logique ? »

« Parfaitement logique. Dans un système stratifié perturbé, les interfaces deviennent accessibles. C’est de la physique, Mr. Finch. De la physique temporelle, certes, mais de la physique quand même. » Il posa sa main sur le mur. « Ce mur, par exemple. De votre côté, c’est du plâtre sur de la brique. Du mien — c’est-à-dire du côté du mur que je touche — c’est du plâtre sur de la brique. Mais entre les deux — dans l’épaisseur — il y a une couche qui n’est ni plâtre ni brique. Qui est — souvenir. Mémoire comprimée. Le mur se souvient de tout ce qu’il a entendu, de tous les gens qui l’ont touché, de toutes les conversations qu’il a absorbées. Et en ce moment, cette mémoire se dilate. Elle prend de la place. Elle crée de l’espace où il n’y en avait pas. D’où l’étage trois et demi. D’où les couloirs impossibles que vous avez vus avec la clé. »

Arthur regardait le Dr. Fang et se demandait — sincèrement, honnêtement — s’il parlait à un génie ou à un fou. La frontière, dans le cas du Dr. Fang, était aussi mince que les murs du Claridge’s.

« Et c’est dangereux ? »

Le Dr. Fang retira sa main du mur.

« Dangereux ? Tout est dangereux, Mr. Finch. Traverser la rue est dangereux. Manger des huîtres est dangereux. Tomber amoureux est une catastrophe. La question n’est pas de savoir si c’est dangereux — la question est de savoir si c’est intéressant. Et ça — » il désigna le mur, le couloir, l’hôtel entier d’un geste large « — c’est la chose la plus intéressante que j’aie vue en vingt ans de carrière. »

Il marqua une pause.

« Cela dit, ne retournez pas à l’étage trois et demi sans la clé. Les espaces interstitiels sont instables. Ils peuvent se refermer. Et si un espace se referme pendant que vous êtes dedans — eh bien, vous seriez coincé entre deux époques, ce qui est inconfortable, et probablement permanent, ce qui est pire. »

Arthur décida de prendre l’escalier désormais.

* * *

Le soir du 30 janvier, Arthur s’arrêta devant la porte du salon en descendant dîner.

Le piano jouait.

Il jouait la Sarabande, comme d’habitude, mais cette fois quelque chose était différent. La musique n’était plus fausse. Elle était — Arthur n’avait pas le vocabulaire musical pour le dire avec précision — elle était juste. Chaque note tombait à sa place avec une exactitude qui transformait la mélodie d’un exercice maladroit en quelque chose de beau. De véritablement beau. La musique remplissait le couloir comme un parfum, s’insinuait sous les portes, grimpait dans les escaliers, et Arthur resta là, immobile, la main sur la rampe, à écouter.

La porte du salon était entrouverte.

Il regarda.

Le piano jouait. Les touches s’enfonçaient et se relevaient, blanches et noires, dans un mouvement fluide et régulier, et il n’y avait personne sur le banc. Personne. Les touches bougeaient seules, avec la grâce de doigts invisibles, et la musique montait, pure, triste, magnifique.

Et à côté du piano, dans le fauteuil le plus proche, Odette Clavert écoutait.

Elle pleurait.

Pas de gros sanglots — des larmes silencieuses qui coulaient sur ses joues sans qu’elle fasse un geste pour les essuyer, comme si pleurer était la seule réponse possible à une beauté qui dépassait l’humain, une beauté qui venait d’ailleurs, d’un autre temps, d’un autre monde, et qui se manifestait ici, maintenant, dans un salon d’hôtel en deuil, par les touches d’un piano qui jouait tout seul.

Arthur ne dit rien. Il ne bougea pas. Il écouta la Sarabande jusqu’à la dernière note, une note longue, tenue, qui resta suspendue dans l’air comme une question sans réponse, puis se dissipa, et le silence revint — un silence différent de celui d’avant, un silence qui avait été habité par la musique et qui en gardait l’empreinte, comme un lit garde la forme d’un corps.

Odette essuya ses yeux. Vit Arthur dans l’entrebâillement de la porte. Ne parut pas gênée.

« Il a appris, dit-elle simplement. Il jouait faux, et maintenant il joue juste. Il a appris en une semaine ce qui prend dix ans à un humain. »

Elle regarda le piano.

« Ce n’est pas un fantôme qui joue, monsieur Finch. C’est le piano lui-même. Il se souvient de toutes les mains qui l’ont touché — des dizaines de pianistes, sur des décennies — et il les synthétise. Il est devenu — » elle chercha le mot « — la somme de tous les musiciens qui ont joué sur lui. Et cette somme est meilleure que chacun d’entre eux. Meilleure que moi. »

Elle sourit. Un sourire qui n’était pas triste — qui était autre chose, quelque chose au-delà de la tristesse et de la joie, dans un territoire que les mots ne couvraient pas.

« C’est humiliant et c’est magnifique. C’est exactement le genre de chose que la musique devrait être. »

Arthur descendit dîner en silence. Le piano ne jouait plus. Mais la musique — la vraie musique, celle qu’Odette avait entendue et qu’il avait entendue — restait en lui, comme une clé qui aurait ouvert une porte à l’intérieur de sa poitrine.

* * *

CHAPITRE VIII

Dans lequel Yusuf dit des choses que personne ne comprend, et dans lequel une pianiste déclare la guerre à un instrument

Le 31 janvier, Arthur décida qu’il était temps de parler sérieusement à Yusuf.

Le garçon d’étage était une présence constante et pourtant insaisissable — toujours là quand on avait besoin de lui, jamais là quand on le cherchait, avec cette capacité qu’ont certains êtres de se fondre dans le décor comme un motif dans un papier peint. Arthur l’avait croisé des dizaines de fois dans les couloirs, au restaurant, dans le hall, et chaque fois Yusuf avait dit quelque chose — une phrase, un fragment, un aphorisme — qui semblait anodin sur le moment et qui, repensé le soir dans le silence de la chambre 412, prenait une densité inattendue.

Il le trouva au cinquième étage, en train de cirer une paire de chaussures devant la porte d’une chambre avec un soin qui transformait l’opération en cérémonie.

« Yusuf, puis-je vous parler ? »

Le garçon leva la tête. Ses yeux noirs — ces yeux qui enregistraient tout — se posèrent sur Arthur avec l’expression polie et impénétrable d’un jeune homme dont le métier est de voir sans être vu.

« Bien sûr, monsieur Finch. »

Arthur s’assit sur le banc qui se trouvait dans le couloir — un meuble destiné aux clients qui souhaitaient reprendre leur souffle entre leur chambre et l’ascenseur, ce qui, étant donné les excès de table pratiqués au Claridge’s, arrivait plus souvent qu’on ne l’admettait.

« Vous travaillez ici depuis combien de temps ? »

« Deux ans, monsieur. »

« Et avant ? »

Yusuf polit la chaussure avec un mouvement circulaire, régulier, hypnotique.

« Avant, j’étais à Constantinople. Au Pera Palace. »

Arthur sentit quelque chose — un frisson, pas de froid, pas de peur, un frisson de reconnaissance, comme si un motif qu’il percevait confusément venait soudain de se préciser.

« Le Pera Palace ? »

« Un grand hôtel. Sur la colline de Péra. Très beau. Très ancien. » Yusuf sourit — un sourire qui avait la discrétion d’un secret bien gardé. « Les grands hôtels se ressemblent, monsieur. Pas dans leur apparence — dans leur nature. Ils sont de la même famille. Ils parlent le même langage. »

« Quel langage ? »

« Le langage du passage. Les gens arrivent, les gens partent. Les murs restent. Et les murs absorbent. Ils gardent tout — les joies, les peines, les secrets, les mensonges. Un grand hôtel est une bibliothèque dont les livres sont invisibles. Il faut savoir lire les murs pour comprendre ce qui est écrit. »

Il posa la chaussure, prit l’autre, et reprit son polissage.

« Au Pera Palace, on savait lire. Les anciens — les garçons d’étage, les concierges, les cuisiniers qui travaillaient là depuis des décennies — ils connaissaient l’hôtel comme un marin connaît la mer. Ils savaient quand l’hôtel était calme et quand il était agité. Ils savaient quels couloirs éviter à certaines heures. Ils savaient que la chambre 411 avait mauvais caractère les nuits de pleine lune, et que la salle de bal rajeunissait quand on y jouait du Chopin. Ils ne trouvaient pas ça étrange. C’était — la vie de l’hôtel. Son tempérament. Son âme, si vous voulez. »

« Et le Claridge’s ? »

Yusuf regarda le couloir autour de lui — les murs, le plafond, la moquette — avec une tendresse qui surprit Arthur, la tendresse qu’on réserve à un être vivant, pas à un bâtiment.

« Le Claridge’s est plus jeune que le Pera Palace. Plus discret. Plus anglais. Il garde ses émotions pour lui — comme les Anglais. Mais en ce moment, avec la mort de la reine, il ne peut plus se contenir. Il déborde. Tout ce qu’il a gardé en lui pendant cinquante ans remonte à la surface. Les fantômes, le piano, les portes — ce n’est pas une maladie, monsieur Finch. C’est un deuil. L’hôtel fait son deuil. Il pleure à sa manière. Et les larmes d’un hôtel, ce sont ses souvenirs. »

Arthur resta silencieux un moment. La comparaison — l’hôtel en deuil — avait une justesse poétique qui le touchait plus que toutes les explications du Dr. Fang sur les couches temporelles et les millefeuilles métaphysiques.

« Et la clé ? »

Yusuf sourit de nouveau. Ce sourire qui ne disait ni oui ni non, qui ne confirmait ni ne niait, qui existait dans cet espace entre le savoir et le silence où certaines personnes — les sages, les fous, les garçons d’étage des grands hôtels — se sentent chez elles.

« La clé est le passe-partout de la mémoire, monsieur. Elle ouvre ce que l’hôtel veut montrer. Pas ce que vous voulez voir — ce que l’hôtel veut montrer. La différence est importante. »

« Et la chambre 64 ? La chambre de Percival ? »

Le sourire de Yusuf changea. Imperceptiblement. Il devint — comment dire — plus grave. Comme un accord mineur dans une mélodie majeure.

« Sir Percival est un homme qui a regardé trop loin, dit Yusuf. Il a vu des choses dans les murs que les murs n’étaient pas prêts à montrer. La chambre 64 est — » Il chercha le mot. « — une porte qui ne devrait pas être ouverte par la même personne qui l’a fermée. »

« Je ne comprends pas. »

« Vous comprendrez, monsieur Finch. Le moment venu. Pas avant. L’hôtel sait quand. »

Il reposa la chaussure cirée, parfaitement lustrée, devant la porte, et se leva avec la grâce d’un danseur qui termine une figure.

« Si je peux me permettre un conseil, monsieur : ne cherchez pas à comprendre l’hôtel. Laissez l’hôtel vous comprendre. C’est plus facile. Et plus sûr. »

Il s’inclina et disparut dans le couloir avec cette capacité qu’il avait de s’effacer dans l’espace comme une note dans le silence.

Arthur resta sur le banc. Il pensa à Constantinople. Au Pera Palace. À un garçon d’étage qui parlait des hôtels comme d’autres parlent des êtres aimés. Et il pensa — pour la première fois — que peut-être, dans cette histoire, ce n’était pas lui le personnage principal. Peut-être que le personnage principal avait toujours été l’hôtel.

* * *

Odette Clavert, pendant ce temps, avait décidé de régler son différend avec le piano.

Arthur la trouva dans le salon à quatre heures de l’après-midi, assise sur le banc du Bechstein, les mains posées sur les genoux, le dos droit, le menton levé, dans l’attitude d’une femme qui s’apprête à livrer bataille.

« Mademoiselle Clavert ? »

« Monsieur Finch. J’ai réfléchi. Ce piano joue du Haendel depuis une semaine. Il joue de mieux en mieux. Il joue — je le reconnais — mieux que moi. Mais il ne joue que du Haendel. Ce qui signifie que le fantôme — l’esprit — la mémoire — peu importe comment on l’appelle — qui habite ce piano est limité. C’est un spécialiste. Il ne connaît qu’un seul répertoire. »

Elle posa ses mains sur les touches. Ses doigts, longs et fins, trouvèrent leur position avec la familiarité de vingt ans de pratique.

« Moi, je suis une généraliste. Je joue Chopin, Liszt, Debussy, Brahms, Scarlatti, Satie, tout. Et je vais jouer maintenant. Sur ce piano. Avec ce piano. Contre ce piano, s’il le faut. Et nous allons voir qui a le dernier mot. »

Elle commença à jouer.

C’était du Chopin — le Nocturne en mi bémol majeur, opus 9 numéro 2, cette mélodie qui ressemble à une conversation entre la nuit et l’âme, douce, ondulante, avec des silences qui comptent autant que les notes. Odette jouait bien — elle jouait merveilleusement bien, en fait, avec cette combinaison de technique et d’émotion qui distingue les vrais musiciens des simples exécutants.

Pendant trois minutes, le piano se comporta normalement. Les touches répondaient à ses doigts. Les cordes vibraient. Le son remplissait le salon avec la chaleur d’un feu de bois.

Puis, à la reprise du thème principal, quelque chose changea.

Une note — un si bémol — résonna alors qu’Odette ne l’avait pas jouée. Puis une autre. Et une autre. Des notes qui ne faisaient pas partie du Nocturne de Chopin, des notes qui venaient de nulle part — ou plutôt du piano lui-même, de l’intérieur de l’instrument, comme si une deuxième paire de mains, invisible, jouait en même temps qu’Odette. Pas contre elle. Avec elle. Les notes s’intégraient à la mélodie, l’enrichissaient, ajoutaient des harmoniques qui n’existaient pas dans la partition originale mais qui semblaient — Arthur l’entendait avec une certitude qui dépassait ses compétences musicales — justes. Parfaites. Comme si Chopin lui-même avait entendu ces notes dans sa tête mais n’avait pas eu le temps de les écrire.

Odette s’arrêta de jouer. Les notes supplémentaires s’arrêtèrent aussi. Le silence revint.

Elle resta immobile un moment. Ses mains tremblaient légèrement au-dessus des touches.

Puis elle recommença. Le Nocturne. Et les notes supplémentaires revinrent — douces, discrètes, respectueuses, comme un accompagnateur qui soutient un soliste sans jamais le couvrir. Odette joua le morceau en entier, avec cet accompagnement impossible, et quand elle eut terminé, quand la dernière note se fut éteinte, elle resta assise, les yeux fermés, et murmura :

« D’accord. D’accord. Nous jouerons ensemble. »

Quelque part dans les entrailles du piano, une corde vibra toute seule — un la, pur, clair, comme un accord. Comme un merci.

Arthur, debout dans l’encadrement de la porte, nota dans son carnet :

31 janvier. Odette et le piano ont fait la paix. Ce n’est pas un combat. C’est un duo.

* * *

Le reste de la journée fut, selon les critères du Claridge’s en cette fin de janvier 1901, relativement calme. C’est-à-dire que seulement trois fantômes furent signalés — un record de discrétion — et que l’ascenseur ne s’arrêta à l’étage trois et demi que deux fois.

Le Dr. Fang, qui avait entrepris une cartographie systématique des zones de perturbation, notait ses observations dans son carnet avec la méticulosité d’un naturaliste cataloguant des papillons. Il avait identifié ce qu’il appelait des « poches chaudes » — des endroits de l’hôtel où les couches temporelles étaient particulièrement minces et où les manifestations étaient les plus fréquentes. Le couloir du premier étage, entre les chambres 107 et 114. Le grand miroir du hall. Le salon du piano, évidemment. Et, au-dessus de tout, la chambre 64.

« La chambre 64 est le cœur de la chose, dit-il à Arthur pendant le thé de cinq heures. Toutes les lignes de force convergent vers elle. C’est le sommet du millefeuille — ou le fond, selon la perspective. C’est là que les couches sont le plus comprimées, le plus instables. C’est là que — » il hésita « — c’est là que le futur et le passé se touchent. »

« Le futur ? Percival a dit la même chose. Il a dit qu’il avait vu ce que la chambre sera, pas ce qu’elle était. »

Le Dr. Fang remua son thé. Le geste avait une lenteur délibérée qui ne correspondait pas à son tempérament — c’était le geste d’un homme qui choisit ses mots.

« La plupart des perturbations que nous observons sont rétrospectives — elles montrent le passé. C’est normal. Le passé est un territoire connu. Les murs l’ont enregistré, et quand les couches deviennent poreuses, le passé suinte. Comme l’eau à travers une digue fissurée. Mais la chambre 64 — » Il posa sa cuillère. « — la chambre 64 est différente. Ce n’est pas une fissure dans la digue. C’est un puits. Un puits qui descend dans le passé et qui monte dans le futur. Et ce puits, Mr. Finch, est ce qui inquiète votre ami Percival, même s’il ne le dit pas. Parce que regarder dans le passé est nostalgique. Regarder dans le futur est dangereux. »

« Pourquoi ? »

« Parce que le futur n’est pas encore fixé. Il est fluide. Malléable. Et quand on regarde le futur à travers un puits temporel, on ne le regarde pas simplement — on interagit avec lui. On le modifie. Chaque regard change ce qu’on voit. C’est — comment dire — c’est de la physique quantique avant que la physique quantique n’existe. L’observateur modifie l’expérience. Et Percival — » le Dr. Fang baissa la voix « — Percival a regardé trop longtemps. »

Arthur sentit un frisson. Pas de froid.

« Qu’a-t-il vu ? »

« Je ne sais pas. Il ne me l’a jamais dit. Mais depuis ce jour-là, la clé ne le choisit plus. Et depuis ce jour-là, Sir Percival — qui était un homme d’action, un homme de décision, un homme qui avait des projets et des ambitions — Sir Percival est devenu un homme qui vit dans un hôtel et qui regarde passer le temps. Ce qui est soit la plus grande sagesse, soit la plus grande défaite. »

* * *

CHAPITRE IX

Dans lequel Percival organise un dîner et invite les morts

L’idée vint à Percival le matin du 1er février — la veille des funérailles — avec la soudaineté d’un coup de foudre et la tranquillité d’une évidence.

« Un dîner, dit-il au petit-déjeuner, en étalant de la marmelade sur son toast avec des gestes de peintre impressionniste. Nous allons organiser un dîner. »

Arthur leva les yeux de ses œufs brouillés. Percival avait cette lumière dans le regard — cette lumière qui signifiait qu’une idée venait de prendre possession de lui et que résister serait aussi futile que de discuter avec la marée.

« Un dîner ? »

« Un grand dîner. Ce soir. Dans le restaurant. Pour tous les résidents de l’hôtel. »

« Percival, le restaurant sert déjà le dîner à tous les — »

« Pas les résidents vivants, Finch. Tous les résidents. Les vivants et les morts. »

Arthur reposa sa fourchette.

« Vous voulez inviter les fantômes à dîner. »

« Je veux leur offrir l’hospitalité. Ils sont dans cet hôtel. Ils occupent nos couloirs, nos chambres, notre temps. Ils se plaignent du service. Ils critiquent le vin. Ils lisent nos journaux. La moindre des choses est de leur offrir un repas décent. C’est la politesse élémentaire, Finch. Même les morts méritent la politesse. »

Arthur chercha dans le visage de Percival un signe qu’il plaisantait. Il n’en trouva pas. Percival était parfaitement sérieux — c’est-à-dire qu’il était sérieux de cette manière particulière qu’ont les gens qui ont compris que l’absurde et le sérieux ne sont pas des contraires mais des voisins de palier.

« Et comment propose-t-on aux fantômes de venir dîner ? On leur envoie un carton d’invitation ? »

« Évidemment. Vous vous en chargerez. »

« Moi ? »

« Vous avez la clé. La clé ouvre les portes de leurs chambres. Vous glisserez les invitations sous les portes. C’est simple. »

« C’est dément. »

« Ce sont souvent les mêmes choses. »

Percival se leva, plia sa serviette avec une précision géométrique, et se dirigea vers le comptoir de la réception, où Mr. Edgewood rangeait des papiers avec la diligence d’un homme qui croit que l’ordre est le dernier rempart contre le chaos.

« Edgewood, nous organisons un dîner ce soir. Le grand restaurant. Service complet. Couverts pour — disons — quarante personnes. »

Mr. Edgewood ne cilla pas. Au point où en étaient les choses, un dîner pour les fantômes n’était probablement pas l’événement le plus étrange de sa semaine.

« Quarante couverts, Sir Percival. Menu ? »

« Le menu habituel. Plus un consommé — il y a une dame du XVIIIe siècle qui en réclame un depuis des jours. Et du bordeaux. Du meilleur. Les morts ont eu le temps de développer des goûts exigeants. »

Mr. Edgewood nota. Pas une ligne de son visage ne bougea. C’était, songea Arthur, le visage le plus extraordinairement immobile qu’il eût jamais vu — un visage qui avait transcendé l’expression humaine pour atteindre une forme de sérénité minérale.

« Et les cartons d’invitation ? demanda Edgewood.

— Mr. Finch s’en charge. N’est-ce pas, Finch ? »

* * *

Arthur passa l’après-midi à rédiger des invitations.

C’était, de très loin, l’activité la plus absurde de sa vie — et sa vie, depuis son arrivée au Claridge’s, n’avait pas manqué de candidats à ce titre. Il s’assit au bureau de sa chambre, prit le papier à en-tête de l’hôtel — du papier crème, épais, avec le logo du Claridge’s en relief, un papier qui avait la dignité d’un traité diplomatique — et rédigea :

Sir Percival Dunne prie Madame / Monsieur de bien vouloir lui faire l’honneur de sa présence au dîner qui sera servi ce soir, 1er février 1901, à vingt heures, dans le Grand Restaurant du Claridge’s Hotel.

Tenue de rigueur.

R.S.V.P. non requis.

La dernière ligne avait été ajoutée par Arthur après réflexion. Comment un fantôme répondrait-il à une invitation ? Et que ferait-on de la réponse ?

Il descendit au premier étage avec la clé et une pile d’invitations. La clé brûlait dans sa poche — pas littéralement, mais avec cette chaleur qui était devenue familière, cette chaleur qui signifiait que l’hôtel s’éveillait à sa présence.

Il inséra la clé dans la serrure de la chambre 107 — celle qui, la première fois, avait ouvert sur un salon Régence avec une tasse de thé fumante. La serrure tourna. La porte s’ouvrit.

Le salon Régence était là. Le même. Les mêmes meubles sombres, les mêmes rideaux verts, la même odeur de tabac et de bois ciré. Mais cette fois, la tasse de thé n’était pas sur la table. La table était nue. Et sur le fauteuil, le livre relié en cuir était fermé.

Arthur glissa l’invitation sous la porte — une absurdité, puisqu’il avait ouvert la porte, mais il sentait qu’il y avait un protocole à respecter, une forme, un rituel. Le papier crème tomba sur le plancher du salon Régence et y resta, lumineux sur le bois sombre, comme une offrande sur un autel.

Il referma la porte.

Il fit la même chose aux chambres 114, 109, et à toutes les portes qui s’ouvraient sur un autre temps. Certaines cliquetaient joyeusement — la serrure tournait avec un empressement qui suggérait que l’occupant invisible attendait la visite. D’autres résistaient légèrement, comme un hôte hésitant. Deux portes refusèrent de s’ouvrir du tout — Arthur glissa l’invitation sous le battant et espéra le meilleur.

Au deuxième étage, devant la chambre 214, la clé ouvrit sur une chambre à coucher du milieu du XIXe siècle — des papiers peints à fleurs, un lit à baldaquin, une veilleuse qui brûlait — et Arthur entendit un bruit. Un froissement. Le son d’une robe. Il se figea sur le seuil et vit — dans le miroir de la coiffeuse, et seulement dans le miroir — la silhouette d’une femme qui se tournait vers lui. Il ne vit pas son visage. Il vit le mouvement, la courbe d’une épaule, l’éclair d’un tissu. Puis plus rien.

Il posa l’invitation sur le seuil et referma la porte avec le cœur battant.

Au troisième étage — l’étage que Percival lui avait dit d’éviter, l’étage que le Dr. Fang avait recommandé de fermer — Arthur s’arrêta au bout du couloir. L’air y était différent. Plus lourd. Plus dense. Comme l’air avant un orage, chargé d’une électricité invisible qui hérissait les poils sur les bras et faisait vibrer les dents. Les becs de gaz brûlaient avec une flamme irrégulière — tantôt haute, tantôt basse — et les ombres qu’ils projetaient ne correspondaient pas toujours aux objets qui auraient dû les produire.

Arthur glissa une invitation sous chaque porte du troisième étage, sans utiliser la clé, sans ouvrir, sans regarder. Il sentait — c’était irrationnel mais c’était indéniable — que ce qui se trouvait derrière ces portes était plus ancien, plus profond, plus intense que ce qu’il avait vu aux étages inférieurs. Les couches profondes. Le fond du palimpseste.

Il ne monta pas au quatrième. La chambre 64 — la chambre de Percival — était au troisième. Et il se souvint du message : Pas encore.

* * *

Le dîner commença à vingt heures.

Le Grand Restaurant du Claridge’s avait été transformé. Mr. Edgewood avait fait dresser quarante couverts — vingt tables de deux, disposées en deux rangées parallèles, séparées par une allée centrale. La vaisselle était la plus fine — le service en porcelaine de Limoges que l’on sortait pour les occasions d’État. Les verres en cristal de Bohême captaient la lumière des candélabres — on avait éteint l’électricité sur suggestion du Dr. Fang, qui estimait que les fantômes préféraient les bougies, « pour des raisons de compatibilité atmosphérique ».

Les convives vivants arrivèrent les premiers.

Percival, évidemment, en smoking, avec une rose blanche à la boutonnière — pas noire, pas de deuil, blanche comme un drapeau de paix ou une provocation, selon le point de vue. Arthur, dans son unique costume à l’accroc au coude, qu’il avait essayé de réparer avec un fil de couleur approximative. Le Dr. Fang, dans un ensemble en tweed qui était spectaculairement inapproprié pour un dîner formel mais que personne n’osa lui signaler. Odette Clavert, dans une robe noire simple qui la transformait — elle qui, en tenue de jour, avait l’air d’une musicienne contrariée, avait, en robe du soir, l’allure d’une tragédienne de la Comédie-Française. Mrs. Bramwell-Titherington, dans un édifice de soie noire et de dentelle qui nécessitait probablement des fondations et un permis de construire. Et une douzaine d’autres clients de l’hôtel — des lords, des dames, un colonel en retraite, un banquier suisse, un ténor italien qui croyait que le dîner était un concert et avait apporté ses partitions.

Ils s’installèrent. Les serveurs versèrent le champagne. Percival, debout en bout de table, leva son verre.

« Mesdames, messieurs, merci d’être venus. Ce dîner est organisé en l’honneur de tous les résidents du Claridge’s — passés, présents et, qui sait, futurs. Nous vivons un moment singulier. L’hôtel nous offre un spectacle rare. La moindre des choses est de lever notre verre à sa santé. Au Claridge’s. »

« Au Claridge’s », répétèrent les convives, avec des degrés variables de conviction.

Puis le premier plat fut servi, et pendant dix minutes — dix minutes de consommé, de pain tiède et de conversation mondaine — tout fut normal.

Puis les bougies vacillèrent.

Toutes en même temps. Comme la première nuit. Comme si une porte invisible s’ouvrait quelque part et laissait passer un courant d’air venu de très loin.

Et ils arrivèrent.

Pas tous en même temps. Un par un, deux par deux, comme des invités à une fête qui arrivent à leur rythme. Le premier fut l’homme en perruque poudrée — celui qui avait demandé un consommé au cuisinier de nuit. Il apparut à l’entrée du restaurant, hésita un instant — avec l’embarras d’un invité qui n’est pas sûr d’être au bon endroit —, puis aperçut le couvert qui l’attendait et s’avança. Sa démarche était étrange — fluide mais légèrement décalée, comme un film projeté à une vitesse imperceptiblement différente de la normale. Il s’assit. Un serveur — et Arthur admira le courage, le professionnalisme, le sang-froid surhumain de ce serveur — s’approcha et dit :

« Le consommé, monsieur ? »

L’homme en perruque sourit. Hocha la tête. Le serveur servit le consommé.

Le fantôme mangea.

C’est-à-dire — le fantôme porta la cuillère à ses lèvres avec des gestes parfaitement humains. La cuillère se remplit, monta, toucha des lèvres qui avaient la translucidité d’un verre dépoli, et redescendit. Le niveau de consommé dans l’assiette ne changea pas. Mais le geste — le rituel — était complet.

Puis la femme en crinoline bleue arriva. La dame de Thomas Weekes, celle qui se plaignait du service. Elle s’assit, regarda autour d’elle avec l’expression d’une femme qui évalue et qui n’est pas encore satisfaite, puis hocha la tête — un hochement minuscule, l’équivalent spectral d’un compliment — et accepta un verre de bordeaux.

Puis un homme en uniforme militaire. Puis une femme en robe Empire, les cheveux à la grecque. Puis deux messieurs en redingotes, qui se disputaient à voix basse dans un anglais du début du XIXe siècle. Puis un enfant — un garçon de dix ans, en costume marin, qui regarda le restaurant avec des yeux écarquillés d’émerveillement et qui alla s’asseoir sagement à côté de Mrs. Bramwell-Titherington, laquelle lui tapota la tête avec la brusquerie affectueuse d’une femme qui n’a pas eu d’enfants mais qui en aurait voulu.

Ils étaient — Arthur les compta — dix-sept. Dix-sept fantômes, de sept époques différentes, assis à table dans le Grand Restaurant du Claridge’s, servis par un personnel qui avait atteint un niveau de flegme si transcendant qu’il relevait de la philosophie.

Les conversations se croisaient. C’était le plus extraordinaire — les vivants parlaient aux morts, les morts parlaient aux vivants, et les uns et les autres se comprenaient, non pas toujours par les mots — certains fantômes parlaient un anglais archaïque, et l’un d’eux semblait ne parler que le français — mais par les gestes, les regards, cette grammaire universelle de la courtoisie et du partage qui transcende les époques.

Le fantôme géorgien goûta le bordeaux et fit une moue.

« Un vin honnête, dit-il à Percival, qui était assis en face de lui. Mais pas comparable au claret que servait l’auberge Mivart en 1812. »

« L’auberge Mivart ? » dit Percival.

« C’est ici que nous sommes, n’est-ce pas ? L’auberge de Mr. Mivart ? »

Percival sourit. L’hôtel Mivart — le prédécesseur du Claridge’s, sur le même emplacement, avant que Mr. Claridge n’en prît possession en 1856. Le fantôme ne connaissait pas le Claridge’s. Pour lui, c’était toujours l’auberge Mivart.

« C’est exactement ici, dit Percival. Vous êtes chez vous. »

Le fantôme hocha la tête, satisfait, et but son bordeaux — ou fit le geste de le boire, ce qui, dans les circonstances, revenait au même.

Mrs. Bramwell-Titherington, de son côté, avait engagé une conversation animée avec la femme en robe Empire sur les mérites comparés du corset baleiné et de la taille haute, une discussion qui traversait un siècle de mode féminine avec une aisance qui suggérait que les questions vestimentaires, comme les questions morales, sont éternelles.

Le Dr. Fang prenait des notes. Il notait tout — les apparences, les comportements, les interactions, les durées de manifestation, les variations de luminosité des bougies en présence des fantômes. Son pendule, posé sur la table à côté de son assiette, oscillait en continu, comme un métronome qui battrait le tempo d’une musique inaudible.

Odette ne dîna pas. Elle était allée au salon, où le piano l’attendait. Et pendant tout le dîner, la musique — du Haendel, du Chopin, du Scarlatti, des morceaux qu’Arthur ne reconnut pas et qui n’avaient peut-être jamais été écrits, des morceaux composés en temps réel par un duo impossible — la musique flottait depuis le salon jusqu’au restaurant, passait sous les portes, montait dans les escaliers, enveloppait le Claridge’s tout entier dans un cocon sonore qui était, peut-être, la chose la plus belle qu’Arthur eût jamais entendue.

Le dîner dura trois heures.

Vers onze heures, les fantômes commencèrent à s’estomper — l’un après l’autre, doucement, comme les bougies qu’on souffle à la fin d’une veillée. Le fantôme géorgien fut le dernier à partir. Il se leva, ajusta sa perruque, s’inclina devant Percival avec une courtoisie du XVIIIe siècle, et dit :

« C’était un dîner fort agréable, monsieur. Si vous organisez le prochain, je recommanderais un meilleur claret. Et peut-être un quartet à cordes. On avait des quartets, dans mon temps. La musique de piano est charmante, mais un quartet a de la dignité. »

Puis il s’effaça, et le restaurant fut de nouveau rempli uniquement de vivants — des vivants fatigués, stupéfaits, silencieux, assis devant les restes d’un dîner qui avait traversé les siècles.

Percival leva son verre.

« Au Claridge’s, dit-il. Et à ses invités. Tous ses invités. »

Personne ne trouva rien à ajouter.

* * *

CHAPITRE X

Dans lequel Arthur commence à comprendre et à ne plus comprendre

Il était minuit passé quand Arthur et Percival se retrouvèrent au bar, seuls, avec deux whiskys et le silence.

Le silence, après le dîner, avait une qualité différente. Ce n’était plus le silence inquiétant des premiers jours — le silence des choses qui se cachent, qui attendent, qui guettent. C’était un silence apaisé. Un silence d’après, comme le calme qui suit un concert, quand la musique a vidé l’air de tout ce qui n’était pas elle et que le vide qui reste est doux.

Lord Asquith dormait sur le fauteuil de Percival, roulé en boule, les pattes sur le museau, dans cette posture d’abandon total qui est le privilège des chats et des innocents.

« Percival, dit Arthur.

— Oui.

— Ce qui vient de se passer — ce dîner — comment est-ce possible ? »

Percival fit tourner le whisky dans son verre. Le liquide ambré captait la lumière du feu et la renvoyait en éclats dorés sur les murs.

« Ce n’est pas la bonne question, Finch. “Comment” est une question de mécanisme. Vous voulez des engrenages, des causes, des effets. Le Dr. Fang pourrait vous en donner — des couches, des millefeuilles, des perturbations atmosphériques. Mais ce n’est pas la réponse. La réponse est : “pourquoi”. Pourquoi maintenant. Pourquoi ici. Pourquoi nous. »

Il but une gorgée.

« Et la réponse à “pourquoi” est : parce que quelque chose finit. Un monde s’achève. Victoria est morte, et avec elle, un siècle, une certitude, une façon d’être au monde. Et quand un monde s’achève, il se retourne une dernière fois — comme quelqu’un qui sort d’une pièce et qui jette un dernier regard par-dessus son épaule. Ce que nous avons vu ce soir, c’est ce dernier regard. Les fantômes ne nous hantent pas, Finch. Ils nous disent au revoir. »

Arthur regarda le feu. Les bûches craquaient, s’effondraient, se consumaient — ce processus lent et irréversible qui est la métaphore de tout ce qui existe.

« Et demain ? Les funérailles. Que va-t-il se passer ? »

Percival ne répondit pas tout de suite. Arthur le regarda et vit — pour la deuxième fois depuis leur rencontre — le masque glisser. Sous le charme, sous l’ironie, sous la légèreté cultivée comme un art de vivre, il y avait un homme qui avait peur. Pas la peur des fantômes — une autre peur, plus vaste, plus profonde. La peur de ce qui vient après.

« Demain, dit Percival, l’hôtel atteindra son apogée. Toute l’émotion du pays, tout le deuil, toute la fin — tout convergera ici, parce que les grands hôtels sont des éponges, Finch, et que le Claridge’s est la plus grande éponge de Londres. Les fantômes seront plus présents que jamais. Les portes s’ouvriront. Les miroirs montreront tout. L’étage trois et demi sera accessible à tous. Et la chambre 64 — »

Il s’arrêta.

« Quoi, la chambre 64 ? »

« La chambre 64 s’ouvrira. Pour vous. La clé fonctionnera. Demain. »

Arthur sentit le poids de la clé dans sa poche — un poids disproportionné, un poids de planète.

« Et qu’est-ce que je trouverai ? »

« Je ne sais pas, dit Percival. Quand la clé m’a choisi — quand j’ai ouvert cette porte — j’ai vu mon propre avenir. Des fragments. Des éclats. Des possibilités. Et depuis ce jour-là, je n’ai plus été capable de — » Il chercha le mot. « — de choisir. Parce que quand on voit toutes les routes possibles, on ne peut plus en emprunter aucune. On reste immobile. On regarde. On vit dans un hôtel. »

Il sourit — un sourire qui n’était pas le sourire de Percival, pas le sourire brillant et blindé, mais un sourire nu, un sourire de dessous, le sourire d’un homme qui se montre tel qu’il est pour la première fois devant quelqu’un.

« Ne faites pas la même erreur que moi, Finch. Quand la porte s’ouvrira, regardez — mais ne restez pas. Voyez ce qu’il y a à voir, puis sortez. Et fermez la porte. Et jetez la clé. Et partez. Retournez à Nottingham. Écrivez vos articles sur le cricket. Vivez votre vie. »

« Et vous ? »

« Moi, c’est trop tard. Je suis un fantôme qui ne sait pas qu’il en est un. » Il caressa Lord Asquith, qui ronronna dans son sommeil. « Les fantômes les plus pitoyables, Finch, ne sont pas ceux qui hantent les hôtels. Ce sont ceux qui y vivent. »

La conversation se termina là — non pas parce que Percival changea de sujet, ce qui aurait été sa manière habituelle, mais parce qu’il n’y avait plus rien à dire. Les deux hommes restèrent assis dans le silence du bar, avec le feu qui mourait et le whisky qui se réchauffait dans leurs mains, et dehors le brouillard qui enveloppait Londres comme un linceul pour la dernière nuit avant les funérailles.

Arthur monta se coucher à une heure du matin. Sur sa table de nuit, un nouveau papier.

Même écriture. Même encre brune.

Demain. Chambre 64. La porte sera ouverte.

Le piano, en bas, était silencieux.

Tout le Claridge’s était silencieux.

Comme un théâtre dans le noir, une seconde avant que le rideau ne se lève.

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