Le Quai de
Tanjong Pagar
Le Quai de Tanjong Pagar
Chapitres 1 à 3
PROLOGUE
La fumée d’opium possédait une douceur particulière, presque sucrée, qui s’accrochait aux vêtements et aux cheveux pendant des jours. Thomas Ashford connaissait cette odeur depuis Bombay, depuis les ruelles de Hong Kong, mais ce soir-là, dans les profondeurs de Chinatown à Singapore, elle lui semblait plus épaisse, plus lourde, comme chargée de menace.
Il avait suivi Lee Kwan à travers un dédale de passages étroits où les lanternes rouges jetaient des ombres mouvantes sur les murs de bois noirci. Lee Kwan était son informateur depuis trois semaines, un petit homme nerveux qui travaillait dans les entrepôts du port et qui, pour quelques dollars, murmurait des noms, des dates, des cargaisons. Ce soir, il avait promis quelque chose d’important. “Something big, Mister Ashford. Very big. But dangerous.”
La fumerie se trouvait au premier étage d’une maison dont l’escalier grinçait sous leurs pas. Une odeur de bois pourri se mêlait à celle de l’opium. Lee Kwan poussa une porte qui donnait sur une vaste pièce faiblement éclairée. Des corps étaient allongés sur des nattes, certains immobiles comme des cadavres, d’autres murmurant dans des dialectes incompréhensibles. Les ventilateurs de bambou tournaient paresseusement au plafond, brassant la fumée sans jamais la dissiper.
“Ici,” chuchota Lee Kwan en désignant un coin sombre.
Ils s’installèrent sur une natte crasseuse. Un vieil homme apparut avec une pipe et des boulettes d’opium. Ashford fit mine de fumer – il avait appris à tenir la pipe sans vraiment inhaler – tandis que Lee Kwan parlait à voix basse en malais avec le vieil homme. De l’argent changea de main.
“La cargaison de la Minerva,” murmura finalement Lee Kwan en anglais. “Elle arrive demain soir. Mais pas aux docks officiels. À Tanjong Pagar, l’ancien quai.”
Ashford notait mentalement chaque détail. La Minerva était un clipper britannique dont le manifeste officiel mentionnait du thé et des épices. Mais Lee Kwan prétendait qu’elle transportait trois tonnes d’opium brut destinées aux fumeries clandestines de la colonie.
“Et les noms ?” demanda Ashford. “Qui organise ça ?”
Lee Kwan hésita. Dans la pénombre, ses yeux brillaient de peur. “Big names, Mister Ashford. Very big. Colonial Office. Police also.”
Un frisson parcourut l’échine d’Ashford. Ce n’était plus une simple histoire de contrebande. Si Lee Kwan disait vrai, c’était toute la structure coloniale de Singapore qui était compromise.
“Donnez-moi des noms précis,” insista-t-il.
Lee Kwan allait répondre quand son regard se figea. Il fixait quelque chose derrière l’épaule d’Ashford. Sa bouche s’ouvrit légèrement, mais aucun son n’en sortit.
Ashford se retourna lentement.
Dans l’encadrement d’une porte qu’il n’avait pas remarquée, se tenait un homme de haute taille, vêtu d’un costume blanc impeccable qui contrastait violemment avec la saleté ambiante. Même dans la pénombre, Ashford reconnut le visage. Sir Arthur Pemberton, magistrat en chef de la colonie, membre éminent du Singapore Club, pilier de la société britannique.
Leurs regards se croisèrent pendant une fraction de seconde. Pemberton ne manifesta aucune surprise, aucune gêne. Au contraire, un léger sourire étira ses lèvres. Puis il disparut dans l’obscurité d’un couloir latéral, avalé par la fumée.
Quand Ashford se retourna vers Lee Kwan, la natte était vide. Son informateur s’était évaporé aussi silencieusement qu’un fantôme.
Il resta seul, entouré de fumeurs d’opium indifférents, avec la certitude glacée qu’il venait de commettre une terrible erreur. Pemberton l’avait vu. Pemberton savait qu’il enquêtait. Et Pemberton était assez puissant pour faire disparaître un journaliste gênant dans les eaux noires du port de Singapore.
Ashford se leva, essayant de maîtriser le tremblement de ses mains. Il descendit l’escalier quatre à quatre et se retrouva dans la ruelle. La nuit tropicale était étouffante, chargée d’humidité. Des chiens errants fouillaient des ordures. Au loin, on entendait les gongs d’un temple chinois.
Il marcha vite, sans but précis, simplement pour s’éloigner. Ses pensées tournaient frénétiquement. Il devait mettre ses notes en sûreté. Envoyer un télégramme au Times. Peut-être même quitter Singapore par le prochain bateau.
Mais non. S’il partait maintenant, l’histoire mourrait avec son départ. Et c’était précisément ce que Pemberton et ses complices souhaitaient.
Il lui fallait un endroit sûr. Un lieu où même Pemberton n’oserait pas agir trop ouvertement.
Le Raffles Hotel.
L’établissement le plus respectable de la colonie, fréquenté par les officiers, les planteurs, les marchands de haut rang. Un sanctuaire de respectabilité britannique au cœur de cette ville étrange et dangereuse.
Ashford héla un pousse-pousse. “Raffles Hotel,” dit-il au conducteur chinois.
Tandis que la voiture légère filait dans les rues nocturnes, il jeta un regard par-dessus son épaule. Personne ne semblait le suivre. Mais dans cette ville où tout le monde avait des yeux, où chaque domestique pouvait être un informateur, où les murs eux-mêmes semblaient murmurer des secrets, comment en être certain ?
La façade blanche du Raffles apparut enfin, illuminée comme un phare dans l’obscurité tropicale. Ashford paya le conducteur et gravit les marches. Un doorman sikh en uniforme impeccable lui ouvrit la porte avec un salut militaire.
À l’intérieur, tout était lumière, fraîcheur, civilisation. Des ventilateurs tournaient au plafond. Des palmiers en pot décoraient le hall. On entendait le tintement des verres et des rires discrets venant du bar.
Ashford s’approcha de la réception. Un employé chinois en veste blanche lui sourit poliment.
“Je voudrais une chambre,” dit Ashford. “Pour une semaine au moins.”
“Certainement, sir. Votre nom ?”
“Thomas Ashford. Du Times de Londres.”
L’employé nota soigneusement. “Bienvenue au Raffles, Mister Ashford.”
Ashford signa le registre d’une main qui tremblait encore légèrement. Il était en sécurité maintenant. Du moins le croyait-il.
Ce qu’il ne savait pas encore, c’est que Sir Arthur Pemberton était également résident permanent du Raffles Hotel, et que sa suite se trouvait exactement deux étages au-dessus de la chambre qu’on venait d’attribuer au jeune journaliste.
CHAPITRE 1
Le boy qui conduisit Ashford à sa chambre était un jeune Chinois au visage impassible. Il portait la veste blanche impeccable du Raffles, ses pieds nus glissaient silencieusement sur le parquet ciré. Il ne dit pas un mot pendant toute la montée des escaliers, se contentant de hocher la tête quand Ashford lui tendit un pourboire.
La chambre se trouvait au deuxième étage, donnant sur Beach Road. Elle était spacieuse, meublée simplement mais avec goût : un lit à baldaquin drapé de moustiquaire, une armoire en teck sombre, un bureau près de la fenêtre, deux fauteuils en rotin. Un ventilateur tournait lentement au plafond, brassant l’air chaud sans vraiment le rafraîchir. Par la fenêtre ouverte, on entendait les bruits nocturnes de Singapore : des voix chinoises dans la rue, le roulement lointain d’un pousse-pousse, le cri d’un oiseau tropical.
Ashford posa sa valise sur le lit et s’assit lourdement dans un fauteuil. Ses mains tremblaient encore. Il ferma les yeux, essayant de ralentir les battements de son cœur.
Le visage de Pemberton dans la fumerie. Ce sourire. Cette absence totale de surprise.
Cela signifiait quoi exactement ? Que Pemberton savait qu’Ashford enquêtait sur lui depuis le début ? Que Lee Kwan l’avait trahi ? Ou simplement que dans cette ville où tout le monde espionnait tout le monde, rien ne restait secret bien longtemps ?
Il se leva, verrouilla la porte, tira les rideaux. Puis il ouvrit sa valise et en sortit un carnet de cuir usé. Ses notes. Trois mois d’enquête minutieuse, de recoupements, de noms collectés dans les ports entre Bombay et Singapore. Des cargaisons fantômes. Des manifestes falsifiés. Des sociétés écrans enregistrées à Londres mais contrôlées depuis l’Orient. Et maintenant, grâce à Lee Kwan, une date précise : demain soir, la Minerva, le vieux quai de Tanjong Pagar.
S’il pouvait documenter cette transaction, photographier les acteurs, obtenir des preuves tangibles…
Mais d’abord, survivre jusqu’à demain soir.
Il glissa le carnet sous le matelas, hésita, puis le récupéra pour le cacher derrière une latte descellée de l’armoire. Précaution probablement inutile – si on voulait vraiment le trouver, on le trouverait – mais cela le rassurait d’une certaine façon.
Il se déshabilla, se lava le visage dans la cuvette d’eau tiède posée sur la commode. Dans le miroir ovale au-dessus, il examina ses traits. Il avait l’air fatigué, plus vieux que ses vingt-quatre ans. Trois mois en Asie du Sud-Est avaient tanné sa peau, creusé des cernes sous ses yeux. Il avait perdu du poids aussi. Sa chemise pendait sur ses épaules.
Il aurait dû avoir faim, mais son estomac était noué. L’idée de dormir lui semblait impossible. L’adrénaline de la soirée continuait à pulser dans ses veines.
Un verre. Voilà ce qu’il lui fallait. Un whisky, peut-être deux, pour calmer ses nerfs.
Il enfila une chemise propre, ajusta sa cravate devant le miroir, et descendit.
—
Le Long Bar du Raffles était à moitié vide à cette heure tardive. Quelques planteurs attardés fumaient des cigares dans les fauteuils de rotin, leurs voix bourdonnant dans la pénombre. Les ventilateurs tournaient paresseusement au plafond. Derrière le comptoir d’acajou, un barman chinois essuyait des verres avec des gestes méthodiques.
Ashford s’installa au bar. “Un whisky, s’il vous plaît. Écossais si vous en avez.”
“Certainement, sir.”
Le verre apparut, ambré et prometteur. Ashford but une longue gorgée, sentit l’alcool brûler sa gorge et se diffuser dans son corps. Un peu de tension se relâcha dans ses épaules.
“Rough night?”
Ashford sursauta légèrement. À sa droite, un homme d’une quarantaine d’années le regardait avec un sourire en coin. Visage tanné, cheveux grisonnants, uniforme blanc de la Royal Navy débraillé. Il tenait un verre de gin qui n’était manifestement pas le premier de la soirée.
“Pardon ?” dit Ashford.
“You look like you’ve seen a ghost. Or something worse.” L’homme leva son verre. “Captain Richard Lowell, HMS Invincible. Currently docked for repairs, which means I’m condemned to this lovely establishment for another fortnight.”
“Thomas Ashford,” répondit Ashford après une brève hésitation. “Journalist.”
“Ah. That explains the haunted look. What are you investigating? Opium dens? Secret societies? The shocking truth about Singapore’s drainage system?”
Il y avait quelque chose de provocateur dans le ton de Lowell, mais pas malveillant. Plutôt cette ironie lasse des hommes qui ont trop vu et ne croient plus à grand-chose.
“Just… local color,” dit Ashford prudemment. “For the Times.”
“The Times.” Lowell siffla doucement. “Respectable. They pay well?”
“Well enough.”
“Good. Because this place costs a bloody fortune.” Lowell fit signe au barman de remplir son verre. “But it’s the only hotel in this godforsaken city where one can drink without being poisoned or robbed. Usually.”
“Usually?”
Lowell haussa les épaules. “Singapore has a way of disappointing expectations. You’ll learn.”
Un silence s’installa. Ashford but une autre gorgée. Dans un coin du bar, deux hommes en costume blanc discutaient à voix basse. L’un d’eux jeta un regard dans sa direction, puis se détourna rapidement.
Paranoïa, se dit Ashford. Tout le monde ne travaille pas pour Pemberton.
“You’re new here,” observa Lowell. “I can tell. You have that look. Fresh off the boat, full of… what is it you journalist types call it? Righteous indignation?”
“I’ve been in Asia for three years,” répondit Ashford un peu sèchement.
“Three years.” Lowell ricana. “I’ve been sailing these waters for twenty. Trust me, boy, three years is nothing. You haven’t even scratched the surface.”
“The surface of what?”
Lowell le regarda avec un sourire étrange. “Of how rotten everything is. How deep the rot goes.”
Ashford sentit son pouls s’accélérer. Était-ce une allusion ? Lowell savait-il quelque chose ? Ou était-ce simplement le cynisme habituel d’un officier colonial désabusé ?
“Strong words for a captain de Sa Majesté,” dit prudemment Ashford.
“Oh, I still serve the Queen, don’t worry. I still salute the flag and all that. But I’m not blind.” Lowell vida son verre. “This Empire we’re building in the East… it’s built on opium, corruption, and lies. Pretty lies, mind you. Civilizing mission and all that rubbish. But lies nonetheless.”
Il se leva brusquement, vacillant légèrement. “Well, I’ve had enough philosophy for tonight. Sleep well, Mister Ashford. And welcome to the Raffles. You’ll find it very… educational.”
Il s’éloigna en direction de l’escalier, laissant Ashford seul avec son whisky et ses pensées.
Le barman réapparut. “Another one, sir?”
“Yes,” dit Ashford. “Please.”
Pendant qu’il attendait, il observa la salle. Les deux hommes en costume blanc étaient partis. Un boy traversait silencieusement l’espace, éteignant une à une les lampes à pétrole. Bientôt, il ne resta plus que la faible lueur des lampes du bar et le tournoiement hypnotique des ventilateurs au plafond.
Ashford but son deuxième whisky plus lentement. L’alcool commençait à faire effet, engourdissant ses nerfs, émoussant ses peurs. Peut-être qu’il arriverait à dormir finalement.
Il régla son addition et monta l’escalier. Le couloir du deuxième étage était plongé dans la pénombre, éclairé seulement par une lampe à chaque extrémité. Ses pas résonnaient sur le parquet.
En passant devant une porte entrouverte, il entendit une voix – une voix féminine, parlant français avec un accent qu’il ne put identifier. Puis un rire, cristallin et étrangement déplacé dans le silence nocturne.
Il s’arrêta malgré lui, tendit l’oreille. Mais la voix s’était tue.
Il continua jusqu’à sa chambre, déverrouilla la porte, entra.
Tout semblait exactement comme il l’avait laissé. Le ventilateur tournait. Les rideaux bougeaient légèrement dans la brise nocturne. Sa valise était toujours sur le lit.
Pourtant, quelque chose clochait. Une impression infime, presque imperceptible. Une odeur différente ? Un objet légèrement déplacé ?
Il se figea, scrutant la pièce.
Non. Il devenait fou. Personne n’était entré ici.
Il se déshabilla, se glissa sous la moustiquaire, s’allongea sur le lit. Les draps étaient frais, presque agréables contre sa peau moite.
Demain, pensa-t-il. Demain il enverrait un télégramme à Londres. Il irait au vieux quai de Tanjong Pagar. Il obtiendrait ses preuves.
Demain.
Le sommeil vint finalement, lourd et sans rêves.
Ce qu’il ne vit pas, c’est la silhouette qui se détacha de l’ombre du couloir une fois sa porte refermée. Un boy en veste blanche qui resta immobile un long moment, écoutant, puis s’éloigna aussi silencieusement qu’il était venu.
CHAPITRE 2
Le matin à Singapore arrivait comme une agression. La lumière blanche explosait à travers les rideaux, accompagnée du vacarme de la rue : cris de marchands chinois, grincement des pousse-pousse, hennissements de chevaux. Ashford se réveilla en sursaut, désorienté, la bouche pâteuse.
Il mit un moment à se rappeler où il était. Le Raffles. La fumerie. Pemberton.
Il se leva, écarta les rideaux. Beach Road grouillait déjà de vie. Des coolies transportaient des caisses sur leurs épaules. Des femmes malaises en sarong passaient avec des paniers sur la tête. Un pousse-pousse évita de justesse une charrette tirée par un buffle.
Ashford consulta sa montre. Huit heures. Il avait dormi plus longtemps qu’il ne le pensait. Le whisky, probablement.
Il se rasa, s’habilla, descendit pour le petit déjeuner.
La salle à manger du Raffles était une vaste pièce aux murs blancs, décorée de palmiers en pot et de gravures représentant des scènes coloniales idylliques. Les tables étaient couvertes de nappes immaculées. Des boys circulaient silencieusement avec des plateaux d’argent.
Ashford choisit une table près d’une fenêtre. Un serveur apparut immédiatement.
“Good morning, sir. Tea or coffee?”
“Coffee, please. And eggs. Scrambled.”
“Very good, sir.”
Pendant que le boy s’éloignait, Ashford observa les autres convives. Des planteurs pour la plupart, reconnaissables à leurs visages brûlés par le soleil et leurs conversations sur les prix du caoutchouc. Deux officiers en uniforme blanc impeccable. Un couple âgé qui mangeait en silence.
Et, dans un coin, une femme seule.
Elle était assise très droite, vêtue d’une robe de lin crème qui semblait anachronique dans la chaleur moite de Singapore. Ses cheveux châtain clair étaient remontés en chignon strict. Elle lisait un journal français – Ashford reconnut le Figaro – tout en buvant du thé avec des gestes précis, presque mécaniques.
Il y avait quelque chose d’étrange dans sa présence. Les femmes étaient rares au Raffles, et celles qu’on y voyait étaient généralement accompagnées de leur mari. Celle-ci était manifestement seule, et semblait parfaitement à l’aise avec cela.
Leurs regards se croisèrent brièvement. Elle avait des yeux gris, presque métalliques, qui le jaugèrent avec une intensité déconcertante avant de retourner à son journal.
Le café arriva, brûlant et fort. Ashford en but une longue gorgée, sentant la caféine dissiper les brumes de la nuit.
Il devait établir un plan. D’abord, envoyer un télégramme à son rédacteur en chef à Londres. Ensuite, repérer le vieux quai de Tanjong Pagar en plein jour, pour savoir où se poster ce soir. Et essayer de retrouver Lee Kwan – quoique cette dernière perspective semblait de plus en plus improbable.
“Mind if I join you?”
Ashford leva les yeux. Un jeune homme se tenait près de sa table, sourire affable, moustache soigneusement taillée, uniforme de l’armée britannique orné de l’insigne de major. Il avait ce port arrogant des officiers qui n’ont jamais vraiment connu le combat.
“I’m Major Blake,” continua-t-il sans attendre de réponse. “Edmund Blake. I don’t believe we’ve met.”
“Thomas Ashford,” répondit Ashford en désignant la chaise en face de lui. “Please.”
Blake s’installa avec un soupir de satisfaction. “Dreadful heat already. And it’s only eight o’clock. You’re new here, aren’t you? I make it my business to know everyone at the Raffles.”
“I arrived last night.”
“Ah. Business or pleasure?”
“Business. I’m a journalist.”
L’expression de Blake se modifia imperceptiblement. “Journalist? For whom?”
“The Times.”
“The Times!” Blake siffla doucement. “Well, well. What brings the Times to our little corner of paradise?”
“Local stories. The development of Singapore, the trade routes, that sort of thing.”
“Fascinating.” Le ton de Blake suggérait le contraire. “You know, journalists can cause quite a bit of trouble if they’re not careful. Singapore is a delicate ecosystem. Balances of power, you understand. One careless article and the whole thing could come tumbling down.”
Ashford but une gorgée de café, gardant son visage neutre. “I’ll try to be careful.”
“Good man.” Blake fit signe à un boy. “Tea, and some of those marvelous scones.” Puis, se tournant de nouveau vers Ashford : “You should meet Sir Arthur Pemberton. Our chief magistrate. Brilliant man. He could give you all sorts of insights for your articles. Very helpful to the press, Sir Arthur.”
Le nom flotta dans l’air comme un miasme.
“I’ll keep that in mind,” dit Ashford lentement.
“You should. He’s dining here tonight, actually. Most Thursday evenings. I could arrange an introduction if you’d like.”
“That’s very kind, but—”
“No trouble at all. Sir Arthur is always pleased to meet representatives of the British press. Shows we have nothing to hide out here, doesn’t it?”
Il y avait quelque chose de profondément faux dans le sourire de Blake. Quelque chose qui suggérait que cette rencontre n’avait rien de fortuit.
“I’ll think about it,” dit Ashford.
“Do. Well, I must be off. Regimental duties and all that.” Blake se leva, ajusta son uniforme. “Welcome to Singapore, Mister Ashford. I’m sure you’ll find it most… enlightening.”
Il s’éloigna d’un pas martial.
Ashford reposa sa tasse, la main légèrement tremblante. Message reçu. Pemberton savait qu’il était au Raffles. Pemberton envoyait ses hommes pour le sonder, l’intimider peut-être.
Ou pour le surveiller.
Il termina son petit déjeuner sans vraiment le goûter. Quand il se leva pour partir, il remarqua que la femme au Figaro avait disparu. Sa table était vide, sa tasse encore fumante.
—
Le bureau de poste de Singapore se trouvait sur Raffles Place, dans un bâtiment colonial blanc aux colonnes imposantes. À l’intérieur, il faisait à peine plus frais qu’à l’extérieur. Des ventilateurs brassaient l’air lourd au-dessus des guichets où des employés indiens traitaient les envois avec une lenteur bureaucratique.
Ashford rédigea son télégramme avec soin :
“PEMBERTON CONFIRMED STOP TRANSACTION TONIGHT TANJONG PAGAR STOP NEED BACKUP FROM LONDON STOP SITUATION DANGEROUS STOP ASHFORD”
Il le relut trois fois, hésita, puis le tendit à l’employé.
“Combien de temps pour Londres ?”
“Six heures, sir. Maybe eight.”
Six heures. D’ici là, il aurait peut-être déjà obtenu ses preuves. Ou il serait mort.
Il paya, sortit dans la chaleur accablante. Les rues de Singapore grouillaient de vie : marchands chinois criant leurs prix, rickshaws slalomant entre les piétons, odeurs mêlées d’épices, de poisson séché, d’ordures pourrissant dans les caniveaux.
Ashford héla un pousse-pousse. “Tanjong Pagar. Le vieux quai.”
Le conducteur, un Chinois maigre aux muscles saillants, hocha la tête et se mit à courir. La voiture légère rebondissait sur les pavés inégaux.
Ils traversèrent le quartier chinois, passèrent devant des temples où l’encens brûlait, des boutiques d’herboristes, des maisons de jeu où des hommes s’agglutinaient déjà malgré l’heure matinale. Puis les rues devinrent plus désertes, bordées d’entrepôts aux façades décrépites.
Le vieux quai de Tanjong Pagar n’était plus utilisé depuis des années. Les nouveaux docks avaient rendu cet endroit obsolète. Quelques jonques chinoises pourrissaient contre les pilotis. Des rats circulaient dans les détritus.
Ashford descendit du pousse-pousse, paya le conducteur. “Attendez-moi ici. Je reviens dans dix minutes.”
Le Chinois le regarda avec méfiance mais acquiesça.
Ashford marcha le long du quai. L’endroit était parfait pour une transaction illégale : isolé, à l’écart des patrouilles, avec plusieurs chemins d’accès. Un clipper pouvait accoster ici sans attirer l’attention.
Il repéra plusieurs positions possibles pour se cacher. Un entrepôt abandonné avec des fenêtres brisées. Un amas de caisses empilées. Une ruelle entre deux bâtiments.
“Looking for something, Mister Ashford?”
Il se retourna brusquement.
Un homme se tenait à l’entrée du quai. Grand, massif, vêtu d’un costume gris qui collait à son corps transpirant. Il avait le visage rougeaud des Britanniques qui boivent trop sous les tropiques et des yeux petits, méchants.
“Inspector Grafton,” dit l’homme en s’approchant lentement. “Singapore Police. We haven’t been properly introduced.”
Ashford sentit sa gorge se serrer. “I’m just… looking around. Research for an article.”
“Research.” Grafton s’arrêta à deux mètres de lui. “Funny place for research. This area is dangerous, you know. Criminals, opium smugglers, that sort of thing. A respectable journalist could get hurt wandering around here.”
“I’ll be careful.”
“See that you are.” Grafton alluma un cigare, souffla la fumée dans la direction d’Ashford. “You know, Singapore is a wonderful city. Very safe, very orderly. As long as people don’t go looking for trouble where there isn’t any.”
“I’m not looking for trouble.”
“Good. Because trouble has a way of finding nosy journalists. Accidents happen. Men disappear. The harbor is deep, Mister Ashford. Very deep.”
Le silence qui suivit n’avait rien d’ambigu.
Ashford soutint le regard de Grafton pendant un long moment, puis se détourna. “I should be going.”
“Yes, you should. Back to the Raffles. Nice safe hotel. Stay there, enjoy your breakfast, write your little articles about the exotic East. Everyone will be much happier.”
Ashford remonta dans le pousse-pousse sans répondre. “Raffles Hotel,” dit-il au conducteur.
Tandis qu’ils s’éloignaient, il jeta un regard par-dessus son épaule. Grafton était toujours là, immobile, sa silhouette massive se découpant contre le ciel blanc.
Le message était clair. Ils le surveillaient. Ils savaient où il allait. Et ils n’hésiteraient pas à le tuer s’il devenait trop gênant.
Ashford ferma les yeux, sentant la sueur couler le long de son dos. Il avait peur. Une peur froide, rationnelle. La peur d’un homme qui comprend qu’il est seul, vulnérable, face à des adversaires puissants et sans scrupules.
Mais il y avait autre chose aussi. Une colère sourde. Une détermination.
Il irait au quai ce soir. Il obtiendrait ses preuves.
Et que Pemberton et Grafton aillent au diable.
CHAPITRE 3
L’après-midi s’étira comme du sirop épais. Ashford retourna au Raffles, monta dans sa chambre, essaya de dormir. Impossible. Il faisait trop chaud, et son esprit tournait frénétiquement.
Il vérifia que ses notes étaient toujours cachées derrière la latte de l’armoire. Toujours là. Il sortit son appareil photographique – un Kodak compact qu’il avait acheté à Hong Kong – et vérifia qu’il fonctionnait. Deux plaques photographiques restantes. Il faudrait que ça suffise.
Vers quatre heures, n’en pouvant plus de rester enfermé, il descendit.
Le hall du Raffles était plongé dans une torpeur d’après-midi. Quelques résidents somnolaient dans les fauteuils de rotin. Un boy balayait paresseusement le parquet.
Ashford se dirigea vers le jardin à l’arrière de l’hôtel. C’était un espace modeste mais joliment aménagé, avec des palmiers, des hibiscus rouges, et une fontaine au centre où l’eau s’écoulait avec un murmure apaisant.
Il n’était pas seul.
À l’ombre d’un frangipanier, installée dans un fauteuil de rotin blanc, la femme du petit déjeuner lisait toujours. Pas le Figaro cette fois, mais un livre relié de cuir.
Elle leva les yeux à son approche.
“Monsieur Ashford,” dit-elle en français. “Vous semblez agité.”
Il s’arrêta net. Comment connaissait-elle son nom ? Et pourquoi parlait-elle français ?
Elle sourit légèrement, comme si elle lisait dans ses pensées. “Le major Blake parle très fort. J’ai entendu votre nom au petit déjeuner. Quant au français…” Elle haussa les épaules avec une grâce très européenne. “C’est ma langue maternelle.”
“Vous n’êtes pas britannique.”
“Suisse.” Elle referma son livre – Ashford aperçut le titre, Les Fleurs du Mal – et le posa sur une table. “Ginevra Reinhardt. Enchantée.”
Elle ne lui tendit pas la main. Les femmes ne le faisaient généralement pas, surtout dans ce contexte colonial rigide. Mais il y avait quelque chose dans son attitude qui suggérait que ce n’était pas par convention, mais par choix.
“Vous êtes loin de chez vous,” dit Ashford en français.
“Pas plus que vous, j’imagine.” Ses yeux gris l’étudiaient avec cette même intensité déconcertante. “Un journaliste britannique à Singapore. Cela doit être… intéressant.”
“Parfois.”
“Et dangereux ?”
Ashford sentit un frisson le parcourir. “Pourquoi dites-vous cela ?”
“Vous avez l’air d’un homme traqué. Je reconnais ce regard. On bouge les yeux constamment, on surveille les portes, on sursaute au moindre bruit.” Elle inclina la tête. “J’ai connu des gens comme vous. Des gens qui avaient peur.”
“Et vous ? Vous n’avez pas peur ?”
“De quoi aurais-je peur ? Je ne suis qu’une voyageuse.”
“Les femmes ne voyagent pas seules en Orient. Pas sans raison.”
“Vous avez raison.” Elle sourit de nouveau, un sourire énigmatique. “J’ai mes raisons.”
Un silence s’installa. On entendait le murmure de la fontaine, le chant d’un oiseau tropical, le bruissement des palmiers dans la brise.
“Vous devriez faire attention, Monsieur Ashford,” dit finalement Ginevra. “Singapore est une ville où les secrets se monnayent cher. Et où les journalistes curieux ont tendance à… disparaître.”
“C’est une menace ?”
“Un conseil.” Elle se leva avec une grâce fluide, ramassa son livre. “Je séjourne au Raffles depuis trois semaines. J’ai appris à observer. Et ce que j’observe, c’est que vous êtes surveillé. Le major Blake ce matin. Maintenant, le boy près de la porte qui fait semblant de lire son journal mais qui ne vous quitte pas des yeux. Et ce soir, je parie que Sir Arthur Pemberton trouvera un prétexte pour venir vous parler.”
Ashford jeta un coup d’œil discret vers la porte. Effectivement, un boy en veste blanche était assis sur un banc, un journal chinois entre les mains. Mais ses yeux regardaient par-dessus les pages.
“Comment savez-vous tout cela ?”
“Je vous l’ai dit. J’observe.” Ginevra fit quelques pas, puis se retourna. “Un dernier conseil, Monsieur Ashford. Si vous comptez faire quelque chose de stupide ce soir – et je crois que c’est le cas – assurez-vous d’avoir une sortie de secours. Cet endroit est un piège doré. Magnifique, confortable, mortel.”
Elle s’éloigna dans l’allée du jardin, laissant derrière elle un parfum léger de lavande et d’ambre.
Ashford resta immobile, le cœur battant. Qui était cette femme ? Une espionne, comme il l’avait soupçonné ? Pour qui ? Et pourquoi l’avertissait-elle ?
Trop de questions. Pas assez de réponses.
Il retourna à l’intérieur, croisant le regard du boy au journal qui se détourna immédiatement.
—
Le dîner était servi à sept heures. Ashford, qui n’avait pas vraiment faim mais savait qu’il aurait besoin de forces pour la nuit à venir, descendit à la salle à manger.
Elle était bondée ce soir. Toutes les tables occupées, conversations animées, rires discrets, tintement de l’argenterie sur la porcelaine fine. Les ventilateurs tournaient au plafond, diffusant l’odeur de curry, de poisson grillé, de fleurs tropicales.
Le maître d’hôtel – Mr. Tighe lui-même – l’accueillit avec un sourire professionnel. “Good evening, Mister Ashford. Table for one?”
“Yes, please.”
“Right this way.”
Tighe le conduisit à une petite table près d’une fenêtre. C’était un homme dans la cinquantaine, mince et raide comme un piquet, avec une moustache grise impeccablement taillée et des yeux qui ne souriaient jamais vraiment malgré la courtoisie de sa bouche.
“I trust everything is to your satisfaction?” demanda-t-il pendant qu’Ashford s’installait.
“Very much so.”
“Excellent. The Raffles prides itself on offering the finest service in the colony.” Tighe fit signe à un serveur. “If there is anything you need, anything at all, please do not hesitate.”
Il s’éloigna avec une courbette légère.
Ashford commanda du poisson et du riz, puis observa la salle. Il reconnut quelques visages du petit déjeuner. Des planteurs. Des officiers. Le couple âgé.
Et là, à la meilleure table près de la fenêtre donnant sur le jardin, Sir Arthur Pemberton.
Il dînait seul, mais plusieurs personnes s’arrêtaient à sa table pour le saluer. Blake passa, échangea quelques mots, rit à une plaisanterie. Un marchand chinois en costume occidental se courba respectueusement. Pemberton régnait sur cette salle comme un monarque sur sa cour.
Leurs regards se croisèrent.
Pemberton leva son verre de vin dans une sorte de toast ironique. Puis il retourna à son repas comme si de rien n’était.
Le message était clair : je sais que tu es là. Je ne suis pas inquiet. Tu ne représentes aucune menace.
Ashford détourna les yeux, les mains tremblantes.
Son poisson arriva. Il mangea mécaniquement, sans vraiment goûter. Sa montre indiquait huit heures. Dans trois heures, la Minerva devait accoster au vieux quai.
Il devait y être.
“Excusez-moi.”
Ashford leva les yeux. Un jeune homme se tenait près de sa table. Petit, mince, avec des lunettes rondes et une moustache clairsemée. Il avait un air timide, presque gauche, mais ses yeux brillaient d’intelligence.
“Je ne voudrais pas vous déranger,” continua le jeune homme avec un accent britannique éduqué. “Mais j’ai entendu dire que vous êtes journaliste. Pour le Times.”
“C’est exact.”
“Rudyard Kipling.” Il tendit la main. “Je suis… enfin, j’écris aussi. Des nouvelles, principalement. Pour des journaux indiens.”
Ashford serra la main tendue. “Thomas Ashford. Enchanté.”
“Puis-je ?” Kipling désigna la chaise vide.
“Je vous en prie.”
Kipling s’installa avec un soupir. “Dieu que cette chaleur est éprouvante. J’arrive de Rangoon, je pensais être habitué, mais Singapore est pire. Cette humidité…”
Il commanda un gin tonic, puis se tourna vers Ashford avec un sourire enthousiaste. “Alors, qu’est-ce qui vous amène ici ? Un article sur le commerce colonial ? L’expansion britannique en Asie ?”
“Quelque chose comme ça.”
“Fascinant. Vous savez, j’ai beaucoup écrit sur l’Inde. L’entreprise britannique là-bas, les contradictions, la beauté aussi. C’est un sujet inépuisable.”
Ashford étudia le jeune homme. Vingt-quatre ans, comme lui. Mais là où Ashford était rongé par le doute et le cynisme, Kipling semblait déborder d’enthousiasme naïf.
“Vous croyez à l’Empire,” dit Ashford. Ce n’était pas une question.
“Bien sûr.” Kipling sembla surpris qu’on puisse en douter. “Oh, je sais qu’il y a des abus, des erreurs. Mais dans l’ensemble, ce que nous faisons ici… apporter la civilisation, l’ordre, le progrès… c’est noble, non ?”
“Noble,” répéta Ashford lentement. “C’est un mot.”
“Vous n’êtes pas d’accord ?”
“Je pense que c’est plus compliqué que ça.”
Le gin tonic de Kipling arriva. Il en but une gorgée, réfléchissant. “Vous avez peut-être raison. Mais compliquer les choses à l’excès, c’est une forme de paralysie. Parfois, il faut simplement croire en quelque chose. Agir.”
“Et si ce en quoi vous croyez est pourri ?”
Kipling fronça les sourcils. “Pourri ?”
Ashford hésita. Puis, peut-être parce que l’alcool commençait à faire effet, peut-être parce qu’il avait besoin de dire ces choses à voix haute, il parla.
“L’opium, Mister Kipling. Vous savez combien de tonnes passent par Singapore chaque année ? Combien de vies sont détruites ? Et qui contrôle ce commerce ? Des marchands chinois ? Non. Des sociétés britanniques très respectables. Des hommes qui dînent dans cet hôtel, qui vont à l’église le dimanche, qui parlent de mission civilisatrice.”
Kipling le regarda avec un mélange de surprise et de malaise. “Je… je sais que le commerce de l’opium existe. Mais c’est… enfin, c’est légal.”
“Légal.” Ashford rit amèrement. “Oui. Nous avons fait des guerres pour rendre ça légal.”
“Vous semblez très… passionné par ce sujet.”
“Disons que j’ai fait des recherches.”
Un silence tendu s’installa. Ashford regretta immédiatement d’avoir parlé. Trop d’informations. Trop vite. À un inconnu.
Mais Kipling ne semblait pas hostile. Juste… déconcerté. “Vous écrivez un article là-dessus ?”
“Peut-être.”
“Ce sera… controversé.”
“Probablement.”
Kipling but une autre gorgée, pensif. “Vous savez, j’admire votre courage. Vraiment. Mais vous devriez faire attention. Des articles comme celui que vous envisagez… ils peuvent ruiner des carrières. La vôtre, je veux dire.”
“Je sais.”
“Ou pire.” Kipling baissa la voix. “J’ai entendu des histoires. Des journalistes qui posaient trop de questions. Qui finissaient… eh bien, qui ne finissaient pas leurs articles.”
Ashford le regarda intensément. “Qui vous a dit ça ?”
“Personne de spécifique. Juste… des rumeurs. Singapore est une petite ville, malgré les apparences. Les gens parlent.”
Avant qu’Ashford puisse répondre, une ombre tomba sur leur table.
Sir Arthur Pemberton se tenait là, souriant, une coupe de champagne à la main.
“Messieurs,” dit-il avec une affabilité parfaite. “Quelle charmante conversation. Puis-je me joindre à vous ?”


