Le Quai de Tanjong Pagar — Chapitres 4 à 8

Le Quai de
Tanjong Pagar

Le Quai de Tanjong Pagar

Chapitres 4 à 8

CHAPITRE 4

Ashford sentit son sang se glacer. À côté de lui, Kipling se leva immédiatement.

“Sir Arthur ! Bien sûr, je vous en prie.”

Pemberton s’installa avec l’aisance d’un homme habitué à ce qu’on lui cède la place. De près, il était encore plus imposant que dans la fumerie. La soixantaine bien portée, cheveux gris argent, visage tanné mais distingué, yeux bleus perçants qui ne cillaient jamais.

“Mister Kipling, toujours un plaisir. Et vous devez être Mister Ashford.” Pemberton tendit une main massive. “Arthur Pemberton. Magistrat en chef de cette belle colonie.”

Ashford serra la main, qui était froide et sèche malgré la chaleur. “Enchanté.”

“Le major Blake m’a dit que vous étiez journaliste. Pour le Times, c’est bien ça ?”

“Oui.”

“Excellent journal. Très respecté. J’espère que vous écrirez de bonnes choses sur Singapore. Nous sommes très fiers de ce que nous avons accompli ici.”

“J’en suis sûr.”

Pemberton but une gorgée de champagne, observant Ashford par-dessus le rebord de son verre. “Vous êtes arrivé hier soir, je crois ?”

“C’est exact.”

“Et déjà au travail ce matin. J’ai entendu dire que vous étiez allé à Tanjong Pagar. Quartier fascinant, n’est-ce pas ? Un peu délabré, certes, mais plein de… couleur locale.”

Le message était parfaitement clair. Pemberton savait exactement où il était allé. Grafton avait fait son rapport.

“Je fais des repérages,” dit Ashford en s’efforçant de garder une voix neutre.

“Bien sûr, bien sûr. Les journalistes doivent être… exhaustifs.” Pemberton se tourna vers Kipling. “Et vous, jeune homme ? Toujours en train d’écrire vos histoires indiennes ?”

“Oui, sir. J’ai publié quelques nouvelles récemment dans la Civil and Military Gazette.”

“Splendide. L’Empire a besoin d’écrivains qui comprennent sa grandeur. Trop de… pessimisme ces temps-ci. Trop de gens qui voient des problèmes où il n’y en a pas.”

Kipling acquiesça avec enthousiasme. Ashford resta silencieux.

“Vous savez, Mister Ashford,” continua Pemberton en se tournant de nouveau vers lui, “Singapore est un endroit merveilleux pour un journaliste. Tant d’histoires positives à raconter. Le développement du port, les écoles que nous construisons, les hôpitaux. Le progrès, en somme.”

“Je n’en doute pas.”

“Mais il y a aussi… comment dire… des aspects moins reluisants. Des criminels, des sociétés secrètes, des trafics en tous genres. Des choses que, franchement, il vaut mieux laisser aux autorités compétentes.”

“Comme vous.”

“Exactement.” Pemberton sourit, mais ses yeux restaient froids. “Mon travail est de maintenir l’ordre. Et l’ordre exige parfois… de la discrétion. Vous comprenez ?”

“Parfaitement.”

“Bien.” Pemberton vida son champagne et se leva. “Je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Mais si vous avez besoin de quoi que ce soit pendant votre séjour – conseils, introductions, informations – n’hésitez pas à me faire signe. Je suis toujours ravi d’aider la presse britannique.”

Il s’éloigna, s’arrêtant à une autre table pour échanger des plaisanteries avec un planteur.

Kipling exhala lentement. “Impressionnant, n’est-ce pas ? Sir Arthur a une telle… présence.”

Ashford ne répondit pas. Ses mains tremblaient légèrement. Il les cacha sous la table.

“Vous allez bien ?” demanda Kipling.

“Juste fatigué. Le voyage, la chaleur.”

“Vous devriez vous reposer. Singapore peut être épuisant pour les nouveaux arrivants.”

Ashford consulta sa montre. Neuf heures et demie. Il avait encore le temps.

“Vous avez raison. Je vais monter.”

“Bonne nuit, alors. Et… écoutez, je ne voulais pas sembler moralisateur tout à l’heure. Votre article sur l’opium. Si vous le faites, j’aimerais le lire. Vraiment.”

Ashford lui serra la main. “Merci.”

Il quitta la salle à manger, monta l’escalier vers sa chambre. Dans le couloir, il croisa un boy qui poussa un chariot de linge. L’homme ne le regarda même pas.

Une fois dans sa chambre, Ashford verrouilla la porte et s’adossa contre elle, respirant profondément.

Pemberton savait. Pemberton avait joué avec lui comme un chat avec une souris. L’avertissement n’aurait pas pu être plus clair.

Mais il était allé trop loin pour reculer maintenant.

Il sortit son appareil photographique de l’armoire, vérifia une dernière fois le mécanisme. Les deux plaques étaient en place. Il glissa l’appareil dans une sacoche de cuir.

Puis il attendit.

À dix heures et demie, il éteignit la lampe, ouvrit la fenêtre, et se glissa sur le balcon. De là, il pouvait descendre le long d’un treillis couvert de bougainvilliers jusqu’au jardin.

Il atterrit sans bruit sur l’herbe humide. Le jardin était désert. Les lumières du Raffles brillaient dans son dos, mais personne ne semblait le surveiller.

Il se faufila le long du mur, atteignit la rue latérale, héla un pousse-pousse qui passait.

“Tanjong Pagar,” murmura-t-il. “Le vieux quai. Et vite.”

Le conducteur le regarda bizarrement mais ne dit rien. La voiture s’élança dans la nuit.

Les rues de Singapore étaient presque désertes à cette heure. Quelques lanternes rouges de fumeries d’opium. Des chiens errants. Un ivrogne qui titubait.

Puis les entrepôts abandonnés, les docks silencieux.

Le vieux quai.

Ashford descendit, paya le conducteur. “Ne m’attendez pas.”

Il s’enfonça dans l’ombre.

L’entrepôt qu’il avait repéré le matin était toujours là, fenêtres brisées comme des yeux aveugles. Il se glissa à l’intérieur, grimpa un escalier branlant jusqu’au premier étage.

De là, il avait une vue parfaite sur le quai.

Et il attendit.

Minuit approchait quand il entendit des voix.

Des lanternes apparurent dans l’obscurité. Trois, quatre, cinq hommes qui avançaient le long du quai. Tous en costume européen. Tous britanniques, à en juger par leurs silhouettes.

Puis d’autres arrivèrent. Des Chinois cette fois, portant des caisses. Beaucoup de caisses.

Et enfin, glissant silencieusement sur l’eau noire, une jonque chinoise qui accosta au quai délabré.

Ashford souleva son appareil photographique, les mains tremblantes.

La scène en dessous était parfaitement claire maintenant. Les caisses étaient transférées de la jonque aux coolies chinois. Les hommes en costume supervisaient l’opération, vérifiant des manifestes à la lumière des lanternes.

Et là, au centre du groupe, donnant des ordres d’une voix calme et autoritaire :

Sir Arthur Pemberton.

Ashford prit sa première photographie. Le flash illumina brièvement l’entrepôt.

En bas, les hommes se figèrent.

“What was that?” La voix de Pemberton, soudain tendue.

Ashford ne perdit pas de temps. Il prit sa deuxième et dernière photographie, puis se rua vers l’escalier.

Des cris éclatèrent en dessous. Des bruits de course.

Il dévala les marches, manqua de tomber, se rattrapa au mur. Sortit de l’entrepôt par une porte latérale qu’il avait repérée le matin.

“There! Someone’s running!”

Des coups de feu claquèrent dans la nuit. Une balle siffla près de sa tête, s’enfonça dans un mur de bois avec un bruit sourd.

Ashford courait comme il n’avait jamais couru. Ses poumons brûlaient. Son cœur cognait dans sa poitrine. La sacoche avec l’appareil battait contre sa hanche.

Il se jeta dans une ruelle entre deux entrepôts. D’autres coups de feu. Des voix qui hurlaient en anglais et en chinois.

La ruelle débouchait sur une rue plus large. Il la traversa, plongea dans un autre passage. Puis un autre.

Il courait sans savoir où il allait, guidé seulement par l’instinct de survie.

Finalement, épuisé, il s’effondra contre un mur, haletant. Autour de lui, le silence. Ses poursuivants avaient abandonné ou perdu sa trace.

Il resta là de longues minutes, essayant de reprendre son souffle, de calmer les tremblements de son corps.

Il avait les preuves. Les photographies. Pemberton en flagrant délit.

Mais maintenant, il devait sortir de cette ville vivant.

CHAPITRE 5

Ashford marcha pendant des heures dans les rues nocturnes de Singapore, évitant les grandes artères, se cachant dans l’ombre chaque fois qu’il entendait des pas. La ville était un labyrinthe hostile. Chaque coin de rue pouvait cacher un danger. Chaque silhouette était potentiellement un ennemi.

L’aube commençait à blanchir le ciel quand il se retrouva près du Raffles. Il était sale, trempé de sueur, ses vêtements déchirés. Mais il était vivant.

Et il avait toujours l’appareil photographique.

Il ne pouvait pas rentrer par la porte principale. Trop risqué. Il contourna l’hôtel, grimpa de nouveau le long du treillis jusqu’à son balcon.

Sa chambre était exactement comme il l’avait laissée.

Non. Pas exactement.

Sur son oreiller, il y avait une enveloppe blanche.

Les mains tremblantes, il la ramassa. Pas de nom dessus. Il l’ouvrit.

Une seule phrase, écrite d’une écriture élégante :

“Vous avez jusqu’à demain soir pour quitter Singapore. Après, je ne pourrai plus vous protéger. — G.R.”

Ginevra Reinhardt.

Ashford s’assit lourdement sur le lit. Elle savait. Elle savait ce qu’il avait fait. Comment ? Et que voulait-elle dire par “vous protéger” ?

Il n’avait pas le temps de réfléchir à ça maintenant.

Il sortit les plaques photographiques de l’appareil avec des gestes précieux. Dans la lumière grise de l’aube, il ne pouvait pas voir si les images étaient bonnes. Il faudrait les faire développer.

Mais où ? Dans quel laboratoire de cette ville pouvait-il faire confiance ?

Il cacha les plaques avec ses notes, se lava rapidement, changea de vêtements.

Sept heures du matin. Le bureau de poste ouvrait à huit heures. Il pouvait envoyer les plaques à Londres par courrier express. Trois jours, peut-être quatre.

Trop long.

Il devait sortir de Singapore. Aujourd’hui.

Il descendit pour le petit déjeuner, essayant de paraître normal malgré l’épuisement et la peur qui rongeaient ses nerfs.

La salle à manger était à moitié vide. Quelques planteurs, une famille de voyageurs européens.

Et, dans son coin habituel, Ginevra Reinhardt.

Leurs regards se croisèrent. Elle fit un léger mouvement de tête vers le jardin.

Ashford termina son café rapidement et sortit. Elle était déjà là, sous le frangipanier, fumant une cigarette dans un long fume-cigarette en ivoire.

“Vous êtes fou,” dit-elle sans préambule quand il s’approcha. “Complètement fou.”

“Vous m’avez laissé un message.”

“Pour vous sauver la vie. Pemberton est furieux. Il a mis toute la police sur vos traces. Si Grafton vous trouve…”

“Comment savez-vous tout ça ?”

Elle souffla une volute de fumée. “J’ai mes sources. Disons que… je ne suis pas la seule à surveiller Pemberton.”

“Vous êtes une espionne.”

“Appelons ça plutôt une… observatrice intéressée.” Elle écrasa sa cigarette. “Peu importe. Ce qui compte, c’est que vous devez partir. Aujourd’hui.”

“J’ai les photographies.”

“Je sais. C’est pour ça qu’ils veulent vous tuer.”

“Je dois les faire développer. Les envoyer à Londres.”

Ginevra le regarda comme s’il était un enfant particulièrement lent. “Vous ne pourrez jamais sortir de Singapore avec ces plaques. Grafton fouille déjà tous les bateaux. Toutes les diligences. Tous les trains.”

Ashford sentit le désespoir le gagner. “Alors quoi ? J’abandonne tout ?”

“Non.” Ginevra sembla prendre une décision. “Donnez-moi les plaques.”

“Quoi ?”

“Donnez-moi les plaques. Je peux les faire sortir. J’ai… des arrangements. Des contacts. Les Suisses sont très doués pour faire passer des choses discrètement.”

“Pourquoi m’aideriez-vous ?”

“Parce que Pemberton et ses semblables méritent d’être exposés. Et parce que…” Elle hésita. “Parce que j’ai mes propres raisons de vouloir voir cet empire de mensonges s’effondrer.”

Ashford la regarda dans les yeux. Pouvait-il lui faire confiance ? Avait-il le choix ?

“Comment je sais que vous ne travaillez pas pour Pemberton ?”

“Vous ne le savez pas. Vous devez faire un pari.” Elle tendit la main. “Les plaques. Maintenant.”

Ashford hésita encore un long moment. Puis il sortit les deux plaques photographiques de sa poche intérieure et les lui donna.

Ginevra les glissa dans son sac avec une dextérité qui trahissait l’habitude. “Bien. Maintenant, écoutez-moi attentivement. Ce soir, un bateau part pour Penang. Le Duchess of York. Soyez à bord. Ne prenez rien avec vous, juste de l’argent. Achetez votre billet sous un faux nom.”

“Et mes notes ? Mes affaires ?”

“Oubliez-les. Vous êtes un homme mort si vous restez une minute de plus que nécessaire.”

“Ginevra…”

“Ne me remerciez pas. Et ne pensez pas que je fais ça par bonté d’âme.” Elle se dirigea vers l’hôtel, puis se retourna. “Une dernière chose. Le capitaine Lowell. Vous le connaissez ?”

“On a parlé une fois.”

“Il part aussi ce soir. Pour Penang, justement. Son navire y fait escale. Si vous avez besoin d’un allié…”

Elle disparut avant qu’il puisse répondre.

Ashford resta seul dans le jardin, sentant le poids de l’épuisement et de la peur s’abattre sur lui.

Un jour. Il devait tenir un jour de plus.

CHAPITRE 6

Le reste de la matinée passa dans une brume de paranoïa. Ashford resta dans sa chambre, sursautant à chaque bruit. À midi, on frappa à sa porte.

“Housekeeping, sir.”

Il ouvrit. Un boy avec des draps propres. L’homme entra, changea le lit avec des gestes mécaniques. Mais ses yeux balayaient la pièce, cherchant quelque chose.

Quand il fut parti, Ashford vérifia. Ses notes étaient toujours cachées. Mais on avait clairement fouillé l’armoire. Déplacé ses affaires.

Ils cherchaient les plaques photographiques.

L’après-midi s’étira interminablement. Ashford descendit déjeuner, croisant Blake dans le hall. Le major lui adressa un sourire glacial mais ne dit rien.

Vers quatre heures, il alla au bureau de poste, envoya un télégramme crypté à son rédacteur en chef : “PREUVES EN ROUTE STOP QUITTE SINGAPORE STOP ASHFORD”

Puis il retourna au Raffles, monta dans sa chambre, attendit.

À six heures, il descendit au bar. Il avait besoin d’un verre. Peut-être plusieurs.

Lowell était déjà là, installé à sa place habituelle avec un gin.

“Ashford,” dit-il quand le journaliste s’approcha. “You look terrible. Worse than yesterday.”

“Rough couple of days.”

“I can imagine.” Lowell fit signe au barman. “Whisky pour mon ami. Double.”

Ils burent en silence pendant quelques minutes. Autour d’eux, le bar se remplissait. Des voix, des rires, le tintement des verres.

“I’m leaving tonight,” dit finalement Lowell. “Back to the Invincible. We sail for Penang at ten.”

Ashford le regarda. Était-ce une coïncidence ? Ou Ginevra avait-elle arrangé ça aussi ?

“That’s… convenient.”

Lowell haussa les sourcils. “Convenient for whom ?”

“For me. Je dois quitter Singapore. Ce soir.”

“I see.” Lowell but une longue gorgée. “Woman trouble ?”

“You could say that. Though not the kind you think.”

“Debts ?”

“Something like that.”

Lowell le regarda attentivement. “You’re not very good at lying, Ashford. Whatever you’ve done, it’s bigger than gambling or women.”

Ashford ne répondit pas.

“Well,” dit Lowell après un moment, “I don’t particularly care. If you need passage to Penang, you can come aboard. I’ll tell them you’re a journalist doing a story on the Navy. Won’t even charge you.”

“Pourquoi m’aidez-vous ?”

“Because I like you. And because…” Lowell sourit amèrement, “fuck Pemberton and everything he represents.”

Ashford sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine. “Vous savez.”

“I know lots of things. I know Pemberton runs half the opium trade in Singapore. I know Grafton kills people who ask too many questions. I know this whole bloody empire is built on corruption and violence.” Il vida son verre. “But what can I do ? I’m just a Navy captain. I follow orders.”

“You could—”

“Could what ? Testify ? Write a report ? I’d be cashiered and dead within a week.” Lowell se leva. “We sail at ten. Be at the dock by nine. Don’t bring luggage. Don’t be followed. And for God’s sake, don’t tell anyone where you’re going.”

“Thank you.”

“Don’t thank me yet. We’re not out of Singapore.”

Il partit, laissant Ashford seul au bar.

CHAPITRE 7

À huit heures, Ashford monta dans sa chambre pour la dernière fois. Il prit seulement son argent, son carnet de notes qu’il glissa dans sa poche intérieure, et un revolver qu’il avait acheté à Hong Kong et qu’il n’avait jamais utilisé.

Il vérifia l’arme. Six balles. Il espérait ne pas avoir à s’en servir.

Par la fenêtre, il vit que la nuit était tombée. Des lanternes s’allumaient dans les rues. Singapore se préparait pour une autre nuit tropicale.

Il allait partir quand il remarqua quelque chose sur son bureau.

Une enveloppe. Encore une.

Il l’ouvrit. Cette fois, c’était une carte de visite.

“Rudyard Kipling, Journalist & Author”

Et au dos, griffonné à la hâte : “Je sais ce que vous avez fait. Je sais pourquoi. Bon courage. — R.K.”

Ashford resta immobile un moment, tenant la carte. Kipling savait. Comment ? Avait-il deviné ? Ou quelqu’un le lui avait-il dit ?

Peu importait maintenant.

Il glissa la carte dans sa poche avec ses notes, éteignit la lampe, et sortit.

Le couloir était désert. Il descendit l’escalier latéral, celui qu’utilisaient les domestiques. Personne.

Il atteignit le hall. Tighe était à son bureau, parlant avec un client. Il ne leva pas les yeux.

Ashford sortit par une porte latérale qui donnait sur une ruelle.

La nuit était chaude, humide, chargée d’odeurs de jasmin et d’ordures. Il marcha vite, évitant les grandes rues, se fondant dans l’ombre.

Les docks n’étaient pas loin. Dix minutes de marche.

Mais ce furent les dix minutes les plus longues de sa vie.

Chaque bruit le faisait sursauter. Chaque silhouette était un ennemi potentiel. Il sentait le poids du revolver contre sa hanche, froid et rassurant.

Il tourna un coin de rue et se figea.

Trois hommes se tenaient devant lui. Chinois, vêtus de noir, visages impassibles.

Des membres d’une société secrète. Peut-être engagés par Pemberton. Peut-être agissant pour leur propre compte.

L’un d’eux sortit un couteau.

Ashford porta la main à son revolver, mais avant qu’il puisse le sortir, une voix retentit dans l’obscurité.

“Leave him.”

Les trois hommes se retournèrent. Une silhouette émergea de l’ombre. Lee Kwan.

L’informateur qu’Ashford croyait mort ou disparu.

Les trois hommes hésitèrent. Lee Kwan parla rapidement en dialecte. Il y eut un échange tendu. Puis, inexplicablement, les trois hommes rengainèrent leurs armes et s’éloignèrent.

Lee Kwan s’approcha d’Ashford. Son visage portait des ecchymoses récentes. Il avait été battu.

“Mister Ashford,” dit-il avec son anglais hésitant. “You should not be here.”

“Lee Kwan. Je pensais… je pensais que Pemberton t’avait…”

“He tried. But I hide. I know people. Secret people.” Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. “You must go. Now. Those men, they will come back.”

“Pourquoi m’as-tu aidé ?”

Lee Kwan sourit tristement. “You try to stop bad men. You try to tell truth. Is good thing. Dangerous, but good.”

“Viens avec moi. Pemberton te tuera si tu restes.”

“No. Singapore is my home. I stay. I hide. I wait.” Il poussa Ashford doucement. “Go. Your ship is waiting.”

Ashford hésita, puis serra la main de Lee Kwan. “Merci.”

“Go!”

Ashford courut.

Les docks apparurent devant lui. Des navires alignés le long des quais, lanternes se balançant dans la brise nocturne. Odeur de goudron, de sel, de poisson.

Il chercha le HMS Invincible. Là. Un croiseur imposant, pavillon britannique flottant mollement.

Il monta la passerelle en courant. Un marin de garde le défia.

“Captain Lowell m’attend,” haleta Ashford.

Le marin hésita, puis fit signe à quelqu’un. Quelques minutes plus tard, Lowell apparut.

“Cutting it close, Ashford.”

“Désolé. J’ai été… retardé.”

“Well, you’re here now. Come.”

Lowell le conduisit à travers le navire, jusqu’à une petite cabine près de la salle des machines.

“Vous resterez ici. Ne sortez pas avant qu’on soit en mer. Compris ?”

“Compris.”

“Good.” Lowell allait partir, puis se retourna. “Whatever you did, Ashford… I hope it was worth it.”

“Moi aussi.”

Lowell referma la porte. Ashford entendit le verrou tourner de l’extérieur.

Il était prisonnier. Mais c’était pour sa sécurité.

Il s’assit sur la couchette étroite, écoutant les bruits du navire. Des voix de marins. Des pas sur le pont. Le clapotis de l’eau contre la coque.

Puis, vers dix heures, un sifflement strident. Le grondement des machines. Le navire se mit à vibrer.

Ils partaient.

Ashford ferma les yeux, sentant les larmes de soulagement couler sur ses joues.

Il était vivant. Il avait survécu.

Mais à quel prix ?

CHAPITRE 8

Le voyage vers Penang dura trois jours. Ashford resta confiné dans sa cabine, ne sortant que pour les repas dans la salle des officiers où personne ne lui posait de questions. Lowell avait manifestement donné des instructions.

Le troisième jour, le capitaine vint le trouver.

“Nous arrivons à Penang dans deux heures. Vous avez des plans ?”

Ashford secoua la tête. “Pas vraiment. Retourner à Londres, je suppose. Publier mon article.”

“Si vous y arrivez vivant.” Lowell s’assit sur la couchette. “Pemberton a des contacts partout en Asie. Même à Londres, probablement. Vous n’êtes pas en sécurité.”

“Je sais.”

“Il y a un bateau français qui part de Penang pour Marseille dans une semaine. Le Bretagne. Je connais le capitaine. Il vous prendra sans poser de questions.”

“Merci. Pour tout.”

Lowell se leva. “Ne me remerciez pas. Je n’ai fait que mon devoir d’Anglais. Même si c’est un devoir que peu comprennent.” Il tendit la main. “Bonne chance, Ashford. Et soyez prudent.”

Penang était une île verdoyante, moins frénétique que Singapore. Ashford descendit au Eastern & Oriental Hotel, un établissement colonial élégant mais moins oppressant que le Raffles.

Il envoya un télégramme à Londres :

“ARRIVÉ PENANG STOP PREUVES EN ROUTE STOP RENTRERAI VIA MARSEILLE STOP ASHFORD”

Puis il attendit.

Les jours passaient avec une lenteur exaspérante. Il lisait les journaux, cherchant des nouvelles de Singapore. Rien. Pemberton contrôlait la presse locale.

Le cinquième jour, on frappa à sa porte.

Un boy de l’hôtel tenait un paquet.

“Pour vous, sir. Livré ce matin.”

Ashford prit le paquet, donna un pourboire au boy. Une fois seul, il l’ouvrit avec des mains tremblantes.

À l’intérieur, deux photographies développées.

Les siennes.

Elles étaient parfaites. Nettes, claires, incontestables. On voyait Pemberton supervisant le déchargement des caisses d’opium. On voyait les autres hommes, dont certains que Ashford reconnaissait – des magistrats, des officiers de police, des marchands respectables.

Et avec les photographies, un mot :

“Comme promis. Les plaques originales sont en sécurité. Utilisez ces copies pour votre article. Ne me contactez jamais. Ne me cherchez jamais. Nous ne nous sommes jamais rencontrées. — G.R.”

Ashford tint les photographies comme des reliques sacrées. Ginevra avait tenu parole. Il avait ses preuves.

Il pouvait écrire son article.

Il passa les deux jours suivants à rédiger. Les mots coulaient avec une fluidité fiévreuse. Trois ans d’enquête condensés en cinq mille mots. Les faits, les noms, les dates. Et maintenant, les preuves photographiques.

C’était explosif. Ça détruirait des carrières. Peut-être même ébranlerait l’administration coloniale.

Mais c’était la vérité.

Le huitième jour, il embarqua sur le Bretagne. Un cargo français qui sentait le vin et le tabac. Le capitaine, un Marseillais bourru, le regarda à peine.

“Lowell m’a dit que vous cherchiez un passage. Ça vous coûtera cinquante livres.”

“Pas de problème.”

“Et vous restez en cabine. Pas de questions. Pas de problèmes.”

“Compris.”

La traversée dura six semaines. L’Océan Indien, le Canal de Suez, la Méditerranée. Ashford resta la plupart du temps enfermé, relisant son article, le polissant, l’améliorant.

Parfois, la nuit, il rêvait de Singapore. De la fumerie d’opium. Du sourire de Pemberton. Des coups de feu au vieux quai. Du visage de Lee Kwan dans l’obscurité.

Il se réveillait en sueur, haletant.

Mais chaque jour le rapprochait de Londres. De la sécurité. De la possibilité de publier son histoire.

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