Sept coups de couteau
Sept coups de couteau
Partie 1
Grand Hotel Duchi d’Aosta, Trieste
Nuit du 28 au 29 juin 1914
I — LE HALL
22h
Dix heures. Les clés.
Beppo posa les mains sur le comptoir et le bois tiède remonta dans ses paumes comme quelque chose de vivant. Le noyer. Depuis combien d’années ce comptoir. Depuis les Ciga, disait Moretti, depuis avant les Ciga, depuis le Vanoli, peut-être depuis avant le Vanoli. Ses mains connaissaient chaque veine du bois, chaque cicatrice sous le vernis. En haut le verre nouveau, doré, bronze, les reflets de la mer disaient-ils dans le journal quand ils ont refait. Reflets. La mer ne fait pas de reflets à dix heures du soir. Noire la mer. Noire et plate et silencieuse ce soir devant la piazza et toute la journée aussi silencieuse, la journée des cercueils.
La clé du 7 pendait encore. Le Grec, Douvaris, pas rentré. Au café sans doute, ou au casino, ou chez les femmes à Cavana. Les Grecs ont de l’argent pour tout ça. La clé du 12 manquait, bon, les Autrichiens de Graz, le couple, rentrés tôt, ella avait les yeux rouges toute la journée, le cortège, elle pleurait pour l’archiduc ou elle pleurait pour pleurer. Les femmes pleurent pour les morts des autres comme pour les leurs. Maria pleurait quand la chatte est morte et elle ne pleurait pas quand son frère. Non. Ne pas penser au frère de Maria. La clé du 14, la clé du 16, la clé du 21. Le 10 est vide. Le 10 est toujours vide. Enfin presque toujours. On le donne quand il n’y a plus rien d’autre, et les clients ne restent jamais longtemps, ils sentent quelque chose, le froid peut-être, les murs, je ne sais quoi. È stato Winckelmann.
Le lustre. Ce lustre. Barovier e Toso, verre de Murano, aquamarine, ils l’avaient fait venir de Venise pièce par pièce, soixante bras, peut-être quatre-vingts, personne n’a jamais compté. Moretti disait qu’il valait plus que la moitié des chambres réunies. À cette heure-ci éteint, presque éteint, deux bougies électriques sur soixante, le minimum pour qu’un client qui rentre voie le comptoir et son propre chemin jusqu’à l’escalier. Les gouttelettes de verre tremblaient quand même. Pourquoi tremblent-elles. Pas de vent dans le hall. Pas de bora ce soir, rien, calme plat, la ville retient son souffle depuis cet après-midi, depuis le port, depuis les cercueils, tout est lourd et immobile. Et pourtant le lustre tremble. Le bâtiment respire, disait Moretti. Tous les bâtiments respirent, et celui-ci plus que les autres parce qu’il est vieux et qu’il a des choses dans les poumons.
Mes pieds. Déjà. Il n’est que dix heures et déjà les pieds. Le gauche surtout, sous la voûte, cette douleur qui remonte dans la cheville. Les chaussures de Grünbaum, via Carducci, trente-deux couronnes, trop cher, Maria avait dit trop cher et elle avait raison et je les ai achetées quand même et elles me font mal depuis le premier jour. L’orgueil des pieds. Acheter des chaussures trop chères qui font mal pour avoir l’air d’un portier de grand hôtel et pas d’un portier de pension de famille. Comme si les clients regardaient les pieds du portier. Ils ne regardent rien. Ils regardent le lustre en entrant et la clé en sortant et entre les deux ils regardent à travers vous comme à travers du verre, pas le beau verre aquamarine de Barovier e Toso, non, du verre ordinaire, invisible, un homme-fenêtre, ecco, un homme par lequel on passe pour aller dormir.
Cossa ti vol. C’est le métier. Vingt-deux ans de métier. Vingt-deux ans de nuits. Moretti en avait fait trente et il est mort dans son lit un mardi à quatre heures de l’après-midi, la seule heure de la journée où il n’avait jamais été éveillé, comme si la mort l’avait pris par surprise en le trouvant les yeux fermés pour une fois, tiens celui-là dort, profitons-en. Si je meurs ce sera la nuit, les yeux ouverts, derrière ce comptoir, et le premier client à descendre le matin me trouvera debout et raide et il pensera que je suis un meuble. Un meuble qui faisait partie du hall, entre le lustre et l’escalier, un meuble en forme d’homme avec des chaussures à trente-deux couronnes.
Un bruit à l’étage. Deuxième étage. Les tuyaux. Quelqu’un tire la chasse ou fait couler un bain. À cette heure-ci. Les Autrichiens de Graz peut-être, les gens en deuil prennent des bains la nuit, j’ai remarqué ça, les gens très tristes se lavent beaucoup, comme s’ils voulaient ôter quelque chose de la peau, la mort des autres, la sueur de la tristesse. L’eau court dans les tuyaux, descend dans les murs, rejoint les canalisations sous le sol, sous les fondations, là où il y avait avant l’Hospitium Magnum, le premier relais, treizième siècle, les murs sont pleins de tuyaux et les tuyaux sont pleins d’eau et l’eau est pleine de la crasse de six siècles de voyageurs. Pensée dégoûtante. Ne pas penser à ça. Penser au poisson. Demain mardi, marché au poisson, branzino si le prix est bon, Maria le fait avec les pommes de terre et le romarin, branzino al forno con patate, quand le prix est bon. Deux couronnes le kilo la semaine dernière. Trop cher le branzino aussi. Tout est trop cher. L’archiduc est mort et le branzino est trop cher, voilà les nouvelles de la journée.
Cet après-midi. Le cortège. Je les ai vus arriver par le port, les cercueils sur le navire, le SMS Viribus Unitis, l’ironie, unitis, la force unie, rien n’est uni, tout se défait, l’Empire se défait, les Italiens tirent d’un côté, les Slaves de l’autre, les Allemands du troisième, et au milieu Trieste, toujours au milieu, toujours entre, ni l’un ni l’autre, les deux à la fois, xe vero, c’est ça Trieste, un entre-deux, un hôtel, un lieu de passage. Les cercueils descendus sur le quai. Les soldats. Les chevaux noirs. Le silence de la piazza. Moi sur le seuil de l’hôtel, en livrée, au garde-à-vous, tous les portiers des hôtels de la piazza au garde-à-vous, le Vanoli et le Duchi c’est la même chose maintenant mais je dis encore Vanoli parfois, mon père disait Vanoli, et son père disait Locanda Grande, et le père de son père disait Osteria, et avant ça Hospitium Magnum, les noms changent et le seuil reste et sur le seuil un homme debout qui regarde passer les morts.
Les morts de cet hôtel. Mieux vaut ne pas compter. Mieux vaut ne pas penser à Winckelmann ce soir. Mais c’est plus fort que moi, chaque fois que je passe devant le 10, chaque nuit, cette espèce de courant d’air dans le couloir du premier étage, même quand toutes les fenêtres sont fermées, même en été, surtout en été, le 8 juin c’est en été qu’il est mort, juin 1768, sette colpi di coltello, sept coups de couteau, cinq mortels, dans cette chambre, qui n’est plus la même chambre, les murs ont été refaits trois fois depuis, le parquet changé, la fenêtre déplacée, il ne reste rien de la chambre de 1768, rien que le numéro, le 10, on aurait pu changer le numéro aussi, on aurait dû, mais non, la direction a gardé le numéro, per scaramanzia ou par fierté ou par commerce, il y a des gens qui demandent la chambre du mort, des Allemands surtout, des professeurs avec des lunettes qui veulent dormir là où Winckelmann a été poignardé, comme si le matelas avait une mémoire, comme si le sang traversait les siècles à travers les sommiers.
Guarda che mi ha fatto. C’est ce qu’il a crié dans l’escalier. Regardez ce qu’il m’a fait. Il descendait en se tenant le ventre et le sang coulait entre ses doigts et il criait aux domestiques qui n’avaient rien entendu, qui dormaient ou faisaient semblant, et Arcangeli courait déjà dans la rue, le couteau encore, non, il avait laissé le couteau, le couteau et la corde, oui la corde aussi, il avait essayé de l’étrangler d’abord et ensuite le couteau, et Winckelmann, le vieux Winckelmann, le Signor Giovanni comme il se faisait appeler, faux nom, incognito, pourquoi incognito, l’homme le plus célèbre d’Europe qui se cache dans une auberge de Trieste sous un faux nom, quelque chose ne va pas dans cette histoire, n’a jamais été, quelque chose d’opaque au fond, comme le verre du comptoir quand la lumière ne passe plus à travers, quelque chose qui regarde depuis l’autre côté.
Il lui a pardonné avant de mourir. C’est ça qui m’a toujours. Si un homme me poignardait sept fois je ne lui pardonnerais pas. Même une fois. Même un seul coup de couteau je ne pardonnerais pas. Mais Winckelmann a pardonné à Arcangeli et Arcangeli a été roué vif sur la piazza devant l’hôtel quand même, le 20 juillet, quarante-deux jours après, le pardon de la victime ne compte pas pour la justice des hommes, ni pour celle de Dieu d’ailleurs, cossa xe el perdono, qu’est-ce que le pardon si le corps est ouvert et le sang répandu et les médailles de l’impératrice volées, les médailles de Marie-Thérèse, en or, c’est pour ça qu’il l’a tué, pour l’or, ou pas pour l’or, les historiens disent autre chose, les historiens disent l’amour ou la politique ou la folie, les historiens ne savent rien, je suis portier de nuit depuis vingt-deux ans et je sais que les hommes tuent pour trois raisons, l’argent, la peur et l’humiliation, et que le reste c’est de la littérature.
Onze heures moins le quart. Douvaris n’est pas rentré. Le hall est vide. Le lustre tremble. Mes pieds.
II — LE CAFFÈ
23h
Les miroirs. Degli Specchi. Le café des miroirs. Moi dans le miroir, moi dans l’autre miroir, moi dans le miroir du miroir, combien de Joyce dans ce café ce soir, six, huit, une infinité, une régression de Joyce décroissants vers un point de fuite qui serait Dublin.
L’Opollo est tiède. Deuxième verre. Peut-être un troisième. Non. Nora saura. Nora sait toujours. L’odorat de Nora, infaillible pour le vin, le tabac, le mensonge. Le vin de cette région, cru des collines du Carso, âpre, un peu de soufre, pas vraiment bon mais c’est le vin d’ici et le vin d’ici c’est le vin d’ici. Boire le lieu. Devenir le lieu en buvant. Ulysse buvait le vin de chaque île.
Dehors la piazza. L’immense piazza ouverte sur la mer noire. Pas une âme. Il y avait un cortège aujourd’hui sur cette piazza, des milliers de gens, les cercueils de l’archiduc et de sa femme, le navire de guerre dans le port, les chevaux, les sabres, et maintenant rien, vide, les pavés luisants de la chaleur du jour qui redescend dans la pierre, la mer plate et noire au bout comme une page non écrite. A blank page. Tablature. Tabula. Rasa.
Le garçon essuie les tables. Bientôt ils fermeront. Combien de cafés dans cette ville. Plus que de bibliothèques. Plus que d’églises. Le café comme institution civique, comme forum, comme agora, les Grecs avaient l’agora et les Triestins ont le caffè et c’est la même chose au fond, une place publique avec du bruit et des opinions et de la fumée au lieu du soleil. Svevo au San Marco tous les jours, Saba au Tommaseo, moi ici, agli Specchi, parce que les miroirs et parce que la piazza et parce que de cette table-ci on voit le hall du Duchi d’Aosta par la porte vitrée quand elle s’ouvre et le hall est un pays et chaque hôtel est un pays avec ses lois et ses frontières et sa population de passage.
Dubliners. Treize jours. Treize jours que le livre existe et pas une ligne dans le Freeman’s Journal, pas un mot dans Sinn Féin, rien, le silence de Dublin sur Dublin, la ville qui ne veut pas se voir dans le miroir. Degli Specchi. Dublin des miroirs. 499 exemplaires dont 120 achetés par moi, 120, quatre mois de leçons d’anglais au baron Ralli pour payer 120 exemplaires de mon propre livre que personne ne lit. Richards m’écrit que les ventes sont stagnant. Stagnant. Le mot est juste. Stagnant comme l’eau du canal Grande le dimanche, stagnant comme la conversation au dîner de la comtesse Sordina, stagnant comme la prose de tout le monde sauf celle que j’essaie d’écrire et qui ne stagne pas, non, qui coule, qui court, qui se jette, qui.
Ce livre que j’essaie d’écrire. Ce truc. Cette chose sans forme encore, ou trop de formes, toutes les formes en même temps, comme l’eau qui prend la forme du récipient et le récipient c’est Dublin et Dublin c’est le monde et le monde c’est un seul jour. One day. One single day. Bloom’s day. Non. Pas encore. Le nom est là mais la chose pas encore, la chose se forme, lentement, dans les rues de Trieste qui sont les rues de Dublin vues à l’envers dans un miroir, degli Specchi, toujours les miroirs, on n’écrit que de loin, on n’écrit que depuis l’exil, il faut perdre le lieu pour le posséder, Nora l’a compris avant moi, Nora qui n’écrit pas mais qui sait, she knows, avec cette science des femmes de Galway qui est une science de la marée et de l’attente.
Cet après-midi les cercueils. Je n’y suis pas allé. Stanislaus y est allé, Stanislaus va à tout, Stanislaus est un citoyen, moi je suis un artiste c’est-à-dire un mauvais citoyen, j’étais à la table de la cuisine devant les épreuves du Portrait et j’entendais par la fenêtre ouverte de la via Bramante le silence de la ville, ce silence énorme, un silence de cathédrale étendu à toute la ville, le silence d’une ville de deux cent mille habitants retenant son souffle pendant que deux morts passent, et je pensais Hades, je pensais Glasnevin, je pensais Paddy Dignam dans le corbillard et les rues de Dublin bordées de monde et Leopold Bloom dans la voiture avec Martin Cunningham et Mr Power et Simon Dedalus, non, pas Dedalus, pas encore, les noms bougent encore, se déplacent comme les pièces d’un échiquier dont je ne connais pas encore les règles, je les invente en jouant.
Hades. Oui. L’enterrement. Il y aura un enterrement dans le livre. Un homme meurt à Dublin et on le porte à Glasnevin et la voiture traverse la ville et par la vitre on voit Dublin comme on voit Trieste par la vitre du Caffè degli Specchi, les rues, les ponts, les gens, les chiens, les boutiques, Nelson sur sa colonne comme la statue de Maximilien sur la piazza, non c’est Charles VI sur la colonne, Maximilien c’est Miramare, Maximilien c’est le Mexique, Maximilien fusillé à Querétaro, encore un archiduc mort, la maison d’Autriche produit des cadavres comme la maison Veneziani produit de la peinture sous-marine, en quantité industrielle, pour l’exportation.
Schmitz. Mon vieux Schmitz. Ce soir chez les Veneziani il ne dort pas, il ne dort jamais, l’insomnie comme technique narrative, il m’a dit un jour on n’écrit bien que quand on devrait dormir, le cerveau dans cet état entre la lucidité et le rêve, pas tout à fait ici pas tout à fait ailleurs, la conscience de Zeno. La conscience de Zeno. Il m’a raconté cette idée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer et qui analyse tout, les excuses, les mensonges, les dernières cigarettes qui ne sont jamais les dernières. L’ultima sigaretta. Schmitz ne sait pas encore qu’il l’écrira. Moi non plus je ne sais pas encore ce que j’écrirai mais je sais que Schmitz en fait partie, ses mains quand il parle, sa manière de dire I suppose so avec une intonation de Trieste qui transforme l’anglais en musique balkanique, sa femme Livia et ses cheveux, Good God che capelli, la rivière, oui, une femme qui serait une rivière, les cheveux d’une femme qui coulent comme une rivière à travers une ville, non, à travers un livre, non, c’est la même chose, la ville est le livre et le livre est la ville et la rivière traverse les deux.
Schmitz me demande des secrets sur les Irlandais. Tell me some secrets about Irishmen. Your brother has been asking so many questions about Jews that I want to get my own back. Il rit quand il dit ça et son rire est celui de Bloom, oui, cette bonhomie, cette ironie tendre, cet art de transformer la blessure en blague, l’exclusion en comédie. Un Juif à Trieste est un Juif à Dublin est un Juif à Ithaque est un homme seul dans une ville qui est la sienne et qui ne l’est pas. Only a foreigner would do. Ulysse est un étranger partout, même chez lui, surtout chez lui, parce qu’il est parti et que le retour n’abolit pas le départ.
Un bruit de verre. Le garçon a laissé tomber quelque chose. Onze heures et quart. Je devrais rentrer. La via Bramante. Les escaliers. Le chat sur le palier, celui de la pharmacienne du rez-de-chaussée, la Piccìola, le chat qui m’attend comme si j’étais le seul homme de Trieste à revenir la nuit, le seul Ulysse de ce palier. Nora dort. Les enfants dorment. Giorgio dans son lit trop petit, Lucia dans son berceau qu’on devrait changer, les pieds dépassent, elle grandit, tout grandit sauf mon compte en banque et la liste de mes lecteurs.
En me levant je vois par la vitre le hall du Duchi d’Aosta. La porte vitrée ouverte sur la piazza, la lumière faible du lustre, on distingue à peine les colonnes de marbre rouge et tout au fond le comptoir et derrière le comptoir un homme, le portier de nuit, immobile, un homme qui veille. Qui regarde la nuit. Qui attend. Qui est-il. Que pense-t-il. Que voit-il quand il regarde dans le noir du hall et que le noir du hall le regarde en retour. Cet homme est un personnage. Pas le mien, pas encore. Ou si. Cet homme est Leopold, non, est Bloom, non, est Ulysse, non, n’est personne encore, est un homme debout derrière un comptoir dans un hôtel de Trieste qui attend l’aube et ne sait pas qu’il est en train de devenir quelqu’un dans la tête d’un Irlandais insomniaque assis au café d’en face qui ne sait pas lui-même ce qu’il est en train d’écrire.
Degli Specchi. Les miroirs. L’homme dans le miroir qui regarde l’homme derrière le comptoir qui ne sait pas qu’on le regarde. Comme Dieu regarde ses créatures, avec tendresse et impuissance. Comme Homère regardait Ulysse. Comme Dublin me regarde depuis l’autre bout de l’Europe par-dessus les Alpes et la Manche et la mer d’Irlande, Dublin qui ne veut pas de mon livre mais qui ne peut pas m’empêcher de l’écrire.
Je paie. Je sors. La piazza immense. La mer. La nuit de Trieste. Quelque part là-haut dans les rues la via Bramante et le lit et Nora et le chat et les épreuves du Portrait sur la table de la cuisine et le cahier bleu où j’ai commencé à noter des choses, des bouts, des fragments, des noms de rues dublinoises, des heures, un schéma, une carte de la ville qui est une carte du corps humain qui est une carte de l’Odyssée, et tout cela deviendra quelque chose, je ne sais pas quoi, pas encore, pas encore.
Trieste Zürich Paris. Non. Pour l’instant seulement Trieste. Seulement cette nuit. Seulement ce pas et le suivant et le suivant sur les pavés de la piazza Unità et la mer à gauche et l’hôtel derrière moi et l’homme derrière le comptoir que je ne reverrai pas et que je n’oublierai pas.
III — LE REGISTRE
Minuit
Minuit. Beppo ouvre le registre.
Le grand livre. Relié cuir, tranche dorée, six cents pages, la moitié remplies. Le registre des entrées et des sorties, des arrivées et des départs, des noms et des numéros de chambre, des nationalités et des durées de séjour. Le registre qui ne dit rien et qui dit tout. Chaque nom une vie, chaque date un monde, chaque signature une promesse de retour qui ne sera presque jamais tenue.
GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTAPiazza Unità d’Italia, n° 2 — TriesteREGISTRE DES VOYAGEURS — Juin 1914
28 juin 1914
DOUVARIS, Spyridon K. — Sujet hellénique — Négociant — Corfou / Trieste — Ch. 7 — Arrivée 24 juin — Départ indéterminé — Observations : clé non rendue au 28, rentrée après minuit fréquente.
KESSLER, Rudolf & Frau Mathilde, née Brandt — Sujets autrichiens — Industriel (textile) — Graz — Ch. 12 — Arrivée 26 juin — Départ prévu 30 juin — Observations : Frau Kessler indisposée le 28, bain chaud commandé à 22h15.
GALATTI, Demetrios, Mme Éléonore, & suite (2 domestiques) — Sujets ottomans / hellènes — Armateur — Constantinople / Trieste — Ch. 21–22 — Arrivée 19 juin — Départ indéterminé — Observations : abonnement téléphonique urbain.
HARTMANN, Pr. Dr. Friedrich — Sujet prussien — Professeur d’archéologie classique, Université de Göttingen — Ch. 10 — Arrivée 28 juin — Départ prévu 30 juin — Observations : a demandé spécifiquement la chambre 10. A demandé des informations sur Winckelmann.
NIEMETZ, Josef — Sujet autrichien — Représentant de commerce (machines agricoles) — Vienne — Ch. 14 — Arrivée 28 juin — Départ 29 juin — Observations : aucune.
[Ch. 16 : VACANTE. Ch. 10 : voir supra. Ch. 3, 5, 8, 9, 15, 18, 19, 20 : séjours en cours, rien à signaler.]
Mais avant eux, et avant tous ceux-là, et bien avant que la piazza ne s’appelât Unità et bien avant qu’elle ne s’appelât Grande, bien avant que le bâtiment ne s’appelât Duchi et bien avant qu’il ne s’appelât Vanoli et bien avant qu’il ne s’appelât Locanda et bien avant qu’il ne s’appelât Osteria, il y eut le premier registre, qui n’était pas un livre mais une planche de bois sur laquelle un clou rouillé retenait un morceau de parchemin, et sur ce parchemin les noms des premiers voyageurs de l’Hospitium Magnum, treizième siècle de Notre-Seigneur, marchands de sel, de poisson, d’huile et d’épices, marins de retour d’Istrie et de Dalmatie et des îles, hommes sans autre nom que leur métier et leur provenance, Piero del Sale, Marco d’Istria, Giacomo il Greco, des noms comme des coordonnées géographiques, des noms-boussoles, des noms qui disent d’où l’on vient et non pas qui l’on est, car qui l’on est ne regarde que Dieu, et le registre n’est pas Dieu, le registre est César.
LOCANDA GRANDE — EXTRAITS DU REGISTRE RECONSTITUÉ(d’après les Archives municipales de Trieste, Fondo Alberghiero, § VII-XII)
1727 — Ouverture de l’Osteria Grande sur les fondations de l’Hospitium Magnum. Propriété municipale. Capacité : 14 chambres, 6 écuries. Tarif : 3 kreuzers la nuit, paille comprise.
1765 — Agrandissement et restauration. L’Osteria Grande devient Locanda Grande. Capacité portée à 22 chambres. Hôtes notables cette année-là : aucun.
1er juin 1768 — Arrivée d’un voyageur se déclarant sous le nom de GIOVANNI (prénom seul, sans patronyme). Nationalité non déclarée. Profession non déclarée. Provenance : Vienne. Destination déclarée : Ancône, par mer. Ch. 10. Séjour prévu : quelques jours (en attente de navire). Observations : néant.
2 juin 1768 — Arrivée de Francesco ARCANGELI, né à Campiglio di Cireglio (Pistoia), cuisinier, sans emploi. Ch. 11 (contiguë au n° 10). Tarif réduit.
COPIE CONFORME — Procès-verbal d’autopsieTribunal criminel impérial de Trieste, 9 juin 1768
En la chambre n° 10 de la Locanda Grande, sise sur la Piazza San Pietro, aujourd’hui neuvième jour du mois de juin de l’an de grâce mil sept cent soixante-huit, nous, Dr. Giovanni Battista Renaldini, médecin assermenté près le Tribunal impérial, en présence du greffier Signor Antonio Marenzi, avons procédé à l’examen du corps du défunt se faisant appeler Signor Giovanni, identifié ultérieurement comme Johann Joachim Winckelmann, né à Stendal en Saxe, Préfet des Antiquités de Sa Sainteté le Pape Clément XIII.
Le corps présente sept blessures par arme blanche. Première blessure : région thoracique gauche, entre la quatrième et la cinquième côte, pénétrante, lésion du péricarde. Deuxième blessure : région abdominale supérieure, pénétrante, lésion du foie. Troisième blessure : région abdominale inférieure —
GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA ★★★★★Piazza Unità d’Italia — La plus grande place d’Europe ouverte sur la mer
L’établissement, fondé en 1873 par les soins des Assicurazioni Generali sur les plans de l’ingénieur Eugenio Geiringer, occupe l’emplacement historique de l’Hospitium Magnum (XIIIe s.), de l’Osteria Grande (1727), de la célèbre Locanda Grande (1765–1847) et de l’Hotel Garni (1873). Sa façade éclectique, ornée de pilastres corinthiens, de frises florales et d’une balustrade couronnée de statues allégoriques représentant Trieste et Mercure, témoigne de la grandeur d’une ville qui fut le quatrième port de l’Empire. Trente-deux chambres et suites, toutes équipées du courant électrique (depuis 1912), du téléphone urbain et de salles de bain privées avec eau courante chaude et froide. Restaurant de premier ordre, spécialités de fruits de mer adriatiques. Bar. Salon de lecture. Vue imprenable sur la mer et sur la piazza. Tarifs à partir de 8 couronnes la nuit (petit déjeuner compris). Réduction pour séjours de longue durée. On parle allemand, italien, français, anglais, grec et slovène.
PARMI NOS HÔTES ILLUSTRES : S.A.I. l’Archiduchesse Marie-Madeleine d’Autriche (épouse de Cosme de Médicis, 1608), S.A.R. l’Infante Marie d’Espagne (1631), S.A. Federico Gonzaga Duc de Mantoue (1662), l’Amiral Horatio Nelson et Lady Hamilton, S.M. la Reine Marie-Caroline de Naples, LL.MM. les Empereurs Joseph II et Léopold II, M. Giacomo Casanova (chevalier de Seingalt), M. Carlo Goldoni, S.A.R. le Prince Joachim Murat, S.A.R. le Prince Bernadotte. — N.B. L’établissement décline toute responsabilité quant aux événements survenus en ses murs sous les administrations précédentes.
IL PICCOLO DELLA SERATrieste, 29 giugno 1914
SOLENNE TRANSITO DELLE SALME IMPERIALI
Nella giornata di ieri la città di Trieste ha reso il suo estremo omaggio alle salme di Sua Altezza Imperiale e Reale l’Arciduca Francesco Ferdinando d’Austria-Este e della sua consorte la Duchessa Sofia di Hohenberg, barbaramente assassinati nella città di Sarajevo il giorno precedente. Il SMS Viribus Unitis, nave ammiraglia della I.R. Marina, ha attraccato al Molo San Carlo alle ore 10 del mattino. Le salme, deposte in bare di quercia ricoperte dalla bandiera imperiale, sono state trasportate in processione solenne lungo il Corso, la Riva Carciotti e la Piazza Grande fino alla stazione ferroviaria, scortate da un reggimento di fanteria, due squadroni di cavalleria e la banda musicale del 97° Reggimento. Una folla considerevole, stimata in quindicimila persone, ha assistito in religioso silenzio al passaggio del corteo. Le autorità civili e militari erano presenti al completo. Il commercio ha osservato una giornata di chiusura. Nessun incidente è stato segnalato.
INVENTAIRE DES OBJETS CONTENUS DANS LE HALLDU GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTAÀ la date du 28 juin 1914, minuit
Un (1) lustre en cristal de Murano, manufacture Barovier e Toso, soixante bras, verre aquamarine, estimation 4 200 couronnes. Huit (8) colonnes revêtues de marbre Rouge de Vérone, incrustées à l’identique des pilastres de la façade. Un (1) parquet de noyer avec joints de laiton, surface 94 m², d’origine (1873). Un (1) comptoir de réception en bois, hérité de la gestion CIGA, plateau de verre à reflets dorés et bronzés, longueur 3,40 m. Un (1) tapis iridescent, manufacture G.T. Design, représentant les ondulations de la mer Adriatique. Un (1) tableau représentant la Piazza Grande en 1847 (avant la démolition de la Locanda Grande), huile sur toile, auteur inconnu, cadre doré à la feuille. Un (1) registre des voyageurs, relié cuir fauve, six cents pages, en service depuis le 1er janvier 1912. Un (1) porte-clés mural en acajou, trente-deux crochets, sept clés présentes à minuit. Un (1) téléphone mural Ericsson, raccordé au central urbain. Un (1) portier de nuit (Beppo), debout.
Beppo referme le registre. Les noms s’éteignent sous le cuir. Casanova sous Goldoni sous Nelson sous Marie-Caroline sous Joseph II sous Léopold II sous Winckelmann. Toujours Winckelmann. Le registre est un cimetière où les noms sont couchés l’un sur l’autre comme les morts dans les fosses communes, les plus anciens au fond, les plus récents en surface, et si l’on creusait sous la page du 28 juin 1914 on trouverait Douvaris couché sur Kessler couché sur Hartmann couché sur Niemetz couchés sur tous les fantômes de la Locanda Grande couchés sur le corps de Winckelmann chambre 10 premier étage sept coups de couteau couché sur le parchemin de l’Hospitium Magnum couché sur rien, sur le sol, sur la pierre, sur le quai, sur la mer.
Le Prussien de la chambre 10, Hartmann, a demandé des informations sur Winckelmann. Ce sont toujours des Allemands. Des professeurs. Ils arrivent avec leurs lunettes et leurs cahiers et ils demandent où, comment, pourquoi, et le portier de nuit doit raconter, comme un guide, comme un prêtre devant une relique, sauf que la relique est une tache de sang qui n’existe plus sur un parquet qui n’existe plus dans une chambre qui n’existe plus, et il ne reste que le numéro, le 10, et le courant d’air, et la voix de Beppo qui dit ce que Moretti disait et que le portier d’avant Moretti disait et ainsi de suite en remontant les nuits jusqu’à la première nuit, celle du 8 juin 1768, quand un homme a crié dans l’escalier et que personne n’a bougé.
Minuit vingt. Le Grec n’est pas rentré. Le lustre tremble. Le registre est fermé. Les noms dorment.