Sept coups de couteau — Partie 2

Publié le 23 mars 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Partie 2

IV — L’INSOMNIE

1h

L’ultima sigaretta. I capelli di Livia. La vernice sottomarina. Il professore irlandese.

L’ultima sigaretta. I capelli. La vernice. Il professore.

Sigaretta. Capelli. Vernice. Joyce.

Une heure du matin et je ne dors pas. C’est-à-dire que je ne dors pas encore, comme je ne dors jamais encore à une heure du matin, ni à deux heures, ni parfois à trois, et Livia qui dort à côté de moi avec cette facilité scandaleuse des gens qui n’ont rien à se reprocher, ou qui se reprochent tout mais seulement le matin, Livia qui respire dans le noir et dont je ne vois que les cheveux, la masse sombre des cheveux sur l’oreiller, i capelli di Livia, ces cheveux que Joyce regarde comme s’ils contenaient un secret, un jour il m’a dit Your wife’s hair is a river, Schmitz, et j’ai ri parce que c’était ridicule et j’ai eu peur parce que c’était vrai.

Je devrais dormir. Le sommeil est un devoir civique. Un homme qui ne dort pas est un homme qui pense, et un homme qui pense à une heure du matin pense mal, pense en cercles, pense comme un chien qui court après sa queue, la queue étant en l’occurrence la première cigarette de demain matin. L’ultima sigaretta. Combien d’ultimes cigarettes ai-je fumées. La dernière dernière cigarette, la vraiment dernière, l’absolument dernière, la dernière après laquelle plus jamais, je le jure, je le jure sur la tête de ma fille, sur les cheveux de ma femme, sur le bilan de la Società Veneziani, plus jamais, et le lendemain la main qui cherche le paquet sur la table de nuit avec la précision d’un somnambule, les doigts qui connaissent le chemin dans le noir mieux que le cerveau ne le connaît en plein jour.

Demain je ne fumerai pas. Cette phrase, je l’écris depuis vingt ans dans des carnets que je cache dans le tiroir du bureau, des carnets pleins de dates de dernières cigarettes, le 3 mars 1895, le 17 septembre 1901, le 2 janvier 1907, le 14 avril 1912, chaque date une pierre tombale érigée sur la tombe d’une résolution morte avant d’avoir vécu. Un cimetière de bonnes intentions. Livia n’a jamais trouvé ces carnets, ou elle les a trouvés et n’a rien dit, ce qui est pire, infiniment pire, car le silence de Livia est un tribunal devant lequel je suis toujours coupable et toujours acquitté, ce qui est la pire des condamnations.

La vernice sottomarina. Demain au bureau il faudra relire le contrat avec la marine autrichienne. Huit mille tonnes de peinture anti-corrosion, formule brevetée Veneziani, pour la flotte de l’Adriatique. Huit mille tonnes. Mon beau-père Olga Veneziani, paix à son âme, savait que la peinture sous-marine est le seul produit au monde dont la demande augmente en temps de guerre. Plus les nations se détestent, plus elles construisent des bateaux, plus elles peignent les coques, plus la famille Veneziani prospère. Nous sommes les profiteurs de la haine. Nous vendons de l’anti-corrosion aux gens qui se corrodent entre eux. Il y a là-dedans une ironie que Joyce apprécierait. Joyce apprécie toutes les ironies, c’est même la seule chose qu’il apprécie sans réserve, avec le vin blanc et l’argent des autres.

L’archiduc est mort hier. C’est-à-dire avant-hier, puisqu’il est une heure du matin et que nous sommes le 29, et que l’archiduc est mort le 28, à Sarajevo, d’une balle, comme meurent les archiducs quand ils ont l’imprudence de visiter les provinces où l’on ne les aime pas. Aujourd’hui, c’est-à-dire hier, les cercueils ont traversé Trieste. Livia a pleuré. Livia pleure pour les archiducs comme elle pleure pour les chats perdus et les soufflés ratés, c’est-à-dire sincèrement mais brièvement, et à une heure du matin l’archiduc est déjà loin dans sa mémoire, quelque part entre le soufflé du 14 juin et le chat du voisin qui a disparu en mai.

Moi je n’ai pas pleuré. Les Juifs ne pleurent pas pour les Habsbourg, ou s’ils pleurent c’est en silence, dans le noir, comme je ne pleure pas en ce moment, parce que pleurer supposerait de savoir pourquoi, et je ne sais pas pourquoi, je sais seulement que quelque chose finit, quelque chose d’énorme et de vague et de familier, comme quand on vend une maison d’enfance et qu’on regarde les murs vides et qu’on ne sait pas si c’est triste ou libérateur ou les deux. L’Empire est une maison d’enfance. On y a été malheureux mais on y a été, et être quelque part c’est déjà beaucoup quand on est juif.

I capelli di Livia. Elle a bougé. Un mouvement du bras dans le sommeil, le bras qui cherche mon corps à côté d’elle et qui ne le trouve pas parce que je suis assis, le dos contre l’oreiller, les yeux ouverts dans le noir, un insomniaque de cinquante-trois ans assis à côté de sa femme endormie à côté de l’idée de la première cigarette de demain matin. Le bras de Livia est retombé. Les cheveux se sont déplacés sur l’oreiller. A river, Schmitz. Quand Joyce dit quelque chose de ce genre, il faut le prendre au sérieux, parce que Joyce ne dit jamais rien qui n’ait au moins trois sens, c’est un homme qui parle en couches géologiques, chaque phrase a un sous-sol et un sous-sous-sol et probablement un troisième sous-sol où personne ne descend jamais sauf lui.

Il professore irlandese. Mon professeur d’anglais. Mon ami, si j’ose ce mot avec un homme qui n’a pas d’amis mais des sujets d’étude. Joyce étudie les gens comme un entomologiste étudie les insectes, avec une attention sans pitié et un amour sans illusion. Il m’a étudié. Je l’ai vu faire, pendant les leçons, ce regard qu’il a quand il écoute, ce regard qui n’écoute pas ce que vous dites mais comment vous le dites, et pourquoi, et ce que votre manière de dire I suppose so révèle de votre manière de vivre. Tell me some secrets about Irishmen, je lui ai dit un jour, your brother has been asking so many questions about Jews that I want to get my own back. Il a ri. Son rire est un instrument de précision : il ne rit jamais pour rien, il ne rit jamais par politesse, il rit quand quelque chose est vrai, et plus c’est vrai plus il rit, et quand il rit à gorge déployée c’est que la vérité est insoutenable.

Un jour il écrira quelque chose sur moi. Je le sais. Je ne sais pas ce qu’il écrira mais je sais qu’il le fera, parce que Joyce n’oublie rien et ne pardonne rien et ne rend rien, ni l’argent ni les confidences. Il a mes secrets. Il a mes histoires. Il a la manière dont je remue les mains quand je parle, et la manière dont Livia croise les jambes quand elle s’assoit, et le bruit que fait la cuillère dans la tasse quand ma belle-mère remue son café, il a tout pris, tout mis dans cette tête effroyable, et un jour tout cela ressortira dans un livre que je ne lirai peut-être jamais ou que je lirai sans me reconnaître ou, pire, en me reconnaissant parfaitement.

Je devrais dormir. Mais le sommeil ne vient pas, le sommeil est comme un chat, il vient quand on ne l’appelle pas et il fuit quand on le cherche, et en attendant le chat du sommeil je pense à mes livres, à mes deux livres, Una vita et Senilità, mes deux enfants morts, mes deux romans que personne n’a lus, que les critiques italiens ont ignorés avec une unanimité qui force le respect, que j’ai payés de ma poche comme Joyce a payé ses Dubliners de la sienne, nous sommes des éditeurs de nous-mêmes, des auteurs-clients, des écrivains qui achètent leurs propres livres pour ne pas mourir de honte devant les cartons d’invendus.

Et pourtant. Joyce m’a dit une chose, un soir, après la leçon, en marchant le long du Corso pendant que la bora soufflait et que nous nous accrochions aux câbles comme des marins à des cordages, il m’a dit Schmitz the only modern Italian writer who interests me is Italo Svevo. Italo Svevo. Mon faux nom. Mon nom de papier. Il l’a dit avec ce sérieux absolu qu’il a quand il parle de littérature, ce sérieux qui est le contraire de la solennité, un sérieux d’artisan, de charpentier, de peintre sous-marin, le sérieux de l’homme qui connaît son métier et qui reconnaît le métier chez un autre. Et j’ai senti quelque chose, dans cette rue, dans ce vent, quelque chose comme une résurrection, Lazare sortant de la tombe avec de la bora plein les cheveux.

La vernice sottomarina. I capelli di Livia. L’ultima sigaretta. Il professore irlandese. Tout revient. Tout tourne. Le cerveau d’une heure du matin est un manège dont on ne descend pas, un manège de chevaux de bois qui sont mes pensées, toujours les mêmes chevaux dans le même ordre, la peinture, les cheveux, la cigarette, Joyce, et de nouveau la peinture et de nouveau les cheveux et de nouveau la cigarette et de nouveau Joyce, et le manège tourne et Livia dort et la nuit avance et l’archiduc est mort et la guerre va venir.

La guerre va venir. Cela je le sais. Pas parce que je suis intelligent, je ne le suis pas particulièrement, mais parce que je suis industriel, et les industriels sentent la guerre comme les paysans sentent la pluie, par les os, par le carnet de commandes, par le télégramme du matin qui dit que telle marine a doublé sa commande de peinture et que telle autre a triplé et que les arsenaux de Pola tournent jour et nuit. On ne peint pas des coques pour la paix. On peint des coques pour les faire durer sous l’eau salée et les obus et les torpilles, on peint des coques pour la mort, et la formule brevetée Veneziani est la meilleure formule au monde pour faire durer la mort sous l’eau salée.

Qu’est-ce que la guerre fera de nous. De nous les Juifs. De nous les Schmitz-Veneziani, austro-italiens, triestins de langue, autrichiens de passeport, juifs de naissance, européens de nécessité. Quand l’Empire se déchire, les coutures cèdent d’abord aux endroits les plus minces, et les endroits les plus minces c’est nous, c’est toujours nous, les entre-deux, les ni‑l’un-ni‑l’autre, les gens dont le nom ne sonne pas juste dans aucune langue. Schmitz. Ni italien ni allemand. Svevo. Ni non plus. Italo Svevo, l’Italien-Souabe, un nom qui est déjà une valise, un nom de départ, un nom qui dit je suis deux et donc zéro, deux origines égales zéro patrie.

Joyce comprend cela. Joyce est irlandais comme je suis triestin, c’est-à-dire d’un lieu que les autres possèdent. Les Irlandais et les Triestins se comprennent sans s’expliquer, c’est une fraternité de l’occupé, une franc-maçonnerie de la marge. Il a un passeport britannique et il déteste l’Angleterre. J’ai un passeport autrichien et je ne sais pas si j’aime l’Autriche ou si j’aime seulement l’idée de l’Autriche, ce qui n’est pas la même chose, comme aimer une femme n’est pas la même chose qu’aimer l’idée d’une femme, et je sais de quoi je parle.

I capelli di Livia. Elle a bougé encore. Un soupir. Les cheveux. Dans le noir de la chambre je ne vois pas leur couleur mais je la connais par cœur, cette couleur qui n’est ni roux ni brun ni or mais les trois à la fois, comme Trieste n’est ni l’Italie ni l’Autriche ni les Balkans mais les trois à la fois, et Joyce a dit a river et il avait raison parce que les cheveux de Livia coulent, oui, c’est le mot, ils coulent sur l’oreiller comme l’eau coule dans un lit de rivière et la rivière traverse la ville et la ville est Dublin ou Trieste c’est la même chose et les cheveux de ma femme traverseront un livre que je n’ai pas écrit et que Joyce n’a pas écrit non plus, pas encore, pas encore, mais la rivière coule déjà, dans le noir, sur l’oreiller, entre nous.

L’ultima sigaretta. Il est une heure et demie. Je ne dormirai pas. Autant fumer. La main cherche le paquet sur la table de nuit. Les doigts trouvent. La boîte d’allumettes. Le soufre. La flamme. Le visage de Livia éclairé une seconde par la flamme, les yeux fermés, la bouche entrouverte, les cheveux, puis le noir de nouveau et le bout rouge de la cigarette comme une étoile minuscule dans la nuit de la chambre, une étoile qui est ma faiblesse et ma consolation et mon mensonge et ma vérité.

La fumée monte. Livia ne se réveille pas. La fumée monte vers le plafond que je ne vois pas et se mêle au noir et je pense à un roman, non, pas un roman, à quelque chose, quelque chose qui serait la forme même de cette insomnie, de ce manège, de ces pensées qui tournent sans conclure, un homme qui se regarde penser et qui pense qu’il se regarde penser et qui sait que cette régression est infinie et comique et désespérée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer ou d’arrêter de mentir ou d’arrêter de vieillir et qui n’arrête rien parce que la vie est précisément ce qui ne s’arrête pas, la conscience est ce qui ne s’arrête pas, et peut-être que cela pourrait être un livre, peut-être que cela devrait, la confession d’un homme ordinaire, un Triestin, un Juif, un industriel, un insomniaque, un menteur, la conscience d’un homme, la conscience de.

Non. J’ai déjà écrit deux livres que personne n’a lus. En écrire un troisième serait de l’obstination et l’obstination est le vice des imbéciles. Mieux vaut vendre de la peinture. La peinture sous-marine ne demande pas d’être lue, elle demande d’être appliquée, et une fois appliquée elle fait son travail en silence, sous l’eau, dans le noir, comme le sommeil de Livia, comme la nuit de Trieste, comme tout ce qui est utile et invisible.

Et pourtant. The only modern Italian writer who interests me.

Joyce. Vernice. Capelli. Sigaretta.

Il professore. La vernice. I capelli. L’ultima.

Deux heures. La cigarette est finie. Livia dort. L’archiduc est mort. Le manège tourne.

V — CAVANA

2h

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Deux heures du matin. La lumière du lustre vacille, s’éteint, revient, s’éteint. Beppo est seul derrière le comptoir. Le Grec n’est toujours pas rentré. Quelque part au-dessus, les tuyaux. Quelque part en dessous, les fondations. Le courant d’air du premier étage descend l’escalier comme une personne.

L’ascenseur, installé en 1909, tremble dans sa cage de fer forgé. Les câbles grincent. La cabine descend d’un demi-étage, s’arrête, remonte d’un quart d’étage, s’arrête. Personne ne l’a appelé. Personne n’est dedans.

BEPPO — È stato Winckelmann.

Il rit. Il ne rit pas. Il dit cela chaque nuit quand l’ascenseur bouge sans raison et chaque nuit il rit et chaque nuit il ne rit pas tout à fait. L’ascenseur se tait. Le lustre tremble.

Le registre sur le comptoir. Fermé. Beppo l’a fermé à minuit. Le registre s’ouvre. Seul. Les pages tournent d’elles-mêmes, en arrière, rapidement, le bruit d’ailes d’un oiseau pris au piège, les pages de 1914 à 1912, de 1912 au blanc, au rien, au-delà du registre, dans les registres d’avant, dans les siècles, dans la Locanda Grande, dans l’Osteria Grande, dans l’Hospitium Magnum. Le registre s’arrête. La page est vide. Puis une écriture apparaît, lentement, comme si une main invisible écrivait dans l’air au-dessus du papier.

GIOVANNI. Senza cognome. Camera 10.

Le courant d’air du premier étage souffle plus fort. Les gouttelettes du lustre tintent. Une odeur de cire et de sang très ancien.

Au pied de l’escalier. Un homme en habit du XVIIIe siècle, chemise ouverte, tachée. Il se tient le ventre de la main gauche. Sa main droite est tendue vers Beppo. Il parle en même temps en trois langues, chaque phrase étant la traduction et la trahison de la précédente.

WINCKELMANN — Guarda che mi ha fatto. Schau was er mir angetan hat. Vide quid mihi fecit.

BEPPO — Signore, il bar è chiuso. Le bar est fermé. Revenir demain matin.

Beppo ne lève pas les yeux. Vingt-deux ans de métier. On ne regarde pas les fantômes en face. On parle au mur. On parle aux clés. On parle au registre.

WINCKELMANN — Les médailles. Er hat die Medaillen genommen. Aureas numismata Imperatricis. Elles brillaient et il les a vues briller et le désir est entré par les yeux, le désir entre toujours par les yeux, je le sais mieux que quiconque, moi qui ai passé ma vie à regarder la beauté, à la nommer, à la classifier, edele Einfalt und stille Größe, noble simplicité et grandeur sereine, et c’est un cuisinier de Pistoia qui m’a appris la dernière leçon, la seule que les statues ne donnent pas, le froid du couteau entre les côtes.

Sa chemise s’ouvre davantage. On compte les blessures. Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Elles s’ouvrent et se ferment lentement, comme des bouches, comme des yeux, comme des mots.

À l’autre bout du hall. Entré par la porte de service. Un jeune homme, petit, brun, les mains vides. Tablier de cuisinier. Il tremble.

ARCANGELI — Le ho visto. Les médailles. Che luce. Come il sole in una stanza buia. L’or qui brille comme ça, dans la main de l’étranger, l’or fait des choses dans la tête d’un homme qui n’a rien, l’or entre par les yeux et descend dans le ventre et le ventre dit prends et la main prend et le couteau.

WINCKELMANN — Je t’avais montré les médailles. Je te les avais montrées comme je montrais les statues, pour le plaisir de montrer, pour le plaisir de voir briller les yeux de celui qui regarde, vanité, oui, vanitas vanitatum, la vanité du savant qui exhibe son savoir comme l’or, qui veut être admiré par le cuisinier, par le garçon d’écurie, par le matelot, ich wollte bewundert werden, je voulais être admiré, et j’ai été assassiné.

ARCANGELI — Mi perdoni, Signore.

WINCKELMANN — Je t’ai pardonné. Devant le tribunal de Dieu je t’ai pardonné. Devant la Piazza San Pietro tu as été roué vif. Le pardon et la roue. La grâce et le supplice. Les deux en même temps. Comme toujours. Comme Trieste.

Arcangeli s’agenouille. Ses mains sont rouges maintenant. Elles étaient vides et elles sont rouges. Un couteau apparaît entre ses doigts, puis disparaît. Winckelmann le regarde avec une expression qui ressemble à de la tendresse.

Par la porte principale. Manteau de voyage, perruque poudrée, légèrement de travers. Un homme de haute taille, souriant, une canne à pommeau d’argent. Il regarde le hall comme s’il le reconnaissait et ne le reconnaissait pas.

CASANOVA — Questa non è la Locanda Grande.

BEPPO — C’est le Duchi d’Aosta, Signore. La Locanda Grande a été démolie en 1847.

CASANOVA — Démolie. On démolit tout. On démolit les hôtels et les républiques et les femmes et les souvenirs. J’ai dormi ici en. Quelle année. Les années se confondent quand on a vécu dans toutes les villes et dormi dans tous les lits, les années deviennent des chambres et les chambres deviennent des années et on ne sait plus si l’on se souvient d’une femme ou d’un lieu ou d’un drap ou d’une lumière sur un plafond à quatre heures du matin dans une ville dont le nom sonne comme un soupir. Trieste. Le nom sonne comme un soupir. Triste. Trieste. Triste-este. La ville triste qui est.

WINCKELMANN — Chevalier de Seingalt. Vous étiez au registre aussi. Deux siècles avant moi ou après moi, le temps ne fonctionne plus ici, les registres sont empilés comme des géologies et nous circulons entre les couches.

CASANOVA — Ah, le Saxon. L’homme aux statues. On m’a parlé de votre mort. Una brutta cosa. Je suis mort aussi, mais plus lentement, à Dux, en Bohême, bibliothécaire d’un château où personne ne lisait, la pire des morts pour un homme qui a vécu, mourir dans un château de Bohême où la seule aventure est de compter les livres et les jours.

Casanova arpente le hall. Il touche les colonnes de marbre rouge. Il regarde le lustre.

CASANOVA — Murano. Je reconnais le verre. J’ai connu un souffleur de verre à Murano, il s’appelait, non, le nom est parti, mais la femme du souffleur, elle, oui, ses mains sentaient le sable et sa peau le sel et nous nous voyions le mardi quand le souffleur soufflait et qu’il ne pouvait pas surveiller et la femme du souffleur me soufflait des choses à l’oreille qui n’étaient pas du verre mais qui étaient fragiles aussi.

Les trois fantômes se font face. Beppo, derrière le comptoir, ne bouge pas. Le registre est toujours ouvert. Les pages continuent de tourner, très lentement.

WINCKELMANN — Nous sommes les inscrits. Les enregistrés. Ceux dont le nom est dans le livre. On entre dans un hôtel et on donne son nom et le nom reste quand le corps est parti, le nom survit au corps, le registre est plus durable que la chair, j’en sais quelque chose, moi dont la chair a été ouverte sept fois.

CASANOVA — Le nom, oui. Le faux nom. J’ai eu plus de noms que de maîtresses. Casanova, Seingalt, le chevalier, l’abbé, le comte, le docteur. Dans chaque registre un nom différent, dans chaque ville un homme différent, et sous tous ces noms le même homme qui ne savait pas qui il était et qui cherchait dans le lit des femmes une réponse que les femmes ne donnent jamais parce que la réponse n’existe pas.

WINCKELMANN — Vous dans le lit des femmes. Moi dans le regard des statues. Nous cherchions la même chose par des chemins différents. Edle Einfalt. Noble simplicité. La forme parfaite qui ne trahit pas, qui ne poignarde pas, qui ne meurt pas.

ARCANGELI — Et moi. Moi qui ne cherchais rien. Moi qui ne voulais que manger. Un cuisinier, signori. Un cuisinier sans emploi dans une auberge de Trieste et l’or du Saxon dans la chambre d’à côté. Les murs entre les chambres sont minces. On entend tout. J’entendais l’or briller. Si, si, on entend l’or, l’or fait un bruit dans la tête de celui qui n’a rien, un bruit plus fort que la raison, plus fort que Dieu, plus fort que le pardon.

Le lustre s’éteint complètement. Noir. Les voix continuent dans le noir.

Dans le noir, les voix d’autres fantômes. Tous ceux du registre. Tous ceux de tous les registres. Ils passent dans le hall comme une procession, comme le cortège de cet après-midi, les cercueils de l’archiduc, sauf que ces cercueils-ci sont invisibles et les morts marchent debout.

UNE VOIX DE FEMME — J’ai perdu un gant dans le hall en 1831. Un gant de chevreau blanc, boutons de nacre. Si quelqu’un le retrouve.

UN OFFICIER — Hauptmann Friedrich von Keller, Dritte Bataillon, Siebtes Regiment. J’ai passé une nuit ici en 1866 avant d’embarquer pour Lissa. Chambre 9. J’ai écrit une lettre à ma femme. La lettre n’est jamais arrivée. Moi non plus.

UN MARCHAND — Pesce. Olio. Sale. Formaggio. Dov’è il magazzino. Où est l’entrepôt. Je cherche l’entrepôt. L’Hospitium Magnum avait un entrepôt au rez-de-chaussée et du poisson salé et de l’huile dans des jarres, je le sais parce que je suis venu, je viens tous les mardis, je viens depuis sept cents ans, Piero del Sale, Marco d’Istria, Giacomo il Greco, nous venons le mardi, c’est le jour du marché, le mardi, toujours le mardi.

Beppo pense : demain mardi, marché au poisson, branzino si le prix est bon.

UN ENFANT — Mama. Mama. Dove sei. Mama.

Le lustre se rallume. D’un coup. Tous les soixante bras. Le hall est vide. Beppo est seul. Le registre est fermé. Comme s’il ne s’était rien passé. Mais les gouttelettes de verre tremblent encore. Encore. Encore.

Non. Le hall n’est pas vide. Au fond, près de la porte de service, une lumière. Une lumière rougeâtre. L’odeur de la Cavana. Les quarante maisons de la Cavana. L’odeur de parfum bon marché et de sueur et de lampe à pétrole et de draps et de crème et de linge et de ruelle et de port. Le hall se prolonge, s’étire, devient une ruelle, les colonnes de marbre deviennent des murs décrépis, le parquet devient des pavés, le lustre de Murano devient un réverbère, et Beppo est toujours là mais il n’est plus derrière le comptoir, il est dans la ruelle, il est à Cavana, il a vingt ans, il est déjà portier de nuit mais c’est sa nuit de congé et il est à Cavana parce qu’à vingt ans on va à Cavana les nuits de congé.

BEPPO À VINGT ANS — Olga. Luisa. Marija. Katarina. Je ne me souviens plus de laquelle. Des mains, oui. Des mains qui sentaient le savon de Marseille et quelque chose d’autre dessous, quelque chose que le savon ne couvrait pas, la mer peut-être, ou le poisson, les filles de Cavana venaient du port, des îles, d’Istrie, de Dalmatie, elles venaient de partout où il y a de la pauvreté et de l’eau, elles venaient comme le poisson, par la mer, et elles finissaient à Cavana, quarante maisons, quarante femmes, je ne sais plus laquelle.

CASANOVA — Toujours les mêmes. Le même quartier dans chaque ville. À Venise le Ridotto. À Paris le Palais-Royal. À Londres Covent Garden. À Trieste, Cavana. L’homme qui entre dans ces quartiers cherche ce que tous les hommes cherchent : l’oubli de soi. Cinq minutes sans penser. Cinq minutes où le corps commande et la tête se tait. J’ai cherché cela toute ma vie et je ne l’ai trouvé que dans les prisons, à Venise, sous les Plombs, quand il n’y avait plus de femmes ni de jeu ni de fuite et que je ne pouvais plus être que moi-même, c’est-à-dire personne.

La ruelle s’efface. Les murs redeviennent des colonnes. Les pavés redeviennent du parquet. Le réverbère redevient le lustre. Beppo a de nouveau cinquante ans et des chaussures à trente-deux couronnes qui lui font mal aux pieds.

Par la vitre de la porte d’entrée. Dehors. La piazza. Un homme traverse en diagonale, venant des arcades du Caffè degli Specchi, marchant vers la via del Corso. Lunettes, chapeau, canne. Il s’arrête devant l’hôtel. Il regarde à travers la vitre. Il voit Beppo. Beppo le voit.

JOYCE — That man.

BEPPO — Quel Irlandais.

Ils se regardent à travers la vitre. L’un dedans, l’autre dehors. L’un qui veille, l’autre qui ne dort pas. Le verre entre eux comme le verre entre les miroirs du Caffè degli Specchi, et dans le reflet de la vitre le visage de Joyce se superpose au visage de Beppo et les deux visages deviennent un seul visage qui n’est ni l’un ni l’autre mais le visage de l’homme qui attend, le visage d’Ulysse, le visage de Bloom, le visage de personne.

WINCKELMANN — Écris-le.

CASANOVA — Écris-nous.

ARCANGELI — Écris tout.

Joyce continue sa route. Sa silhouette disparaît dans le Corso. Le bruit de la canne sur les pavés. Puis plus rien. La piazza. La mer. La nuit.

Le hall. Beppo seul. Le registre fermé. L’ascenseur immobile. Le lustre qui tremble. Deux heures quarante-cinq. Les fantômes sont partis. Ou non. Ils ne partent jamais. Ils sont dans les murs. Ils sont dans l’eau des tuyaux et dans le bois du comptoir et dans le verre du lustre et dans les pages du registre et dans la mémoire de Beppo qui est la mémoire de Moretti qui est la mémoire de l’hôtel qui est la mémoire de la ville.

WINCKELMANN — Ti perdono.

Mais ce n’est plus Winckelmann qui parle. C’est le bâtiment. C’est le parquet de noyer et les colonnes de marbre et le lustre de Murano et les tuyaux dans les murs et les fondations sous les fondations. Le bâtiment pardonne au couteau comme la mer pardonne au sel. Parce qu’il n’y a pas d’alternative. Parce que les murs n’ont pas le choix. Parce que le registre inscrit les assassins à côté des victimes, les vivants à côté des morts, les archiducs à côté des cuisiniers, sans distinction, sans jugement, sans pardon ni condamnation, le registre enregistre, c’est tout, c’est tout ce qu’il sait faire.

Trois heures moins le quart. Beppo est debout. Le Grec n’est toujours pas rentré. Le lustre ne tremble plus. Les fantômes dorment. Beppo ne dort pas. Beppo ne dormira pas. Beppo veille.

VI — CHAMBRE 10

3h

Un homme entre dans une chambre d’hôtel et ne sait pas qu’il n’en sortira pas vivant.

Stendal. Le père cordonnier. Les mains du père, larges, craquelées, les mains qui tiennent le cuir comme on tient un animal blessé. L’enfant regarde. L’enfant voudrait des mains blanches. L’enfant aura des mains blanches.

Rome. Les statues. La première fois. L’Apollon du Belvédère. Le marbre qui respire, qui ne respire pas, qui fait semblant de respirer, et c’est plus beau que la respiration, c’est la respiration libérée du corps, la respiration pure, edle Einfalt, noble simplicité, le souffle de la pierre.

Le Pape m’a nommé Préfet des Antiquités. Moi. Le fils du cordonnier de Stendal.

Vienne. Les médailles. L’Impératrice Marie-Thérèse sourit. Ses mains à elle aussi, blanches, avec des bagues, les mains qui donnent les médailles et les médailles brillent et l’or est chaud dans la paume et je les emporte comme un enfant emporte un trésor, dans la poche, en serrant, et sur la route de Trieste je les sors et je les regarde et elles brillent dans le soleil et je suis heureux comme un enfant du cordonnier de Stendal qui a de l’or dans la poche.

Pourquoi Trieste. Pourquoi m’arrêter. Je devais prendre un navire pour Ancône et de là Rome. Mais quelque chose. Un pressentiment. Non. La fatigue. Les auberges. Les lits de corde et les punaises et le vin aigre et les cochers qui volent. Le voyage est un désenchantement progressif. On part pour la beauté et on rencontre la boue.

Giovanni. J’ai donné mon prénom seulement. Sans patronyme. Pourquoi. Jeu. Vanité. L’homme le plus célèbre d’Europe qui joue à être personne. Comme un dieu qui se déguise en mendiant pour traverser les villes. Ulysse chez les Cyclopes. Personne. Je m’appelle Personne.

Le garçon de la chambre d’à côté. Petit. Brun. Cuisinier. Il dit. De Pistoia. Des yeux. Des yeux qui regardent. Qui regardent quoi. Les médailles. Mes mains quand je tiens les médailles. Je les lui montre. Pourquoi. Vanitas. Vanitatum.

Le couteau.

Le premier coup ne fait pas mal. Le premier coup est une surprise. Le corps ne comprend pas. Le corps dit : ce n’est pas possible. Et puis le deuxième coup et le corps comprend et le troisième et le quatrième et le cinquième et le sixième et le septième et le corps ne dit plus rien.

Guarda che mi ha fatto.

Je descends l’escalier. Le sang entre les doigts. Le sang est chaud, c’est la seule chose que je pense, le sang est chaud et mes mains sont chaudes et les médailles sont froides, il a pris les médailles, les médailles de l’Impératrice, l’or, tout l’or dans les mains du cuisinier maintenant, et moi je descends avec du sang à la place de l’or et je crie dans l’escalier et personne.

Personne ne vient. Les domestiques. Les murs. Le hall. L’auberge entière se tait. La ville se tait. Trieste se tait. Comme elle se taira cent quarante-six ans plus tard quand d’autres cercueils passeront sur la piazza et que la ville retiendra son souffle.

Je pardonne.

Je ne sais pas pourquoi.

Le pardon n’a pas de raison. Le pardon est un spasme du cœur, comme le meurtre est un spasme de la main.

La chambre 10. Le chiffre reste. Les murs changent, le parquet change, la fenêtre se déplace, les meubles disparaissent, le bâtiment est démoli et reconstruit et démoli et reconstruit et le chiffre reste, 10, comme un clou dans le vide, un clou qui tient ensemble six siècles de murs, et le portier de nuit dit È stato Winckelmann en riant et en ne riant pas et c’est ma comédie, c’est ma tragédie, c’est mon nom qui reste quand le sang est sec et le pardon oublié et l’or fondu et la roue brisée.

Chambre 10. Trois heures du matin. Un courant d’air.

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