L’ombre blanche
L’ombre blanche
Chapitres 1 à 3
I — Amman
L’avion toucha le sol comme on gifle quelqu’un — sèchement, sans prévenir. Claire sentit ses dents se serrer et la courroie de son Leica lui mordre l’épaule. Par le hublot sale, Amman n’était qu’une vibration ocre au-dessus de la terre, quelque chose de presque irréel dans la lumière de midi, comme si la ville hésitait entre exister et se dissoudre dans la chaleur.
Elle n’avait dormi que par fragments depuis Londres. Escale au Caire, trois heures dans un terminal où des ventilateurs brassaient un air inutile, café turc avalé debout, puis ce dernier vol au-dessus du Sinaï qui l’avait laissée vide — vidée serait plus juste, comme une pellicule surexposée.
À la descente de l’avion, la chaleur l’enveloppa tout entière. Pas une chaleur qui frappe. Une chaleur qui prend. Claire s’arrêta au bas de la passerelle, son sac de matériel contre la hanche, et respira. L’air sentait le kérosène, la poussière et quelque chose de plus ancien, de plus profond — la pierre chauffée, le sable, une odeur de commencement du monde.
Un chauffeur l’attendait dans un hall sans climatisation. Petit homme sec au costume trop grand, sourire immense, panneau écrit à la main : MISS WHITFIELD — HORIZON PICTURES. Il s’empara de sa valise avec une autorité joyeuse et la guida vers une Land Rover garée n’importe comment sur le trottoir. Ils allaient rouler vers le sud. Trois heures, peut-être quatre. Wadi Rum.
Claire monta à l’avant. Le chauffeur s’appelait Ibrahim. Il parlait un anglais de contrebande, appris Dieu sait où, agrémenté d’expressions improbables — il qualifia la route de « dancing lady » et le moteur de « good fellow ». Claire sourit pour la première fois depuis son départ de Londres.
*
La route. Il faudrait un autre mot pour ce que c’était — un ruban de goudron fendu par la chaleur, jeté entre des collines pelées qui montaient et descendaient sans logique apparente. De temps en temps, un village : quelques maisons basses, un minaret, des enfants immobiles qui regardaient passer la voiture comme on regarde passer le temps. Des chèvres. Un camion bâché qui venait en face et qu’Ibrahim évitait au dernier moment avec un calme de somnambule.
Claire photographia par la fenêtre ouverte. Pas pour la production, pas encore — pour elle, pour fixer ce passage entre deux mondes. L’Angleterre était déjà une abstraction. Son appartement de Kentish Town, la chambre noire qu’elle avait installée dans la salle de bains, les tirages qui séchaient au-dessus de la baignoire comme des peaux mortes. Tout ça n’existait plus. Il n’y avait que cette route, cette lumière, cet homme au volant qui chantonnait une mélodie arabe entre ses dents et cette lente descente vers le sud.
Elle pensa à Peter. Non — elle y pensait depuis qu’elle avait accepté le contrat, mais c’était la première fois qu’elle laissait la pensée durer. Peter O’Toole. Le nom lui-même était excessif, une blague de music-hall, deux syllabes rondes et claires comme un rire d’ivrogne. Elle l’avait rencontré dix-huit mois plus tôt, à Londres, dans les coulisses de l’Old Vic après un Hamlet qui avait divisé la critique et électrisé le public. Il jouait le prince comme un animal blessé — pas de noblesse, pas de mélancolie calculée, juste une rage nue qui faisait trembler le parterre. Claire était là pour le Times, trois photos commandées, entrée et sortie. Sauf qu’il l’avait vue dans les coulisses, son appareil à la main, et il s’était approché encore en sueur, encore à moitié habillé du costume du prince, et il avait dit :
— Vous ne prenez pas de photos dans les coulisses. Personne ne prend de photos dans les coulisses. Qui êtes-vous ?
— La personne qui ne prend pas de photos dans les coulisses.
Il avait ri. Un rire disproportionné, immense, qui remplissait l’espace et obligeait les gens autour à se retourner. Ils avaient bu après. Un pub sur Waterloo Road, puis un autre, puis un troisième dont elle ne se souvenait plus du nom. Il parlait comme il jouait — sans filtre, sans frein, passant de Shakespeare à une histoire de bagarre à Dublin à une imitation de son professeur de diction à la RADA qui était si précise et si cruelle qu’elle en avait craché sa bière. Et il la regardait. Il avait cette façon de regarder les gens — non, les femmes — non, elle — comme si elle était la seule personne vivante dans un rayon de trois kilomètres.
Ils s’étaient quittés à deux heures du matin, devant une station de métro fermée. Il pleuvait, évidemment. Il s’était penché vers elle et quelque chose avait failli se produire — un baiser ou une catastrophe, les deux à la fois peut-être — et puis un taxi était passé et elle l’avait pris et voilà. Fin de l’épisode. Les photos avaient paru dans le journal, plutôt bonnes, et elle n’avait plus entendu parler de lui sauf dans les colonnes théâtrales où son nom revenait de plus en plus souvent, avec des adjectifs de plus en plus grands.
Et puis le contrat. Horizon Pictures, la production de David Lean. Un film sur T.E. Lawrence. Peter O’Toole dans le rôle principal. Six mois de tournage, Jordanie, Maroc, Espagne. Photographe de plateau demandé. Claire avait vu le nom d’O’Toole sur la feuille de route et avait senti quelque chose bouger dans sa poitrine — pas de l’excitation, pas vraiment, plutôt cette sensation qu’on a quand on développe un négatif et qu’on voit apparaître une image qu’on ne se souvenait pas avoir prise.
*
Le paysage changea. Les collines s’effacèrent, le sol devint rouge, et soudain le monde s’ouvrit — une plaine immense, sans borne, sans fin, qui se perdait dans une brume de chaleur où les rochers flottaient comme des navires à l’ancre. Claire cessa de photographier. Quelque chose dans cette immensité résistait à l’image, débordait de tout cadre.
— Wadi Rum, dit Ibrahim avec un geste du menton. Bientôt.
Bientôt. Le mot n’avait aucun sens ici. Le temps s’était étiré, déformé par la chaleur et la monotonie de la route, et Claire avait l’impression d’avoir toujours été dans cette voiture, d’avoir toujours roulé vers ce point fixe qui ne se rapprochait jamais. Le désert faisait ça, elle le comprendrait plus tard — il dissolvait les repères, les distances, les certitudes. Il ne restait que la lumière.
Ils arrivèrent en fin d’après-midi. Le campement de la production apparut d’abord comme une hallucination — des tentes kaki, des camions, des câbles, des générateurs, un village provisoire planté au pied d’une falaise de grès rouge qui montait verticalement vers un ciel devenu impossible, trop bleu, trop vaste. Des hommes s’agitaient entre les véhicules. Des Bédouins en keffieh côtoyaient des techniciens en short. Quelque part, un groupe électrogène toussait.
Claire descendit de la voiture. Ses jambes tremblaient légèrement après les heures de route. Elle resta debout, son sac à l’épaule, regardant le chaos organisé du tournage, et elle se sentit exactement là où elle devait être — au milieu de nulle part, au bord de quelque chose.
Un assistant de production vint la chercher, un jeune Anglais roux brûlé par le soleil qui parlait sans ponctuation. Il la conduisit à travers le campement en lui débitant des informations qu’elle n’écoutait qu’à moitié — les horaires de tournage, la tente-cantine, l’eau potable, les consignes de sécurité, la chaleur qui pouvait tuer un homme en trois heures si on ne buvait pas. Il lui montra sa tente — une toile beige avec un lit de camp, une table, une bassine. Spartiate. Elle posa son sac, accrocha ses deux boîtiers au montant du lit, et sortit.
Le soleil était bas maintenant et le désert avait changé de couleur — le rouge s’était assombri, les ombres s’étaient allongées au pied des falaises, et la lumière avait cette qualité que les photographes appellent l’heure dorée, sauf qu’ici l’or était plus profond, presque sanglant, comme si le sable se souvenait de quelque chose d’ancien et de violent.
Claire marcha vers le centre du campement. Elle vit David Lean avant de le reconnaître — un homme grand, droit, immobile au milieu de l’agitation, les yeux fixés sur un point du désert que lui seul semblait voir. Il portait un chapeau à large bord et tenait une canne qu’il n’utilisait pas pour marcher. Autour de lui, des gens parlaient, gesticulaient, consultaient des plans. Lui ne bougeait pas. Il attendait. Claire le photographia à distance, instinctivement — clic, un seul, discret. Le patron.
Et puis elle le vit.
Il sortit d’une tente à l’autre bout du campement, et même à cinquante mètres, même dans cette lumière déclinante, même au milieu de trente personnes en mouvement, il était impossible de regarder autre chose. Il portait un pantalon kaki et une chemise blanche ouverte. Il n’était pas encore en costume de Lawrence — la robe blanche, le keffieh, le poignard — tout ça viendrait le lendemain, et les jours suivants, et les semaines après, jusqu’à ce qu’on ne sache plus distinguer l’acteur du personnage. Pour l’instant il était juste Peter, en chemise blanche, qui traversait le campement avec cette démarche qu’elle reconnut immédiatement — élastique, un peu dansante, comme s’il se moquait de la gravité.
Il ne l’avait pas vue. Il parlait avec quelqu’un — un technicien, un Bédouin, elle ne savait pas — et il riait. Le rire. Ce rire qui prenait tout l’espace, qui obligeait le désert lui-même à faire de la place. Claire ne bougea pas. Elle ne prit pas de photo. Elle le regarda, et dix-huit mois s’effacèrent d’un coup — le pub de Waterloo Road, la pluie, le taxi, le baiser qui n’avait pas eu lieu. Tout était là, intact, comprimé, comme un négatif jamais développé.
Il tourna la tête. La vit. S’arrêta.
Un temps. Deux secondes, trois peut-être, mais le genre de secondes qui durent une saison entière. Puis le sourire. Pas le rire — le sourire. Quelque chose de plus doux, de plus dangereux.
— Claire Whitfield. Au milieu du désert. Évidemment.
Il marcha vers elle. La chaleur du jour retombait mais pas vraiment. Quelque part derrière les falaises, le soleil achevait sa descente et le ciel se zébrait de traînées mauves que personne ne regardait.
— Comment va le prince de Danemark ? dit Claire.
— Mort. Je l’ai tué. Je suis arabe maintenant.
Il s’arrêta devant elle, assez près pour qu’elle voie la sueur sur ses tempes et les coups de soleil sur ses pommettes et cette lueur dans les yeux bleus — des yeux absurdement bleus, un bleu qui n’existait pas dans la nature, un bleu de cinéma.
— Tu as maigri, dit-elle.
— Le désert. On fond comme des bougies. Tu verras.
— Je ne suis pas venue pour fondre.
— Non. Tu es venue pour me regarder fondre. C’est pire.
Il sourit encore. Puis, sans transition, avec cette façon qu’il avait de changer de registre comme on change de chaîne :
— Viens, je te montre quelque chose.
Il la prit par le bras — geste naturel, geste de propriétaire, geste qu’il faisait probablement avec tout le monde mais qui sur sa peau à elle produisit un effet précis — et l’entraîna vers le bord du campement, là où les tentes s’arrêtaient et où le désert commençait pour de bon.
Le Wadi Rum.
Claire avait vu des photos. Elle avait étudié les repérages de Lean. Elle savait à quoi s’attendre — les piliers de grès, le sable rouge, l’immensité. Mais savoir ne servait à rien. Rien ne préparait à ça. Les falaises se dressaient comme les murs d’une cathédrale dont on aurait retiré le toit, et entre elles le désert s’étendait, lisse, rouge, silencieux, jusqu’à un horizon qui n’existait pas vraiment, qui se dissolvait dans la lumière du couchant. Le silence n’était pas l’absence de bruit — c’était une présence, quelque chose de positif, de plein, qui pesait sur les épaules et entrait par les oreilles comme de l’eau.
— Lawrence a marché ici, dit O’Toole. Ici même. Il y a quarante ans. Il a vu exactement ça.
Sa voix avait changé. Plus basse, plus lente. Quelque chose s’était déplacé en lui. Claire le regarda et vit sur son visage une expression qu’elle ne lui connaissait pas — pas de l’exaltation, pas du jeu. De la peur, peut-être. Ou de la reconnaissance. Le visage d’un homme qui comprend que le rôle qu’il va jouer est plus grand que lui.
— C’est pour ça que tu as accepté ? demanda-t-elle.
— J’ai accepté parce que Lean m’a dit : « Le désert est le personnage principal. » Et quand je suis arrivé ici, j’ai compris qu’il avait raison. Ce n’est pas moi qui joue Lawrence. C’est le désert qui me joue.
Claire leva son Leica. Visa. O’Toole de profil contre le Wadi Rum embrasé, les falaises en arrière-plan, la lumière rasante qui sculptait son visage en deux — une moitié dorée, l’autre dans l’ombre. Elle déclencha. Une seule fois.
Ce serait la première photo. Il y en aurait des centaines d’autres, au fil des semaines — Peter en costume blanc galopant à dos de chameau, Peter hurlant sous la direction glaciale de Lean, Peter effondré de rire avec Omar Sharif entre deux prises, Peter ivre à trois heures du matin sous les étoiles du Wadi Rum. Des centaines de photos. Mais celle-ci resterait. Un homme debout au bord du désert, à moitié dans la lumière et à moitié dans l’ombre, et on ne savait pas si c’était Peter O’Toole ou Lawrence d’Arabie ou quelqu’un d’autre encore — un fantôme blanc qui n’avait pas encore de nom.
Le soleil disparut derrière les falaises. Le froid arriva d’un coup, comme il arrive dans le désert — sans transition, sans courtoisie. Claire frissonna.
— Viens, dit O’Toole. Il y a du whisky quelque part dans ce campement. Il y a toujours du whisky quelque part.
Ils marchèrent côte à côte vers les lumières des tentes. Le groupe électrogène toussait toujours. Des voix montaient dans la nuit naissante — anglais, arabe, les deux mêlés. L’odeur de cuisine flottait, épicée, grasse, mêlée à celle du gasoil et du sable refroidi.
Claire ne savait pas encore ce qui allait se passer. Pas dans le détail, pas dans les faits. Mais elle savait — de cette connaissance du corps qui précède toujours celle de l’esprit — que quelque chose avait commencé au moment où il avait tourné la tête et l’avait vue. Quelque chose qui ne lui appartenait pas entièrement, qui la dépassait, comme ce désert dépassait tout cadre. Elle marchait à côté de Peter O’Toole dans la nuit jordanienne et ses mains sentaient encore la vibration du déclencheur.
La première image était prise. Tout le reste — le tournage, Jérusalem, l’American Colony, les nuits, les corps, le procès d’un homme dans une cage de verre, la lumière sur les murailles et la fin de tout — tout le reste était encore dans le noir.
Comme un négatif qui attend.
II — Le désert
Elle se réveilla avant l’aube et ne sut pas où elle était.
La toile de la tente battait doucement, poussée par un vent qui n’existait pas encore — un souffle, à peine, comme la respiration de quelqu’un d’endormi. Claire resta immobile sur le lit de camp, les yeux ouverts dans le noir, et laissa le monde revenir par morceaux : l’odeur du sable, le froid sec qui pinçait les bras, le silence énorme. Puis la mémoire. La Jordanie. Le Wadi Rum. Le tournage. Peter.
Elle s’habilla dans l’obscurité. Pantalon de toile, chemise à manches longues, bottines. Accrocha le Leica à son cou, glissa deux pellicules dans la poche de sa chemise. Sortit.
Le campement dormait. Les tentes étaient des formes sombres, immobiles, et les véhicules garés en rang avaient l’air de bêtes assoupies. Mais à l’est, au-dessus des falaises, le ciel commençait à changer — une bande grise, très fine, qui n’était pas encore de la lumière mais qui en était la promesse. Claire marcha vers le bord du campement, là où Peter l’avait emmenée la veille, et s’assit sur un rocher.
Le Wadi Rum à l’aube.
Ce qui se produisit dans l’heure qui suivit, Claire essaierait de le décrire plus tard, dans des lettres jamais envoyées, dans des conversations avortées, et chaque fois les mots lui manqueraient. Le ciel passa du gris au mauve, puis du mauve à un rose qu’elle n’avait jamais vu — un rose de chair, un rose de plaie qui guérit, un rose presque obscène dans sa beauté. Les falaises de grès absorbèrent cette couleur et la restituèrent transformée, plus sombre, plus profonde, et le sable s’alluma lentement, grain par grain semblait-il, comme si quelqu’un allumait un feu sous la surface du désert. Puis le soleil franchit la ligne des crêtes et tout devint or et rouge et l’ombre recula d’un coup, vaincue, et le silence se brisa — un oiseau quelque part, un moteur au loin, et le vent qui se leva pour de bon, chaud déjà, portant du sable fin qui piquait la peau.
Claire ne photographia pas. Elle regarda. Il y avait des moments où photographier était une forme de lâcheté — une façon de mettre un cadre entre soi et le monde pour ne pas être submergé. Ce matin-là, elle accepta d’être submergée.
*
Le tournage commençait à six heures. À cinq heures quarante-cinq, le campement avait la fièvre. Des hommes couraient entre les tentes, des câbles serpentaient dans le sable, des camions démarraient en crachant une fumée noire, et au centre de tout, comme un chef d’orchestre qui n’aurait besoin que du silence pour diriger, David Lean se tenait debout, immobile, son chapeau vissé sur le crâne, étudiant la lumière avec une concentration qui frisait la transe.
Claire l’observa. Elle avait vu des réalisateurs au travail — des nerveux, des hurleurs, des indécis. Lean n’était rien de tout cela. Lean était un horloger. Chaque plan était une mécanique de précision : l’angle de la caméra, la position du soleil, la vitesse du vent, la couleur du sable, le nombre exact de figurants, la distance entre le sujet et l’horizon. Il pouvait attendre deux heures que la lumière soit juste. Trois heures. Il pouvait renvoyer tout le monde et annuler une journée de travail parce qu’un nuage avait traversé le ciel au mauvais moment. Son assistant, un homme épuisé qui semblait n’avoir pas dormi depuis le début du tournage, répétait les consignes avec une voix de somnambule. Lean ne haussait jamais le ton. Il n’en avait pas besoin. Sa précision était une forme de violence.
— Il est fou, dit une voix à côté de Claire.
Elle se retourna. Un homme était assis sur une caisse en bois, une cigarette entre les lèvres, un keffieh rouge noué autour du cou. Brun, moustache fine, yeux noirs et rieurs. Il portait le costume des figurants bédouins — la robe, les sandales — mais il avait la posture de quelqu’un qui se regarde de l’extérieur.
— Pardon ?
— Lean. Il est fou. Il attend que le soleil soit à un degré près. Un degré. Qui voit la différence ? Personne. Lui, si.
Il écrasa sa cigarette dans le sable, se leva, tendit la main.
— Nasser. Je suis du Wadi Rum. Je suis aussi, paraît-il, un guerrier arabe du siècle dernier. C’est ce qu’on me paie pour être.
Claire serra la main. Sèche, calleuse, ferme.
— Claire. Je suis celle qui prend les photos.
— Les photos. Oui. Il y a beaucoup de gens ici qui essaient d’attraper des choses. Lean attrape la lumière. L’Anglais attrape Lawrence. Vous attrapez quoi ?
La question était posée sans malice, avec une curiosité d’enfant, et Claire ne sut pas y répondre. Nasser sourit — un sourire qui plissait tout son visage, qui remontait jusqu’aux yeux.
— Mon grand-père attrapait les Turcs, dit-il. C’était plus simple.
Il s’éloigna vers le groupe de figurants en rajustant son keffieh. Claire le suivit du regard. Il marchait sur le sable comme on marche sur un plancher — sans effort, sans bruit, comme si ses pieds connaissaient chaque grain personnellement.
*
La première scène qu’elle vit tourner était une chevauchée.
Soixante chameaux, montés par des Bédouins en costume, lancés au galop sur une étendue de sable rouge, avec les falaises du Wadi Rum en toile de fond. La caméra était installée sur un chariot à l’autre bout de la plaine. Lean avait calculé l’angle exact pour que le soleil frappe les cavaliers de côté et projette leurs ombres, immenses et déformées, sur le sable devant eux. L’effet serait saisissant à l’écran. Mais avant d’y arriver, il fallut recommencer sept fois.
Sept fois soixante chameaux lancés dans le même galop. Sept fois les Bédouins chargeant sous un soleil qui montait et qui changeait l’angle des ombres. Sept fois Lean secouant la tête — non, pas encore, les ombres ne sont pas assez longues, le vent a déplacé le sable, l’un des chameaux a dévié de sa ligne. Sept fois l’assistant épuisé hurlant dans un mégaphone des instructions que le vent emportait. Et les Bédouins repartaient, sans un murmure de protestation, avec la patience du désert inscrite dans leurs os.
Claire photographia tout. Le galop, les ombres, le sable soulevé par les sabots qui formait un nuage rouge sang au-dessus des cavaliers. Lean immobile derrière la caméra. L’assistant au bord de l’apoplexie. Les techniciens qui buvaient de l’eau par litres et dont la peau pelait par plaques. Et entre les prises, dans les temps morts où le silence retombait d’un coup sur la plaine comme un rideau, elle photographiait le désert lui-même — les motifs du vent sur le sable, une trace de lézard, l’ombre d’une falaise qui avançait avec la lenteur d’une marée.
O’Toole n’était pas dans cette scène. Elle ne le vit pas de toute la matinée. Il était quelque part dans le campement, en préparation ou en repos, et son absence créait un vide étrange — comme un son trop aigu pour être entendu, une fréquence qui irritait sans qu’on sache pourquoi.
À midi, Lean décréta une pause. La chaleur avait rendu le travail impossible — même lui, le perfectionniste glacé, ne pouvait rien contre un soleil vertical qui aplatissait toutes les ombres et transformait le paysage en une fournaise blanche. Le campement se replia sous les toiles tendues entre les camions. Les hommes mangeaient du riz et de l’agneau préparés par les cuisiniers bédouins. L’odeur montait — cumin, graisse, pain chaud — et se mêlait à celle du sable chauffé. Claire mangea assise par terre, à côté de Nasser qui déchirait le pain de ses mains et qui lui parlait du Wadi Rum.
— Mon grand-père était avec Lawrence. Ici, pas sur un écran. Il montait un chameau qui s’appelait Ghazala. Gazelle. Il m’a raconté cette histoire cent fois avant de mourir. Lawrence était un homme petit. Très petit. Avec des yeux comme ça.
Il fit un geste — les mains autour de ses propres yeux, un cercle serré, comme des lunettes ou comme un masque.
— Des yeux qui voyaient tout mais qui ne donnaient rien. Mon grand-père disait : cet homme-là, il prend nos visages et il les met dans sa tête et il repart en Angleterre avec. On ne sait pas ce qu’il en fait.
Claire pensa à ses propres photos. À ses propres yeux derrière le viseur. Elle pensa qu’il y avait peut-être quelque chose de prédateur dans le fait de capter l’image des gens — une forme d’extraction, de vol poli.
— Et O’Toole ? dit-elle. Il ressemble à Lawrence ?
Nasser réfléchit. Mâcha son pain. Regarda le désert.
— Non. Lawrence était froid. Cet homme-là est chaud. Très chaud. Mais quand il met le costume et qu’il monte sur le chameau, quelque chose change. Je ne sais pas comment il fait. C’est comme si le fantôme de Lawrence entrait en lui par les vêtements. Mon oncle, qui a vu aussi Lawrence quand il était enfant, il a regardé O’Toole l’autre jour et il s’est levé et il est parti. Je lui ai demandé pourquoi. Il a dit : c’est comme voir un mort qui marche.
*
L’après-midi, O’Toole tourna.
Claire le vit sortir de sa tente en costume de Lawrence — la robe blanche, le keffieh retenu par le cordon noir, la ceinture de cuir, le poignard recourbé — et quelque chose se déplaça dans l’air autour de lui, ou peut-être en elle, ou peut-être dans la lumière qui tombait différemment sur le tissu blanc, elle ne savait pas. Il n’était plus Peter. Pas encore Lawrence. Il était dans l’entre-deux, dans cette zone étrange où l’acteur se dissout et le personnage n’est pas encore solidifié, et c’était cet état-là, précisément, qui fascinait Claire — ce flou, cette mue en cours.
Il monta sur un chameau avec une aisance qui n’avait rien de naturel — il avait travaillé pendant des semaines, elle le saurait plus tard, se faisant former par les Bédouins, tombant, remontant, tombant encore, jusqu’à ce que son corps apprenne ce que sa tête ne pouvait pas comprendre. Le chameau se redressa en deux temps — d’abord l’arrière, puis l’avant — et O’Toole oscilla sur la selle avec une grâce qui arracha un murmure d’approbation aux figurants bédouins.
La scène était simple en apparence. Lawrence seul, à dos de chameau, traversant une étendue désertique. Un point blanc dans l’immensité rouge. Lean voulait un plan large, très large, presque abstrait — l’homme réduit à une silhouette, écrasé par le paysage, et pourtant indiscutablement le centre de tout. Le paradoxe de Lawrence : insignifiant et magnétique, perdu et souverain.
O’Toole partit au pas, puis au trot, puis au galop. La robe blanche claquait derrière lui et le chameau soulevait un panache de sable rouge. Claire photographia — clic, clic, clic — avec la régularité d’un métronome, tournant sur elle-même pour suivre la trajectoire, changeant d’objectif sans quitter l’œil du viseur, et dans le cadre elle voyait ce que Lean voyait : un homme blanc dans un monde rouge, une tache de lumière qui traversait l’écran du désert, et l’ombre — l’ombre blanche projetée sur le sable, allongée, déformée, plus grande que l’homme lui-même.
Lean fit recommencer quatre fois. La première fois, le chameau avait dévié. La deuxième, un nuage. La troisième, O’Toole était parti trop vite, la silhouette était floue. La quatrième — la quatrième fut la bonne. Claire le sut sans que personne le dise, parce qu’elle vit Lean baisser les épaules d’un demi-centimètre, un relâchement infime, presque invisible, le signe qu’il avait obtenu ce qu’il cherchait.
O’Toole revint vers le campement au pas. Descendit du chameau. Il transpirait sous le costume, le keffieh avait glissé sur sa nuque, et ses yeux — ces yeux bleus improbables — étaient vitreux, absents, comme s’il revenait de très loin. Il passa devant Claire sans la voir. Pas un regard, pas un mot. Il entra dans sa tente et le rabat de toile retomba derrière lui.
Claire resta debout, son appareil à la main, le cœur battant un peu plus vite qu’il n’aurait dû. Ce n’était pas de l’indifférence. C’était autre chose. Il était encore là-bas, dans la scène, dans le personnage, dans ce désert intérieur où il allait chercher Lawrence et d’où il ne revenait pas immédiatement. Elle avait photographié cette absence sur son visage au moment où il passait devant elle — les yeux ouverts mais vides, le corps présent mais l’esprit encore au galop quelque part dans le Wadi Rum. Quand elle développerait cette photo, des semaines plus tard, dans la chambre noire improvisée de l’American Colony, elle verrait sur le tirage quelque chose qui lui ferait froid dans le dos : le visage d’O’Toole à cet instant ne ressemblait à rien qu’elle connaissait. Ce n’était ni Peter ni Lawrence. C’était un troisième homme, quelqu’un qui n’avait pas de nom, un locataire provisoire qui habitait entre les deux.
*
Le soir tomba. Le désert se refroidit avec la même brutalité qu’il s’était échauffé, et les étoiles apparurent — non pas une à une comme en Angleterre, mais toutes ensemble, d’un seul coup, comme si quelqu’un avait jeté une poignée de sel sur un drap noir. Claire n’avait jamais vu autant d’étoiles. Le ciel du Yorkshire, qu’elle avait cru vaste étant enfant, était un plafond bas comparé à cette voûte qui semblait ne finir nulle part.
Le campement se rassembla autour du feu. Deux feux, en réalité — celui des techniciens britanniques, autour duquel on buvait de la bière tiède et du whisky, et celui des Bédouins, autour duquel on buvait du thé à la sauge dans de petits verres brûlants. Les deux feux étaient séparés d’une vingtaine de mètres. Entre les deux, un no man’s land que seuls quelques-uns traversaient — Nasser, qui naviguait d’un monde à l’autre avec une aisance souriante, et O’Toole.
Il était réapparu. Douché, changé, le keffieh remplacé par un pull bleu marine qui faisait ressortir ses yeux comme deux phares. Il avait un verre de whisky à la main — pas le premier, estima Claire — et il allait de l’un à l’autre avec cette énergie de fête foraine qu’il transportait partout, parlant à tout le monde, riant avec les techniciens, s’asseyant avec les Bédouins pour boire leur thé, massacrant trois mots d’arabe qu’il prononçait avec un accent de Dublin si épais que Nasser se pliait en deux.
Puis il vint s’asseoir à côté d’elle.
Pas en face, pas à distance respectueuse — à côté, épaule contre épaule, sur la couverture qu’elle avait étendue sur le sable. Comme si la place lui revenait de droit. Comme si c’était la seule place possible dans tout le Wadi Rum.
— Tu m’as vu cet après-midi, dit-il. Ce n’était pas une question.
— C’est mon travail de te voir.
— Et qu’est-ce que tu as vu ?
Claire hésita. Les flammes éclairaient le visage d’O’Toole par en dessous et lui donnaient l’air d’un personnage de conte — le prince ou le démon, selon l’angle.
— J’ai vu quelqu’un qui n’était pas toi.
Il but une gorgée de whisky. Regarda le feu.
— Ça arrive, dit-il doucement. C’est pour ça que Lean m’a choisi, je crois. Pas parce que je suis bon. Parce que je disparais. Il y a des acteurs qui jouent un rôle. Moi, le rôle me joue. Je le laisse entrer et il fait ce qu’il veut. C’est terrifiant et c’est magnifique et je ne sais pas ce que c’est.
— Et tu reviens ? Après ?
— Jusqu’ici, oui. Mais Lawrence… Lawrence est différent. Lawrence ne veut pas partir. Il reste là, dans les coins.
Il tapota sa tempe du bout de l’index.
— Même la nuit. Même quand je bois. Surtout quand je bois. Tu sais ce que Lawrence a écrit ? « Tous les hommes rêvent, mais pas de la même manière. Ceux qui rêvent la nuit, dans les recoins poussiéreux de leur esprit, se réveillent le jour et découvrent que tout cela était vanité. Mais les rêveurs du jour sont dangereux, car ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts, pour le rendre possible. » Je suis un rêveur du jour, Claire. Et le problème avec les rêveurs du jour, c’est qu’ils ne savent pas quand le rêve s’arrête.
Le feu craqua. Des braises montèrent vers les étoiles et s’éteignirent en route. Quelque part de l’autre côté du campement, un Bédouin jouait de la rababa — une mélodie lente, répétitive, qui montait et descendait comme une respiration, et le son de l’instrument à une seule corde se mêlait au crépitement du feu et au silence du désert dans une combinaison qui n’appartenait à aucun endroit que Claire avait connu.
— J’ai pensé à toi, dit O’Toole. Après Londres. Plus que je n’aurais voulu.
— À quoi exactement ?
— À tes mains sur l’appareil. À ta façon de regarder sans rien lâcher. La plupart des gens regardent comme des touristes — ils effleurent. Toi, tu mords. Tu prends une photo et c’est comme si tu mordais dans quelque chose.
Claire ne répondit pas. L’épaule d’O’Toole contre la sienne était chaude à travers le pull bleu marine. Le whisky circulait entre eux, la même bouteille, la même brûlure. Au-dessus, le ciel du Wadi Rum déployait ses constellations inconnues — pas le ciel de l’hémisphère nord qu’elle connaissait, mais un ciel déplacé, basculé, un ciel de désert qui n’obéissait pas aux mêmes lois.
— Je ne suis pas venue pour toi, dit Claire. Et c’était à moitié vrai.
— Je sais. Tu es venue pour les photos.
— Oui.
— Et les photos sont une excuse.
— Non. Les photos ne sont jamais une excuse. Les photos sont la raison.
O’Toole tourna la tête vers elle. De très près, ses yeux bleus avaient des éclats dorés — reflets du feu ou quelque chose de plus intime, un éclairage intérieur qu’elle ne comprenait pas.
— Tu as peur de quoi, Claire ?
— De rien.
— Menteuse.
— De toi.
— Ah. Alors on est deux.
Il sourit. Pas le sourire éclatant, pas le rire qui remplissait les pièces. Un sourire plus petit, plus dangereux, le sourire d’un homme qui vient de dire quelque chose de vrai et qui est surpris de l’avoir dit. Claire sentit le poids de ce sourire comme on sent un changement de pression atmosphérique — dans le corps, pas dans la tête.
La rababa continuait sa plainte. Les Bédouins parlaient entre eux à voix basse, des mots qu’elle ne comprenait pas mais dont elle devinait la texture — rocailleuse, musicale, pleine de consonnes qui raclaient le fond de la gorge. Le feu baissait. Quelqu’un y jeta du bois et les flammes repartirent, dessinant des ombres nouvelles sur le sable.
— Demain, dit O’Toole, Lean tourne la scène du mirage. Celle où Lawrence voit Omar Sharif apparaître à l’horizon. Il va nous faire recommencer quarante fois. C’est la scène la plus importante du film.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est le moment où le désert produit quelque chose d’impossible. Un homme sort du néant. Du vide, de la chaleur, de la lumière — un homme. Et tout change.
Il la regarda encore.
— C’est un peu ce qui m’arrive avec toi, je crois.
Claire aurait dû rire. C’était une réplique de cinéma, une phrase trop belle pour être honnête, exactement le genre de chose que Peter O’Toole disait aux femmes entre deux verres. Mais elle ne rit pas. Parce que dans la voix, sous le charme, sous le jeu, il y avait un grain — une fêlure minuscule, un tremblement qui n’était pas calculé, qui n’était pas du métier.
Elle ne rit pas. Elle ne répondit rien. Elle prit son appareil, le souleva lentement, et le photographia à la lumière du feu, les yeux pleins d’étoiles et de whisky et de quelque chose d’autre qu’elle ne pouvait pas nommer.
Clic.
Et le silence du désert se referma sur eux comme une main.
III — Aqaba
Trois jours passèrent. Trois jours de tournage, de soleil, de recommencements. Lean tourna la scène du mirage — Omar Sharif apparaissant à l’horizon, point noir dans la vibration de la chaleur, grandissant lentement, inexorablement, jusqu’à devenir un homme à dos de chameau, et le plan dura quatre minutes sans coupure, quatre minutes de patience et de lumière, et Lean le refit vingt-deux fois. Pas quarante comme O’Toole l’avait prédit, mais vingt-deux, ce qui représentait tout de même deux jours de travail pour quatre minutes de film. Sharif chaque fois recommençait sa chevauchée depuis un point si éloigné qu’il fallait un quart d’heure pour qu’il revienne à sa position de départ. Les Bédouins du campement, qui regardaient le tournage avec un mélange de curiosité et de perplexité, avaient commencé à parier sur le nombre de prises — Nasser gérait les enjeux avec un sérieux de bookmaker.
Claire photographia tout. Sharif au loin, minuscule. Sharif se rapprochant, grossissant dans le cadre comme un navire qui entre au port. Lean penché sur l’œilleton de la caméra, son chapeau projetant une ombre ronde sur ses épaules. O’Toole assis sur le sable, en costume de Lawrence, attendant son tour, fumant des cigarettes en série, lisant un livre de poche — elle zooma : c’était les Sept Piliers de la Sagesse, évidemment, le texte sacré, la bible du personnage, et les pages étaient cornées, annotées, certaines arrachées.
Le troisième soir, Lean annonça une pause de deux jours. Le matériel devait être déplacé vers un autre site de tournage, plus au sud, et les techniciens avaient besoin de repos. L’équipe se dispersa. Certains restèrent au campement. D’autres partirent pour Amman. O’Toole dit à Claire :
— Aqaba. Tu connais ?
— Non.
— Moi non plus. Allons‑y.
*
Ils partirent le lendemain à l’aube dans une jeep empruntée à la production. O’Toole conduisait. Il conduisait comme il faisait tout le reste — vite, avec un mélange d’assurance et d’inconscience qui tenait du miracle, le coude à la fenêtre, le vent dans les cheveux, chantant des bribes de chansons irlandaises qu’il interrompait au milieu d’un couplet pour commenter le paysage ou raconter une anecdote qui n’avait aucun rapport.
La route descendait vers la mer. Le désert changea de texture — le sable rouge du Wadi Rum laissa place à un terrain plus plat, plus pâle, caillouteux, et au loin quelque chose miroitait, une ligne bleue qui tremblait au-dessus de la terre comme une hallucination.
— La mer Rouge, dit O’Toole. Lawrence l’a prise d’assaut. Aqaba. Juillet 1917. Il est arrivé par le désert, par derrière, là où personne ne l’attendait. Les Turcs avaient tous leurs canons pointés vers la mer. Personne n’avait imaginé qu’un Anglais fou serait assez dingue pour traverser le Néfoud avec cinquante Bédouins et attaquer par la terre. C’est la plus belle histoire de guerre du vingtième siècle. Et Lean va la tourner le mois prochain. Et je serai dessus un chameau en train de charger, et je pense que je vais mourir de trouille.
— Tu as la trouille ?
— Tout le temps. La trouille est mon carburant. Sans trouille, je suis ennuyeux. Avec, je suis Lawrence.
Aqaba apparut en fin de matinée — une petite ville blanche posée au bord d’une eau trop bleue, coincée entre le désert et la mer, entre la Jordanie et l’Arabie Saoudite dont on voyait les côtes de l’autre côté du golfe. Quelques bateaux de pêche. Des maisons basses. Un fort ottoman en ruines. Des palmiers poussiéreux. L’odeur changea — le sel, le poisson, l’iode, après des jours de sable sec, et Claire sentit ses poumons se déployer.
Ils trouvèrent un hôtel. Un mot trop grand pour ce que c’était — une bâtisse à deux étages au bord de l’eau, murs chaulés, volets bleus, un patron moustachu qui ne parlait que l’arabe et qui leur donna une chambre au premier avec une vue sur le golfe. O’Toole paya en dinars jordaniens sortis en vrac de sa poche. Il ne compta pas. Il ne comptait jamais.
La chambre était simple. Un lit large sous une moustiquaire, un ventilateur au plafond qui tournait avec un bruit de vieille hélice, une salle d’eau minuscule avec un robinet qui crachait de l’eau tiède. Le sol était carrelé de bleu et blanc. La lumière entrait par la fenêtre ouverte et posait sur les murs des rectangles éblouissants que le ventilateur découpait en tranches rythmiques — lumière, ombre, lumière, ombre.
O’Toole jeta son sac sur le lit et sortit sur le petit balcon. Claire le rejoignit. En bas, la mer était d’un bleu qui n’existait pas dans la palette anglaise — un bleu chaud, épais, un bleu qu’on aurait pu mâcher. Des barques de pêcheurs se balançaient dans le port. Au loin, la côte saoudienne dessinait une ligne brune entre l’eau et le ciel.
— Lawrence est entré par là, dit O’Toole en pointant du doigt vers la droite, vers le désert. Il est arrivé au galop avec ses hommes, couverts de poussière, à moitié morts de soif, et il a pris la ville en deux heures. Deux heures. Les Turcs n’ont rien compris. Et après, Lawrence s’est assis quelque part — peut-être ici, peut-être exactement ici — et il a regardé la mer et il ne savait pas encore que tout allait mal finir. Les promesses trahies, le partage colonial, les Arabes floués. Il ne savait pas encore. Il était juste un homme qui avait traversé le désert et qui regardait la mer.
Il se tut. Claire le regardait. Le vent du golfe soulevait ses cheveux et plaquait sa chemise contre son torse. Il avait les yeux fixés sur l’eau et sur son visage il y avait cette expression qu’elle commençait à connaître — l’expression de l’entre-deux, ni Peter ni Lawrence, cet espace flottant où il n’appartenait à personne, pas même à lui-même.
— Tu fais ça tout le temps, dit-elle.
— Quoi ?
— Devenir lui. Même ici. Même en vacances.
O’Toole se tourna vers elle. Le soleil était derrière lui et son visage était dans l’ombre et Claire ne voyait que le bleu des yeux, allumés par la réverbération de la mer.
— Peut-être que c’est lui qui me devient. Tu as pensé à ça ?
*
Ils déjeunèrent dans un restaurant sans nom, au bout du port. Du poisson grillé sur des braises, du pain plat, une salade de tomates et de concombres avec de la menthe, et une bouteille d’arak que le patron posa sur la table avec un clin d’œil. L’arak mélangé à l’eau devenait blanc — lait de lion, disaient les Arabes. O’Toole but avec la régularité d’un homme qui arrose un jardin. Claire but aussi, moins, mais assez pour sentir la chaleur de l’alcool anisé se mêler à celle du soleil et créer dans son corps une tiédeur continue, sans bords.
O’Toole parla. Il parlait toujours — pas par nervosité, pas pour remplir le silence, mais parce que les mots étaient pour lui ce que les images étaient pour Claire, un moyen de saisir le réel avant qu’il ne s’échappe. Il parla de Dublin, de son père — bookmaker et buveur, un homme qui avait transformé la perte en art de vivre. De la RADA, l’école d’art dramatique, où on avait essayé de lui apprendre à parler comme un gentleman et où il avait refusé de perdre son accent irlandais. De la première fois qu’il était monté sur scène, à quatorze ans, dans un spectacle amateur à Leeds — Leeds, comme elle, ils avaient grandi dans la même ville sans le savoir, et cette coïncidence les fit rire comme un secret partagé.
— Ton père, dit Claire.
— Quoi, mon père ?
— Tu as dit bookmaker et buveur. Dans cet ordre ?
— L’ordre n’a pas d’importance. Il faisait les deux simultanément. Il buvait en calculant les cotes. L’alcool améliorait ses calculs. C’est génétique, je crois. Moi, l’alcool améliore mon jeu. Lean ne le sait pas, mais la moitié de mes meilleures prises, j’avais bu.
— Lean le sait.
— Tu crois ?
— Il sait tout. C’est ce qui le rend effrayant.
O’Toole considéra cette idée en tournant son verre d’arak. La lumière du golfe entrait par la porte ouverte du restaurant et découpait un rectangle parfait sur le sol de terre battue.
— Ton père à toi, dit-il.
Ce n’était pas une question. C’était une porte qu’il ouvrait, avec la délicatesse surprenante dont il était capable entre deux ouragans.
— Mon père réparait des montres, dit Claire. À Leeds. Un petit atelier dans une rue qui n’existe plus. Il travaillait avec une loupe vissée à l’œil et des outils si petits qu’on aurait dit des instruments de chirurgie. Il ne parlait pas beaucoup. Il n’avait pas besoin. Ses mains parlaient.
— Tu tiens de lui.
— Oui. L’œil. Les mains. Le silence.
— Pas le silence. Tu n’es pas silencieuse, Claire. Tu es concentrée. C’est très différent. Le silence, c’est l’absence. La concentration, c’est une présence tellement intense qu’elle n’a pas besoin de mots.
Elle le regarda. Il avait cette capacité déroutante — entre deux pitreries, entre deux verres, entre deux éclats de rire, il lâchait une phrase d’une justesse qui coupait le souffle. Comme un tireur d’élite déguisé en clown. On ne le voyait pas venir et quand la balle touchait, il était déjà reparti dans autre chose, déjà en train de rire, de commander un autre arak, de héler le patron en arabe massacré.
L’après-midi coula. L’arak baissa dans la bouteille. Ils marchèrent dans Aqaba, qui tenait en vingt minutes — le souk, le fort, la plage. Claire photographia les bateaux, les filets, un vieil homme qui recousait une voile avec des gestes d’une lenteur cérémonielle. O’Toole marchait à côté d’elle, les mains dans les poches, et de temps en temps il disait quelque chose — une observation, une blague, un fragment de poème — et de temps en temps il ne disait rien, et les deux formes de compagnie étaient également bonnes.
Ils se baignèrent. La mer Rouge était tiède, presque chaude, d’une transparence absurde — on voyait le fond à dix mètres, les poissons, les coraux, les ombres des barques au-dessus d’eux quand ils plongeaient. O’Toole nageait comme il vivait, sans technique et avec énergie, brassant l’eau en gerbes bruyantes. Claire nageait en silence, de longues coulées régulières, le corps allongé, les yeux ouverts sous l’eau. Ils se retrouvaient, repartaient, se retrouvaient. Un ballet sans chorégraphie.
Sur la plage, après, allongés sur le sable humide, le soleil séchant le sel sur leur peau. Claire avait les yeux fermés. Elle sentait la présence d’O’Toole à côté d’elle comme on sent la proximité d’un feu — une chaleur qui ne touche pas encore mais qui est là, constante, qui attend.
— Claire.
— Oui.
— Ouvre les yeux.
Elle ouvrit les yeux. Il était appuyé sur un coude, tourné vers elle, et le soleil faisait de ses cheveux mouillés une masse sombre, presque noire, qui contrastait avec le bleu incendiaire des yeux. De l’eau de mer coulait encore de sa tempe le long de sa mâchoire. Il ne souriait pas. Pour une fois, pour la première fois peut-être, il ne souriait pas, il ne jouait pas, il ne charmait pas. Il la regardait avec une gravité nue, dépouillée de tout artifice, et Claire comprit que ce visage-là — ce visage sans masque, sans personnage, sans le bouclier du rire — était le plus dangereux de tous.
— Je ne vais pas te prendre en photo, dit-elle.
— Non.
— Ce n’est pas le moment.
— Non.
Le mot resta entre eux, vibrant comme une corde pincée. Non — qui ne voulait pas dire non. Non — qui voulait dire : pas ça, pas une photo, pas un cadre, pas maintenant. Maintenant il faut être dans l’image, pas derrière.
*
La nuit tomba sur Aqaba comme un voile qu’on jette. Le crépuscule dura à peine — une flambée brève de rose et d’or sur le golfe, puis l’obscurité, totale, percée par les lumières des bateaux et les étoiles. Ils dînèrent dans le même restaurant, du même poisson, avec un arak différent — plus doux, parfumé à l’anis vert, que le patron leur servit avec une solennité de sommelier.
Au retour, ils marchèrent le long de l’eau. La mer faisait un bruit très doux — pas des vagues, pas vraiment, plutôt un clapotis, une conversation à voix basse entre l’eau et le sable. L’air sentait le sel et les fleurs de nuit — jasmin, quelque chose de plus lourd, de plus sucré, que Claire ne reconnaissait pas. Et sur l’autre rive du golfe, les lumières de l’Arabie Saoudite formaient un collier de points jaunes posé sur l’eau noire.
O’Toole marchait en silence. C’était si rare que Claire en fut presque inquiète — le silence chez lui était comme le calme chez un volcan, un prélude à quelque chose. Leurs bras se frôlaient. Pas par accident. Par cette mécanique des corps qui savent avant l’esprit, qui se rapprochent millimètre par millimètre, qui trouvent le bon angle, la bonne distance, la bonne trajectoire, et quand les doigts d’O’Toole touchèrent les siens, ce ne fut pas un geste, ce fut une arrivée — quelque chose qui trouvait sa place naturelle après l’avoir cherchée longtemps.
Ils remontèrent vers l’hôtel sans se presser. L’escalier étroit, les marches de pierre usées, le couloir où une ampoule nue jetait une lumière jaune. La porte de la chambre. La clé que Claire tenait — c’était elle qui avait la clé, un détail absurde qui lui parut soudain important, comme si le fait de tourner cette clé dans cette serrure était un acte d’une solennité disproportionnée.
La chambre. Le ventilateur. La moustiquaire blanche qui pendait du plafond comme un voile de mariée ou un fantôme domestiqué. La lumière de la lune qui entrait par la fenêtre ouverte et traçait sur le carrelage bleu et blanc un chemin de clarté laiteuse.
O’Toole referma la porte. Le bruit du verrou fut sec, définitif, comme le déclic d’un obturateur. Claire était debout au milieu de la chambre, face à la fenêtre, face à la mer qu’on entendait sans la voir. Elle sentit O’Toole derrière elle avant qu’il ne la touche — sa présence était physique, une chaleur, une densité, un champ magnétique.
Ses mains se posèrent sur ses épaules. Les pouces à la base du cou. La pression était légère mais les mains tremblaient — elle le sentit, ce tremblement infime, et quelque chose en elle céda, un barrage qu’elle avait tenu pendant trois jours, depuis le campement, depuis le feu, depuis le premier soir et le sourire et le whisky et les étoiles du Wadi Rum.
Elle se retourna.
De près — de si près que leurs souffles se mêlaient — le visage d’O’Toole n’était plus un visage de cinéma. C’était un paysage. Les pores de la peau brûlée par le soleil, une cicatrice minuscule au-dessus de la lèvre, les cils étonnamment longs pour un homme, et les yeux — les yeux qui de près n’étaient pas seulement bleus mais traversés de vert, de gris, de reflets mouvants comme l’eau d’un lac sous un ciel changeant.
Il l’embrassa.
Ou elle l’embrassa. Ou c’était la même chose — le même mouvement, au même instant, deux corps qui franchissent en même temps la même distance, et la bouche d’O’Toole avait un goût d’arak et de sel et de quelque chose de plus sombre, de plus profond, qui n’avait pas de nom. Claire sentit ses mains — les mains d’horloger, les mains de photographe — se poser sur sa nuque, dans ses cheveux, et tirer doucement sa tête en arrière, et la bouche d’O’Toole descendit le long de sa gorge et elle ferma les yeux.
Le ventilateur tournait. La lune bougeait. La moustiquaire ondulait dans le vent du golfe comme un rideau de théâtre à la fin du premier acte.
Claire le déshabilla avec des gestes lents — défaire les boutons un par un, la chemise glissant des épaules, la peau en dessous plus claire que le visage, la chaleur du torse contre ses paumes. Il la déshabilla comme on déplie une carte — avec attention, avec l’envie de tout voir, de tout lire. Quand la chemise de Claire tomba, il s’arrêta. La regarda. Pas avec le regard de l’acteur, pas avec le charme, pas avec le jeu. Avec le regard d’un homme ébloui qui ne cherche pas à cacher son éblouissement.
— Tu sais que je ne suis pas quelqu’un de bien, dit-il.
— Je ne t’ai pas demandé d’être quelqu’un de bien.
Ils tombèrent sur le lit. La moustiquaire les enveloppa, se referma sur eux comme une bulle de gaze blanche, et au-dehors Aqaba vivait sa nuit — les pêcheurs partaient en mer, les chiens erraient sur la plage, un muezzin appelait à la prière quelque part dans l’obscurité — et ils n’entendaient rien ou ils entendaient tout, c’était la même chose, le monde n’était pas exclu de cette chambre, il y entrait par la fenêtre ouverte avec le vent et l’odeur du jasmin et le clapotis de la mer et les étoiles.
Le corps d’O’Toole était plus maigre qu’elle ne l’avait imaginé — le désert l’avait sculpté, raboté, il n’y avait plus de superflu, que des os longs et des muscles secs et une peau qui avait la température du sable en fin de journée. Il faisait l’amour comme il jouait — avec une intensité qui ne laissait rien intact, une présence absolue, et en même temps quelque chose d’insaisissable, un endroit en lui où elle ne pouvait pas aller, une porte fermée derrière les yeux ouverts. Claire s’y brûla. Les mains qui retenaient l’appareil photo et qui calculaient la lumière et qui maîtrisaient le cadre étaient maintenant sur sa peau, sur ses hanches, dans son dos, et elles ne maîtrisaient rien du tout, et c’était exactement ce qu’il fallait.
Il y eut un moment — un moment très précis, qu’elle retrouverait plus tard dans sa mémoire avec une netteté photographique — où O’Toole dit son nom. Claire. Juste son nom, une seule fois, et la façon dont il le prononça — le C comme un souffle, le L liquide, le R à peine roulé — fit de ce nom un mot nouveau, un mot qu’elle n’avait jamais entendu, comme s’il le créait en le disant.
Après, ils restèrent allongés sans parler. La sueur séchait sur leurs corps. Le ventilateur tournait, inutile, brassant un air qui n’avait plus besoin d’être brassé. La moustiquaire les enveloppait de son voile blanc et dehors la lune avait bougé — elle était plus haute, plus petite, plus froide.
Claire regarda le plafond. Elle pensa : je viens de coucher avec un homme qui est en train de devenir quelqu’un d’autre. Elle pensa : quand le film sortira, le monde entier le connaîtra et ce moment n’existera plus. Elle pensa : je n’ai pas pris de photo de ça et c’est la première chose que je vis depuis longtemps sans vouloir la cadrer.
O’Toole dormait. Ou non — il avait les yeux fermés mais sa main était posée sur la hanche de Claire avec une précision d’homme éveillé, les doigts écartés, la paume à plat, un geste de possession douce, de territoire marqué.
— Tu ne dors pas, dit Claire.
— Non.
— À quoi tu penses ?
Un silence. Puis :
— Je pense que Lawrence avait raison sur une chose au moins. Le désert change les gens. On entre dans le désert avec un nom et on en sort avec un autre. Tu ne seras pas la même quand on partira d’ici, Claire. Moi non plus.
Elle ne répondit pas. Elle tourna la tête vers la fenêtre. La mer Rouge était noire sous les étoiles. Les lumières de l’Arabie avaient disparu — l’autre rive avait cessé d’exister, avalée par la nuit, et il ne restait que cette chambre, ce lit, ce corps à côté du sien, ce ventilateur qui comptait les secondes avec la patience d’un métronome.
Claire ferma les yeux. Elle pensa à la chambre noire — la vraie, celle où les images apparaissent dans le bain de révélateur, d’abord floues, puis de plus en plus précises, et il y a ce moment magique où le sujet surgit du néant chimique et te regarde. C’est ce qui venait de se passer. Quelque chose avait été exposé, puis plongé dans l’obscurité, et maintenant une image se formait — pas nette encore, pas fixée, mais là, irréversiblement là.
Le vent du golfe gonfla le rideau. La moustiquaire bougea. Et Claire s’endormit dans le noir d’Aqaba, la main d’un homme sur sa hanche et le bruit de la mer comme une respiration sous le monde.
*
Le lendemain, ils retournèrent au Wadi Rum. O’Toole conduisait, le coude à la fenêtre, chantant à nouveau ses chansons irlandaises. Le désert reprit ses droits — le rouge, le silence, l’immensité. Quand le campement apparut au pied des falaises, avec ses tentes et ses camions et son groupe électrogène qui toussait, Claire sentit quelque chose se refermer — la parenthèse d’Aqaba était finie, le monde du tournage les reprenait, et ce qui s’était passé dans cette chambre au ventilateur paresseux resterait entre les murs chaulés, entre la mer et le désert, un secret que personne d’autre n’avait besoin de connaître.
O’Toole gara la jeep. Descendit. Enfila ses lunettes de soleil. Redevint, en trois secondes exactement, la star du tournage — le rire, les blagues, la poignée de main virile avec le chef machiniste, la grande tape dans le dos de l’assistant de Lean. Claire le regarda se métamorphoser avec une fascination d’entomologiste. Il ne jouait pas. C’était pire que ça. Il changeait réellement de registre, comme un musicien qui passe d’un morceau à l’autre sans temps mort. La chambre d’Aqaba avait été un morceau. Le campement en était un autre. Et Claire comprit — dans ses os, pas dans sa tête — que cet homme-là ne serait jamais à un seul endroit, jamais dans un seul registre, jamais tout entier avec une seule personne.
Elle descendit de la jeep. Prit son sac de matériel. Marcha vers sa tente.
Nasser l’attendait, assis sur une caisse devant l’entrée, buvant du thé.
— Deux jours, dit-il. Où étiez-vous ?
— Aqaba.
— Aqaba. Avec l’Anglais.
Ce n’était pas une question. Claire ne répondit pas. Nasser hocha la tête lentement, porta son verre de thé à ses lèvres, et dit :
— Mon grand-père disait : ne monte jamais un chameau que tu ne peux pas descendre.
Il sourit. Se leva. S’en alla.
Claire entra dans sa tente, s’assit sur le lit de camp, et pour la première fois depuis trois jours, prit son Leica et regarda dedans. Le viseur était vide. Un rectangle noir. Et dans ce noir, pas une image — juste le souvenir d’un plafond blanc, d’un ventilateur, d’un voile de gaze, d’un nom prononcé une seule fois.
Elle referma l’appareil. Dehors, le Wadi Rum brûlait sous le soleil de midi et le groupe électrogène toussait et quelque part Peter O’Toole riait, et le désert continuait sans elle, comme il continuait sans tout le monde, depuis toujours.


