L’ombre blanche
L’ombre blanche
Chapitres 4 à 6
IV — Le tournage
Les semaines qui suivirent eurent la texture d’un rêve — pas un rêve agréable ni un cauchemar, quelque chose entre les deux, un de ces rêves dont on ne peut pas se réveiller parce qu’on ne sait pas qu’on dort.
Le tournage avala tout. Il avala le temps — les jours se ressemblaient et ne se ressemblaient pas, chacun apportant sa scène, sa lumière, sa crise, et les heures s’étiraient dans la chaleur puis se contractaient brutalement quand Lean criait « Action » et que le monde se condensait en un rectangle de pellicule. Il avala l’espace — le Wadi Rum entier était devenu un plateau de cinéma, chaque falaise, chaque dune, chaque ombre avait une fonction, un numéro de scène, une place dans le storyboard de Lean. Il avala les gens — les techniciens ne vivaient plus que par et pour le film, dormaient quatre heures par nuit, ne parlaient que de focales, de gélatines, d’angles de soleil. Et il avala Claire.
Elle travaillait douze heures par jour. Lever avant l’aube, coucher après la dernière prise. Elle photographiait tout — les scènes de tournage, les coulisses, les pauses, les préparations, les attentes interminables, les explosions d’action. Elle avait développé un système : deux boîtiers, l’un chargé en noir et blanc pour les photos officielles qui iraient à la presse et aux archives de la production, l’autre en couleur pour elle-même, pour les images qu’aucun journal ne publierait, les images de l’envers — un figurant bédouin endormi contre un chameau, Lean de dos regardant l’horizon avec la solitude d’un prophète, un technicien qui pleurait de fatigue assis sur une caisse de matériel.
Et O’Toole. Toujours O’Toole. Des centaines de photos d’O’Toole. O’Toole en costume de Lawrence sur son chameau, la robe blanche claquant au vent. O’Toole entre deux prises, assis dans le sable, le keffieh rejeté en arrière, buvant de l’eau à même la gourde. O’Toole hurlant de rire avec Omar Sharif — les deux acteurs avaient développé une complicité immédiate, une amitié de cour de récréation fondée sur les blagues, l’alcool et un respect mutuel qui ne s’exprimait que par des insultes. O’Toole de nuit, au feu de camp, le visage sculpté par les flammes. O’Toole le matin, sortant de sa tente pas rasé, les yeux gonflés, la gueule de bois inscrite sur chaque trait et pourtant — pourtant — une beauté ravagée qui crevait l’image, qui faisait de chaque photo un portrait de la jeunesse en train de se consumer.
Claire savait qu’elle ne photographiait pas un acteur au travail. Elle photographiait une métamorphose. Jour après jour, prise après prise, O’Toole devenait Lawrence. Ce n’était pas une question de costume ni de maquillage. C’était plus profond, plus inquiétant. Sa démarche changeait — plus lente, plus tendue, comme celle d’un homme qui porte un poids invisible. Sa voix changeait — elle descendait d’un demi-ton, perdait le grain irlandais, acquérait quelque chose de plus coupant, de plus anglais. Ses silences changeaient — ils duraient plus longtemps, ils avaient une densité différente, comme si le personnage de Lawrence occupait les espaces que Peter laissait vides.
Un matin, Claire le photographia de profil pendant qu’il attendait une prise, debout au sommet d’une dune, en costume blanc, immobile face au désert. Quand elle développa la photo ce soir-là — elle avait installé une chambre noire de fortune dans une tente obscurcie avec des couvertures —, elle resta longtemps à regarder le tirage. Ce n’était plus O’Toole. Ce n’était pas non plus Lawrence, pas exactement. C’était un troisième être, une créature du désert et du cinéma, qui n’existait que dans l’espace entre le réel et le film, et qui la regardait depuis le papier photographique avec des yeux qui n’appartenaient à personne.
*
La nuit, ils se retrouvaient.
Pas toujours. Pas selon un calendrier ni un arrangement. Certains soirs, O’Toole buvait avec l’équipe jusqu’à trois heures du matin et Claire l’entendait rentrer en trébuchant, sa voix portant dans le silence du campement, une chanson irlandaise massacrée ou un monologue de Shakespeare récité aux étoiles. Ces soirs-là, elle restait dans sa tente, les yeux ouverts dans le noir, et écoutait. D’autres soirs, il venait. Sans prévenir, sans bruit — ou presque sans bruit, l’alcool rendait ses pas moins précis —, il soulevait le rabat de sa tente et il était là, dans l’obscurité, et Claire sentait son odeur avant de le voir — whisky, sueur, le savon anglais qu’il avait emporté de Londres et qui fondait à une vitesse absurde dans la chaleur du désert.
Ils faisaient l’amour sur le lit de camp qui grinçait et qu’il fallait faire taire, étouffer les bruits avec les mains et les bouches, parce que les toiles des tentes ne protégeaient de rien et que le campement avait des oreilles. Et après, dans le noir, la tête d’O’Toole sur l’oreiller à côté de la sienne, il parlait. Il parlait de Lawrence. Toujours de Lawrence. Comme si le personnage avait envahi non seulement ses journées mais aussi ses nuits, ses conversations intimes, cet espace entre les draps qui aurait dû être le dernier refuge de Peter et de personne d’autre.
— Il aimait la douleur, disait O’Toole. C’est la chose la plus difficile à jouer. Pas un masochiste — pas comme ça. Il aimait la douleur parce qu’elle le rendait réel. Il avait peur de ne pas exister, tu comprends ? Il avait peur d’être une invention. Alors il se brûlait, il marchait pieds nus dans le désert, il refusait l’eau. Pour vérifier qu’il était bien là. Que le corps était bien là.
Claire écoutait dans le noir. Elle pensait : moi aussi je vérifie. À chaque photo. À chaque clic de l’obturateur. Je vérifie que le monde est bien là, que les gens sont bien là, que toi tu es bien là.
— Et le problème, continuait O’Toole, c’est que je commence à comprendre ça de l’intérieur. Pas dans ma tête. Dans mon corps. Hier, pendant la scène de la marche, Lean m’a fait enlever mes bottes et marcher pieds nus sur le sable brûlant. C’était dans le scénario. Mais à un moment, j’ai cessé de jouer. La douleur était réelle et elle était… belle. Pas agréable. Belle. Comme une note parfaitement juste. Et j’ai eu peur, Claire. J’ai eu peur de ce qui arrive quand la frontière disparaît.
Il se taisait ensuite. Sa respiration ralentissait. Parfois il s’endormait, parfois il partait avant l’aube, remontant le rabat de la tente avec précaution, et Claire entendait ses pas s’éloigner sur le sable et le silence se refermer.
*
Omar Sharif portait une moustache qui n’en finissait pas de poser des problèmes.
La moustache était celle de Sherif Ali, son personnage — fine, noire, impeccable — et le département maquillage la retouchait avant chaque prise avec un soin de miniaturiste. Sharif supportait l’opération avec une patience amusée, assis sur un tabouret pliant, une cigarette entre les doigts, commentant le travail avec l’ironie douce d’un homme qui sait que le cinéma est une affaire de détails absurdes. Claire le photographiait pendant ces séances. Il était extraordinairement photogénique — les pommettes hautes, les yeux sombres et liquides, le sourire qui pouvait signifier dix choses à la fois.
— Vous savez, disait-il à Claire dans un anglais aux inflexions du Caire, dans mon pays je suis une star. Ici, je suis un homme avec une moustache sur un chameau. C’est très libérateur.
Il avait cette élégance des gens qui ne prennent rien tout à fait au sérieux, y compris eux-mêmes. Entre les prises, il jouait au bridge avec les techniciens — et gagnait toujours — ou il parlait en arabe avec les figurants bédouins, passant du dialecte égyptien au bédouin avec une fluidité qui impressionnait Nasser.
— Celui-là, dit Nasser à Claire, il comprend quelque chose. Les autres Anglais — Lean, les techniciens, même O’Toole — ils regardent le désert comme un décor. Sharif le regarde comme un pays.
La relation entre O’Toole et Sharif fascinait Claire. Ils étaient aux antipodes l’un de l’autre — O’Toole volcanique, excessif, nordique ; Sharif retenu, ironique, méditerranéen — et pourtant quelque chose les liait, une reconnaissance instinctive entre deux hommes qui savaient que le jeu était la forme la plus haute de la vérité. Ils se provoquaient sans cesse. O’Toole imitait l’accent de Sharif. Sharif imitait le rire d’O’Toole. Ils se poussaient mutuellement vers l’excès — plus de whisky, plus de blagues, plus de prises de risque sur le tournage — et Lean les laissait faire parce que cette énergie nourrissait le film.
Un soir, autour du feu, Sharif raconta l’histoire de sa vie au Caire — les cabarets, les films égyptiens, le jeu, les femmes, tout cela avec un détachement de conteur des Mille et Une Nuits. O’Toole écoutait, fasciné. Claire les photographia ensemble, assis côte à côte, Sharif la cigarette aux lèvres, O’Toole le verre à la main, et derrière eux le désert noir et les étoiles, et cette photo-là serait l’une des plus belles de toute la série — deux hommes au bord du feu, au bord du monde, au bord de la gloire qu’ils ne connaissaient pas encore.
Sharif se tourna vers Claire.
— Vous, dit-il. Je vous observe depuis des semaines. Vous photographiez tout le monde mais personne ne vous photographie. Qui s’occupe de votre image ?
— Personne. C’est le principe.
— Non. C’est la fuite. Vous vous cachez derrière l’appareil. Donnez.
Il tendit la main. Claire, surprise, lui donna le Leica. Sharif le retourna dans ses mains avec le respect d’un homme qui connaît les objets de valeur, ajusta le viseur et, sans prévenir, la photographia — clic, un seul — au moment où elle ouvrait la bouche pour protester.
— Voilà, dit-il en rendant l’appareil. Maintenant vous existez aussi.
O’Toole rit. Claire ne rit pas. Quelque chose dans le geste de Sharif l’avait touchée — le renversement, le fait d’être soudain de l’autre côté de l’objectif, exposée, capturée. Elle qui prenait les images était devenue une image. Et elle ne savait pas ce qu’on y verrait.
*
David Lean ne dormait pas. Ou s’il dormait, personne ne le voyait faire. Il apparaissait le premier au petit matin, debout au milieu du campement quand le ciel n’était encore qu’une bande grise, et il était le dernier à quitter le plateau le soir, quand la lumière devenait inutilisable. Entre les deux, il était un dieu froid.
Claire le photographia plus que n’importe qui d’autre, y compris O’Toole. Lean l’obsédait. Sa façon de se tenir — droit, toujours droit, le chapeau comme une couronne, la canne comme un sceptre. Sa façon de parler aux acteurs — jamais fort, jamais deux fois, et si l’instruction n’était pas suivie à la première, un silence tombait sur le plateau qui était pire qu’un hurlement. Sa façon de regarder le désert — pas en artiste, pas en touriste, mais en propriétaire. Le Wadi Rum lui appartenait. Le soleil se levait et se couchait selon ses indications. Les nuages avaient intérêt à coopérer.
Un après-midi, pendant une pause, Claire s’approcha de lui. Elle ne savait pas pourquoi — une impulsion, un besoin de comprendre l’homme derrière la machine. Il était assis seul sous un auvent, devant un verre d’eau qu’il ne buvait pas, étudiant des plans étalés sur une table pliante.
— Monsieur Lean.
Il leva les yeux. Des yeux clairs, pâles, d’une fixité qui mettait mal à l’aise. Il la regarda comme il regardait une scène — en calculant la lumière, l’angle, la composition.
— La photographe.
— Claire Whitfield.
— Je sais. J’ai vu vos tirages. Ils sont bons. Quelques-uns sont excellents. La photo d’O’Toole au sommet de la dune — celle de profil. Vous avez compris quelque chose que je n’arrive pas à formuler.
— Quoi ?
— Qu’il n’est pas là. Qu’il y a quelqu’un d’autre dans le costume. Votre photo montre ça — l’absence. C’est très troublant et c’est exactement ce que je veux pour le film.
Il retourna à ses plans. Claire resta debout un moment, pas congédiée mais plus incluse, rendue au monde extérieur par ce retrait de l’attention qui était la manière de Lean de terminer une conversation. Elle s’éloigna avec une sensation étrange — la fierté d’avoir été vue par cet homme qui voyait tout, et en même temps une inquiétude, parce que ce que Lean avait décrit — l’absence dans la photo d’O’Toole — était exactement ce qu’elle ressentait la nuit dans sa tente, quand Peter la tenait dans ses bras et parlait de Lawrence et qu’elle ne savait plus avec qui elle était.
*
Le temps passa. Mai devint juin. La chaleur monta d’un cran, puis d’un autre. Les journées de tournage commençaient plus tôt et finissaient plus tard pour éviter les heures centrales où le soleil transformait le désert en enfer blanc. Le sable s’infiltrait partout — dans les appareils photo de Claire, qu’elle nettoyait chaque soir avec une brosse douce et des jurons de Leeds, dans la nourriture, dans les yeux, dans les poumons. Les techniciens avaient la peau craquelée. Deux figurants bédouins avaient été évacués pour déshydratation. Un chameau était mort, et Lean avait semblé plus affecté par la perte du chameau que par celle des figurants, ce qui avait provoqué une discussion sourde entre les Bédouins que Nasser avait calmée avec des mots que Claire ne comprit pas.
Nasser. Il était devenu le compagnon de Claire dans les marges du tournage — ces espaces entre les prises, ces temps morts où le désert reprenait ses droits. Il l’emmenait marcher. Pas loin — une dune, un rocher, un oued à sec — mais assez pour sortir du périmètre du film et retrouver le Wadi Rum tel qu’il était avant les caméras et après les caméras, le Wadi Rum éternel.
Il parlait peu et bien. Des phrases courtes, précises, souvent drôles. Il avait une façon de nommer les choses — les plantes, les insectes, les formations rocheuses — qui leur donnait une présence que la caméra de Lean ne captait pas. Il montrait à Claire des inscriptions nabatéennes sur les parois des gorges — des dessins de chameaux, de chasseurs, de divinités, vieux de deux mille ans. Il lui apprit à faire du thé bédouin — la sauge, le sucre, les trois ébullitions, la mousse — et le geste de verser de haut, d’un filet continu, sans éclabousser, qui était un art en soi.
— Vous aimez cet homme, dit-il un matin. Ce n’était pas une question.
Claire ne répondit pas immédiatement. Ils étaient assis dans l’ombre d’un rocher, buvant le thé, regardant au loin le campement qui s’agitait.
— Je ne sais pas si c’est le bon mot.
— Quel serait le bon mot ?
— Je ne sais pas non plus. Attraction. Gravité. Le mot qu’on utilise quand quelque chose vous tire vers un centre et que vous ne pouvez pas résister.
— En arabe, on dit majnoun. Fou. Pas fou comme un malade. Fou comme un homme dans le désert — le désert le rend fou parce que le désert est trop grand. L’homme ne peut pas contenir le désert, alors le désert le contient. C’est la même chose avec l’amour.
Il but son thé. Regarda le ciel.
— Mon grand-père était majnoun de Lawrence. Il l’aimait et il le détestait. Il le suivait partout et il voulait le tuer. Il disait : cet homme-là m’a pris mon désert en me le montrant. Avant lui, le désert était juste le désert. Après lui, le désert était une histoire. Et je ne pouvais plus y vivre sans entendre cette histoire.
Claire pensa à ses photos. À la façon dont l’image transforme la chose photographiée — en la fixant, elle la rend à jamais différente de ce qu’elle était avant d’être fixée. Prendre une photo d’un homme, c’était lui voler quelque chose et lui donner quelque chose en échange, une double opération dont personne ne sortait indemne.
— Et O’Toole ? dit-elle. Vous en pensez quoi ?
Nasser sourit. Ce sourire total, qui plissait tout le visage.
— Je pense qu’il est trop grand pour le costume. Lawrence était un homme petit qui voulait être grand. O’Toole est un homme grand qui joue à être petit. C’est le contraire. Et pourtant ça marche. Je ne comprends pas comment. C’est peut-être ça, le cinéma — l’art de rendre vrai ce qui est faux.
*
La scène d’Aqaba fut tournée pendant la troisième semaine de juin.
Pas à Aqaba même — dans un décor reconstruit en plein désert, avec des bâtiments de toile et de bois, des canons factices et trois cents figurants bédouins à dos de chameau. La charge. Le moment où Lawrence lance ses hommes sur la ville turque, un assaut suicidaire au galop, dans la poussière et le chaos et la gloire absurde de la guerre.
Lean prépara la scène pendant quatre jours. Quatre jours de répétitions, de calculs, de placements. Chaque chameau avait sa trajectoire. Chaque explosion avait son timing. O’Toole devait mener la charge en tête, au galop, criant en arabe, le sabre levé, et la caméra le suivrait depuis un chariot roulant parallèlement à la charge, à cinquante mètres, captant à la fois son visage et la masse des cavaliers derrière lui.
Le jour du tournage, le campement se leva à quatre heures. Claire sentait la tension — les techniciens parlaient peu, vérifiaient le matériel avec des gestes nerveux, et même Lean semblait un demi-degré plus tendu que d’habitude, ce qui se traduisait par un silence encore plus glacial. O’Toole apparut en costume de Lawrence, le visage maquillé, le keffieh impeccable, et il avait les yeux d’un homme qui va sauter d’une falaise — exaltés et terrifiés et absolument vivants.
Il passa devant Claire en marchant vers son chameau. S’arrêta. La regarda.
— Si je meurs, dit-il, tu as intérêt à prendre la photo.
— Tu ne vas pas mourir.
— Probablement pas. Mais si oui, l’angle en contre-plongée. Très légèrement à droite. Avec le soleil derrière.
Il sourit. Le sourire de jeu, le sourire de combat, celui qui précédait toujours l’excès. Puis il monta sur son chameau et rejoignit les trois cents cavaliers alignés au bord du désert.
Claire prit position. Elle avait choisi un monticule rocheux sur le côté, assez haut pour voir la charge de face et de profil, assez proche pour capter les visages. Elle chargea les deux boîtiers — noir et blanc, couleur —, régla les focales, vérifia la lumière. Le soleil montait. L’heure était parfaite.
Lean cria.
La charge partit.
Ce qui suivit, Claire le vécut comme un séisme. Le sol trembla sous les sabots des trois cents chameaux lancés au galop. Le bruit — un grondement sourd, profond, qui montait depuis la terre — était physique, on le sentait dans les côtes, dans les dents. La poussière s’éleva d’un coup, un mur rouge qui avala la lumière et transforma le monde en un chaos ocre où les silhouettes des cavaliers apparaissaient et disparaissaient comme des fantômes. Et au milieu — au centre exact de cette apocalypse contrôlée — O’Toole, en blanc, le sabre levé, hurlant, le chameau au grand galop, et sur son visage une expression que Claire n’avait vue nulle part, ni au théâtre ni au cinéma ni dans aucune photo jamais prise par personne — l’expression d’un homme qui a cessé d’exister en tant que lui-même et qui est devenu, entièrement, absolument, le personnage qu’il joue.
Claire photographia. Clic clic clic clic clic. La mécanique du Leica ne pouvait pas suivre le galop, elle manquait des images, le cadrage tremblait avec le sol, mais elle continuait, elle tirait en rafale, elle mordait dans la scène comme O’Toole l’avait dit, et quelque part au fond d’elle-même elle savait que ces photos seraient les meilleures qu’elle ferait de sa vie — imparfaites, floues par endroits, mal cadrées, vivantes.
La charge dura quarante secondes. Lean la refit trois fois. Trois fois le tremblement de terre, trois fois le mur de poussière, trois fois O’Toole au centre du cyclone. À la troisième, un chameau tomba. Son cavalier roula dans le sable et les chameaux suivants l’évitèrent par miracle, s’écartant au dernier moment avec une agilité improbable. L’homme se releva, indemne. Lean ne coupa pas. La caméra tourna jusqu’au bout. Et quand le silence revint — un silence de cathédrale, un silence de fin du monde — Lean ôta son chapeau et dit, pour la première fois depuis le début du tournage, un seul mot :
— Oui.
O’Toole descendit de son chameau. Il tremblait. Claire le vit de loin — les mains qui tremblaient, les jambes incertaines, le visage couvert de poussière rouge où les yeux bleus brûlaient comme deux étoiles dans un ciel de tempête. Il arracha son keffieh, le jeta dans le sable, et marcha droit vers elle.
Il ne dit rien. Il la prit dans ses bras devant tout le monde — les techniciens, les figurants, Lean qui regardait sans expression — et il la serra contre lui, fort, trop fort, et Claire sentit son cœur battre à travers la robe de Lawrence, un battement violent, désorganisé, le cœur d’un homme qui revient de très loin et qui cherche un point fixe.
— C’est toi, murmura-t-il dans ses cheveux. C’est toi qui es réelle. Dis-moi que c’est toi qui es réelle.
Claire ne répondit pas. Elle posa une main sur sa nuque, dans les cheveux trempés de sueur, et elle le tint comme on tient quelqu’un qui a failli se noyer — avec la fermeté de ceux qui savent que le corps a besoin d’un ancrage pour revenir à lui-même.
Autour d’eux, le désert se rassit dans son silence. La poussière retomba. Les chameaux soufflaient. Et Nasser, debout parmi les figurants, regardait la scène — l’acteur dans les bras de la photographe, le costume blanc taché de sable rouge, les deux corps agrippés l’un à l’autre au milieu de ce champ de bataille fictif — et son visage ne trahissait rien, ni jugement ni émotion, juste cette attention profonde des gens du désert qui ont appris à lire les choses que les autres ne voient pas.
V — Jérusalem
L’American Colony sentait la cire et l’eau de rose.
Claire franchit le seuil et le désert cessa d’exister. Après des semaines de sable, de chaleur, de toile et de camp militaire, l’hôtel fut un choc de douceur — les dalles fraîches sous les pieds, l’ombre épaisse des murs de pierre, le silence feutré des lieux qui ont absorbé des décennies de conversations à voix basse. Elle s’arrêta dans le hall d’entrée, son sac de matériel à l’épaule, et respira. L’air était différent. L’air de Jérusalem n’était pas celui du Wadi Rum — il était plus dense, plus chargé, stratifié par des siècles de prières, de fumée d’encens, de poussière de pierre sacrée.
O’Toole était arrivé la veille. Il avait pris les devants pendant que Claire réglait les derniers détails de la chambre noire du campement, confiant ses négatifs les plus précieux à un assistant qui les convoierait à Amman pour développement. Lean avait accordé dix jours de pause — le temps de préparer le déplacement du tournage vers un nouveau site, au sud du Wadi Rum, pour les scènes de la retraite dans le désert.
— Mademoiselle Whitfield.
La voix venait de derrière le comptoir de la réception. Un homme s’y tenait debout, impeccable — costume sombre, chemise blanche, pas de cravate, des cheveux gris peignés en arrière avec une rigueur de majordome. La cinquantaine, visage buriné, moustache soignée, des mains longues et fines posées à plat sur le bois du comptoir. Et des yeux — des yeux noirs, profonds, patients, les yeux d’un homme qui a vu entrer et sortir des milliers de personnes par cette porte et qui sait que chacune d’entre elles porte une histoire qu’elle ne racontera pas.
— Yussef, dit-il. Je suis le concierge. Monsieur O’Toole m’a prévenu de votre arrivée. Il m’a décrit une jeune femme avec un appareil photo greffé au corps. Je vois qu’il n’exagérait pas.
Claire sourit. Yussef ne sourit pas — pas encore, pas tout de suite, il avait cette manière de garder le sourire en réserve, de le distribuer avec une économie de joaillier.
— Votre chambre est au premier étage. Elle donne sur la cour intérieure. Monsieur O’Toole est au deuxième. Il m’a demandé de vous placer au même étage mais j’ai pris la liberté de ne pas suivre cette instruction.
— Pourquoi ?
— Parce que la chambre du premier a la meilleure lumière le matin. Et que vous êtes photographe.
Il tendit la clé. Claire la prit. Leurs doigts se frôlèrent et la main de Yussef était froide, sèche, précise. Une main d’horloger, pensa Claire. Une main de son père.
*
La chambre était un poème.
Murs de pierre blanche, épais d’un mètre. Plafond voûté, peint de motifs géométriques bleus et ocre qui s’entrelaçaient avec une complexité d’enluminure. Un lit large sous un édredon blanc. Une armoire en bois sombre, sculptée, qui sentait le cèdre. Et la fenêtre — une arche ogivale qui s’ouvrait sur la cour intérieure de l’hôtel, et par cette arche entrait la lumière de Jérusalem.
Claire s’approcha. La cour était un jardin clos — des orangers, un bassin, des bougainvilliers qui dévalaient les murs en cascades violettes. Au centre, une fontaine ne coulait pas mais sa vasque de pierre captait la lumière et la renvoyait en éclats mouvants sur les murs environnants. Des tables et des chaises en fer forgé étaient disposées sous les arbres. Personne. Le silence. Et cette lumière — pas la lumière brutale du désert qui écrasait tout, mais une lumière tamisée par les murs, filtrée par les feuilles des orangers, une lumière de cloître, une lumière qui savait être douce.
Claire posa son sac. Sortit le Leica. Et pour la première fois depuis des semaines, photographia quelque chose qui ne bougeait pas — la cour, la fontaine, les ombres des orangers sur les dalles. Des images immobiles après des semaines d’images en mouvement. La pause. Le repos.
Sauf que Jérusalem ne reposait pas. Jérusalem ne reposait jamais.
*
Elle explora l’hôtel comme on explore un organisme vivant. L’American Colony n’était pas un bâtiment — c’était un labyrinthe de bâtiments, d’ailes, de cours, de passages, accumulés au fil des décennies comme les couches d’une fouille archéologique. Le noyau original était un palais ottoman du XIXe siècle, construit pour un pacha dont le nom variait selon l’interlocuteur. Autour de ce noyau, la colonie américaine — cette communauté utopiste suédo-américaine qui avait acheté le lieu en 1896 — avait ajouté des ailes, des dépendances, des ateliers. Puis l’hôtel avait poussé par-dessus, transformant les cellules monacales en chambres, les réfectoires en salons, la chapelle en salle à manger.
Les murs gardaient les traces de toutes ces vies. Dans un couloir du premier étage, Claire trouva des photographies encadrées — daguerréotypes, tirages sépia — montrant les fondateurs de la colonie : des Suédois barbus et des Américaines en robe noire, le regard fixe des gens qui croient avoir trouvé la Terre promise. Dans un salon du rez-de-chaussée, une carte du Mandat britannique pendait encore au mur, les frontières tracées à la main, et quelqu’un avait écrit au crayon, dans un coin : « This will not last. » Dans le jardin, un banc de pierre portait une inscription en arabe que Claire ne pouvait pas lire mais dont les caractères, usés par les ans, avaient la beauté d’un chant silencieux.
C’est dans ce jardin qu’elle rencontra Ingrid.
La vieille femme était assise sous un oranger, très droite, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Grande, mince — non, plus que mince : verticale, comme un cyprès, comme si son corps avait décidé de pousser vers le haut plutôt que de s’étaler. Cheveux blancs coupés court, visage anguleux, peau translucide. Elle portait une robe de lin gris et des sandales de cuir et autour de son cou un pendentif — une croix en argent, simple, ancienne.
Elle regarda Claire s’approcher avec des yeux d’un bleu très pâle, presque délavé, le bleu d’un ciel nordique vu à travers un voile de nuages.
— Vous êtes la photographe, dit-elle. Yussef m’a parlé de vous. Et de votre ami bruyant.
Son anglais avait un accent — pas tout à fait suédois, pas tout à fait autre chose, un accent d’exil, un accent de nulle part.
— Ingrid Larsson. Je vis ici.
— Vous vivez dans l’hôtel ?
— Je vis dans l’hôtel depuis que je suis née. Littéralement. Ma mère a accouché de moi dans la chambre qui est maintenant la suite 12. C’était en 1899. La colonie existait encore. Mon grand-père était venu de Stockholm avec les premiers colons. Ils croyaient que le Messie reviendrait à Jérusalem et ils voulaient être là pour l’accueillir. Le Messie n’est pas revenu mais ils sont restés.
Elle dit cela sans ironie, sans amertume — avec la distance tranquille de quelqu’un qui a eu soixante ans pour mesurer l’écart entre la foi et le réel.
— Et vous ?
— Moi, je suis restée aussi. Par inertie d’abord. Par amour ensuite. On ne quitte pas Jérusalem. Jérusalem vous quitte, si elle veut, mais vous ne la quittez pas.
Elle referma son livre — Claire vit le titre, en suédois, quelque chose qu’elle ne put déchiffrer — et se leva avec une lenteur de cérémonie.
— Venez. Je vais vous montrer quelque chose.
*
Ingrid la conduisit à travers un dédale de couloirs jusqu’à une porte basse, fermée à clé, dans une aile de l’hôtel que Claire n’avait pas encore explorée. La clé était ancienne, grosse, en fer noirci. La serrure résista, puis céda avec un claquement sec.
La pièce était une chambre qui n’en était plus une. Les murs étaient couverts de photographies — des centaines de photographies, du sol au plafond, certaines encadrées, d’autres simplement punaisées, d’autres encore glissées dans les interstices de la pierre. Des portraits, des paysages, des scènes de groupe. Claire s’approcha. Les dates s’étageaient sur un demi-siècle — 1900, 1910, 1920, 1935, 1948. Les visages changeaient mais le lieu restait le même : la cour aux orangers, le hall d’entrée, la terrasse qui donnait sur les murailles de la Vieille Ville.
— La mémoire de l’hôtel, dit Ingrid. Mon père prenait des photos. Son frère aussi. Et un officier britannique qui vivait ici dans les années vingt et qui photographiait tout le monde — les colons, les Arabes, les pèlerins, les soldats. Et regardez — celui-ci.
Elle pointa du doigt une photo dans un angle, à hauteur d’épaule. Un homme petit, en uniforme kaki, debout dans la cour de l’hôtel. Il regardait l’objectif avec une intensité dérangeante — le regard d’un homme qui refuse qu’on le voie tout en se tenant exactement là où on le verra. Derrière lui, le bassin, les orangers. L’ombre d’un arbre tombait sur la moitié de son visage.
Claire s’approcha. Regarda la légende griffonnée au crayon : « T.E.L. — Spring 1918. »
— Lawrence, murmura-t-elle.
— Lawrence. Il a séjourné ici après la prise de Jérusalem par les Anglais. Allenby était descendu au King David, évidemment — les généraux avaient besoin de palais. Lawrence, lui, était venu ici. Il préférait la discrétion. Il est resté trois semaines. Mon père disait qu’il ne parlait à personne. Qu’il sortait la nuit pour marcher dans la Vieille Ville et qu’il revenait à l’aube avec du sable dans les cheveux, comme s’il avait dormi dehors. Mon père disait aussi qu’il avait l’air d’un homme qui a gagné une guerre et qui sait qu’il a perdu quelque chose de plus important.
Claire regarda la photo. Le visage de Lawrence. Les yeux. Et dans un vertige qu’elle n’avait pas anticipé, elle vit — elle crut voir — quelque chose d’O’Toole dans ce visage. Pas les traits. Pas la ressemblance physique — ils ne se ressemblaient pas du tout, O’Toole était grand et blond et flamboyant, Lawrence était petit et quelconque et secret. Mais l’expression. Ce regard qui refuse et qui invite en même temps. Ce demi-visage dans l’ombre. Cette façon d’être là et de n’être pas là.
L’ombre blanche.
— Je peux photographier cette photo ? demanda Claire.
— Vous pouvez faire mieux. Vous pouvez l’emporter. Plus personne ne vient ici. Plus personne ne regarde ces murs. Prenez-la. Votre ami bruyant devrait la voir. Peut-être qu’elle lui apprendra quelque chose.
Claire décrocha la photo avec précaution. Derrière, sur le carton, une autre inscription au crayon, d’une écriture différente : « He left without saying goodbye. He always did. »
*
O’Toole était au bar.
Évidemment. L’American Colony avait un bar — un salon bas de plafond, aux murs de pierre, avec des banquettes de cuir usé et des lampes en cuivre qui jetaient une lumière ambrée. Le genre d’endroit où les secrets s’échangeaient naturellement, portés par l’arak et la pénombre. O’Toole y trônait déjà, un verre à la main, en conversation avec un homme en noir.
L’homme en noir était un prêtre. Claire le comprit à la barbe — noire, fournie, taillée avec soin — et au col qui dépassait de la soutane. Mais la soutane était ouverte sur une chemise à carreaux et le prêtre tenait un verre d’arak avec la familiarité d’un habitué. Il riait. O’Toole le faisait rire. Évidemment.
— Claire ! La voix d’O’Toole traversa le bar comme une décharge. Viens. Je te présente un homme de Dieu qui boit comme un homme du diable. Father Mikael, Claire Whitfield, la meilleure photographe du monde et la pire menteuse d’Angleterre.
Father Mikael se leva. Grand, plus grand qu’elle ne l’aurait cru, avec des yeux d’un vert très clair, presque transparent, qui contrastaient violemment avec la barbe noire. La quarantaine, des rides de rire autour des yeux, une poignée de main ferme.
— Il exagère, dit Claire.
— Il exagère toujours, dit Father Mikael. C’est le privilège des gens qui sont plus grands que la vie. Asseyez-vous. L’arak est bon ici. L’arak est toujours bon quand quelqu’un d’autre le paie.
Il désigna O’Toole d’un geste du menton. O’Toole haussa les épaules avec une fausse indignation et commanda une tournée.
Ils burent. L’arak était frais, laiteux, amer et sucré à la fois. Father Mikael était du quartier arménien — né à Jérusalem, famille installée depuis 1916, rescapés du génocide. Son grand-père avait marché depuis Anatolie avec ce qu’il avait sur le dos et deux enfants dans les bras. Sa grand-mère était morte en route. Son père avait grandi dans le monastère de Saint-Jacques, dans le quartier arménien de la Vieille Ville, et était devenu orfèvre — la tradition arménienne de Jérusalem, l’or et l’argent et les pierres, les bijoux vendus aux pèlerins et aux touristes.
— Et vous êtes devenu prêtre, dit Claire.
— J’étais un très mauvais orfèvre. Mes doigts étaient trop gros. Alors j’ai choisi un métier où les gros doigts ne sont pas un handicap. Sauf pour compter les billets de la quête.
O’Toole rit. Ce rire. Claire le photographia — clic — en cachette, le Leica sur les genoux, l’obturateur silencieux. Le prêtre, l’acteur et le bar. La lumière ambrée sur les visages. Un début de soirée à Jérusalem-Est.
Father Mikael connaissait l’American Colony comme sa poche — il y venait depuis vingt ans, depuis l’époque où le bar était encore un salon de lecture de la colonie et où les rares clients étaient des archéologues britanniques et des missionnaires scandinaves.
— Cet hôtel, dit-il, est le seul endroit à Jérusalem où tout le monde peut s’asseoir à la même table. Dehors, la ville est coupée en morceaux — les Juifs ici, les Arabes là, les chrétiens dans un coin, les Arméniens dans un autre. Mais ici, dans cette cour, sous ces orangers, les frontières n’existent pas. C’est pour ça que les espions l’adorent. C’est pour ça que les journalistes l’adorent. C’est le seul terrain neutre de la ville la plus divisée du monde.
— Et les prêtres ? dit O’Toole.
— Les prêtres adorent tout endroit qui sert de l’arak.
Ils rirent. Claire les regarda — ces deux hommes que tout séparait, un acteur irlandais qui jouait un aventurier anglais et un prêtre arménien dont la famille avait survécu à l’extermination, et entre eux l’arak et le rire et cette capacité mystérieuse de l’American Colony à dissoudre les distances. Et elle pensa à ce qu’Ingrid lui avait dit : on ne quitte pas Jérusalem. L’hôtel était le cœur de cette ville impossible, le lieu où les contraires cohabitaient sans se résoudre.
— Father Mikael, dit Claire. Le procès Eichmann. Vous y êtes allé ?
Le sourire du prêtre s’effaça. Pas d’un coup — par degrés, comme un fondu au cinéma. Ses yeux verts se fixèrent sur un point du mur derrière Claire.
— Une fois. Une seule fois. C’est assez.
— Comment on y accède ? De ce côté-ci ?
— La Porte de Mandelbaum. Le seul passage entre l’est et l’ouest. Il faut des papiers. Des accréditations. Les Jordaniens vous laissent sortir, les Israéliens vous laissent entrer — si vous avez les bons tampons. C’est un sas. On passe d’un monde à l’autre en vingt mètres. Vingt mètres et mille ans.
Il but une gorgée d’arak. Reposa le verre avec soin.
— Vous voulez y aller, dit-il. Ce n’était pas une question.
— Oui.
— Alors j’irai avec vous. Pas pour revoir. Pour vous accompagner. On ne devrait pas entrer là-dedans seul.
O’Toole se taisait. Claire le regarda — il avait les yeux baissés sur son verre, le visage fermé, et pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, il semblait ne pas avoir de mots. Le procès Eichmann. L’extermination des Juifs d’Europe. Six millions de morts. Et ici, dans ce bar de Jérusalem-Est, un prêtre arménien dont le peuple avait subi le premier génocide du siècle et un acteur irlandais qui jouait un Anglais dans le désert et une photographe de Leeds — et les mots ne suffisaient pas, et le silence non plus, et l’arak était le seul langage commun.
— Je ne viendrai pas, dit O’Toole doucement. Ce n’est pas pour moi. Ce n’est pas… Je ne suis pas assez pour ça. Tu comprends, Claire ?
Elle comprit. Ce n’était pas de la lâcheté. C’était une forme d’honnêteté — O’Toole savait que son monde était celui du jeu, de la fiction, de la métamorphose, et que le tribunal où un homme répondait du meurtre de six millions de personnes était un lieu où le jeu n’avait plus cours. Un lieu de réel pur. Et il avait peur — pas du lieu, mais de ce qu’il découvrirait de lui-même en y allant.
— Je comprends, dit Claire.
Father Mikael les regarda l’un après l’autre. Puis il leva son verre.
— À Jérusalem, dit-il. Qui rend tous les hommes plus petits qu’ils ne croient être.
Ils burent.
*
La Porte de Mandelbaum était un trou dans le monde.
Claire et Father Mikael s’y rendirent le surlendemain, un matin de juin qui avait la clarté agressive des jours sans nuage. Ils marchèrent depuis l’American Colony vers le nord, à travers des rues que Claire ne connaissait pas — étroites, pierreuses, bordées de maisons basses et de boutiques fermées. L’ambiance changeait à mesure qu’ils approchaient de la ligne de démarcation. Les rues se vidaient. Les façades portaient des impacts de balles — des trous réguliers, presque décoratifs, comme si quelqu’un avait tiré un motif dans la pierre. Des sacs de sable empilés devant certaines fenêtres. Un poste de contrôle jordanien avec deux soldats désœuvrés qui vérifièrent leurs papiers sans conviction.
Puis la Porte. Ce n’était pas une porte — pas au sens architectural. C’était un passage entre deux murs de béton, une faille dans la frontière, un couloir de vingt mètres à ciel ouvert flanqué de barbelés et de guérites. D’un côté, Jérusalem-Est, jordanienne, arabe. De l’autre, Jérusalem-Ouest, israélienne, juive. Et entre les deux, ce no man’s land de vingt mètres que Father Mikael traversa d’un pas lent et que Claire traversa en retenant sa respiration, comme on franchit un seuil dont on sait qu’il change ce qui vient après.
Les Israéliens vérifièrent les papiers plus longuement. Un soldat jeune, visage impassible, mitraillette en bandoulière, tourna les pages du passeport de Claire avec des doigts méthodiques. L’accréditation presse. Le visa. Le tampon jordanien qu’il regarda un moment de trop. Puis il rendit le passeport et fit signe de passer.
Jérusalem-Ouest était un autre pays. Les rues étaient plus larges, les bâtiments plus récents, l’écriture sur les enseignes passait de l’arabe à l’hébreu, les visages changeaient, les vêtements changeaient, et Claire eut la sensation physique de traverser non pas une ville mais une faille temporelle — comme si les vingt mètres de la Porte de Mandelbaum séparaient non pas deux quartiers mais deux dimensions du même espace.
Father Mikael marchait en silence. Son visage s’était refermé depuis qu’ils avaient franchi la ligne. Les rues de Jérusalem-Ouest l’accueillaient et ne l’accueillaient pas — il était chez lui et pas chez lui, il était arménien, chrétien, de l’Est, et les catégories ici ne fonctionnaient pas de la même manière.
La Beit Ha’am — la Maison du Peuple — était un bâtiment trapu, moderne, sans grâce, planté au milieu d’un quartier résidentiel. Des barrières métalliques canalisaient la foule. Des policiers en uniforme. Des journalistes — des dizaines de journalistes, Claire le sentit immédiatement, la reconnaissance du métier, les appareils photo, les carnets, les visages tendus de ceux qui savent qu’ils assistent à quelque chose de plus grand qu’un procès. Des files d’attente ordonnées. Du monde, beaucoup de monde, mais un silence étrange — pas le silence de l’ennui ou de l’indifférence, le silence de la gravité.
Ils entrèrent. L’accréditation presse ouvrit les portes. Un couloir, un contrôle, un autre couloir, et puis la salle.
Claire s’arrêta.
La salle était grande, fonctionnelle, éclairée par des néons qui donnaient aux visages une pâleur de cire. Des rangées de sièges face à une estrade. Trois juges en robe noire derrière un bureau surélevé. À gauche, le procureur — un homme en costume, des dossiers empilés devant lui. À droite, les avocats de la défense. Et au centre — au centre exact de la salle, dans une cabine de verre surmontée de néons supplémentaires qui l’éclairaient comme un spécimen —
Un homme.
Claire le regarda. Un homme quelconque. C’était la première pensée et elle en eut honte et elle la pensa quand même. Un homme de taille moyenne, chauve, portant des lunettes, en costume sombre. Un visage sans qualité — ni beau ni laid, ni intelligent ni stupide, un visage de fonctionnaire, de comptable, de voisin de palier. Il était assis très droit dans sa cage de verre et il écoutait quelque chose dans un casque et il prenait des notes et ses gestes étaient précis, méthodiques, les gestes d’un homme qui a toujours fait les choses dans l’ordre.
Adolf Eichmann.
Claire sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine — pas de la peur, pas de la colère, quelque chose de plus froid, de plus profond. L’absence. C’était l’absence qu’elle voyait. Pas l’absence d’O’Toole en costume de Lawrence — cette absence-là était créatrice, poétique, un jeu entre le soi et l’autre. L’absence d’Eichmann était d’une nature radicalement différente. C’était l’absence de toute humanité reconnaissable dans un corps humain. Le visage ne trahissait rien — ni remords, ni satisfaction, ni souffrance. Il était là, dans sa cage de verre, sous les néons, et il était vide.
Claire leva son Leica. Visa. Le cadre contenait la cage de verre, le visage, les lunettes, les mains posées à plat sur la table. Elle ne déclencha pas. Pour la première fois de sa vie, ses mains refusèrent de prendre la photo. Non pas parce que la photo était interdite — elle était autorisée, les journalistes photographiaient, les caméras filmaient. Mais parce que quelque chose en elle résistait à l’idée de fixer cette image, de lui donner la permanence du papier photographique, de mettre ce visage dans la même boîte que les photos d’O’Toole au Wadi Rum, de Nasser buvant le thé, d’Ingrid sous l’oranger.
Father Mikael était assis à côté d’elle, immobile, les mains jointes. Il ne regardait pas Eichmann. Il regardait le mur derrière les juges, un point fixe, et Claire comprit qu’il ne pouvait pas regarder — que regarder cet homme ordinaire dans sa cage de verre réveillait en lui quelque chose qui avait rapport à son propre peuple, à sa propre histoire, à cette grand-mère morte sur une route d’Anatolie dont personne n’avait jamais été jugé responsable.
Un témoin parlait. Une femme. Claire ne comprenait pas l’hébreu mais elle comprenait la voix — une voix brisée, recollée, qui avançait dans le récit comme on avance dans un champ de mines, avec une prudence de chaque syllabe. La femme parlait des trains. Des wagons. De la sélection à l’arrivée. De la main d’un homme en uniforme qui désignait la gauche ou la droite — la vie ou la mort — avec un geste de chef d’orchestre. Et dans sa cage de verre, Eichmann écoutait et prenait des notes.
Claire resta une heure. Pas plus. Elle ne prit pas de photo. Quand elle se leva, ses jambes tremblaient — la même sensation qu’à la descente de l’avion à Amman, des semaines plus tôt, sauf que cette fois ce n’était pas la fatigue du voyage, c’était autre chose, un tremblement qui venait de plus profond, du lieu où les images se forment avant d’atteindre les yeux.
Dehors, la lumière de Jérusalem la gifla. Father Mikael la rejoignit. Ils marchèrent en silence vers la Porte de Mandelbaum. Le retour. Le passage inverse. Les vingt mètres de no man’s land. Les barbelés. Le poste jordanien. Et puis les rues de Jérusalem-Est, familières déjà, les ruelles de pierre, les arches, le muezzin du soir qui commençait à appeler.
Ce n’est qu’en arrivant devant l’American Colony que Father Mikael parla.
— Vous n’avez pas pris de photo.
— Non.
— Pourquoi ?
Claire chercha les mots. Ne les trouva pas. Puis :
— Parce que cet homme-là n’a pas de visage. Il a une surface. Une surface qui ressemble à un visage. Et mes photos ne savent pas attraper les surfaces. Elles attrapent ce qui est en dessous. Et en dessous de ce visage-là, il n’y a rien.
Father Mikael hocha la tête lentement.
— Il y a une philosophe, dit-il. Une Allemande. Elle est là en ce moment, au procès. Elle écrit pour un journal américain. Elle dit quelque chose de similaire. Elle dit que le mal n’a pas de profondeur. Qu’il est banal. Que c’est ça le plus terrifiant — la banalité.
— Vous la connaissez ?
— Non. Je l’ai vue. Dans la salle. Une femme qui fume et qui écrit. Elle a les yeux les plus tristes que j’aie vus.
*
L’arak, ce soir-là, avait un goût différent.
Claire était assise au bar avec Father Mikael. O’Toole n’était pas là — il était sorti marcher dans la Vieille Ville, seul, ce qui ne lui ressemblait pas. Le bar était calme. Deux journalistes anglais dans un coin, un diplomate jordanien au comptoir. Yussef circulait sans bruit, apportant les verres, ajustant une lampe, déplaçant un cendrier avec la précision d’un metteur en scène.
— Yussef, dit Claire. Vous étiez là sous le Mandat ?
Il s’arrêta. La question ne le surprit pas — rien ne surprenait Yussef, ou s’il était surpris, il ne le montrait pas.
— J’avais quinze ans quand les Anglais sont partis. En 1948. J’ai vu les soldats descendre du King David avec leurs valises. J’ai vu les drapeaux changer. J’ai vu la guerre. Depuis cette fenêtre —
Il pointa du doigt une fenêtre du bar qui donnait sur la rue.
— — depuis cette fenêtre, j’ai vu passer les réfugiés. Des familles entières. Des charrettes. Des enfants. Ils marchaient vers l’est, vers la Jordanie, vers nulle part. Et l’hôtel les accueillait. On ouvrait les portes. On les faisait entrer dans la cour. On leur donnait de l’eau, du pain. La colonie avait toujours fait ça — accueillir ceux qui n’avaient plus d’endroit.
Il se tut. Reprit.
— C’est ce que cet hôtel est, mademoiselle Whitfield. Un endroit pour ceux qui n’en ont plus. Les réfugiés, les espions, les journalistes, les acteurs, les prêtres ivres.
Father Mikael leva son verre.
— Je ne suis pas ivre. Pas encore.
— La nuit est jeune, Father.
Yussef sourit. Enfin. Le sourire qu’il gardait en réserve — un sourire qui ne découvrait pas les dents, qui restait dans les yeux, dans les plis autour des yeux, un sourire d’une chaleur contenue, comprimée, comme une braise sous la cendre.
Claire le photographia. Le concierge de l’American Colony, debout derrière le bar, souriant dans la lumière ambrée. Elle savait que cette photo n’irait dans aucun journal, ne serait jamais publiée, ne servirait à rien d’autre qu’à garder la trace de cet instant — un homme qui souriait dans un hôtel de Jérusalem, un soir de juin 1961, pendant qu’à quelques kilomètres de là un autre homme était assis dans une cage de verre et ne souriait jamais.
*
O’Toole rentra tard. Claire l’entendit dans le couloir du premier étage — pas ivre, pas cette fois, mais les pas lents, hésitants, d’un homme qui pense. Il frappa à sa porte. Doucement. Pas le frappement conquérant qu’il avait au campement du Wadi Rum. Un frappement de quelqu’un qui demande.
Elle ouvrit.
Il était debout dans la lumière jaune du couloir, le visage marqué par la marche, les yeux différents — pas le bleu flamboyant, pas le bleu de cinéma, un bleu plus sombre, plus grave, comme une mer de nuit.
— J’ai marché dans la Vieille Ville, dit-il. Je suis allé au Saint-Sépulcre. Puis au Mur des Lamentations — enfin, on ne peut pas y aller d’ici, c’est de l’autre côté, mais j’ai regardé depuis les remparts. Et puis je me suis perdu dans le souk. Un vieil homme m’a offert du thé et m’a raconté sa vie pendant une heure en arabe et je n’ai rien compris mais j’ai tout compris. Et toi. Le tribunal. Comment c’était ?
Claire le laissa entrer. Referma la porte. La chambre aux murs de pierre, la lumière de la lune par la fenêtre en arche, l’odeur de cire et d’eau de rose.
— C’était, dit-elle, et elle s’arrêta. C’était un homme dans une cage de verre. Un homme ordinaire. Et c’est la chose la plus terrifiante que j’aie jamais vue.
O’Toole s’assit sur le lit. Passa ses mains sur son visage. Et dit :
— Je passe mes journées à devenir un autre homme. À mettre la robe de Lawrence, à monter sur son chameau, à voir le monde avec ses yeux. Et j’appelle ça de l’art. Et de l’autre côté de cette ville, un homme est jugé pour avoir envoyé des millions de gens à la mort, et lui aussi, il a été un autre homme — il a mis l’uniforme, il a obéi aux ordres, il a vu le monde avec les yeux du système. Et il appelle ça du devoir. Quelle est la différence, Claire ? Quelle est la foutue différence entre devenir un autre par l’art et devenir un autre par l’obéissance ?
— La différence, dit Claire, c’est que tu reviens. Lui n’est jamais revenu.
O’Toole la regarda. Un long moment. Et dans ses yeux, elle vit passer quelque chose — une peur, peut-être, la peur de l’homme qui sait qu’il joue avec des forces qu’il ne contrôle pas, que la métamorphose est un pouvoir et que tout pouvoir a un versant sombre. Puis il tendit la main et l’attira vers lui et ils ne parlèrent plus du procès, plus du tribunal, plus de la cage de verre. Ils firent l’amour dans la chambre de l’American Colony, sous le plafond voûté aux motifs bleus et ocre, et le ventilateur d’Aqaba était remplacé par le silence épais des murs de pierre et le son lointain du muezzin de l’aube, et Claire pensa — dans ce fragment de conscience qui survit au plaisir — que cette nuit-là était différente des nuits du désert. Plus lente. Plus grave. Chargée de tout ce qu’elle avait vu ce jour-là — le visage sans profondeur d’Eichmann, le sourire de Yussef, la photo de Lawrence sur le mur d’Ingrid. Comme si Jérusalem avait ajouté une couche de sens à tout ce qu’ils vivaient, une épaisseur que le désert n’avait pas.
Et quand O’Toole s’endormit, sa tête sur la poitrine de Claire, elle resta éveillée longtemps, les yeux ouverts dans le noir, écoutant sa respiration et celle de la ville, et elle pensa à ce qu’Ingrid avait dit — on ne quitte pas Jérusalem — et elle sut que c’était vrai, que quelque chose de cette ville resterait en elle quand tout le reste — le tournage, O’Toole, l’été — aurait pris fin.
Sur la table de nuit, la photo de Lawrence dans la cour de l’American Colony, 1918. Un homme dans l’ombre. Un homme qui était parti sans dire au revoir.
He left without saying goodbye. He always did.
VI — Le sable
Le désert les reprit.
Ils quittèrent Jérusalem un matin de la fin juin, dans un convoi de trois véhicules — Claire, O’Toole et une poignée de techniciens rappelés par la production. L’American Colony resta derrière eux comme un rêve de pierre et de fraîcheur, et la route vers le sud les replongea dans l’ocre, dans la chaleur, dans cette lumière verticale qui écrasait les ombres et ne laissait aux choses que leurs contours les plus durs.
O’Toole conduisait la première jeep. Il n’avait pas dit un mot depuis le départ. La radio crachotait une station jordanienne — de la musique arabe, des violons et une voix de femme qui montait et descendait comme une flamme. Claire, assise à côté de lui, regardait le paysage défiler et sentait que quelque chose avait changé. Pas entre eux — entre eux, les corps continuaient de se reconnaître, la nuit à l’American Colony l’avait confirmé. Quelque chose avait changé en lui. Jérusalem lui avait fait quelque chose. Ou plutôt, ce qu’elle avait rapporté de Jérusalem — le tribunal, Eichmann, la question qu’il avait posée dans la chambre — avait ouvert en lui une fissure qu’il ne savait pas refermer.
Il conduisait vite, trop vite, les mâchoires serrées. Claire ne dit rien. Elle avait appris à reconnaître les silences d’O’Toole — le silence gai, le silence d’acteur qui se prépare, le silence d’après l’amour. Celui-ci était nouveau. Un silence de combat. Le silence d’un homme qui se bat contre quelque chose à l’intérieur de lui-même et qui ne veut pas qu’on le regarde faire.
Le campement avait bougé. Il était maintenant installé plus au sud, dans une vallée étroite entre deux falaises de grès ocre, un lieu plus resserré, plus oppressant que le Wadi Rum, avec des parois si hautes que le soleil n’atteignait le fond de la vallée que quelques heures par jour. Lean avait choisi cet emplacement pour les scènes de la traversée du Néfoud — la marche suicidaire de Lawrence dans le désert de sable, sans eau, sans ombre, avec une poignée de Bédouins. Les scènes les plus dures du film. Les scènes où Lawrence bascule.
Claire retrouva sa tente, son lit de camp, sa chambre noire improvisée. Retrouva Nasser, qui l’accueillit avec un thé et un sourire et qui ne demanda rien sur Jérusalem. Retrouva la routine du tournage — les levers à quatre heures, les attentes, les prises, la chaleur. Mais la routine avait un goût différent. Plus âpre. Plus usé. Le tournage durait depuis des mois maintenant. Les techniciens avaient des visages de survivants — creusés, brûlés, les yeux enfoncés. Lean lui-même semblait plus sec, plus tranchant, comme si le désert l’avait raboté aussi, ne laissant que l’os du perfectionnisme et plus rien autour.
Et O’Toole.
*
Il changea. Pas d’un coup — par glissements successifs, comme un terrain qui s’affaisse imperceptiblement avant l’effondrement. Claire le vit parce qu’elle le regardait plus que quiconque, parce que ses yeux étaient entraînés à voir les écarts, les déplacements, les variations infimes que les autres ne remarquaient pas.
Il buvait plus. Ça, tout le monde le voyait — le whisky au petit déjeuner, la flasque dans la poche du costume de Lawrence, les soirées de plus en plus longues autour du feu. Mais Claire voyait autre chose. Elle voyait que l’alcool n’avait plus la même fonction. Avant Jérusalem, O’Toole buvait comme il vivait — par excès, par joie, par appétit du monde. L’alcool était un accélérateur. Maintenant, l’alcool était un anesthésiant. Il buvait pour ralentir. Pour éteindre quelque chose. Pour éloigner Lawrence qui s’installait en lui avec une insistance de locataire indélogeable.
Il buvait, et il jouait de mieux en mieux.
C’était le paradoxe — plus il sombrait, plus il était lumineux à l’écran. Lean le poussait, sentant le filon, exploitant cette fêlure comme un mineur exploite une veine d’or. Les scènes qu’ils tournèrent cette semaine-là furent les plus intenses du film — Lawrence marchant pieds nus dans le désert, Lawrence perdant un homme tombé de son chameau et retournant le chercher seul dans la fournaise, Lawrence découvrant qu’il aime la violence et que la violence le détruit. Et O’Toole — Peter, Lawrence, le troisième homme — jouait ça avec une vérité qui dépassait le jeu, qui n’était plus du jeu, qui était un homme en train de se consumer devant la caméra.
Claire photographiait. Clic, clic, clic. La mécanique de l’appareil comme un battement de cœur artificiel qui la maintenait à distance. Parce que la distance était nécessaire. Parce que sans le cadre, sans le viseur, sans l’objectif entre elle et O’Toole, elle aurait été submergée — par l’inquiétude, par la fascination, par cet amour qu’elle ne nommait pas mais qui était là, dans ses mains sur l’appareil, dans sa façon de chercher son visage dans chaque plan.
Un soir — le quatrième après leur retour — Lean tourna la scène du massacre.
La scène où Lawrence ordonne à ses hommes de ne pas faire de prisonniers turcs. La scène où le libérateur devient bourreau. O’Toole devait la jouer debout au sommet d’une colline, dominant une vallée où des figurants jouaient les soldats turcs en déroute, et il devait crier — un seul mot, en anglais dans le film, « No prisoners » — avec le sabre levé, le visage déformé par une extase guerrière.
Lean fit recommencer sept fois. Les six premières, quelque chose manquait. O’Toole criait, mais c’était un cri d’acteur — puissant, contrôlé, calibré. Lean secouait la tête. Non. Pas encore. La septième fois, quelque chose bascula. Claire le vit depuis sa position au pied de la colline — elle vit le moment exact où O’Toole cessa de jouer et où Lawrence prit le dessus, comme un cheval qui désarçonne son cavalier, et le cri qui sortit de sa gorge n’était plus un cri d’acteur. C’était un cri de dément. Un cri de joie et d’horreur mêlées. Un cri qui fit se retourner les Bédouins et qui résonna contre les falaises et revint en écho, multiplié, déformé, comme si le désert lui-même criait.
Lean ne dit pas oui cette fois. Il ne dit rien. Il ôta son chapeau et resta debout, immobile, et il y avait sur son visage quelque chose que Claire n’y avait jamais vu — du respect, peut-être, ou de la peur, ou les deux ensemble.
O’Toole redescendit la colline. Il titubait. Pas d’alcool cette fois — de quelque chose de plus dangereux. Il avait les yeux grands ouverts mais ne voyait rien, ne reconnaissait personne, et quand un assistant s’approcha pour lui tendre une bouteille d’eau il le repoussa d’un geste si violent que l’homme recula de trois pas. O’Toole continua de marcher, droit devant lui, vers sa tente, et le campement s’écarta sur son passage comme la mer s’était écartée — Claire pensa ça malgré elle, la mer Rouge, la Bible, le désert, tout se mêlait — et il disparut derrière le rabat de toile et le silence tomba sur le plateau.
Nasser s’approcha de Claire. Il avait vu la scène. Tout le monde avait vu la scène. Et sur son visage il y avait quelque chose de nouveau — non pas l’ironie douce, non pas le sourire qui plissait tout le visage, mais une gravité de veilleur.
— Mon grand-père disait, commença-t-il. Puis il s’arrêta. Secoua la tête. Non. Ce n’est pas mon grand-père. C’est moi qui dis. Cet homme-là se perd. Et vous le savez.
— Je le sais.
— Et vous ne pouvez rien faire.
— Non.
— Alors faites ce que vous savez faire. Prenez les photos. Les photos restent quand les hommes partent.
*
Cette nuit-là, O’Toole ne vint pas.
Claire resta éveillée dans sa tente, écoutant les bruits du campement — les voix au loin, le groupe électrogène, le vent qui s’était levé et qui faisait claquer les toiles. Elle attendit. Pas avec l’angoisse d’une femme qui attend un amant — avec l’attention d’une photographe qui attend la lumière. Quelque chose allait se passer. Quelque chose se passait déjà. Et elle ne pouvait que regarder.
Vers deux heures du matin, elle sortit. Le campement dormait. Le vent soufflait du sud, chaud et sec, portant du sable fin qui piquait les lèvres. Claire marcha vers la tente d’O’Toole. Le rabat était ouvert. À l’intérieur, dans la lumière d’une lampe-tempête, O’Toole était assis sur son lit de camp, le livre des Sept Piliers ouvert sur les genoux, une bouteille de whisky à moitié vide posée dans le sable à ses pieds. Il ne lisait pas. Il regardait la flamme de la lampe avec une fixité qui fit froid à Claire — la fixité de quelqu’un qui ne sait plus dans quelle direction regarder et qui choisit le point le plus proche.
— Peter.
Il leva les yeux. La reconnut. Ou peut-être pas — il y eut un temps, une seconde, deux, où son regard passa sur elle sans accrocher, comme un projecteur qui balaie une scène sans trouver l’acteur.
— Claire.
Sa voix était rauque, abîmée. La voix d’un homme qui a crié trop fort et qui n’a pas encore récupéré.
— La scène d’aujourd’hui, dit-il. Tu étais là.
— J’étais là.
— Tu as vu.
— J’ai vu.
— Tu as vu quoi, exactement ?
Claire s’assit à côté de lui sur le lit de camp. Le ressort grinça. La lampe-tempête jetait des ombres mouvantes sur les parois de la tente — des formes liquides, sans contours, qui montaient et descendaient avec la flamme.
— J’ai vu un homme qui a cessé de jouer, dit-elle. Pendant quelques secondes. Dix, peut-être. J’ai vu la frontière disparaître. Entre toi et Lawrence. Le moment où il n’y avait plus de différence.
O’Toole ferma le livre. Le posa. Prit la bouteille de whisky, but une gorgée, la reposa.
— C’est ce que je craignais.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est ce que Lean veut. C’est exactement ce qu’il veut. Et il va le redemander. Et je vais le refaire. Et chaque fois, c’est un peu plus facile. Et chaque fois que c’est plus facile, quelque chose se casse.
Il se tourna vers elle. De près, dans la lumière de la lampe, son visage était ravagé — les coups de soleil, la fatigue, l’alcool, les yeux injectés, et sous tout ça les os magnifiques, la structure indestructible de la beauté qui tiendrait des décennies encore, bien après que tout le reste aurait cédé.
— Tu sais ce que Lawrence a écrit après la guerre ? Il a écrit : « Je me suis fait. » Pas : « Je suis devenu » ou « J’ai été transformé. » « Je me suis fait. » Comme si on pouvait se fabriquer soi-même, comme un objet. Et je comprends ça, Claire. Chaque matin, je me fabrique. Je mets le costume. Je monte le chameau. Je regarde le désert. Et le personnage arrive. Il entre par les yeux. Par les pieds. Par les mains. Et il s’installe. Et le problème, c’est que quand le soir tombe et que j’enlève le costume, il ne part pas tout de suite. Il traîne. Il reste dans les coins. Et la nuit, quand je dors — si je dors — je rêve en Lawrence. Je rêve dans sa langue. Je rêve ses rêves. Et je ne sais plus si c’est moi qui le rêve ou si c’est lui qui me rêve.
Claire prit sa main. La main était chaude, sèche, les doigts longs et nerveux. Une main d’acteur — faite pour tenir un sabre, un verre, une femme. Elle la serra.
— Tu reviens, dit-elle. Tu es revenu chaque fois.
— Jusqu’ici. Mais chaque fois c’est un peu plus loin. Et un jour, je ne sais pas. Un jour, la scène sera tellement vraie que le retour ne sera plus possible. Et je resterai là-bas. Dans le désert de Lawrence. Dans sa tête. Dans son cri.
Le vent soufflait. La toile claquait. La lampe vacilla et les ombres sur les parois se déformèrent en silhouettes grotesques — des cavaliers, des fantômes, des formes sans nom.
— Lean sait, dit Claire. Lean sait exactement ce qui se passe. Il l’utilise.
— Bien sûr qu’il l’utilise. C’est un génie. Les génies utilisent tout. Ils prennent ce qu’ils trouvent — le talent, la folie, la douleur, la peur — et ils le mettent dans le cadre. C’est exactement ce que tu fais avec ton appareil, Claire. Tu prends ce que tu trouves et tu le cadres. Et tant pis pour ce que ça coûte au sujet.
La phrase la frappa. Pas comme une accusation — O’Toole n’accusait pas, il constatait, avec cette lucidité terrible des ivrognes qui voient tout et ne peuvent rien. Mais elle la frappa quand même. Parce qu’il avait raison. Parce qu’il y avait quelque chose de prédateur dans la photographie — elle l’avait toujours su, Nasser le lui avait dit avec d’autres mots, et maintenant O’Toole le disait avec les siens. Elle prenait des images. Elle prenait. Et ce qu’elle prenait ne lui appartenait pas.
— Je ne te prends rien, dit-elle. Et elle savait que c’était à moitié faux.
— Tu prends tout. C’est pour ça que je t’aime.
Il avait dit le mot. Le mot interdit, le mot trop grand, le mot qu’on ne dit pas dans une tente au milieu du désert à trois heures du matin avec une bouteille de whisky à moitié vide et Lawrence d’Arabie dans la tête. Il l’avait dit simplement, sans emphase, sans le sourire ni le charme, comme on dit quelque chose qu’on n’a pas l’intention de dire et qu’on dit quand même parce que le désert — le vrai, celui du dedans — a dissous les dernières défenses.
Claire ne répondit pas. Pas par le même mot. Elle répondit autrement — elle posa le Leica par terre, au pied du lit de camp, et c’était la première fois qu’elle s’en séparait volontairement, la première fois qu’elle posait l’appareil comme on pose une arme, et elle se tourna vers O’Toole et l’embrassa, et le baiser avait un goût de whisky et de sable et de vérité, cette vérité rugueuse que les Français — dont elle ne connaissait pas la littérature — appellent l’étreinte de la réalité.
Ils firent l’amour dans la tente, sur le lit de camp étroit qui grinçait, et c’était différent des autres fois — plus lent, plus grave, plus désespéré peut-être, comme deux personnes qui sentent la fin de quelque chose sans pouvoir la nommer. Et après, dans le noir — la lampe s’était éteinte, le pétrole avait brûlé —, Claire resta allongée contre lui et écouta son cœur battre et le vent dehors et le silence du désert qui contenait tous les silences du monde.
*
Les jours qui suivirent furent les plus beaux et les plus terribles du tournage.
Lean tourna les scènes de la traversée du Néfoud. O’Toole marchait pieds nus dans le sable sous un soleil de quarante-cinq degrés, le visage brûlé, les lèvres craquelées, et la caméra le suivait pas à pas, impitoyable, captant chaque goutte de sueur, chaque grimace, chaque instant de cette souffrance qui n’était plus tout à fait jouée. Lean le fit recommencer encore et encore — pas par cruauté, pas exactement, mais par cette exigence d’absolu qui ne faisait aucune distinction entre l’art et la vie, entre la fiction et la douleur réelle.
Claire photographiait depuis les marges, comme toujours, mais les marges se rétrécissaient. Le tournage devenait de plus en plus immersif, de plus en plus hermétique. L’équipe fonctionnait comme un organisme unique, chaque membre connecté aux autres par l’épuisement partagé et l’obsession commune. Et au centre, O’Toole, le soleil autour duquel tout orbitait, de plus en plus brillant, de plus en plus instable.
Il buvait. Il jouait. Il buvait. Il jouait. Les deux activités se confondaient, se nourrissaient l’une l’autre dans un cycle que Claire regardait avec la fascination terrifiée d’un astronome observant une étoile au bord de l’effondrement. Le soir, il était tantôt magnifique — racontant des histoires, imitant Lean, chantant avec les Bédouins — tantôt absent, muré dans un silence que personne n’osait briser, les yeux fixés sur un point du désert que lui seul voyait.
Nasser ne disait plus rien. Il observait. Son visage de Bédouin, buriné par le vent, ne trahissait rien, mais ses yeux suivaient O’Toole avec l’attention d’un berger qui surveille un animal malade dans le troupeau. Un matin, il apporta à Claire une pierre — un fragment de grès rouge, lisse, poli par des millénaires de vent, de la taille exacte d’une paume.
— C’est quoi ? demanda Claire.
— Une pierre du Wadi Rum. Rien de plus. Mais elle a une qualité que votre ami n’a pas — la patience. Le vent l’a sculptée pendant des milliers d’années et elle est toujours là. Elle n’est pas pressée de devenir autre chose que ce qu’elle est.
Claire mit la pierre dans sa poche. Elle la garderait — des mois, des années, bien après la fin du tournage, bien après la fin de tout. Elle la garderait comme on garde un talisman, un fragment de désert dans une poche de manteau, un rappel silencieux de quelque chose que les mots ne pouvaient pas dire.
*
Un incident.
Le douzième jour après leur retour de Jérusalem, pendant le tournage d’une scène de galop, le chameau d’O’Toole trébucha. Un trou dans le sable, invisible, une cavité creusée par un rongeur ou par l’érosion. Le chameau s’affaissa de l’avant, brutalement, et O’Toole fut projeté par-dessus la tête de l’animal, en plein galop, le corps tournant dans l’air comme un mannequin désarticulé.
Claire vit la chute. Elle vit le corps blanc — la robe de Lawrence — décoller de la selle et tourner dans le ciel rouge du Wadi Rum et atterrir dans le sable avec un bruit sourd, un bruit de viande, un bruit que personne sur le plateau n’oublierait. Et elle vit — son doigt pressa l’obturateur par réflexe, sans décision, sans pensée — elle vit et elle photographia. Clic. Le corps en l’air. Clic. L’impact.
Le campement se figea. Deux secondes de silence absolu. Puis tout le monde courut.
Claire courut aussi. Le Leica battait contre sa poitrine et ses jambes la portaient à travers le sable mou et quelque part dans sa tête une voix répétait non non non non non avec la régularité d’un métronome. Les techniciens arrivèrent les premiers. Le médecin du plateau — un Anglais flegmatique qui avait soigné des blessures de guerre — s’agenouilla près du corps blanc étalé dans le sable.
O’Toole était conscient. Les yeux ouverts, le souffle court, le visage tordu par la douleur. Le sable rouge collait à la sueur de sa peau et à la robe blanche et il ressemblait — Claire le pensa malgré elle, malgré la peur, malgré tout — il ressemblait à une peinture religieuse, un Christ tombé, un martyr de désert.
— Ne bougez pas, dit le médecin.
— Aucune intention de bouger, dit O’Toole entre ses dents. Sauf si quelqu’un m’apporte un whisky.
Il vivait. La cage thoracique était intacte, le crâne intact, les jambes intactes. Le poignet droit était foulé, peut-être fracturé — le médecin ne pouvait pas le dire sans radio. Une côte fêlée. Des contusions sur tout le flanc gauche. Rien de fatal. Rien qui mettrait fin au tournage. Lean, debout à trois mètres, le chapeau à la main, regardait la scène avec l’expression d’un homme qui calcule — pas de l’inquiétude, pas de la compassion, du calcul : combien de jours de retard, comment réorganiser le planning, quelles scènes tourner sans O’Toole en attendant qu’il se remette.
Ils le portèrent jusqu’à sa tente. Claire marchait à côté. Elle tenait sa main — la gauche, pas la droite qui était immobilisée — et O’Toole serrait ses doigts avec une force surprenante et il la regardait avec les yeux les plus bleus du monde, les yeux de cinéma, les yeux qui avaient conquis le Wadi Rum et Aqaba et Jérusalem et la nuit et le jour, et il dit :
— Tu as pris la photo.
Ce n’était pas une question. Ce n’était pas un reproche non plus — pas exactement. C’était un constat. Elle avait pris la photo. Pendant qu’il tombait, pendant que son corps tournait dans le vide, pendant que la mort était possible, elle avait pris la photo. Le réflexe. Le métier. L’œil qui voit et la main qui déclenche avant que le cœur ait le temps de comprendre.
— Oui, dit Claire.
— Évidemment, dit O’Toole. Et il ferma les yeux.
Le soir, dans sa tente, Claire développa les négatifs de la journée. Ses mains tremblaient — pour la première fois depuis qu’elle travaillait, ses mains tremblaient. Elle sortit le négatif, le leva devant la lampe rouge de la chambre noire. L’image inversée — le blanc était noir, le noir était blanc, le ciel du désert était sombre et la robe de Lawrence brillait. Le corps en l’air, figé dans l’instant entre le chameau et le sol, les bras écartés, la robe déployée comme des ailes.
L’ombre blanche. En vol. En chute.
Claire regarda le négatif longtemps. Puis elle le glissa dans une enveloppe, scella l’enveloppe, et écrivit dessus, au crayon : « Ne pas développer. »
Elle ne développerait jamais cette photo. Elle le savait. Certaines images devaient rester dans le noir — exposées mais non révélées, prises mais non données. Certaines images appartenaient à personne.
Ou peut-être — et c’était pire — elles appartenaient au désert.