L’ombre blanche
L’ombre blanche
Chapitres 7 et 8
VII — La dernière lumière
Le poignet guérit. La côte guérit. O’Toole remonta sur un chameau cinq jours après la chute, contre l’avis du médecin, et tourna une scène de dialogue assis que Lean avait improvisée pour ménager son corps tout en avançant le film. Il grimaçait entre les prises mais ne se plaignait pas. La douleur — Claire s’en souvint, il l’avait dit lui-même — la douleur le rendait réel. Et les scènes tournées dans ces jours-là, avec O’Toole blessé, ralenti, les gestes plus économes, le visage creusé par les nuits blanches et l’alcool et la côte qui tirait, furent parmi les plus bouleversantes du film. Lean le savait. Lean l’avait peut-être calculé — avec cet homme, il était impossible de distinguer la providence du plan.
Juillet arriva. La chaleur devint une chose solide, un mur de chaleur qu’on traversait chaque matin en sortant de la tente comme on traverse un rideau d’eau brûlante. Le sable était si chaud à midi que les techniciens marchaient sur des planches posées entre les tentes. Les Bédouins, eux, marchaient pieds nus, comme toujours, et Nasser dit à Claire en souriant que ses ancêtres avaient les pieds faits du même matériau que le sol — que le sable ne brûlait que les étrangers.
La fin approchait. Pas la fin du film — il restait des mois de tournage, au Maroc, en Espagne, à Almería, dans les studios de Shepperton en Angleterre. Mais la fin de la Jordanie. La fin du désert. Lean avait annoncé que les dernières scènes en extérieur jordanien seraient bouclées avant la troisième semaine de juillet. Après quoi, l’équipe se disperserait — un mois de pause, puis le regroupement au Maroc pour les scènes de Damas et les intérieurs de palais.
Claire sentait la fin comme on sent un changement de saison — dans l’air, dans les corps, dans les conversations. Les techniciens parlaient de ce qu’ils feraient pendant la pause — l’Angleterre, la famille, la pluie, toutes ces choses qui semblaient appartenir à un autre monde, un monde vertical de murs et de plafonds après ces mois d’horizontalité absolue. Les Bédouins figurants commençaient à défaire les liens — certains étaient déjà partis, retournés à leur vie, à leurs troupeaux, au désert qui existait avant le cinéma et qui existerait après.
Et entre Claire et O’Toole, quelque chose se modifiait. Pas un refroidissement — le contraire, peut-être. Une intensification qui avait le goût de l’urgence. Ils se retrouvaient chaque nuit maintenant, sans plus se cacher, sans plus prétendre, et les techniciens savaient et Lean savait et personne ne disait rien parce que le tournage touchait à sa fin et que les règles s’assouplissent toujours quand la fin est en vue. Ils faisaient l’amour avec une ferveur qui ressemblait à de la colère — pas l’un contre l’autre, contre le temps, contre le sablier qui se vidait, contre cette évidence muette que ce qu’ils vivaient ne survivrait pas au départ.
Ils n’en parlaient pas. Claire ne demandait pas : et après ? O’Toole ne disait pas : viens avec moi au Maroc. Ils vivaient dans le présent du désert, ce présent éternel et sans bords qui était le mensonge le plus doux du monde — parce que le désert n’avait pas de futur, le désert n’avait pas de passé, le désert était toujours maintenant, et tant qu’ils restaient dans le désert, le maintenant durait.
Mais le maintenant ne durait pas.
*
Lean tourna les dernières scènes de la traversée du Néfoud un mardi de juillet. Ciel blanc. Chaleur de forge. O’Toole marchait dans le sable — un plan-séquence de trois minutes, la caméra le suivant de dos, la silhouette blanche qui rapetissait dans l’immensité jusqu’à n’être qu’un point, une tache de lumière dans l’océan rouge. Le plan symbolisait la solitude de Lawrence, son engloutissement dans le désert, et Lean le tourna en une seule prise — chose rarissime, quasi miraculeuse. O’Toole marcha, et la caméra le suivit, et le désert l’avala, et quand Lean dit « Coupez » personne ne bougea parce que ce qu’ils venaient de voir n’était pas du cinéma, c’était une disparition.
Le soir, Lean réunit l’équipe autour du feu. Il parla peu — il parlait toujours peu — mais ce qu’il dit eut la densité d’un discours. Il remercia les techniciens. Remercia les Bédouins, par l’intermédiaire d’un traducteur, avec des mots que Nasser qualifia plus tard de « corrects mais sans âme, comme un télégramme ». Remercia O’Toole, en le regardant dans les yeux, avec une phrase unique :
— Vous avez donné ce que je ne savais pas demander.
Et c’était vrai. Lean avait demandé un acteur et O’Toole lui avait donné un fantôme — un homme habité, au sens propre, par un mort qui marchait en lui et qui ne voulait pas partir. Le film serait un chef-d’œuvre. Tout le monde le sentait — pas dans la tête, dans le ventre, dans cette certitude animale que quelque chose de grand s’était produit dans ce désert, entre ces falaises, sous ce soleil.
On but. Beaucoup. Le whisky circula, puis l’arak qu’un figurant bédouin avait fait venir d’Amman, puis une bouteille de cognac surgie de nulle part que Sharif brandit comme un trophée. Les Bédouins chantèrent — des chants longs, mélancoliques, qui montaient et descendaient comme les dunes elles-mêmes, et les techniciens anglais écoutèrent sans comprendre les mots mais en comprenant tout, parce que la musique du désert n’avait pas besoin de traduction. Et O’Toole chanta aussi — une ballade irlandaise, d’abord seul, puis reprise par deux ou trois Anglais qui en connaissaient l’air, et sa voix de ténor montait dans la nuit du Wadi Rum et se mêlait à la fumée du feu et aux étoiles et à l’immensité noire qui les entourait.
Claire ne photographia pas. Elle posa le Leica. Pour la deuxième fois seulement — la première avait été la nuit dans la tente, quand O’Toole avait dit le mot — elle posa l’appareil et elle regarda avec ses yeux nus, sans cadre, sans objectif, sans la protection de la distance focale. Elle regarda le feu et les visages et le désert et elle essaya de tout retenir par la seule force de la mémoire, de son insuffisante et magnifique mémoire humaine.
Nasser s’assit à côté d’elle. Il tenait un verre de thé — toujours le thé, jamais l’alcool, la sobriété du désert contre l’ivresse du monde. Ils ne parlèrent pas pendant un long moment. Puis Nasser dit :
— Vous reviendrez ?
— Je ne sais pas.
— Les gens disent toujours ça. Ils disent « je ne sais pas » et ça veut dire « non ». Ou ils disent « oui, bien sûr » et ça veut dire « non » aussi. Personne ne revient dans le désert. Le désert revient à vous, si vous avez de la chance. Mais vous, vous ne revenez pas.
Il but son thé. Regarda les flammes.
— Mon grand-père n’a jamais pardonné à Lawrence d’être parti. Il l’a attendu pendant des années. Il montait au sommet d’une dune chaque matin et il regardait vers le nord, vers Damas, vers l’Angleterre, et il attendait. Lawrence n’est jamais revenu. Il est mort sur une route d’Angleterre, sur une moto. Comme un idiot. Mon grand-père a pleuré toute une nuit. Et le matin, il a dit : maintenant c’est fini, et il n’a plus jamais prononcé le nom de Lawrence.
Le feu craqua. Une bûche s’effondra dans les braises et une gerbe d’étincelles monta vers les étoiles.
— Je vous laisse quelque chose, dit Claire. Elle sortit de son sac une enveloppe — pas l’enveloppe scellée du négatif de la chute, une autre, plus épaisse. Des tirages. Des photos qu’elle avait faites pendant les semaines de tournage — Nasser buvant le thé à l’ombre d’un rocher, Nasser sur son chameau au coucher du soleil, Nasser riant avec les figurants entre les prises, Nasser de dos regardant le Wadi Rum.
Nasser prit l’enveloppe. L’ouvrit. Regarda les photos une par une, lentement, avec la gravité d’un homme qui lit un texte sacré. Son visage ne trahit rien — ou presque rien. Un frémissement au coin des lèvres. Un éclat dans les yeux noirs.
— Mon grand-père disait : cet homme-là, Lawrence, il prend nos visages et il les met dans sa tête et il repart en Angleterre avec.
Il leva les yeux vers Claire.
— Mais vous, vous les rendez.
Il rangea les photos dans l’enveloppe, l’enveloppe dans sa robe, et se leva. Brossa le sable de ses mains. Et avec un geste que Claire ne lui avait jamais vu — solennel, presque cérémoniel —, il porta sa main droite à son cœur, puis à ses lèvres, puis à son front.
— Allez en paix, photographe.
Il s’éloigna vers le feu des Bédouins. Claire le regarda disparaître parmi les silhouettes assises et les voix basses et la musique de la rababa, et elle sut qu’elle ne le reverrait pas. Pas parce qu’elle ne reviendrait pas — peut-être reviendrait-elle, peut-être pas, Nasser avait raison, le mot « peut-être » signifiait « non ». Mais parce que ce moment — ce moment-ci, le feu, la nuit, les étoiles, le geste de la main sur le cœur — ne se reproduirait pas. Certains moments n’ont qu’une seule occurrence. Comme certaines photos. Comme certaines nuits.
*
Le dernier soir.
L’équipe partait le lendemain matin. Amman d’abord, puis les avions vers Londres, Le Caire, Casablanca. Le campement était déjà à moitié démonté — les tentes repliées, le matériel emballé dans des caisses, les camions chargés. Le Wadi Rum se déshabillait, reprenait sa nudité de toujours, et les traces du tournage — les ornières des véhicules, les empreintes, les cercles noirs des feux de camp — seraient effacées par le premier vent de sable.
O’Toole vint chercher Claire à la tombée du jour. Il ne dit rien. Il prit sa main — la même main qui tenait le Leica, la même main qui cadrait et déclenchait et maîtrisait — et il l’entraîna hors du campement, vers le désert ouvert.
Ils marchèrent. Le sable crissait sous leurs pas et le soleil descendait devant eux, énorme, rouge, posé sur l’horizon comme un sceau de cire brûlante. Les falaises du Wadi Rum se dressaient autour d’eux, immenses et indifférentes, et leur ombre s’allongeait derrière eux sur le sable — deux silhouettes étirées, déformées, plus grandes qu’eux-mêmes.
Ils marchèrent jusqu’à un endroit qu’O’Toole semblait connaître — un replat de rocher au pied d’une falaise, abrité du vent, d’où l’on voyait le désert entier se déployer vers le sud, vers l’Arabie, vers l’infini. Ils s’assirent. Le rocher était encore chaud du soleil de la journée. La chaleur montait dans leurs corps par les jambes, par les mains posées sur la pierre, et la lumière du couchant faisait du monde entier un incendie lent et silencieux.
— Lean veut que je continue en septembre, dit O’Toole. Le Maroc. Les scènes de Damas. Puis l’Espagne. Puis les studios à Londres. Encore six mois. Un an peut-être.
— Je sais.
— Et toi ?
Claire regarda le désert. L’horizon flamboyait. Des oiseaux — des martinets, peut-être, ou des hirondelles du désert — traçaient des courbes rapides dans le ciel embrasé.
— Mon contrat s’arrête ici. La Jordanie, c’était tout. La production a ses propres photographes pour le Maroc.
Un silence. Long. Mesuré par le soleil qui descendait, millimètre par millimètre, vers la ligne du monde.
— Viens quand même, dit O’Toole.
— Comme quoi ?
— Comme toi. Comme Claire. Pas comme photographe. Comme…
Il ne termina pas. Le mot qu’il ne disait pas flotta entre eux — compagne, amante, femme, aucun de ces mots n’était le bon, aucun ne pouvait contenir ce qu’ils étaient l’un pour l’autre dans ce désert, dans cette lumière, dans cette parenthèse qui se refermait.
— Tu sais que ce n’est pas possible, dit Claire.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne suis pas une femme qui suit. Je suis une femme qui cadre. Et si je te suis au Maroc sans mon appareil, sans mon travail, sans ma raison d’être là, je deviens quoi ? L’ombre d’une ombre. La femme de Lawrence. Pas même — la femme de l’acteur qui joue Lawrence. Et dans six mois, quand le film sera fini et que le monde entier te connaîtra, je serai quoi ? Un souvenir du désert. Une anecdote de tournage.
— Tu ne seras jamais une anecdote.
— Si. Et tu le sais. Et c’est pour ça que je t’aime — parce que tu le sais et que tu le dis quand même.
C’était la première fois qu’elle le disait. Le mot. Le même mot qu’il avait lâché dans la tente, un soir de désespoir et de whisky. Sauf qu’elle le disait à l’air libre, sous le ciel du Wadi Rum, dans la lumière du dernier soir, et le mot était à la fois une déclaration et un adieu, les deux noués si serré qu’on ne pouvait pas les démêler.
O’Toole ne répondit pas. Il la regarda — ce regard, encore, toujours, le regard qui voyait tout et qui ne donnait rien, le regard de Lawrence dans la cour de l’American Colony en 1918, le regard de l’homme qui prend les visages et repart avec. Puis il détourna les yeux vers le soleil qui touchait l’horizon et qui commençait à se dissoudre, le bord inférieur s’aplatissant contre la terre, la lumière virant du rouge à l’écarlate puis à un violet profond que Claire n’avait jamais vu, un violet de deuil, un violet de fin.
— Tu sais ce que Lean m’a dit ce matin ? dit O’Toole. Il m’a dit : « Le problème avec les grands rôles, c’est qu’ils vous changent. Vous entrez dans un personnage et quand vous en sortez, vous n’êtes plus la même personne. C’est le prix. Et les acteurs qui refusent de payer le prix ne jouent jamais rien de grand. » Il a dit ça et il est parti. Et je me suis demandé quel prix j’étais en train de payer.
Claire prit son appareil. Le dernier réflexe, le dernier geste professionnel, le geste qui la définissait. Elle le leva vers O’Toole, assis sur le rocher, le visage découpé par la lumière du couchant — une moitié embrasée, l’autre dans l’ombre, exactement comme la première photo, celle du premier soir, quand il l’avait emmenée au bord du campement pour lui montrer le Wadi Rum. La boucle se fermait. La première photo et la dernière, le même visage, la même lumière, le même partage entre l’ombre et l’or. Sauf que le visage avait changé. Il était plus creusé, plus usé, plus beau aussi, de cette beauté qui n’apparaît que quand quelque chose a été perdu — l’insouciance, peut-être, ou l’innocence, ou cette frontière entre soi et un autre que le désert avait dissoute.
Clic.
La dernière photo.
O’Toole sourit. Le petit sourire, pas le grand. Le sourire privé, le sourire qui n’était pas pour le monde mais pour elle seule.
— Tu m’as encore pris quelque chose, dit-il.
— Et je te l’ai rendu.
Le soleil disparut. Le froid vint. L’obscurité monta du sol comme une marée et les premières étoiles apparurent, timides d’abord puis insolentes, envahissant le ciel avec une profusion obscène. Le désert craqua — ce bruit que fait la pierre quand elle se contracte dans le froid, un craquement sec, minéral, le bruit des os de la terre.
Ils restèrent assis sur le rocher jusqu’à ce que la nuit soit complète. Ils ne parlèrent plus. Il n’y avait plus besoin de parler. Les mots avaient fait leur travail — déclaration et adieu, amour et renoncement, les deux faces de la même pièce. Il restait les corps — sa main sur la sienne, son épaule contre la sienne, la chaleur diminuante du rocher sous eux et le froid croissant de l’air autour, et le silence du Wadi Rum qui les enveloppait comme il enveloppait tout, les vivants et les morts, les acteurs et les fantômes, les pierres et les hommes.
Puis ils rentrèrent au campement. Les derniers feux brûlaient. Les dernières voix murmuraient. Le groupe électrogène avait été éteint — pour la première fois depuis des mois, le campement était plongé dans le noir complet, éclairé seulement par les braises et les étoiles. Et dans ce noir, ils se trouvèrent une dernière fois — pas dans une tente, pas sur un lit de camp, pas entre des murs — à même le sable, derrière le dernier camion, sous le ciel nu, avec le froid et les étoiles et le Wadi Rum tout entier comme témoin. Et ce fut plus lent et plus triste et plus vrai que toutes les autres fois, parce que c’était la dernière et qu’ils le savaient, et que les dernières fois ont cette qualité terrible d’être à la fois les plus intenses et les plus irréelles, comme si le corps savait qu’il fabriquait un souvenir et s’appliquait à le rendre inoubliable.
*
Le matin.
Claire se réveilla seule. Le sable à côté d’elle était froid — O’Toole était parti avant l’aube, comme Lawrence partait toujours, sans dire au revoir. He left without saying goodbye. He always did.
Le campement se démontait dans la lumière du premier soleil. Des hommes chargeaient les camions. Des tentes s’effondraient comme des poumons vidés de leur air. Le Wadi Rum reprenait sa forme — vaste, nu, indifférent. Dans quelques jours, le vent aurait effacé toute trace. Dans quelques semaines, le sable aurait recouvert les empreintes, les ornières, les cercles de cendre. Le désert ne gardait rien. Le désert ne devait rien à personne.
Claire se leva. Brossa le sable de ses vêtements, de ses cheveux. Prit son sac de matériel. Vérifia les boîtiers — le noir et blanc, la couleur. Vérifia les pellicules. Les négatifs étaient rangés dans des enveloppes numérotées, protégées, classées par date. Des centaines d’images. Tout un été contenu dans des bandes de celluloïd et de gélatine argentique.
Elle chercha O’Toole du regard. Il était près du premier camion, en jean et chemise blanche — la même chemise blanche que le premier soir, quand il avait traversé le campement et qu’elle l’avait reconnu à cinquante mètres. Il parlait avec Lean. Deux hommes debout devant un camion, dans la lumière du matin, et entre eux une conversation que Claire ne pouvait pas entendre mais dont elle devinait la teneur — les prochaines étapes, le Maroc, le planning, les scènes à tourner. Le travail. Toujours le travail. Le film continuait. Lawrence continuait. La machine ne s’arrêtait pas.
O’Toole tourna la tête. La vit. Leva la main — un geste bref, presque militaire, un salut de loin. Pas un au revoir. Pas un adieu. Un salut. Le genre de geste qu’on fait à quelqu’un qu’on retrouvera, même quand on sait qu’on ne le retrouvera pas.
Claire leva la main en retour. Le même geste. Le même mensonge.
Puis elle monta dans le véhicule qui partait vers Amman. La portière claqua. Le moteur démarra. La jeep s’engagea sur la piste et le campement rapetissa dans le rétroviseur — les camions, les tentes restantes, les silhouettes des hommes, et quelque part parmi eux un homme en chemise blanche qui ne la regardait plus, qui regardait le désert, qui regardait ailleurs, qui regardait déjà le Maroc, déjà Lawrence, déjà le prochain costume, la prochaine transformation.
Claire ne se retourna pas. Elle regardait devant elle, la piste de sable rouge qui montait vers le nord, vers Amman, vers l’avion, vers Londres, vers le reste de sa vie. Le Leica était sur ses genoux. La pierre de Nasser était dans sa poche. Et dans ses boîtiers, dans ses enveloppes, dans ses négatifs soigneusement rangés, un homme marchait encore dans le désert, en blanc, sous un soleil qui ne se coucherait jamais — figé pour toujours dans l’argent et la lumière, à mi-chemin entre Peter et Lawrence, entre le réel et le mythe, entre l’ombre et la clarté.
L’ombre blanche.
Le Wadi Rum disparut derrière une colline. La route tournait. Claire ferma les yeux et le désert continua derrière ses paupières, rouge et silencieux et immense, et il continuerait longtemps, des mois, des années, chaque fois qu’elle fermerait les yeux, chaque fois qu’elle entrerait dans sa chambre noire et que la lumière rouge tomberait sur ses mains et que les images apparaîtraient dans le bain chimique — le visage, la robe, le sable, les étoiles — tout reviendrait, intact, inaltéré, comme reviennent les choses que le désert a prises et qu’il ne rend qu’aux yeux fermés.
VIII — L’eau de rose
Elle revint à Jérusalem.
Elle ne savait pas pourquoi — ou plutôt elle le savait mais ne voulait pas le formuler, parce que formuler les choses c’était les cadrer et qu’elle avait posé le cadre, elle avait posé l’appareil, elle avait laissé le Wadi Rum se refermer derrière elle sans une photo de plus. À Amman, au lieu de prendre l’avion pour Londres, elle avait pris un taxi collectif vers l’est, vers le pont, vers la frontière, vers Jérusalem. Le chauffeur avait haussé les sourcils — une Anglaise seule, avec des sacs de matériel photographique, qui voulait aller à Jérusalem-Est en plein mois de juillet. Mais il l’avait prise. Il mettait de la musique égyptienne sur l’autoradio — Oum Kalthoum, cette voix qui durait des heures, qui ne finissait jamais, qui montait et redescendait comme le souffle d’un monde plus ancien que les frontières.
Elle arriva à l’American Colony en fin d’après-midi. La lumière de Jérusalem l’accueillit — pas la lumière du désert, pas cette forge blanche qui écrasait tout, mais la lumière de pierre, la lumière réfléchie par les murailles et les façades de calcaire, une lumière dorée, presque solide, qui donnait aux choses leurs contours les plus doux. Claire se tint devant la porte de l’hôtel et respira. Cire et eau de rose. Le parfum n’avait pas changé. Rien n’avait changé. L’American Colony était ce qu’il avait toujours été — un navire ancré au milieu de la tempête, immobile pendant que le monde dehors se déchirait.
Yussef était derrière le comptoir. Quand il la vit entrer, il ne marqua aucune surprise — il ne marquait jamais de surprise, la surprise était un luxe qu’il s’était refusé depuis longtemps, ou peut-être l’avait-il simplement vue venir, avec cette prescience des concierges d’hôtel qui savent lire les départs et les retours comme d’autres lisent les nuages.
— Mademoiselle Whitfield. La même chambre ?
— S’il vous plaît.
— Monsieur O’Toole n’est pas avec vous.
Ce n’était pas une question. Ce n’était même pas un constat — c’était une politesse, une façon de marquer l’absence sans la souligner, de reconnaître le vide sans y insister.
— Non, dit Claire. Il est au Maroc. Bientôt.
— Bientôt, répéta Yussef. Il posa la clé sur le comptoir. La même clé, le même métal usé par des milliers de mains. Puis il ajouta, très bas, comme s’il se parlait à lui-même : Cet hôtel garde les gens qui reviennent. Les autres, il les oublie.
Claire prit la clé. Monta l’escalier. Le couloir du premier étage, la porte, la chambre aux murs de pierre. Tout était là — le plafond voûté, les motifs bleus et ocre, le lit, l’armoire de cèdre, la fenêtre en arche qui donnait sur la cour intérieure. Les orangers. Le bassin. Le silence.
Elle posa ses sacs. S’assit sur le lit. Et pour la première fois depuis le début de tout — depuis Londres, depuis l’avion pour Amman, depuis le premier soir au Wadi Rum, depuis le sourire d’O’Toole dans la lumière du couchant — elle pleura. Pas longtemps. Pas bruyamment. Un pleur sec, bref, qui montait de la poitrine et sortait par les yeux sans détour, sans sanglot, comme l’eau sort d’une source — parce qu’elle est là, parce qu’il faut qu’elle sorte, parce que le corps sait des choses que l’esprit refuse.
Puis elle s’arrêta. Essuya ses yeux. Ouvrit la fenêtre. L’air du soir entra — l’air de Jérusalem, chargé de pierre et de prière et de cette odeur indéfinissable que la ville exhalait à la tombée du jour, un mélange de jasmin, de pain chaud, de poussière et de quelque chose de plus ancien, de liturgique, comme si les siècles de fumée d’encens avaient imprégné l’atmosphère elle-même.
Le muezzin appela. La voix monta dans le crépuscule, solitaire d’abord, puis rejointe par d’autres voix, d’autres minarets, un chœur dispersé qui se répondait d’un bout à l’autre de la ville, et les cloches des églises chrétiennes sonnèrent aussi, quelque part du côté du Saint-Sépulcre, et pendant un instant les deux sons se superposèrent — l’appel et le carillon, l’arabe et le bronze — dans une dissonance qui n’en était pas une, qui était plutôt une harmonie secrète, une entente souterraine entre des mondes qui se croyaient ennemis.
Claire écouta. Et elle sut pourquoi elle était revenue.
*
Le lendemain matin, elle se leva à l’aube.
La cour de l’American Colony était vide. Les orangers jetaient des ombres longues sur les dalles et la fontaine ne coulait toujours pas mais l’eau stagnante dans sa vasque captait la première lumière et la renvoyait en éclats tremblants sur les murs blancs. Un chat — gris, maigre, souverain — traversa la cour avec la lenteur d’un diplomate et disparut sous un bougainvillier.
Claire s’installa à une table sous les orangers. Devant elle, les enveloppes de négatifs. Toutes. Des semaines entières de travail — le Wadi Rum, le tournage, Aqaba, Jérusalem, les visages, les paysages, les scènes. Des centaines d’images qui n’existaient encore que dans le noir, exposées mais non révélées, latentes, en attente.
Elle commença à trier. Enveloppe par enveloppe, rouleau par rouleau. Elle ne les développait pas — elle n’avait pas de chambre noire ici, pas de bac, pas de chimie. Elle triait les enveloppes, vérifiait les numéros, les dates. Elle mettait de l’ordre dans le chaos de l’été. Et en triant, elle revoyait — pas les images elles-mêmes, qu’elle ne pouvait pas voir à travers l’opacité protectrice des enveloppes, mais les moments. Chaque enveloppe était un moment. Le 14 mai — la chevauchée, les soixante chameaux. Le 22 mai — Omar Sharif et sa moustache. Le 3 juin — O’Toole au sommet de la dune, de profil, la photo que Lean avait remarquée. Le 15 juin — la charge d’Aqaba, le tremblement de terre. Le 28 juin — la chute. L’enveloppe scellée, « Ne pas développer. »
Elle prit cette enveloppe. La tint dans ses mains. La retourna. Le crayon avait un peu bavé — la chaleur, la sueur. Elle pensa à ce qu’il y avait dedans — le corps en l’air, la robe déployée, l’instant entre le vol et la chute. L’image la plus vraie qu’elle ait jamais prise — et la seule qu’elle avait décidé de ne pas regarder.
Elle la reposa. Intacte. Scellée. Le noir garderait ce qu’il avait.
— Vous travaillez tôt.
Ingrid. Debout dans l’encadrement d’une porte que Claire n’avait pas vue s’ouvrir. En robe de lin blanc cette fois, les cheveux blancs encore défaits, les pieds nus sur les dalles. Elle avait un plateau dans les mains — une théière, deux tasses, un pot de miel. Elle posa le plateau sur la table sans demander la permission, s’assit en face de Claire, et versa le thé.
— Du thé à la sauge, dit-elle. La recette bédouine. Yussef me l’a apprise il y a quarante ans. Les Suédois boivent du café. Les Arabes boivent du thé. Je suis devenue arabe en quarante ans. C’est ce que fait Jérusalem — elle vous transforme sans vous prévenir.
Claire prit la tasse. La chaleur du verre entre ses paumes. Le parfum de la sauge — vert, un peu amer, terrestre. Le même thé que Nasser lui préparait dans le désert. Le même geste de verser de haut, le filet continu, la mousse.
— Votre ami est parti, dit Ingrid.
— Oui.
— Mais vous êtes revenue.
— Oui.
Ingrid but une gorgée. Regarda les orangers. Le soleil montait et la lumière dans la cour changeait de minute en minute — passant du rose au doré, du doré au blanc, avec une lenteur de cérémonie.
— En 1918, dit Ingrid, quand Lawrence a séjourné ici, ma mère était enceinte de moi. Elle avait vingt-trois ans. Mon père était au nord, à Naplouse, avec les troupes d’Allenby. Ma mère était seule dans cet hôtel avec les colons et les soldats et les réfugiés. Et Lawrence est arrivé un soir, sans prévenir, couvert de poussière, avec des yeux — ma mère disait toujours « des yeux de noyé ». Il a demandé une chambre. Il est resté trois semaines. Il ne parlait à personne. Ma mère lui apportait le thé le matin et il la remerciait en arabe et c’était la seule phrase qu’il prononçait de toute la journée.
Elle reposa sa tasse.
— Et puis un matin il n’était plus là. La chambre était vide. Le lit était fait. Il avait laissé un livre sur la table de nuit — un recueil de poèmes, en anglais. Ma mère l’a gardé. Je l’ai encore. Et à l’intérieur, sur la page de garde, il avait écrit une phrase. Pas une dédicace — une phrase. À personne. Au livre. Au mur. À l’hôtel peut-être.
— Quelle phrase ?
Ingrid la regarda. Ses yeux pâles, délavés, qui avaient vu soixante ans de Jérusalem — les Turcs, les Anglais, les guerres, les partitions, les réfugiés, les espions, les prêtres, les fous.
— « I have learned that there is no end, only leaving. »
Claire ne dit rien. La phrase flotta dans l’air de la cour, parmi les orangers et la lumière et le parfum de la sauge, et elle pensa à O’Toole levant la main depuis le campement — le salut bref, le geste de celui qui part —, et elle pensa à la Porte de Mandelbaum — les vingt mètres entre deux mondes —, et elle pensa à Eichmann dans sa cage de verre et à Nasser sur son rocher et à Father Mikael et son arak et à Yussef et son sourire gardé en réserve, et elle pensa que cette phrase — il n’y a pas de fin, seulement des départs — était la vérité la plus exacte qu’elle ait jamais entendue sur cet endroit, sur cet hôtel, sur cette ville, sur cette chose qui s’était passée entre elle et un homme en blanc dans un désert rouge.
— Je peux vous montrer le livre, dit Ingrid. Si vous voulez.
— Plus tard. Pas maintenant.
— Oui. Plus tard.
Elles burent le thé en silence. Le soleil atteignit la cour et les ombres des orangers raccourcirent d’un coup, se ramassant au pied des troncs comme des animaux qui se couchent. Le chat gris réapparut, traversa un rectangle de lumière, et s’installa sur la margelle de la fontaine avec l’assurance de quelqu’un qui possède les lieux.
Claire regarda ses mains. Les mains d’horloger, les mains de photographe. Les mains qui avaient tenu le Leica et tenu O’Toole et tenu la clé de la chambre d’Aqaba et tenu la pierre de Nasser et tenu les négatifs qui contenaient un été entier de lumière. Ses mains étaient vides maintenant. Et c’était bien. Le vide était nécessaire. Le vide était ce qui restait quand les images avaient été prises et que le sujet était parti et que le désert avait recouvert les traces. Le vide n’était pas l’absence — le vide était l’espace où quelque chose de nouveau pouvait advenir.
Elle prit son Leica. Le souleva. Visa la cour — les orangers, la fontaine, le chat, les dalles de pierre, la lumière de Jérusalem qui tombait sur tout cela avec l’impartialité des choses éternelles. Ingrid dans le cadre, de profil, la tasse de thé entre les mains, le visage tourné vers le soleil, les yeux fermés.
Et sur la table, les enveloppes de négatifs. Les centaines d’images non encore révélées. Le corps en l’air. Le feu de camp. La charge d’Aqaba. Le profil contre la dune. La dernière lumière du dernier soir. Peter. Lawrence. Le troisième homme. L’ombre blanche dans le noir du celluloïd, attendant patiemment qu’on la laisse naître.
Claire déclencha.
Clic.
La première image de l’après.
Et Jérusalem continua autour d’elle — les muezzins et les cloches et les pas dans les ruelles et la pierre chaude et la pierre froide et les morts sous les murs et les vivants sur les murs et l’hôtel au milieu de tout, vaisseau immobile, cour aux orangers, cire et eau de rose, gardant en son sein les fantômes de tous ceux qui étaient passés et qui étaient partis — Lawrence en 1918, O’Toole en 1961, et tous les autres, les nommés et les anonymes, les flamboyants et les discrets, ceux qui avaient laissé une phrase dans un livre et ceux qui n’avaient rien laissé du tout — et Claire parmi eux maintenant, Claire et son appareil et ses négatifs et ses mains vides, Claire qui ne partait pas encore, pas tout de suite, qui restait un matin de plus dans la lumière de cette ville impossible, un matin de plus sous les orangers de l’American Colony, un matin de plus avec le fantôme d’un homme en blanc qui marchait quelque part dans le désert de sa mémoire et qui ne reviendrait pas, qui ne reviendraient jamais, parce qu’il n’y a pas de fin, seulement des départs —
et la lumière sur les murailles
et le silence après le clic
et le matin qui continue.