L’incroyable affaire du dé du Sultan (chapitres 6 à 8)

L’incroyable affaire du dé du Sultan

Chapitres 6 à 8

PARTIE II

LA DECOUVERTE

CHAPITRE VI

Il existe plusieurs manières appropriées de réagir à la découverte d’un squelette humain dans une chambre d’hôtel fermée depuis vingt-trois ans. Hurler, par exemple, est tout à fait acceptable. S’évanouir également. Fuir en courant pourrait même être considéré comme raisonnable et envisageable.

Ce que fit Nikolai Alexandrovitch fut cependant tout à fait différent. Il entra calmement dans la chambre, s’approcha du squelette, et déclara :

« Magnifique. Absolument magnifique. La mort comme œuvre d’art. Seuls les Ottomans pouvaient réussir une telle mise en scène. »

Sir Percival, plus pragmatique, sortit un mouchoir et le pressa contre son nez. « L’odeur est étonnamment… absente, observa-t-il.

— Momification naturelle, expliqua Mehmet Bey d’un ton professoral. L’air sec de Constantinople, la fermeture hermétique de la chambre. Le corps s’est simplement desséché. C’est assez fréquent dans les climats méditerranéens. »

Leyla, quant à elle, contemplait le squelette avec une expression difficile à déchiffrer — quelque part entre la fascination et la tristesse.

« Il portait des vêtements de qualité, murmura-t-elle. Regardez la coupe de la veste. Du sur-mesure. Viennois, je dirais. »

Rupert, retrouvant enfin sa voix, demanda la question évidente : « Qui était-ce ?

Monsieur Bianchi, toujours dans l’embrasure de la porte comme s’il craignait que franchir le seuil ne le contamine avec une quelconque malédiction, feuilleta nerveusement un registre qu’il avait apporté.

« Selon les archives… la chambre 47 a été louée en 1903 par un certain Graf von Waldstein. Diplomate austro-hongrois. Il devait rester une semaine. »

« Et il est resté un tantinet plus longtemps, il semblerait, compléta Nikolai. Quel sens du drame. »

« Il n’y a aucune trace de sa sortie, continua Bianchi. Ni de paiement après la première semaine. Le Sultan Abdülhamid a personnellement ordonné que la chambre soit scellée. Pas d’explication. Juste… scellée. »

Sir Percival s’avança prudemment et examina la table. Le plateau de backgammon était effectivement posé devant le squelette, une partie en cours. Mais ce qui attira l’attention de Rupert fut autre chose : à côté du jeu, une pile de lettres soigneusement empilées, toutes cachetées avec de la cire rouge.

« Des lettres non envoyées, constata Leyla. Il écrivait à quelqu’un.

— Ou il attendait que quelqu’un vienne les chercher, suggéra Mehmet.

— Pendant vingt-trois ans ? » Rupert secoua la tête. « C’est absurde.

« Tout au Pera Palace est absurde, répliqua Nikolai joyeusement. C’est son principal charme. »

Percival, avec des gestes méticuleux, saisit la lettre du dessus. Le cachet de cire portait un blason : un aigle à deux têtes.

« Austro-hongrois, confirma Leyla. Famille noble, sans aucun doute. »

Percival brisa délicatement le cachet et déplia la lettre jaunie. L’écriture était élégante, légèrement tremblante.

« Elle est en allemand, annonça-t-il.

— Je peux traduire, proposa Nikolai. L’allemand est la langue des philosophes pessimistes. Ma langue maternelle spirituelle. »

Percival lui tendit la lettre. Nikolai la parcourut en silence, son expression passant progressivement de l’amusement à quelque chose de plus sombre.

« Alors ? pressa Leyla.

— C’est adressé à une certaine Comtesse Elisabetta von Waldstein. Probablement sa femme. » Nikolai lut à voix haute :

Ma très chère Elisabetta, Si tu lis ces lignes, c’est que le pire s’est produit. Je sais maintenant ce que je n’aurais jamais dû savoir. Le Sultan Abdülhamid m’a fait une confidence — ou peut-être un aveu, je ne sais plus très bien. Il y a six secrets, m’a-t-il dit. Six vérités que l’Empire a cachées. Cinq sont déjà tombés dans l’oubli. Le sixième… le sixième attend son heure. Il m’a donné un dé de backgammon marqué d’ambre. Quand ce dé disparaîtra, a‑t-il dit, le sixième secret commencera à se révéler. Je pensais qu’il délirait. Maintenant, je ne suis plus sûr de rien. Quelqu’un frappe à ma porte. Je ne sais pas qui. J’ai peur, ma chérie. Si je ne reviens pas, sache que je t’ai aimée jusqu’à mon dernier souffle. Ton dévoué époux, Heinrich

Un silence pesant s’abattit sur la chambre. Rupert sortit le dé de sa poche et le contempla avec une fascination nouvelle.

« Alors c’est vrai. Le dé était à lui. Abdülhamid le lui a donné. »

Ils rassemblèrent les lettres restantes et descendirent au salon pour continuer leur lecture, laissant le pauvre Graf von Waldstein à sa méditation.

CHAPITRE VII

Dans le salon, installés autour d’une table, ils continuèrent la lecture des lettres du Graf. La troisième révélait les premiers secrets ottomans :

Le Sultan m’a raconté le premier secret : en 1876, lors du massacre de Bulgarie, un trésor byzantin a été découvert. Pas de l’or — des documents qui prouvaient quelque chose d’extraordinaire. Abdülhamid les a fait disparaître. Le deuxième secret : son frère Mourad n’était pas fou. Il a été déclaré dément pour le protéger — et protéger la position du Sultan. Le troisième secret : l’incendie du palais de Çırağan n’était pas un accident. Mais le sixième… le sixième concerne l’hôtel lui-même. Le Pera Palace cache quelque chose. Abdülhamid a dit : Sous le marbre et le bois, il y a une vérité que seuls ceux qui jouent au backgammon peuvent découvrir.

La quatrième lettre était plus courte, tremblante :

Ils ne m’apportent plus de nourriture. J’ai examiné le plateau de backgammon. En dessous, gravé : 4–7‑1–0‑3. Je ne sais pas ce que cela signifie. Une date ? Un code ? Je deviens faible.

« 4–7‑1–0‑3, répéta Rupert. Peut-être 47 et 103 ? La chambre 47… et la chambre 103 ? »

Bianchi consulta son registre. « La 103 est occupée par Miss Agatha Penworthy. »

La cinquième lettre fit pâlir Sir Percival :

Je sais maintenant pourquoi Abdülhamid m’a choisi. Mon grand-père était Ivan Waldstein, l’architecte qui a dessiné les plans du Pera Palace. Il y a intégré des espaces cachés. Des chambres secrètes. Des passages. Abdülhamid le savait. Il savait que je connaissais l’architecture réelle de cet hôtel. Mais je n’ai jamais vu les plans. Mon grand-père est mort avant ma naissance. Les plans ont disparu. Abdülhamid m’a dit qu’ils sont quelque part dans l’hôtel. Cherche où les joueurs s’assoient, a‑t-il murmuré. Là où les dés tombent, la vérité se cache.

« Des passages secrets, murmura Nikolai. Magnifique. Cet hôtel devient de plus en plus intéressant. »

« Où les joueurs s’assoient, cita Leyla. Les tables de backgammon ? »

Ils se tournèrent tous vers les trois tables de jeu dans le coin du salon.

« Inspectons les plateaux, suggéra Percival. Si Heinrich a trouvé un code sous celui de sa chambre, peut-être y en a‑t-il d’autres. »

La sixième et dernière lettre était à peine lisible :

Je meurs. J’entends mes propres battements de cœur ralentir. Elisabetta, mon amour, pardonne-moi. Le sixième secret… c’est que l’Empire n’est jamais vraiment tombé. Il s’est caché. Sous nos pieds. Dans les murs. Abdülhamid l’a dit : Un empire ne meurt pas, il se transforme. Et le Pera Palace est le chrysalide. Je ne comprends pas. Je n’ai plus la force. Les dés sont jetés. Que celui qui me trouve termine la partie.

Silence absolu.

Puis Rupert se leva brusquement. « Les plateaux de backgammon. Maintenant. »

CHAPITRE VIII

Si un observateur extérieur était entré dans le salon du Pera Palace à cet instant précis, il aurait été témoin d’un spectacle pour le moins inhabituel : quatre personnes d’apparence respectable, plus un directeur d’hôtel nerveux et un ancien fonctionnaire ottoman, tous accroupis autour de tables de jeu, retournant des plateaux de backgammon avec la fébrilité de chercheurs d’or californiens.

Le premier plateau — celui que Sir Percival utilisait habituellement — ne révéla rien. Bois lisse, incrustation de nacre parfaite, aucune marque suspecte.

« Rien, annonça Percival avec déception.

— Essayez le deuxième », suggéra Leyla.

Nikolai retourna le second plateau avec l’enthousiasme d’un enfant déballant un cadeau de Noël. Cette fois, son exclamation de triomphe résonna dans tout le salon :

« Là ! Des chiffres ! Gravés dans le bois ! »

Effectivement, à peine visibles, usés par le temps mais indéniablement présents, des chiffres étaient gravés : 2–0‑1.

« 201, lut Rupert à voix haute. Une autre chambre ? »

Bianchi hocha la tête. « Deuxième étage. Actuellement vacante. Elle l’est depuis… » Il consulta son registre. « Depuis 1920. Six ans. »

« Curieux, observa Mehmet. Pourquoi une chambre resterait-elle inoccupée pendant six ans ? »

« Je… » Bianchi semblait mal à l’aise. « Il y a eu un incident. Un client a prétendu avoir vu… des choses. Des ombres. Des voix. Depuis, personne ne veut y dormir. Les gens sont superstitieux. »

« Ou peut-être perspicaces, suggéra Nikolai. Le troisième plateau, vite ! »

Le troisième plateau portait également une inscription : 3–0‑1.

« Trois chambres, récapitula Rupert. La 47, la 103, la 201, et la 301. Plus une cinquième que nous n’avons pas encore identifiée. Quel est le lien ? »

Percival, qui avait sorti un carnet et dessinait rapidement un plan de l’hôtel, leva les yeux. « Ce sont toutes des chambres situées aux angles de l’immeuble. Regardez : la 47 au quatrième étage, coin sud-ouest. La 103 au premier, coin nord-est. La 201 au deuxième, coin sud-est. Et la 301 au troisième, coin nord-ouest. »

Il traça des lignes reliant les chambres. Le motif qui apparut fit écarquiller les yeux de Mehmet.

« C’est une étoile. Une étoile à cinq branches. Un pentagramme. »

« Symbolisme ottoman ? demanda Rupert.

— Pas vraiment, répondit Mehmet. Mais les francs-maçons l’utilisaient. Et il y avait beaucoup de francs-maçons à Constantinople au début du siècle. Des Européens. Des modernisateurs ottomans. Même certains proches du Sultan. »

« Alors l’architecte, ce Ivan Waldstein, était franc-maçon ? suggéra Leyla.

— Probablement. » Percival étudiait son dessin. « Et il a construit des passages secrets entre ces cinq chambres. Ou vers quelque chose qu’elles gardent. Mais vers quoi ? »

À cet instant, le chat Pacha entra dans le salon d’une démarche majestueuse, sauta sur la table, et s’installa précisément au centre du dessin de Percival, recouvrant le pentagramme de son corps blanc et dodu.

« Même le chat est impliqué dans cette conspiration, grommela Percival.

— Non, regarde, » Leyla désigna le chat. « Il est au centre. Au centre de l’étoile. »

Percival recalcula rapidement. « Le centre géométrique de ces cinq points serait… » Il traça une nouvelle ligne. « Au rez-de-chaussée. Sous le hall principal. »

« Les caves, dit Bianchi d’une voix blanche. Il y a des caves sous l’hôtel. Personne n’y descend jamais. C’est interdit. »

« Interdit par qui ? demanda Rupert.

— Par… » Bianchi chercha ses mots. « Par tradition. Depuis l’ouverture de l’hôtel. Les propriétaires successifs ont tous maintenu l’interdiction. Personne ne sait pourquoi. »

« Eh bien, déclara Nikolai en se levant avec détermination, je crois que le moment est venu de briser cette charmante tradition. »

« Absolument pas ! » Bianchi était au bord de l’apoplexie. « C’est… c’est impensable ! »

« Monsieur Bianchi, intervint Leyla avec douceur, vous avez un squelette au quatrième étage, des codes cachés sous vos plateaux de backgammon, et apparemment un réseau de passages secrets dans votre établissement. À ce stade, descendre dans les caves semble être la suite logique. »

Le directeur ouvrit la bouche, la referma, puis capitula avec un soupir de défaite totale. « Très bien. Mais si nous dérangeons quelque chose qui aurait dû rester endormi, ne venez pas vous plaindre. »

« Quoi qu’il y ait là-dessous, remarqua Percival, cela dort depuis au moins vingt-trois ans. Je doute qu’il soit de mauvaise humeur. »

« Vous n’avez manifestement jamais réveillé un Empire, répliqua Mehmet Bey avec un sourire énigmatique. Ils sont toujours de mauvaise humeur. »

Bianchi les conduisit vers une porte discrète derrière la réception, une porte que Rupert avait remarquée sans jamais vraiment y prêter attention. Elle portait une plaque en cuivre terni : « Personnel uniquement. »

Le directeur sortit un trousseau de clés anciennes, en sélectionna une particulièrement massive et rouillée, et l’inséra dans la serrure. Elle tourna avec un grincement qui évoquait des siècles d’inutilisation.

La porte s’ouvrit sur un escalier de pierre descendant dans l’obscurité. Une odeur remonta — pas désagréable, mais ancienne, comme celle des bibliothèques oubliées et des secrets poussiéreux.

« Des lampes, suggéra Percival. Beaucoup de lampes. »

Yusuf apparut comme par magie — Rupert commençait à se demander si le lift-boy ne possédait pas le don d’ubiquité — portant quatre lampes à pétrole et deux torches électriques.

« J’ai pensé que vous en auriez besoin, effendis, dit-il avec un sourire entendu.

— Comment savais-tu que nous descendrions aux caves ? demanda Rupert.

— Au Pera Palace, effendi, tout le monde finit toujours par descendre aux caves. C’est une autre tradition. »

Sur cette note encourageante et pour le moins énigmatique, ils commencèrent la descente.

L’escalier était raide et les marches irrégulières, comme si elles avaient été taillées par quelqu’un pressé ou légèrement ivre. Les murs suintaient d’humidité, et Rupert pouvait entendre le bruit de l’eau quelque part dans l’obscurité — probablement une canalisation ancienne, ou peut-être la Corne d’Or elle-même, toute proche.

Après ce qui sembla être une éternité mais n’était probablement que trois minutes, ils atteignirent le fond. Leurs lampes révélèrent un espace voûté, vaste, s’étendant dans plusieurs directions.

Ce n’était pas une simple cave à vin ou un débarras. C’était quelque chose de beaucoup plus ambitieux. Les voûtes étaient en pierre taillée, de style byzantin. Des colonnes massives soutenaient le plafond. Et sur les murs…

« Mon Dieu, murmura Leyla. Ce sont des mosaïques. »

Effectivement, partiellement cachées sous la poussière et les toiles d’araignées, des mosaïques byzantines ornaient les murs. Elles représentaient des scènes religieuses — des saints, des empereurs, des anges — exécutées avec cette perfection caractéristique de l’art de Constantinople.

« Ce n’est pas une cave, dit Mehmet d’une voix tremblante. C’est une église byzantine. Ou ce qu’il en reste. Le Pera Palace a été construit au-dessus d’une église byzantine. »

« Le premier secret, se souvint Rupert. Les documents byzantins découverts en 1876. Ils prouvaient quelque chose d’extraordinaire. »

« Et si, suggéra Nikolai, cette église était le lieu où ces documents étaient cachés ? Et si Abdülhamid les a fait enterrer ici, sous l’hôtel qu’il a commandé ? »

Percival balaya l’espace avec sa torche. « Cherchons. Si les documents sont ici, ils doivent être dans un endroit protégé. Une crypte, peut-être. Ou… »

Il s’interrompit. Sa torche venait de révéler quelque chose au centre de la crypte. Un autel de pierre. Et sur cet autel…

« Un plateau de backgammon, dit Leyla d’une voix étouffée. Il y a un plateau de backgammon sur l’autel. »

Ils s’approchèrent lentement, comme des pèlerins découvrant une relique sacrée. Le plateau était magnifique — ivoire, nacre, incrustations d’or — manifestement ancien, probablement ottoman. Et au centre du plateau…

Rupert sortit le dé de sa poche et le plaça sur le plateau.

Il s’ajustait parfaitement dans une petite dépression qu’ils n’avaient pas remarquée auparavant.

Un clic mécanique résonna dans la crypte.

Puis, avec un grondement sourd qui fit trembler la poussière des voûtes, une section du mur derrière l’autel commença à coulisser, révélant un passage sombre.

« Eh bien, dit Nikolai avec un large sourire, je crois que nous venons de terminer la partie que Heinrich von Waldstein a commencée il y a vingt-trois ans. »

Monsieur Bianchi, dont le teint était maintenant d’une pâleur cadavérique, murmura : « Je démissionne. Dès demain. J’irai en Suisse. Ou au Tibet. N’importe où loin de cet hôtel maudit. »

Mais personne ne l’écoutait. Ils étaient tous hypnotisés par le passage qui venait de s’ouvrir, et par ce qu’il pourrait contenir.

Le sixième secret de l’Empire ottoman était sur le point d’être révélé.

Et Rupert Beauregard Whitcombe, journaliste du Morning Gazette, avait enfin son article.

Si seulement il survivait assez longtemps pour l’écrire.


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