L’incroyable affaire du dé du Sultan (chapitres 23 à 25 — Épilogue)

Publié le 07 janvier 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

L’incroyable affaire du dé du Sultan

Chapitres 23 à 25
Epilogue

PARTIE IV

LE DÉNOUEMENT

CHAPITRE XXIII

Ce soir-là, Percival proposa une partie de backgammon. Pas une partie ordinaire — LA partie. Celle qu’ils n’avaient jamais jouée.

« Avec les dés du Sultan, précisa-t-il. »

Rupert hésita. « Nous les avons gardés séparés pendant dix ans. »

« Précisément. Il est temps de voir ce qui se passe quand on les utilise. »

Ils s’installèrent au salon. Leyla, Agatha, et même Bianchi vinrent observer. Pacha, naturellement, sauta sur la table pour superviser.

Le plateau de backgammon — le même que von Waldstein avait utilisé dans la chambre 47 — fut sorti de son emplacement habituel.

Rupert plaça les deux dés au centre. Ils brillaient doucement sous la lumière des lampes.

« Premier jet détermine qui commence, dit Percival.

Rupert lança les dés. Ils roulèrent avec un cliquetis qui sembla étrangement musical.

Six et six. Double six.

« La sixième face, murmura Leyla. Le miroir. »

Percival lança à son tour. Six et six également.

Ils se regardèrent.

« Les dés sont truqués ? suggéra Agatha.

— Ou magiques, proposa Leyla. Ou les deux. »

Ils jouèrent quand même. Et la partie fut… étrange.

Chaque jet de dés tombait exactement comme il fallait. Pas de hasard. Juste une symétrie parfaite. Percival avançait, Rupert répondait. Rupert attaquait, Percival défendait.

C’était comme regarder deux maîtres d’échecs jouer une partie où chaque coup appelait inévitablement le contre-coup.

« Le hasard n’existe pas, récita Rupert en lançant les dés. C’était vraiment vrai. »

La partie dura deux heures. À la fin, le résultat était… parfaitement équilibré. Match nul absolu.

« C’est impossible, dit Percival. Le backgammon ne se termine jamais en match nul. »

« Ces dés ne sont pas ordinaires, rappela Agatha. Rien ici n’est ordinaire. »

Rupert ramassa les dés. Ils étaient chauds au toucher, comme s’ils avaient été exposés au soleil.

« Que voulait nous dire Abdülhamid ? demanda-t-il. Avec ces dés, ce jeu, ce secret ? »

« Peut-être, suggéra Leyla doucement, qu’il n’y a pas de gagnants. Seulement des joueurs. Et que le vrai jeu n’est pas de gagner, mais de comprendre les règles. »

« Des paroles de chanteuse, observa Percival. Poétiques mais vagues. »

« Ou simplement vraies, contra Agatha. Les plus grandes vérités sont souvent les plus simples. »

Pacha, qui avait observé toute la partie sans bouger, se leva, s’étira, et sauta de la table. Puis il se dirigea vers la dalle de marbre — la troisième depuis l’ouest, cinquième depuis le nord — et s’assit dessus.

« Il garde le secret, dit Rupert. Même maintenant. »

« Les chats sont d’excellents gardiens, approuva Percival. Ils ne posent jamais de questions inutiles. »

Cette nuit-là, Rupert fit un rêve.

Il était dans la chambre secrète sous le hall. Mais elle n’était pas vide. Abdülhamid II était là, assis au bureau ottoman, jouant au backgammon contre lui-même.

Le Sultan leva les yeux et sourit.

« Vous avez trouvé deux dés, dit-il en anglais parfait. Il en reste quatre. »

« Je ne les cherche pas, répondit Rupert.

— Peu importe. Ils vous trouveront. » Le Sultan lança les dés. « Le hasard n’existe pas, rappelez-vous. »

« Pourquoi ? Pourquoi tout cela ? »

Abdülhamid se leva. Dans la lumière tremblante de la chambre, il semblait à la fois très vieux et très jeune.

« Parce que l’histoire a besoin de gardiens. Et les gardiens ont besoin de comprendre qu’ils ne gardent pas seulement le passé. Ils gardent l’avenir. »

Rupert se réveilla en sursaut. L’aube pointait par la fenêtre.

Sur sa table de nuit, les deux dés brillaient doucement.

CHAPITRE XXIV

Les mois passèrent. Rupert écrivit son quatrième livre — non pas sur le Pera Palace cette fois, mais sur l’art ottoman. Un sujet sûr. Sans secrets explosifs.

Mais en mars 1937, une nouvelle secoua l’hôtel.

Sir Percival était malade.

Rien de dramatique — son cœur, simplement, était fatigué. Soixante-dix-neuf ans, après tout. L’âge où le corps commence à négocier sa retraite.

Faruk Bey, le vieux médecin, le soignait. Mais ses expressions étaient claires : ce n’était qu’une question de temps.

Percival refusa de monter à l’hôpital. « Si je dois mourir, autant que ce soit dans un endroit civilisé. Avec du thé décent. »

Agatha — Lady Dunne — restait à son chevet. Stoïque. Britannique jusqu’au bout.

Un après-midi d’avril, Percival demanda à voir Rupert.

Rupert monta à sa chambre — la 101, l’une des meilleures. Percival était assis dans son lit, maigre mais digne, vêtu d’un pyjama impeccable.

« Whitcombe, dit-il avec un sourire faible. Asseyez-vous. »

Rupert s’assit.

« Je vais mourir bientôt, annonça Percival sans détour. Faruk dit quelques jours. Peut-être une semaine. »

« Percival…

— Pas de sentimentalisme, je vous prie. » Il toussa légèrement. « Je voulais vous dire quelque chose. À propos du manuscrit. »

« Oui ?

— Nous avons promis de ne jamais le publier de notre vivant. Mon vivant se termine. Mais le vôtre continue. » Il regarda Rupert intensément. « Vous êtes le plus jeune de nous tous. Quarante-trois ans. Vous vivrez probablement encore trente, quarante ans. »

« Où voulez-vous en venir ?

— Je veux que vous gardiez le secret. Même après notre mort à tous. Même après… » Il hésita. « Même si vous pensez que le monde est prêt. Parce que le monde n’est jamais prêt. Pas vraiment. »

« C’est un lourd fardeau, dit Rupert doucement.

— C’est un privilège. » Percival sourit. « Peu d’hommes ont la chance de garder un secret qui pourrait changer le monde. Et encore moins ont la sagesse de ne jamais le révéler. »

« Je promets, dit Rupert. Je le garderai. »

Percival hocha la tête, satisfait. « Bien. Maintenant, partez. Laissez un vieil homme se reposer. »

Rupert se leva, mais à la porte, il se retourna.

« Percival… merci. Pour tout. Pour m’avoir appris le backgammon. Pour… »

« Pas de sentimentalisme, répéta Percival, mais ses yeux brillaient. Allez. »

Sir Percival Dunne mourut trois jours plus tard, un matin de printemps, avec Agatha tenant sa main et Pacha ronronnant à ses pieds.

Ses derniers mots, selon Agatha, furent : « L’ascenseur… dites-lui de jouer du Tennyson. Il aime Tennyson. »

L’enterrement fut sobre. Cimetière britannique de Haydarpaşa. Quelques diplomates à la retraite. Les résidents du Pera Palace. Et, curieusement, un représentant de l’ambassade allemande qui déposa une couronne sans explication.

Cette nuit-là, Rupert descendit au salon. Vide. Silencieux. Le plateau de backgammon était encore là, exactement où Percival et lui avaient joué leur dernière partie.

Il s’assit et disposa les pièces. Joua contre lui-même. Ou contre le fantôme de Percival. Difficile de dire.

Pacha vint s’installer à côté de lui. Vieux maintenant — vingt-cinq ans, impossible mais vrai — mais toujours aussi majestueux.

« Il va me manquer, dit Rupert au chat.

Pacha ronronna — ce qui, dans les circonstances, semblait être la seule réponse appropriée.

Les morts s’accumulaient. Nikolai. Maintenant Percival. Bientôt, ce serait au tour d’Agatha. Puis de Leyla. Et un jour, lui-même.

Mais le secret resterait. Caché sous le marbre du Pera Palace. Gardé par les vivants et les morts. Attendant un moment qui ne viendrait peut-être jamais.

Et c’était bien ainsi.

CHAPITRE XXV

  1. La guerre était finie. L’Europe en ruines. Le monde transformé.

Rupert Beauregard Whitcombe avait cinquante et un ans. Cheveux complètement gris. Six livres publiés. Une réputation établie comme spécialiste de l’histoire ottomane.

Il n’avait jamais quitté Constantinople — Istanbul, maintenant, définitivement. Le Pera Palace était son foyer. Sa vraie maison.

Leyla était morte en 1942. Pneumonie. Agatha en 1944, simplement de vieillesse. Faruk Bey avait suivi en 1943.

Rupert était maintenant le dernier. Le dernier gardien du secret. Le dernier qui savait vraiment toute l’histoire.

Et Pacha. Pacha était toujours là. Trente-trois ans maintenant. Un âge biologiquement impossible. Mais au Pera Palace, l’impossible était devenu une routine.

Un soir d’octobre — exactement dix-neuf ans après son arrivée initiale — Rupert descendit au salon avec les deux dés.

Il allait jouer une partie. Contre lui-même. Une dernière fois.

Mais en entrant dans le salon, il s’arrêta.

Quelqu’un était déjà là. Un jeune homme — vingt-cinq ans peut-être — assis devant le plateau de backgammon.

« Pardon, dit le jeune homme en se levant. Je ne voulais pas déranger. Je m’appelle David Pemberton. Journaliste. Du Morning Gazette. »

Rupert sourit. Le Morning Gazette. Son vieux journal. La boucle se refermait.

« Rupert Beauregard Whitcombe, se présenta-t-il. Et vous êtes ici pour…

— Un congrès. » David sourit d’un air gêné. « Sur la reconstruction d’après-guerre. Mais il semble qu’il ait été… reporté. »

« Les congrès à Istanbul ont cette fâcheuse tendance, dit Rupert. Asseyez-vous. »

Ils s’assirent. Rupert sortit les deux dés.

« Vous jouez au backgammon ? demanda-t-il.

— Un peu. Mon grand-père me l’a appris. »

Ils commencèrent à jouer. Et Rupert, en observant ce jeune homme — si semblable à ce qu’il avait été dix-neuf ans plus tôt — comprit quelque chose.

L’histoire se répétait. Pas exactement. Jamais exactement. Mais en variations infinies sur le même thème.

Des journalistes arrivaient pour des congrès inexistants. Ils découvraient le Pera Palace. Ils restaient. Certains trouvaient des secrets. D’autres créaient des amitiés. Tous changeaient.

« Ces dés, dit David en les examinant. Ils sont magnifiques. Ancien ?

— Très. » Rupert sourit. « Ils ont une histoire. »

« Racontez-moi. »

Rupert hésita. Puis décida.

« Non. Pas encore. » Il lança les dés. « Mais peut-être un jour. Quand vous aurez vécu ici assez longtemps pour comprendre. »

David rit. « Je ne compte pas rester longtemps. Une semaine maximum. »

« C’est ce qu’ils disent tous. » Rupert regarda Pacha qui venait d’entrer. « N’est-ce pas ? »

Le chat ronronna — approbation féline universelle.

Ils jouèrent tard dans la nuit. Rupert perdit — gracieusement. Le jeune homme avait du talent.

En montant se coucher, Rupert s’arrêta devant la dalle de marbre. Troisième depuis l’ouest, cinquième depuis le nord.

Le secret était toujours là. En sécurité. Gardé.

Et il y resterait. Peut-être pour toujours. Peut-être jusqu’à ce que le monde soit prêt.

« Ou jusqu’à ce qu’un chat parlant l’exige », murmura Rupert avec un sourire.

Pacha, comme toujours, eut le dernier mot. Il miaula une fois — clairement, distinctement — puis disparut dans l’ombre.

Rupert monta dans sa chambre. Demain, il continuerait son septième livre. Peut-être le huitième après. Peut-être resterait-il au Pera Palace jusqu’à sa mort.

Certaines histoires n’ont pas de fin. Elles ont juste des pauses.

Et au Pera Palace, les pauses pouvaient durer éternellement.

ÉPILOGUE

2025

Le Pera Palace existe toujours. Rénové, restauré, transformé en hôtel de luxe. Les touristes prennent des photos dans le hall. L’ascenseur fonctionne parfaitement — plus besoin de poèmes.

La chambre 101, où mourut Sir Percival, est maintenant une suite présidentielle. La chambre 42, où vécut Rupert pendant vingt ans, est occupée par des couples en lune de miel.

Et la chambre 47 ? Celle où mourut le Graf von Waldstein ?

Elle n’existe pas. Officiellement. Le registre montre une chambre 46 et une chambre 48. Mais pas de 47.

Dans le salon, les plateaux de backgammon sont toujours là. Les clients jouent. Personne ne remarque que l’un des plateaux a un dé manquant.

Et sous le hall — troisième dalle depuis l’ouest, cinquième depuis le nord — se trouve une chambre que personne n’a ouverte depuis 1945.

Dans cette chambre, dans un coffre-fort, repose un manuscrit. Le sixième secret d’Abdülhamid II. La vérité sur Byzance et l’Empire ottoman. Une révélation qui pourrait encore, aujourd’hui, bouleverser notre compréhension de l’histoire.

Personne ne sait qu’il est là. Les gardiens sont tous morts. Rupert Beauregard Whitcombe en 1963. Le manuscrit dort.

Mais parfois, tard la nuit, les employés de l’hôtel jurent entendre quelque chose. Un miaulement. Venant de nulle part.

Ils disent qu’il y a un chat blanc au Pera Palace. Personne ne sait d’où il vient. Personne ne sait à qui il appartient.

Il apparaît. Disparaît. Revient.

Comme s’il gardait quelque chose.

Comme s’il attendait.

Et dans une vitrine poussiéreuse au musée de l’hôtel, deux dés d’ivoire reposent sur du velours rouge. Marqués d’ambre. Couverts d’inscriptions en arabe que personne ne lit plus.

Le cartel dit simplement : « Dés de backgammon ottomans. XIXe siècle. Provenance inconnue. »

Mais si vous les regardez attentivement, par une nuit de pleine lune, vous pourriez presque lire les inscriptions :

Le hasard n’existe pas.

La vérité a six visages.

La sixième face est un miroir.

Et quelque part, dans l’obscurité d’Istanbul, un chat blanc sourit.

Parce qu’il sait ce que nous avons oublié :

Certains secrets ne sont jamais perdus.

Ils attendent juste leur moment.

FIN

(ou peut-être : à suivre…)