L’incroyable affaire du dé du Sultan (chapitres 4 à 5)

Publié le 07 janvier 2026 par Romuald Le Peru @SwedishParrot

L’incroyable affaire du dé du Sultan

Chapitres 4 à 5

PARTIE I

L’ARRIVÉE

CHAPITRE IV

Minuit au Pera Palace possédait une qualité particulière. Le silence n’était jamais tout à fait complet — il y avait toujours le grincement d’un parquet, le murmure d’une conversation fantôme dans les murs, le soupir d’un empire qui refusait de mourir tout à fait.

Rupert descendit l’escalier avec la prudence d’un cambrioleur amateur. À mi-chemin, il croisa Nikolai qui montait, portant une bouteille de vodka et une lampe à pétrole.

« Pour le courage, expliqua-t-il en brandissant la bouteille. Et pour voir, ajouta-t-il en levant la lampe. L’électricité au sous-sol est capricieuse. Comme tout dans cet établissement. »

Ils trouvèrent Leyla et Percival déjà dans le hall, chuchotant comme des conspirateurs. Leyla avait revêtu une tenue pratique — pour autant qu’une robe de soie noire puisse être considérée comme pratique — et portait une lampe de poche française qui avait l’air d’avoir survécu à plusieurs révolutions.

Sir Percival, lui, était équipé comme pour une expédition coloniale : veste de chasse, pantalon de tweed renforcé, et une canne à pommeau d’argent qu’il manipulait avec l’autorité d’un chef d’expédition confirmé.

« Nous sommes parfaitement ridicules, observa-t-il. Quatre adultes prétendument sensés sur le point de descendre illégalement dans une cage d’ascenseur pour chercher un dé qui n’a probablement aucune valeur historique.

— Mais vous êtes là quand même, nota Leyla avec amusement.

— Par sens du devoir envers mes compagnons plus imprudents. » Il toussa. « Et par curiosité, je l’admets. »

Yusuf apparut de l’ombre comme un ectoplasme, les faisant tous sursauter.

« Effendis, chuchota-t-il, l’ascenseur est bloqué au dernier étage. La cage est libre. Mais soyez rapides. Monsieur Bianchi fait sa ronde à une heure. »

Il leur tendit une corde de chanvre robuste. « Pour descendre. Le fond est à trois mètres sous le rez-de-chaussée. » Il marqua une pause. « Et effendis ? Si vous entendez l’ascenseur se mettre en marche, remontez immédiatement. Être écrasé par un ascenseur ottoman serait une mort absurde même selon les standards du Pera Palace. »

Sur cette note encourageante, il disparut aussi silencieusement qu’il était apparu.

La cage de l’ascenseur s’ouvrait par une trappe de service dissimulée derrière un panneau de boiserie. Percival, avec l’efficacité de quelqu’un ayant participé à plus d’opérations clandestines qu’il ne voulait l’admettre, fit glisser le panneau révélant un trou noir béant d’où montait une odeur de métal rouillé, d’huile ancienne, et de mystères accumulés.

« Ladies first ? suggéra Nikolai avec ironie.

— Les ivrognes d’abord, rétorqua Leyla. Vous avez bu suffisamment pour ne rien sentir si vous tombez. »

Rupert, prenant sur lui, attacha la corde à une colonne de marbre massive et commença la descente. La cage était étroite, les parois glissantes d’humidité. Au-dessus de lui, les câbles de l’ascenseur pendaient comme des serpents métalliques endormis.

Le fond de la cage était exactement tel que Yusuf l’avait décrit : un cimetière d’objets oubliés. Dans le faisceau de sa lampe, Rupert découvrit un paysage étrange fait de pièces de monnaie de l’ancien empire, de boutons de manchette, d’épingles à chapeau, d’un monocle brisé, et — curieusement — d’un revolver rouillé.

« Vous trouvez quelque chose ? » La voix de Percival résonna depuis le haut de la cage.

« Un revolver, répondit Rupert.

— Ah. Probablement celui d’Ahmed Bey. Disparu mystérieusement en 1919. » Percival disait cela avec le ton détaché de quelqu’un énumérant les articles d’une liste de courses.

Leyla descendit à son tour, suivie de Nikolai qui chantonnait quelque chose en russe pour, selon ses dires, « apaiser les fantômes. »

Percival refusa catégoriquement de descendre : « Quelqu’un doit rester en haut pour surveiller. C’est une question de stratégie militaire de base. »

Pendant quinze minutes, ils fouillèrent méthodiquement le fond de la cage. Leyla découvrit une broche en diamants qu’elle reconnut immédiatement : « Celle de la Comtesse Maritza ! Elle l’a cherchée pendant des mois en 1920. Elle a fini par accuser son mari de l’avoir vendue pour payer ses dettes de jeu. Ils ont divorcé à cause de ça. »

Nikolai trouva une médaille militaire ottomane et la contempla avec mélancolie : « Tant de gloire finit toujours au fond d’un trou. C’est une parfaite métaphore de l’existence. »

Rupert, accroupi dans un coin, sentit soudain quelque chose de dur sous ses doigts. Il balaya la poussière et découvrit un dé en ivoire marqué d’un point doré.

« Je l’ai ! » s’exclama-t-il.

Leyla et Nikolai se précipitèrent. Dans le faisceau croisé de leurs lampes, le dé brillait d’un éclat mat, presque organique.

« Le dé du Sultan, murmura Leyla avec révérence.

— Il n’a rien de spécial, objecta Rupert. Juste un vieux dé.

— Regardez mieux. » Leyla le lui prit délicatement des mains et le tourna vers la lumière. « Voyez ces marques ? Ce sont des caractères arabes. Une inscription. »

En effet, gravé finement sur chaque face du dé, Rupert distingua des lettres minuscules.

« Que dit l’inscription ? demanda-t-il.

— Je ne lis pas l’arabe classique, admit Leyla. Mais Mehmet Bey pourra traduire. »

C’est à cet instant précis que l’ascenseur au-dessus d’eux émit un grincement inquiétant.

« Il descend ! » hurla Percival depuis le haut. « Remontez ! Immédiatement ! »

La panique qui s’ensuivit fut brève mais intense. Nikolai, avec une agilité surprenante pour quelqu’un ayant consommé une demi-bouteille de vodka, grimpa à la corde en premier. Leyla le suivit avec la grâce d’une acrobate, ses jupons de soie flottant dans la pénombre.

Rupert, moins athlétique, peina sur les derniers mètres tandis que la cage de l’ascenseur descendait inexorablement au-dessus de lui avec un concert de grincements métalliques qui évoquait les gémissements d’un léviathan mécanique agonisant.

Percival le hissa par le col au moment précis où l’ascenseur atteignait le rez-de-chaussée, manquant la tête de Rupert d’une dizaine de centimètres.

Ils s’écroulèrent tous les quatre sur le sol de marbre du hall, haletants, couverts de poussière et d’huile, parfaitement conscients qu’ils venaient d’échapper de peu à ce qui aurait été mentionné dans les journaux comme « un tragique accident d’ascenseur. »

La porte de l’ascenseur s’ouvrit lentement, révélant une cabine vide.

« Personne ne l’a appelé, constata Leyla d’une voix tremblante.

— Il est descendu tout seul, confirma Nikolai. L’ascenseur a décidé de descendre tout seul.

— Les ascenseurs ne décident rien, rétorqua Percival, mais sa voix manquait de conviction. Ce sont de simples mécanismes.

— Peut-être, murmura Leyla. Ou peut-être que l’ascenseur voulait qu’on trouve le dé. Et maintenant qu’on l’a trouvé… »

Elle ne termina pas sa phrase. Ce n’était pas nécessaire.

Rupert ouvrit sa main, révélant le dé d’ivoire. Dans la lumière électrique du hall, le point doré brillait doucement, presque comme s’il pulsait avec une vie propre.

« Mission accomplie, dit-il faiblement.

— Ou commencée, corrigea Nikolai. Quelque chose me dit que trouver le dé n’était que le début. »

Ils se séparèrent sans un mot, chacun regagnant sa chambre avec la conscience troublante que quelque chose venait de changer au Pera Palace, quelque chose d’indéfinissable mais d’indéniable.

Dans sa chambre, Rupert nettoya le dé avec un mouchoir, révélant pleinement les inscriptions arabes. Demain, ils demanderaient à Mehmet Bey de les traduire.

Mais cette nuit, allongé dans son lit étroit, le dé posé sur sa table de nuit, Rupert ne put s’empêcher de penser que certains objets ne sont pas simplement perdus puis retrouvés — ils disparaissent et réapparaissent quand leur présence est nécessaire.

Et si c’était le cas, la question n’était pas pourquoi le dé avait disparu, mais pourquoi il avait choisi de revenir maintenant.

CHAPITRE V

Le lendemain matin, Rupert se réveilla avec une courbature généralisée qui témoignait douloureusement de son manque d’entraînement pour les expéditions nocturnes dans les cages d’ascenseur. Chaque muscle lui rappelait qu’il n’avait plus vingt ans et qu’escalader des cordes à minuit était une activité mieux adaptée aux personnes dotées d’une condition physique supérieure à la sienne.

Le dé du Sultan — car Rupert commençait malgré lui à le nommer ainsi — reposait sur sa table de nuit, innocemment inoffensif à la lumière du jour. Il le saisit et le fit rouler dans sa paume. L’ivoire était lisse, patiné par des décennies de manipulations. Le point doré, vu de près, n’était pas de l’or mais plutôt une incrustation d’ambre, ce qui expliquait cette qualité presque organique qu’il semblait posséder.

Il descendit prendre son petit-déjeuner, le dé soigneusement rangé dans la poche de son gilet.

Dans la salle à manger, il trouva Mehmet Bey déjà installé, sirotant un café turc si épais qu’une cuillère aurait pu tenir debout dedans. Mehmet était un homme dans la cinquantaine avancée, chauve comme un œuf, avec des yeux noirs perçants et une moustache élégamment cirée qui compensait l’absence totale de cheveux sur le reste de sa tête.

Ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères ottoman, Mehmet avait survécu à la chute de l’Empire avec cette résilience particulière aux bureaucrates qui savent que les régimes passent mais que la paperasse, elle, est éternelle. Il vivait maintenant de traductions occasionnelles et d’une pension si maigre qu’elle constituait davantage une plaisanterie administrative qu’un revenu viable.

« Monsieur Whitcombe, salua-t-il avec une courtoisie ottomane impeccable. On m’a dit que vous aviez vécu une aventure nocturne remarquable. »

Rupert se demanda comment, au Pera Palace, les nouvelles pouvaient circuler plus vite que dans une agence de presse.

« En effet, admit-il en s’asseyant. Et j’aurais besoin de votre aide. »

Il sortit le dé et le posa sur la nappe blanche. Mehmet Bey s’immobilisa, sa tasse de café suspendue à mi-chemin entre la table et ses lèvres.

« Par Allah, murmura-t-il. C’est vraiment lui.

— Vous le connaissez ?

— Connaître est un mot bien modeste. » Mehmet reposa sa tasse avec une précision millimétrique. « J’ai vu Abdülhamid jouer avec ce dé. J’étais un jeune scribe au palais. Cela se passait en… 1908, je crois. Quelques mois avant sa déposition. Il jouait contre son fils, le prince Mehmed. Et il a perdu. »

« Il a perdu une partie de backgammon ?

— Il a perdu l’Empire. » Mehmet sourit tristement. « Oh, pas littéralement, bien sûr. Mais il a dit — je me souviens de ses mots exacts — : Les dés sont jetés. L’ancien monde s’efface. Puisse celui qui trouve ce dé comprendre ce que j’ai compris trop tard. »

« Comprendre quoi ?

— C’est précisément ce que l’inscription explique. » Mehmet saisit le dé avec révérence et l’examina minutieusement. « L’arabe est ancien. Classique. Très bien gravé. »

Il chercha ses lunettes dans sa poche, les chaussa, et se mit à déchiffrer lentement :

« Face un : ‘Le hasard n’existe pas.’ Face deux : ‘Seules les illusions tombent.’ Face trois : ‘Ce qui est caché sera révélé.’ Face quatre : ‘Ce qui est révélé sera jugé.’ Face cinq : ‘Les empires meurent, les vérités demeurent.’ Face six : ‘Le sixième secret attend son heure.’ »

Rupert nota mentalement chaque phrase. « Le sixième secret ? Quel secret ?

— Personne ne sait. » Mehmet rendit le dé à Rupert. « Abdülhamid était paranoïaque, mystique, et profondément convaincu que le monde fonctionnait selon des lois invisibles que seuls quelques initiés pouvaient comprendre. Ce dé… c’était sa manière de laisser un message. »

« Un message à qui ?

— À celui qui le trouverait. Vous, apparemment. »

À cet instant, Leyla, Nikolai et Percival firent leur entrée simultanée, comme s’ils avaient répété cette synchronisation.

« Alors ? demanda Leyla sans préambule. Que dit l’inscription ?

Mehmet répéta la traduction. Un silence contemplatif s’abattit sur le petit groupe.

« Des énigmes, grommela Percival. Abdülhamid était fou.

— Non, intervint Nikolai. Il était russe d’esprit. Nous aussi, nous aimons les vérités enveloppées dans des mystères enveloppés dans des vodkas. » Il marqua une pause. « Quoique lui préférait le café. Mais le principe est le même. »

« Ce qui est caché sera révélé, récita Leyla pensivement. Cela suggère qu’il y a quelque chose à découvrir. »

« Et le sixième secret attend son heure, ajouta Rupert. Comme si ce dé était une clé.

— Une clé pour quoi ? demanda pratiquement Percival.

— C’est la question, n’est-ce pas ? » Mehmet Bey sourit. « Abdülhamid a laissé beaucoup de choses dans cet hôtel. Des souvenirs. Des regrets. Et peut-être… des secrets. »

À cet instant précis, Monsieur Bianchi fit irruption dans la salle à manger, son visage habituellement blême maintenant carrément livide.

« Messieurs, dames, annonça-t-il d’une voix tremblante, j’ai une nouvelle. La chambre 47 doit être ouverte. »

La chambre 47. Rupert avait entendu parler de cette chambre — fermée depuis des années, personne ne savait exactement pourquoi. Les rumeurs allaient du suicide d’un diplomate à la disparition mystérieuse d’une espionne russe.

« Pourquoi maintenant ? demanda Leyla.

— J’ai reçu un télégramme. » Bianchi agita un papier jauni. « De l’ancien propriétaire. Il demande que la chambre soit ouverte et… inventoriée. Après vingt-trois ans. »

« Quelle coïncidence extraordinaire, observa Nikolai. Le dé réapparaît et le lendemain, une chambre fermée depuis deux décennies doit être ouverte. »

« Il n’y a pas de coïncidences, récita Rupert, se souvenant de l’inscription. Seulement des illusions qui tombent. »

Percival se leva brusquement. « Quand ouvrez-vous cette chambre, Bianchi ?

— Cet après-midi. Trois heures. » Le directeur les regarda tour à tour. « Je… je suppose que vous souhaiteriez tous être présents ? »

Ce n’était même pas une question. Bien sûr qu’ils seraient présents. Au Pera Palace, un mystère était une denrée rare et précieuse, et personne ne voulait manquer le dénouement.

Rupert remonta dans sa chambre, le dé toujours dans sa poche. Il s’assit à son petit bureau et tenta d’écrire à Pemberton pour expliquer pourquoi il n’avait toujours envoyé aucun article sur le congrès inexistant.

Cher Pemberton,

Le congrès n’a pas eu lieu. Cependant, je suis sur la piste d’une histoire potentiellement beaucoup plus intéressante concernant un dé de backgammon historique et une chambre d’hôtel fermée depuis 1903…

Il s’arrêta. Écrit comme ça, cela sonnait parfaitement fou. Il froissa le papier et le jeta.

À trois heures moins cinq, Rupert descendit au quatrième étage. Les autres étaient déjà là, rassemblés devant la porte numérotée 47 comme des fidèles attendant l’ouverture d’un temple.

Monsieur Bianchi arriva, portant un trousseau de clés anciennes qui tintaient comme des os de squelette.

« Messieurs, dames, dit-il solennellement, je dois vous prévenir. Je ne sais pas ce que nous allons trouver. Cette chambre a été fermée sur ordre du Sultan lui-même. Abdülhamid II. En 1903. Avant même l’ouverture officielle de l’hôtel au public. »

Il inséra la clé dans la serrure. Elle tourna avec un cliquetis métallique qui résonna dans le couloir comme un verdict.

La porte s’ouvrit lentement, révélant l’obscurité.

Et c’est là que l’histoire du Pera Palace, qui avait coulé tranquillement pendant des décennies comme un fleuve endormi, allait soudainement devenir beaucoup plus compliquée.

Car dans la chambre 47, parfaitement conservée dans une poussière de vingt-trois ans, se trouvait un plateau de backgammon complet, un jeu d’échecs persan, une pile de lettres cachetées, et — détail qui fit pâlir même Sir Percival — un squelette humain élégamment vêtu, assis à une table, les mains encore posées sur les pièces du jeu comme s’il attendait patiemment que quelqu’un vienne terminer la partie.

Leyla fut la première à retrouver sa voix :

« Eh bien, murmura-t-elle, je crois que nous venons de trouver le sixième secret. »

Rupert, avec le réflexe du journaliste, sortit immédiatement son carnet et commença à prendre des notes. Pemberton allait enfin avoir son article.

Même si celui-ci était infiniment plus étrange que tout ce qu’ils auraient pu imaginer.